[
Avant]
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La tulorienne sourit avec une certaine tendresse lorsque le grand gaillard accepte son bras, non sans avoir déclaré avec une adorable gêne que sa garçonnière n'est sans doute pas un lieu pour elle. Malgré ses manières rudes, Kalahan a bien plus de galanterie et de savoir-vivre que nombre d'hommes que la jeune femme a pu croiser. Elle a donc beaucoup de mal à comprendre pourquoi il n'a pas encore trouvé épouse digne de lui ni n'est à la tête de sa propre famille. Le penchant pour la boisson peut-être ? Mais c'est là une conséquence et non un symptôme.
Tina a beau être une femme forte, avoir de temps en temps le luxe de jouer la jeune fille précieuse et protégée est gratifiant. Pendant qu'ils traversent le quartier à la fragrance et à la lueur bien éloignées de celles du centre de la cité, la belle remarque les regards se posant sur eux. Rien de bien nouveau pour elle. En conséquence, elle ne laisse rien transparaître, ni gêne qu'elle ne ressent de toute manière pas, ni arrogance déplacée et généralement vectrice d'ennuis. Elle se contente de souffler sur une mèche, d'adresser une expression satisfaite à son escorte et d'aviser le chemin.
Finalement, l'homme les amène dans une bâtisse dotée de nombreux étages, et peut-être un peu mieux entretenu que le reste. Là, il la conduit vers une cage de métal. Tina sent sa méfiance poindre. La pièce n'a pas d'autre issue. Pourtant, Kalahan ne semble rien fomenter, et la volonté de la jeune femme de ne pas s'exposer comme ignorante la pousse à suivre. Mais malgré tout, elle a un spasme des doigts lorsque la cage de métal se met à bouger et à vrombir, provoquant comme un léger poids sur l'estomac de la belle. Fort heureusement, cela ne dure pas, et la tulorienne découvre derrière une autre porte le lieu de vie de son hôte.
La pièce est étrange. Ouverte largement, à se demander comment le toit peut tenir sans les poutres maîtresses nécessaires, elle est un peu désordonnée, mais moins que ce qu'un lieu de vie masculin peut devenir. Rien que de penser à l'état de la chambre de son frère lorsqu'elle a du s'absenter une poignée de jour chez des voisins, la demoiselle a du mal à retenir un sourire. Des bouteilles trainent par-ci par-là, tout comme des gazettes et d'autres objets étranges.
La tulorienne est sortie de sa contemplation par la voix de l'homme, l'invitant simplement à entrer et à s'asseoir. Tout son aplomb semble l'avoir fui. Décidément, la jeune femme l'apprécie celui-là. Il a un côté garçonnet tout à fait charmant. Elle se poste d'ailleurs droit devant lui et incline légèrement la tête.
"
Pourquoi si nerveux ? Vous êtes en vos terres, ici.", dit-elle d'une voix rassurante et douce. "
Suis-je si impressionnante ?", ajoute-t-elle avec un sourire amusé.
Faisant quelques pas dans la pièce, Tina s'approche des premières bouteilles vides qu'elle aperçoit près des sièges et commence à les rassembler.
"
Vous permettez ? L'habitude.", demande-t-elle sans vraiment attendre de réponse de son hôte, reprenant la parole en se saisissant d'un autre récipient. "
Votre tolérance à l'alcool ferait pâlir d'envie certaines de mes connaissances. Je prendrai la même chose que vous, si vous avez encore soif, bien entendu.", fait-elle malicieusement avec un petit clin d’œil.
Quand la jeune femme se redresse, pour inspecter les fauteuils d'abord et aviser son interlocuteur ensuite, elle ôte son sac et le pose doucement. Tina ne se sent pas mal à l'aise du tout, malgré le danger potentiel d'être seule en présence d'un homme puissant et qui n'a apparemment pas approché de femmes depuis un moment. Du regard, elle cherche des détails, quelque chose qui pourrait attester qu'une autre personne vit dans ces lieux.
Rassemblant les cadavres de bouteilles sur la table basse de la pièce, Tina marque volontairement une hésitation entre s'asseoir et les déplacer quelque part. Elle se concentre ensuite sur son hôte, cherchant à ne pas laisser venir de silence gênant.
"
Recevez-vous souvent en votre demeure ?"
Le rassurer, le laisser redevenir maître chez lui, histoire qu'il soit plus enclin à parler. La tulorienne doit l'amener à lui raconter des frasques de ses connaissances pour le compte de Frédéric et lui soutirer d'autres informations potentielles sur l'attentat de Valaï, ainsi que du complot elfique. Le dernier point semblant le plus délicat, la possibilité même de son existence ayant l'air aussi improbable que le retrait du plus corrompu des marchands de Tulorim de sa place au Conseil. Et cela, elle doit y parvenir sans brusquerie ni violence d'aucune sorte.
Le
Rubis ne mange pas de ce pain-là.
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