[
Avant]
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Si la belle apprend une chose au sujet de Kalahan, c'est que le pauvre homme n'a décidément pas de chance dans sa relation avec les femmes. Ces histoires de fuite de ses environs immédiats ne concernent pas qu'une personne, mais plutôt une dizaine d'après lui. Au comptoir, un homme brun entre deux âges prend la parole d'une façon assez moqueuse. Il donne plusieurs noms avec à chaque fois une sorte d'agacement dans la voix. Anna, Amande, Elysséa, Jenoah, Myléna et Alaë, visiblement des femmes que la brebis aurait approché. Ou tenté, en tous cas. Certains noms ont un écho familier aux oreilles de la belle, et elle comprend vite pourquoi : le tenancier indique qu'il s'agit de femmes magnifiques et surtout de la noblesse. Raison pour laquelle elles trouvent le barbu trop rustre à leur goût, en plus de son apparence bourrue, sans doute.
Apparemment, le commentaire n'est pas du goût de Kalahan. Ce dernier se renfrogne et fait intervenir un bien triste allié, une bouteille au liquide ambré. Il se sert deux verres remplis à ras bord et en propose un à la tulorienne, tout en prétendant ne pas avoir tenté de courtiser toutes les dames citées. Difficile à croire pourtant. On ne donne pas autant de noms précis sans une once de vérité. Mais peut-être essaie-t-il juste de ne pas passer pour un coureur raté auprès de la yuiménienne. En tous cas, la jeune femme lorgne le verre avec une pointe d'anticipation et acquiesce tandis que son voisin l'incite à le boire.
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À la vôtre également."
Prudente, Tina attrape le récipient des deux mains et l'amène lentement à ses lèvres. Pas question de risquer de perdre la moindre goutte de ce breuvage avant d'y avoir touché ! La jeune femme inspire un peu au-dessus du verre, cherchant à trouver quelque arôme familier puis elle attaque. Une petite gorgée d'abord, pour tester la boisson. D'emblée, un mot : forte. L'alcool contenu là-dedans mettrait au tapis quelques-unes de ses connaissances, mais pas Tina. Combien de fois a-t-elle partagé plus d'un verre corsé avec une cible, juste pour lui soutirer quelques informations sans violence ?
Le goût de la première gorgée n'est pas terrible, mais les deux suivantes s'améliorent grandement. À la fin de la troisième, Tina pousse un souffle de contentement.
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Vraiment pas mal."
Dans son sac, elle entend son téléphone émettre un petit bruit. Elle y jette un œil, remarquant que plusieurs messages s'y trouvent. Elle songe d'ailleurs qu'il lui faudra écrire à Frédéric au sujet de son voisin, mais pas tout de suite. D'abord discuter un peu puis prétexter devoir se repoudrer le nez pour avoir quelques minutes tranquille.
Tina avise Kalahan et se pare d'un autre sourire compréhensif. Elle a envie de le pousser à se dévoiler un peu, innocemment.
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Rustre est un terme un peu exagéré. Un passage chez un barbier pour donner un peu de relief à votre toison...", dit-elle en dessinant de l'index une forme de barbe un peu moins sauvage dans l'air. "
Pourrait vous rafraichir un peu, c'est certain. Mais personnellement, je ne trouve pas rustre un homme s'efforçant de se montrer courtois en présence d'une femme. Et puis, ce n'est pas non plus le mot que j'emploierais à la vue de votre physique.", taquine-t'elle en avisant sans gêne la musculature bien dessinée de Kalahan, qui en rendrait jaloux plus d'un. "
Ceci dit, je devine à présent pourquoi vous parliez de princesse."
Elles n'avaient juste pas l’œil, ces nobles. Ou alors, parce qu'elles sont entourées à longueur de temps de freluquets précieux en guise de pendant masculin, elles ignorent ce qu'est vraiment un homme. Tina en est persuadée, à Tulorim, Kalahan aurait un tout autre effet.
La tulorienne prend une autre gorgée de sa boisson, passant rapidement sa langue sur le coin de ses lèvres pour recueillir une goutte perdue.
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Vous m'intriguez vous savez ?", fait-elle en inclinant légèrement la tête et en prenant une expression douce quoiqu'un peu curieuse. "
Pourquoi vouloir séduire une femme de haut rang ? Non, attendez, laissez-moi deviner...", coupe-t'elle en tendant la main à la verticale, comme pour l'empêcher de répondre. "
Hum... À part pour prouver que c'est possible... Pour intégrer l'une de ces Maisons nobles ?"
Nouvelle carte abattue : laisser entendre ignorer l'identité véritable de son interlocuteur, histoire qu'il l'annonce de son propre chef. Ou au contraire, lui faire penser qu'il est pris pour un homme lambda donc peut continuer à être lui-même, sans risquer de porter atteinte à son nom de famille. La brune fait légèrement tourner le liquide dans son verre sans y porter immédiatement les lèvres, accaparée par la silhouette de la brebis aux allures de loup solitaire.
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