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Auparavant~
~14~
Quelques temps après avoir employé mes pouvoirs pour réduire les fractures de Genji, je laisse mes amis entre eux. J'ai confiance en Hidate pour m'avertir si le moindre problème se présente. Mais de mon côté, je cherche à m'isoler un peu. J'ai besoin de faire le vide, d'évacuer la tension persistante et surtout le souvenir de la violente prise à parti de mon apprentie. La comprendre n'empêche pas la sensation blessante qu'elle a provoqué. Je pensais qu'elle commençait à m'accepter, mais il faut croire que ce n'est pas encore le cas...
Après m'être lavé les mains et changé dans mon yukata bleu nuit dans la salle d'eau, je fais une halte à la pièce à vivre. Assoupie à côté des deux petits, et le minuscule squelette près de la tête, ma pupille les enserre d'un bras protecteur. La pauvre semble aussi épuisée que moi, et je vois malgré tout sur la table basse quelques tasses. Sans bruit, j'avale rapidement un peu de thé, me saisis d'un coussin puis m'éclipse vers le jardin. Ma chambre étant occupée, et mon respect envers celle d'une femme m'interdisant l'accès à la voisine, c'est naturellement parmi mes plantes que je souhaite me ressourcer.
La porte close dans mon dos, je lève le nez au ciel. Les quelques nuages rendent difficiles l'estimation de l'heure. Début d'après-midi, peut-être ? Haussant les épaules, je perçois le doux son de la clochette dans la brise. Je dépose donc mon siège au pied de l'arbre et y prends place, fermant les yeux pour jouir du calme ambiant. Junji est stable, Genji se repose, Ayame s'est un peu calmée. Tout semble promettre de s'améliorer, mais je regrette au fond de moi ne pas avoir pu tenir parole envers le semi-mort.
Alors que je fais le point, réorganisant mes pensées, quelque chose me dérange. Une lueur, qui m'incite à rouvrir les yeux. Incompréhension d'abord, puis surprise. Un étrange phénomène flotte devant moi, presque à ma portée. Une sorte d'
essaim ou de halo de lumière... Familier. Oui, je le reconnais. C'est ce que j'ai estimé être un signe de Gaïa, la présence qui m'a guidé lorsque je me suis égaré dans les Bois Sombres. Instinctivement, je tends la main, paume vers le ciel, dans sa direction. La chose n'y réagit pas avant plusieurs longues secondes, puis elle se met à léviter au-dessus de ma peau.
La vision chasse petit à petit mes troubles, les refoulant et leur ôtant de l'importance. Une sorte de sérénité m'envahit. C'est à peu près au même moment que j'ai la certitude de percevoir une voix, sauf que ce ne sont pas mes oreilles pointues qui m'en amènent les paroles. Étranges mots, d'ailleurs. Prononcés dans un ynorien ancien, aux sonorités presque désuètes.
(
Poids factice sur le cœur engendre tracas d'esprit sans fondement. Sérénité amène clarté. Le lien n'est point brisé.)
J'ai un peu de mal à comprendre, et il me faut quelques instants de réflexion pour donner du sens à ce que j'ai perçu. Lorsque cela se fait, je me sens apaisé. C'est vrai, ce n'est qu'une passade malheureuse. Un geste sans réelle méchanceté, de la part d'une jeune personne effrayée et inquiète. Toutefois, réaliser que c'était la réponse qu'il me manquait me rend curieux envers cette entité étrange.
"
Qu'êtes-vous donc ? Pourquoi revenir à moi ?"
(
Vous vous fourvoyez. Aucunement depuis notre rencontre n'avons-nous été séparés. Sous l'éclat d'un bijou je dissimulais ma volonté, le temps de mieux vous... Appréhender.)
Le halo se meut légèrement et fait luire la bague de San-Divyna à mon majeur droit. Un début de perplexité nait dans ma poitrine, ce que la conscience semble deviner.
(
Point d'inquiétude à mon sujet. Ni mauvais esprit ni farce du vôtre. Un sombre invité a évoqué notre identité, notre capacité à assurer le passage de lieux particuliers. )
Mes souvenirs d'échanges avec Azra remontent, et une pointe d'embarras me prend. Serait-ce ce qu'il avait appelé faëra ? Ce n'est donc pas une sorte de protection magique mais une existence consciente ? La leçon est retenue : ne pas assumer ce que l'on ignore, au risque de se retrouver bien gêné quand vient la vérité.
"
M'avancerais-je en présumant que je m'adresse à une... Faëra ?"
Un bref instant de silence se fait, ne laissant que le tintement de la clochette témoigner de l'écoulement du temps. Mon interlocuteur semble briller davantage.
(
Nulle erreur cette fois. Existences privilégiées, de fluides constituées, aptes à parcourir les mondes et vous y mener, sans au grand jour se dévoiler.)
"
N'est-ce pourtant pas ce que vous faites ? Pardonnez ma curiosité, mais pourquoi vous manifester encore une fois ?"
J'ai beau faire de mon mieux, je ne parviens pas à trouver un point d'appui pour mon regard sur cette conscience. La lueur flotte au-dessus de ma paume, et j'ai la nette sensation de finir par entendre un soupir.
(
Vos yeux s'égarent sur la forme que je revêts. La faute est mienne. Parmi les vôtres, d'aucun préfère s'adresser à familier. Ou du moins, à détenteur de faciès quelque peu semblable.)
Suite à ses paroles, et me prenant encore à dépourvu, la lumière constituée de plusieurs perles brillantes se modifie. Elle prend de la consistance et change totalement d'apparence. Après quelques instants, j'ai sous les yeux une curieuse créature d'un peu plus d'une vingtaine de centimètres.
Une
femme, d'aspect assez jeune, peau claire, longue chevelure oscillant entre le marron et le doré. Deux yeux reptiliens, soulignés au niveau des pommettes par un trait horizontal. Sa silhouette est grandement masquée par une longue cape blanche à capuche tombant sur son front. La tunique qu'elle porte est un étrange mélange à mes yeux. Duo de pointes autour des épaules, longues manches à l'ynorienne, jupe que l'on jurerait appartenir à un saltimbanque et ceinture où ne dépareillerait pas la garde d'une épée. Se mouvant comme animés d'une vie propre, des cobra décoratifs ondulent en même temps que leur reptilienne porteuse. Car oui, si jusqu'aux hanches la faëra ressemble à une humaine ou une semie-elfe, la partie inférieure ressemble à s'y méprendre à la queue écailleuse d'un serpent blanc.
"
Ce... Cet aspect ?"
Les lèvres de la faëra se meuvent, mais j'ai toujours l'impression qu'elle discute directement avec mon esprit.
(
Rassurante forme. Proche de votre propre nature, mon enfant.)
"
Je pense discerner les similitudes, en effet... J'apprécie votre geste, et vous présente mes excuses si mon attitude vous a offensé."
Mon interlocutrice esquisse un sourire.
(
Le respect d'autrui vous est seconde nature. Point d'offense à mon endroit. Vous êtes l'être lésé.)
Regard interrogateur, qui incite cette incroyable présence à s'expliquer.
(
Ramenés à la lueur du jour, les traits d'une femme à laquelle vous devez d'exister. Issus de vos souvenirs. Anciens, incomplets, mais toujours chers à votre cœur. )
Ma sérénité s'ébrèche, et avant d'en avoir conscience, je me mets à examiner sans discrétion ce visage féminin. Les faëra sont-elles capables de tels exploits ? Lire dans les souvenirs ? Car si certains détails sont sans doute propres à mon interlocutrice, je retrouve dans la forme des yeux, du nez et la façon de sourire quelque chose de familier. Des petits détails qui n'ont jamais quitté ma mémoire à propos de Mère.
Toutefois, la surprise passée, je reprends rapidement le contrôle de mes pensées.
"
Vous avez esquivé ma précédente question."
L'existence composée de fluides laisse doucement pendre ses longues manches, rive son regard au mien et s'exprime à nouveau.
(
Je devais savoir, et à présent la connaissance est acquise. Décision prise. Je vous ai choisi, demi-humain, demi-elfe, Dragon...)
Ses lèvres s'ouvrent, mais cette fois, une voix douce et assurée s'élève au rythme de la clochette, et fait vibrer mes tympans. Impossible toutefois de certifier le genre auquel elle me fait penser.
"
Dans le but de faire de vous... Mon protégé."
"
Votre... Protégé ? Pour quelle raison ? Auriez-vous quelque savoir à mon sujet ? Des connaissances à m'inculquer ?"
"
De longues années sont le lot de votre sang mêlé, mais vous n'avez personne pour vous guider lors de leur traversée. À vos questions futures et passées, des réponses pourrais-je peut-être apporter. Néanmoins, en échange de mon savoir, une chose devez-vous me donner..."
"
Quelle est-elle ?"
L'entité mi-femme mi-serpent ferme les yeux, comme si elle s'apprêtait à me dévoiler une Vérité du monde.
"
Un nom."
"
Je... Crois avoir mal saisi... "
"
Un nom... Le nom. L'identité, le lien entre la faëra et celui qu'elle veut épauler. Un pacte ainsi scellé. Si conserver ma présence à vos côtés est en phase avec votre volonté."
Puis la faëra se tait et conserve les yeux clos, ses serpents décoratifs relevant d'un commun accord la tête dans ma direction. Elle ne semble pas animée de mauvaises intentions, et si elle est déjà effectivement avec moi depuis tout ce temps, officialiser notre lien me parait légitime. Je lui dois la vie et je ne l'ai pas oublié. Un nom contre des réponses ? Cela me semble un échange presque désavantageux pour cette entité. Sans doute a-t-elle ses raisons.
Sa façon de parler fait sage, mentor et guide. Je n'ai guère besoin de réfléchir longuement pour qu'un nom me vienne en tête.
"
Okina... S'il vous convient, j'aimerais que ce mot soit votre nouvelle identité. Okina."
La femme-reptile rouvre ses yeux soulignés et s'incline élégamment à l'ynorienne.
"
Un nom à la musicalité appréciée, et dont le sens ne m'a point échappé. Je l'accepte et ainsi vous suis liée, D'Esh Elvohk Kiyoheiki."
Flottant encore quelques instants au-dessus de ma paume, Okina finit par s'enrouler autour de ma bague dorée. Mes yeux la voient s'y fondre. Sa voix résonne en moi alors que sa forme s'estompe.
(
Profitez. De la présence de vos proches, de ces instants de paix. Les jours qui viennent ne pourront peut-être pas s'y prêter.)
Un avertissement énigmatique, mais qui me pousse à rentrer m'abriter, laissant derrière moi le chant de la clochette esseulée.
Lien créé avec ma faëra Okina.