[
Avant]
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Plus la belle le regarde, plus elle a véritablement l'impression de voir des oreilles et une queue basse rattachés à la silhouette de Kalahan, s'accompagnant d'une gestuelle et d'un ton résigné. Tina a presque un brin de compassion envers lui à le voir aussi réticent. Pourtant, l'homme ne cherche pas à la dissuader. Il finit par prendre son propre gadget et contacter la dénommée Julah. D'une pierre deux coups, il s'agit de sa soeur mais aussi de celle qui a entendu parler de l'Etrangère. La tulorienne demeure silencieuse tandis que l'échange finit par se faire, non sans des réactions vives de l'autre personne. Même de sa place, la jeune femme perçoit nettement le flot de questions posées, que le Loup cherche à éviter tout du long. Après ce qui semble être un embarrassant moment, la conversation se conclut sur l'annonce que la dénommée Julah est en chemin pour lui prêter une robe. Reste à espérer qu'elle fasse l'affaire et que les proportions des deux femmes soient voisines. On ne badine pas avec les mensurations d'une tenue de bal.
Quelque peu gêné, le Loup invite la jeune femme à aller se laver si elle le souhaite. Tina cligne lentement des yeux deux fois, cherchant à lire s'il s'agit d'une remarque désobligeante sur son état ou une simple marque d'hospitalité. Elle passe rapidement outre, acceptant d'un signe de tête l'opportunité de se rafraichir un peu. Elle suit donc les indications, se rendant dans une pièce à l'atmosphère humide en laissant ses chaussures devant. Large, elle est à l'image de son propriétaire. On devine une certaine richesse même si le mobilier n'est pas des plus extravagants. Adossée à la porte close, Tina commence par sursauter à la vue d'une autre personne face à elle, avant de comprendre qu'il s'agit juste de son reflet.
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Voilà ce qui s'appelle un miroir... Hum... En effet, de rapides ablutions sont nécessaires. ), pense la belle en s'observant un instant.
Du regard, elle découvre une sorte chaise percée dans le fond de laquelle stagne un peu d'eau. Même si l'objet ne lui dit rien, la petitesse fait qu'elle est certaine qu'il ne s'agit pas de la... Douche. Elle peut à peine y plonger une main. En revanche, à côté, une sorte de bac doté d'une porte qu'elle peut faire glisser lui parait assez grand pour accueillir même le massif Kalahan. De grandes étoffes pendent le long du mur, certaines chiffonnées d'humidité. De quoi s'éponger, sans doute. Aucun récipient contenant de liquide aux alentours, par contre. Où stocke-t-il son eau ? Ont-ils seulement un puits dans les environs ?
Curieuse, Tina décide de ne demander l'appui de son hôte que si elle ne comprend pas par elle-même comment l'endroit est censé fonctionner. Sur un rebord, elle découvre plusieurs flacons ouverts, dans une étrange matière glissante et souple. Il y a comme une odeur de bois lorsqu'elle renifle au-dessus. La main de la couturière serre davantage au bruit de fluide qu'elle perçoit. Un contact soudain et inattendu lui fait lâcher l'objet dans le bac ainsi qu'un son surpris tandis qu'elle tire la langue et se frotte vigoureusement le nez. Un flacon qui vous crache à la figure ? C'est nouveau ! La belle frotte cette matière visqueuse, uniquement pour trouver la sensation plutôt agréable. Perplexe, elle se contente de ramasser le flacon et de le reposer dès qu'elle avise un savon bien plus familier à côté.
Pendant un moment, les yeux vert d'eau de la tulorienne scrutent l'étrange sculpture grise rivée au mur. Intriguée, la jeune femme se glisse dans la cellule transparente, remarquant que la porte peut aussi être maniée depuis l'intérieur, avant de reporter son attention sur l'objet. Une barre allongée avec deux sortes de... Roues. Une colorée en rouge, l'autre en bleu. Partant d'elle, un fil épais et en métal se poursuit en hauteur, jusqu'à une espèce de... Tamis circulaire. Lorsqu'elle tapote prudemment l'objet de l'index, Tina est surprise de constater qu'une goutte d'eau a suivi le retrait de son doigt. Elle recommence une ou deux fois, mais le phénomène ne se reproduit pas.
Avisant la roue bleutée, Tina pose la main dessus et la fait jouer. Une trombe d'eau glaciale lui choit sur les épaules, lui arrachant un cri surpris. Paniquée, Tina se rue hors de la cellule et, une fois hors de danger, se retourne. Le tamis s'est mis à cracher du liquide transparent en continu. Les yeux écarquillés, la belle observe ce spectacle de long instants, le silence de la pièce rompu par le bruit de pluie tombant sur les flacons. Elle se force à inspirer lentement, remonte sa manche et tend le bras en direction de la roue, qu'elle fait jouer dans l'autre sens. Le flux s'arrête. Sens contraire, l'eau retombe. Puis elle stoppe. Coule. Stoppe. Elle coule de nouveau. Puis s'arrête une nouvelle fois sur son ordre. Sa peur passée, la tulorienne fronce les sourcils, avisant le mur de la pièce. Comment cela peut-il fonctionner ? Est-ce que Kalahan est assez riche pour avoir son propre lac contre la cloison ? Et si la roue bleue fait jaillir de l'eau...
Tina tente l'expérience avec la rouge. Désappointement. Ce n'est que de l'eau encore une fois. Rapidement cependant, le visage clair se charge d'émerveillement quand la température change sous ses doigts. La source d'eau peut donner du froid et du chaud sans feu ni pierres chauffées ?
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Prodigieux.", souffle la belle.
Une impulsion, et la voilà qui ôte sa tenue comme dans son enfance, lorsqu'elle s'apprêtait à faire une baignade. Après quelques instants d'hésitation, Tina entre dans la cellule et la clôt derrière elle. Subjuguée, elle laisse le liquide choir sur ses doigts de longs instants, avant que la température trop haute la gêne. Il ne lui faut qu'un court moment de réflexion pour utiliser l'autre roue afin d'amoindrir la chaleur. Curieuse mais prudente, la belle commence par avancer un pied sous le flot, puis un genou avant de choisir de tourner le dos à ce torrent domestiqué. Malgré son émerveillement, elle reste consciente qu'elle n'aura pas le temps de s'occuper de sa tignasse si elle la lave entièrement maintenant. La jeune femme se contente donc de se délasser et d'utiliser le pavé savonneux pour se laver.
À regret, la jeune femme finit par fermer l'arrivée d'eau, emprunter une étoffe pour se sécher et se rhabiller. En sortant de la salle, elle récupère ses chaussures et avise Kalahan avec un sourire ravi aux lèvres.
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Votre cascade personnelle a été des plus agréables, mon Chou.", dit-elle avant d'aller extirper un peigne de son sac et de s'en servir. "
Merci."
Une poignée de minutes plus tard, alors que Tina finit de faire une tresse ample sur son épaule gauche, la dénommée Julah fait son entrée. Une femme brune, au teint clair et au regard franc, au maintien digne d'une femme de haut rang. À peine arrivée, la nouvelle venue s'impose en donnant des ordres à son jeune frère et en l'intimant entre autres d'attendre son signal pour sortir de sa salle de bain. La remarque pousse Tina à masquer ses lèvres derrière son poing pour dissimuler son amusement. Elle remarque bien vite l'attention de l'Atalante féminine sur elle et se contente de la laisser faire. Julah hésite, ne semblant pas trouver comment la qualifier, ce qui conforte la tulorienne dans son attitude.
Les yeux de la belle sont alors attirés par les robes que son interlocutrice lui présente. Une rouge peut-être même moins extravagante que celle qu'elle portait à son arrivée, et trois noires. La noble Julah la prévient que pour chacune, l'impact qu'elle aura au bal sera différent. La deuxième robe serait du goût de la Maison Francisque et pour cause : le dos quasiment nu, un bustier ouvert de façon osée au niveau du décolleté qui mettrait à coup sûr les atouts physiques de la belle en avant, un manque de tissu au niveau de l'abdomen, une robe si courte qu'elle arrive à mi-cuisse et des bas laissant entrapercevoir la peau au-dessus des genoux, ainsi qu'une traine légère.
La suivante fait courir un frisson dans le dos de la jeune femme. Une haute collerette derrière la tête, un corset englobant de la gorge aux genoux, un voile et une traine. La tenue fait immédiatement savoir à la tulorienne que si elle aura l'apparence d'une noble, impossible de se mouvoir rapidement avec cette robe. En d'autres circonstances, si elle avait du jouer la doublure d'une princesse, nul doute qu'elle aurait opté pour celle-là. Elle aurait un air impérial avec cela, mais son manque évident de savoir question étiquette et relation aux familles démolirait ce que sa robe lui permettrait de bâtir.
La dernière incite Tina à observer les réactions de Julah, pour savoir si cette dernière ne lui fait pas une farce. Visiblement non. Un bref instant, la couturière se demande où est passé le reste de la tenue, parce qu'elle ne voit que des sous-vêtements noir drapés sous un voile presque transparent. La noble sous-entend que cette dernière ferait sensation, sans parler d'attirer la jalousie voire, si la tulorienne lit bien entre les lignes, faire une sorte de scandale pendant une réception des Angloises. Tandis que la jeune femme observe les robes sans oser toucher à ce travail qui l'impressionne, Julah cherche à en savoir plus sur ce qui motive cette équipée.
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Vous avez un instinct remarquable, noble dame. Roturière ou princesse, je gage que vous avez déjà votre petite idée. Je m'appelle Tina, simplement Tina.", commence la brune avec un clin d’œil. "
Cependant... Avez-vous si peu foi dans le charme de votre frère que vous écartez d'office cette possibilité ?"
Tina demeure une seconde avec un air indulgent et patient, avant de sourire avec complicité.
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Je vous taquine, Julah. Même si la perspective de voir le Loup endosser une autre peau est des plus... Intéressantes.", dit-elle avant de se laisser tenter et d'effleurer le corset impérial. "
Il est étonnant que Kalahan n'ait rien voulu vous dire pour le moment. Je m'en remets à lui pour les détails, mais pour grossir le trait...", explique Tina en rendant un regard direct et franc à la femme. "
Quelqu'un se trouvera à ce bal ce soir, quelqu'un qu'il me serait difficile d'approcher autrement."
Le Rubis des Joyaux tuloriens avise la tenue des plus ouvertes et en détourne presque pudiquement le regard. Elle a bien des amies œuvrant dans un autre genre de profession qui adoreraient ce style, si elles pouvaient se l'offrir. Elle ? Elle n'a jamais porté plus court qu'une paire de braies ou une jupe au ras des chevilles. Quelle que soit la tenue choisie, ce sera une première.
Les yeux clairs de la belle vont à la rencontre de ceux de Julah.
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Toutes les Maisons seront-elles présentes ce soir ? Mon intérêt va en particulier à celle des Francisques. Porter une toilettes des plus... Attirante... Me semble logique. Je vous suis reconnaissante pour cette aide, ma Dame.", avoue-t-elle dans un souffle. "
Il ne faudrait cependant pas que cela cause du tort à votre nom, au cas où quelqu'un l'associerait à la scandaleuse jeune femme du bal des Angloise."
Attentive, Tina attend de connaître l'avis de son aînée. Elle a déjà dévoilé quelques points, mais somme toute, elle n'a rien avoué qui mettrait l'Atalante en danger. Et elle ne le fera pas, sauf si Kalahan approuve la démarche.
(1 879 mots... Désolée ><' )