Anastasie suivit Azra et Daemon à travers la brume pendant ce qui lui sembla uniquement quelques minutes. Pour autant, le voyage dura en réalité des heures. Peut-être était-ce la puissance qu'engrangeait petit à petit Zekiel, peut-être était-ce la proximité de la mort, omniprésente en ces terres, ou peut-être était-ce un savant mélange de ces deux faits, mais à mesure qu'elle avançait sur ces landes maudite, la jeune femme perdait pied, son esprit s'embrumant comme il avait déjà pu le faire à quelques reprises auparavant. Une chose était certaine, quoiqu'il en soit : la puissance du parasite qui infestait son corps ne diminuait pas en Aliaénon. Peut-être même gagnait-il du terrain grâce à leur localisation ; après tout c'était Anastasie qui était exposée aux lois de ce monde, si différentes de celles de Yuimen, elle qui voyait ses fluides malmenés dès qu'elle faisait appel à eux. Il n'aurait pas été surprenant que son système de défense mental n'en pâtisse et explique l'avancée inquiétante de l'Ombre dans son esprit.
Mais peu importait, à ce moment là, les raisons de la puissance de Zekiel. Le fait était qu'il réussissait à affaiblir son esprit au moment où elle avait besoin qu'il soit à l'affût, prêt, et c'est ainsi que la jeune femme se laissa traîner silencieusement à travers les Landes Tanathéennes par les deux mages noirs. Même lorsqu'ils arrivèrent à ce qui semblait être leur destination, elle ne se réveilla pas de ce qui semblait pour elle être un lointain rêve. Ni la puissance de la mort qui les entourait, ni sa soif, ni la présence de Zekiel ne l'aidaient à se concentrer, à combattre la léthargie qui l'habitait, quand bien même le but même de leur quête sur Aliaénon semblait lui-même se tenir devant eux, les honorant de sa présence sans même qu'ils n'aient à le chercher. Pour autant elle entendait ce qu'il se disait, les échanges entre Daemon, Azra et celui qui semblait être le Sans-Visage. Elle ne parvenait simplement pas à traiter les informations qui venaient à elle convenablement, regardant la scène d'un œil distrait. Une migraine irradiait son crâne, la voix de Zekiel occupait ses pensées ; peu importait à quel point elle écoutait la conversation qui se déroulait devant elle, elle n'arrivait simplement pas à lui donner une quelconque importance.
( Sens l'odeur de la mort qui t'entoure, ) murmurait une voix éthérée qu'elle ne connaissait que trop bien. ( Sens l'odeur de ces âmes torturées qui ne peuvent se reposer. )
La tête d'Anastasie tourna de manière vertigineuse. La mort. Les âmes. Oui elle les sentait, sans aucun doute. Quoique ce n'était pas tant d'un point de vue olfactif qu'elle ressentait leur présence nauséabonde et néfaste. Mais la mort l'assaillait de toute part, visiblement fâchée de la voir lui résister avec tant d'affront, elle qui appartenait au monde des vivants ; il lui aurait été difficile alors de ne pas sentir ces âmes, torturées comme semblait le penser Zekiel, qui rôdaient inlassablement dans ces Landes putrides.
( Elles veulent que tu les rejoignes, ) susurra de nouveau la créature parasitaire. ( Que tu ne fasses plus qu'un avec elle. )
( Tu les rejoindrais également, ) fit remarquer la théurgiste.
Les interventions de Zekiel semblaient la réveiller quelque peu, lui permettant, si ce n'était de se concentrer sur ses alentours, de lui répondre à lui qui logeait directement dans son esprit.
( C'est possible, ) rétorqua la voix éthérée. ( Je ne sais pas exactement quel effet cela aurait sur moi. )
( Tu es prêt à courir le risque ? ) demanda-t-elle.
C'était une véritable question, loin de toute tentative de moquerie ou de provocation. Et Zekiel répondit sur le même ton exempt de toute animosité.
( Non. Rester bloquer ici me semble bien pire châtiment que de retourner sur l'Enfer de Yuimen. )
Anastasie comprenait ce que cela impliquait. A mesure que l'Ombre lui parlait, les paroles du Sans-Visage prenaient peu à peu plus de sens, se remettant dans l'ordre, lui revenant à l'esprit comme des souvenirs de moins en moins confus ; il n'était plus en train de l'embrumer, bien au contraire : il faisait de son mieux pour combattre la fatigue et la douleur qui restaient encore une barrière au cheminement de ses pensées. Car si toute âme qui se retrouvait perdue en Aliaénon était appelée de force en ces lieux, alors il y avait une probabilité pour qu'il soit également emprisonné ici à la mort de la jeune femme. Ainsi, s'il restait un danger pour le contrôle de son corps, Zekiel ne ferait rien pour la laisser mourir, pour lui faire commettre un mauvais pas en situation de danger. Il se retrouvait dans l'étrange position de devoir la préserver autant que l'agresser.
Grâce aux efforts joints des deux ennemis, la brume se leva bientôt presque intégralement de l'esprit d'Anastasie. Mais c'est un autre fait qui vint définitivement l'éveiller à ses alentours : son bouclier magique, seul rempart à la mort en ces lieux, diminua d'une seconde à l'autre de manière drastique, infligeant un lourd choc à la jeune femme, qui, s'il ne lui fit pas du bien, eut le mérite de définitivement la ramener à la réalité. La mort la voulait et, si elle restait passive, finirait par l'avoir.
Pour autant, elle ne pouvait pas, surtout dans son état, précipiter un second sort. Elle avait eu l'occasion de voir à quel point une telle action pouvait être dangereuse lorsqu'Elysea avait inopinément déchiqueté le Chevalier d'Or qui les accompagnait jusqu'alors. Cet homme qui, quelques jours plus tôt, lui avait semblé si vaillant et expérimenté, et dont les talents avaient été vantés par le Conseil d'Or, avait finalement trépassé avant même d'avoir su prouver son utilité.
Maintenant bien réveillée et exemptée de l'influence néfaste de Zekiel, retourné à l'état de simple spectateur, Anastasie attrapa sa gourde pour boire une bonne portion d'eau, se désaltérant jusqu'à plus soif pour regagner un tant soit peu d'énergie. Avant de lancer un sort, elle devait mettre de l'ordre dans tout ceci. De l'ordre dans ses idées d'abord. Revenaient à elle les souvenirs des réponses passées de l'être Divin qui se tenait devant eux, étrange silhouette aux jambes brumeuses et aux six bras tenant autant de masques. Un comble pour celui que l'on nommait Sans-Visage. Ou bien était-ce Cent-Visage ? L'un dans l'autre, cette dernière appellation équivalait presque à la première.
Une première information revint à ses esprits. Il avait appelé Azra « celui qui a survécu à la mort ». Un titre bien étrange pour un nécromancien qui ne semblait vouloir montrer son visage et que l'état de la plaine ne semblait incommoder. Comme il n'incommodait pas Daemon, récemment revenu à la vie des mains de ce dernier. Il n'était pas seulement un mort-vivant, ou en tout cas pas au sens commun du terme : il était lui-même, parlant, marchant, répondant aux mêmes codes et aux mêmes pensées qu'avant son trépas. Sa résurrection était plus proche de celle dont elle-même était capable en tant que disciple de Gaïa que du rappel d'un simple nécromant. La conclusion qu'en faisait Anastasie était sans appel : Azra était probablement une liche, ces créatures aux pouvoirs immenses, autrefois hommes ou elfes, qui manipulaient la mort grâce à leur proximité avec celle-ci.
Mais Anastasie balaya cette information : pour le moment, elle n'était pas prioritaire. Ce qui importait était ce que racontait le Sans-Visage, qui se décrivait lui-même comme la Mort, maître de ces lieux qu'ils parcouraient tous. Pour autant, il avait nié son implication dans l'état des Landes : s'il contrôlait les âmes qui étaient piégées en ces terres, c'était selon lui le réveil des Titans qui avait apporté cet événement. Et la pyramide étrange, haute comme trois hommes, qui se trouvait derrière lui était la source du pouvoir de ces lieux.
Le Sans-Visage semblait mettre tout le chaos qui se multipliait sur Aliaénon sur le compte du retour des Titans, qu'il jugeait visiblement comme néfaste. Il avait effectivement été la seule Divinité de ce monde pendant de très longues années, mais il se défendait pour autant d'être un tyran, semblant sous-entendre que ses intentions n'étaient autres que de défendre la vie des habitants de ces terres qu'il avait gouvernées. Mais Anastasie restait perplexe. Daemon avait demandé qui il était, question qui pouvait paraître stupide compte tenu des circonstances. Et, évidemment, leur interlocuteur avait répondu qu'il était le « Sans-Visage ». Mais ça ne répondait en rien à la question. En vérité, la jeune femme aurait été surprise si cela avait été le sens que voulait donner le gamin à ses mots. Non, la véritable question était toute autre, et légitime : qui était-il ? Ou plutôt qu'était-il ? Un être qui était arrivé bien avant tous les autres, endormant les Titans pour permettre à la vie de se développer sur ce monde ? Mais si seuls les Titans pouvaient exister avant leur sommeil, alors d'où venait-il, lui, dont la présence ne semblait pas créer tous les problèmes que les autres Divinités locales amenaient avec elles ?
Ecoutant les dernières interventions des deux mages noirs, Anastasie se concentra, faisant appel à ses fluides sans pour autant les relâcher. Azra voulait simplement détruire la pyramide, quand Daemon voulait lui l'observer depuis l'autre côté. La jeune femme grimaça. La première proposition semblait idéaliste, voire même stupide compte tenu des paroles du Sans-Visage, quand la seconde était simplement et littéralement suicidaire. Elle ne pouvait jouer éternellement la chaperonne cependant, elle n'en avait ni l'envie ni la force. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était tâcher de le ramener si le Sans-Visage refusait ou ne pouvait le faire.
« S'il en est incapable, alors j'essaierai de te ramener, » lui fit-elle. « Mais je ne promets rien, mes pouvoirs sont incertains sur ce monde. »
C'était les premières paroles qu'elle avait prononcées depuis un long moment. Cela aurait certainement de quoi attirer l'attention sur elle, aussi continua-t-elle sur sa lancée, se tournant vers leur interlocuteur. Il était une Divinité. Cela avait de quoi donner le vertige, pour autant, en ces lieux, face à eux, il ne semblait pas aussi omnipotent que l'image qu'elle pouvait se faire des Dieux Yuiméniens. Etait-il seulement aussi fort ? Peut-être était-il plus comparable à Oaxaca : puissant, indéniablement, mais fortement limité dans son influence direct sur le monde. Prenant une longue inspiration, la théurgiste ignora alors son mal de tête pour s'adresser au Sans-Visage.
« Excusez mon silence : il semblerait que les âmes aient hâtes de me voir les rejoindre. Je me nomme Anastasie Terreblanc, Yuiménienne au service de Gaïa – je ne sais si ce nom vous évoque quelque chose. Tout d'abord permettez-moi de préciser quelque chose : si nous avons été envoyés aux quatre coins d'Aliaénon sous la demande du Conseil d'Or et de Naral Shaam, cela ne signifie pas que nous suivons tous aveuglément leurs directives. Je n'ai en rien confiance en ce Dragon et jamais mon but ici n'a été de vous éradiquer, ni même de vous emprisonner ou vous nuire d'une quelconque manière. Il me semblait important de le souligner. »
La jeune femme reprit son souffle : elle profitait de ce moment pour manipuler précautionneusement ses fluides afin de renforcer son sort déjà présent, leur donnant le même aspect que celui-ci, mais dans ces conditions, la concentration nécessaire lui demandait une certaine énergie.
« Cependant je n'ai pas encore décidé si vous étiez ou non plus digne de confiance que Naral Shaam. Comprenez bien : je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Si vous vous avérer être un ennemi de cette humanité, alors nous serons ennemis. Mais pour le moment, avant toute question personnelle, j'aimerais revenir sur celle que vous a posé il y a peu Daemon : qui êtes-vous ? Et je ne vous demande pas de répéter une énième fois votre nom. Je vous demande qui, au delà de toute cette histoire, vous êtes. Ce que vous êtes. D'où vous venez et pourquoi avez-vous pris Aliaénon sous votre aile. Il me semble que c'est un point très important de votre point de vue et de la confiance que l'on peut ou non vous accorder. »
La question enfin posée, Anastasie se concentra totalement sur son sort : il avait exactement la même forme et exactement la même intensité que celui qu'elle avait lancé avant d'entrer dans ces Landes. Mais au lieu d'en lancer un nouveau, elle se contenta de diffuser la magie à l'extérieur de son corps, dans le but non pas de remplacer mais de renforcer sa protection. Si le procédé pouvait s'avérer moins efficace, peut-être serait-il plus sûr. Ou peut-être pas.
(((+2 000 / Citation de Emile Zola – « J’accuse » : « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. » / Tentative de renforcement du sort Protection Solaire / Consommation d'une ration d'eau.)))