Le reste du voyage se passa dans un silence absolu. Taé n'avait su quoi dire quant au départ de sa sœur, et encore moins vis à vis de la mort de son deuxième frère. Et pour tout dire, c'était sans mieux ainsi. Hivann ne s'en était toujours pas remis et il restait encore plusieurs heures avant leur arrivée à Oranan. C'est avec des bandages de fortune qu'il réussit à survivre le reste du voyage... Aux côtés du cadavre d'Ethian, qu'ils n'avaient pu se résoudre à abandonner. Sans Rawf, ils auraient sans doute se contraindre à le laisser. Mais le fidèle loup et écuyer de la famille les avait aidés jusqu'au bout. C'est seulement de mémoire et avec le peu de souvenirs qu'il avait de son passé qu'il sut mener la calèche jusqu'à son but et il fit un travail remarquable à ce sujet. Il n'avait seulement pas les talents nécessaires pour faire en sorte que sa nouvelle famille se sente mieux.
Quand ils arrivèrent aux portes d'Oranan, il sembla à Hivann que tout se terminait. Il ne savait pas lui-même s'ils seraient accueillis dans cette village, en sachant ce qui était arrivé au jeune lieutenant. Il était clair, de toute façon, qu'il n'accuserait pas sa fille d'un tel meurtre. Il porterait ses propres péchés et cela inclurait la perte de ses enfants.
La calèche fut arrêtée à distance de l'une des tourelles gardant la porte. Beaucoup de personnes étaient encore présentes, sans aucun doute à cause de cette même mission qui concernait le recrutement d'aventuriers de tout Yuimen. Mais ils furent heureusement mis à l'écart. Quand le véhicule s'arrêta, Hivann dût demander à Rawf et sa fille de l'aider à descendre. Ils le menèrent ainsi jusque devant les portes. Là, seulement, il usa de toute sa force pour se dégager de son assistance et se tenir debout, seul. Il retira son chapeau afin de montrer la Pierre d'Oubli qui le caractérisait, révélant son identité.
"Je suis Ser Hivann Goont, aîné de ma propre maison. Voici Taé Goont et Rawf, mon écuyer.""Vous n'êtes plus Ser, monsieur Goont. Vous n'êtes plus même un citoyen de cette ville. un décret porté par le Gouverneur lui-même vous interdit de venir ici." Il n'y eut qu'un seul soldat, un simple soldat, pour lui répondre et le remettre à sa place. Sa fille le regarda, un air de panique dans les yeux. Lui-même ne s'attendait pas à un refus, compte tenu de ce que lui avait promis son fils. Aussi, il ne s'arrêta pas là.
"Mon fils, le lieutenant Ethian Goont, m'a garanti qu'en échange de mon enclin à participer à un second procès contre ma personne, ma famille aurait le droit de résider dans sa ville première.""Je ne vois qu'un seul membre de votre famille, monsieur."Le garde, toujours perché en hauteur, les toisait d'un regard méprisant. Il devait faire partie, encore, des nombreuses personnes à haïr cette famille. Jouer dans les règles ne suffirait pas. Faire le malin non plus. Si Hivann voulait faire entrer la seule fille qu'il lui restait en dehors de Thôko, il devrait montrer ce que cet homme voulait. Et ce qu'il voulait, c'était ce que tous les habitants de cette ville voulaient : la mort d'un traître à la République. Quant à Taé, elle, elle n'avait jamais eu connaissance d'une telle entreprise. Même en ayant Ethian les rencontrer, elle ne savait pas ce que cela avait impliqué, si ce n'était qu'il était à l'origine de leur retour dans cette ville. Mais ce nouveau jugement, c'était une chose qui la surprenait plus que tout. Elle ne s'y était absolument pas attendue et désormais, il se retrouvait incapable de réagir.
"Mon fils Lùthian est décédé à Mertar. Ma fille Sujima nous a quittés et renie désormais notre nom. Enfin, j'ai tué Ethian de mes mains. Son corps est à présent dans cette calèche derrière-moi."Le garde resta interdit. L'annonce de la mort de ses enfants ne sembla pas le toucher, mais celle d'Ethian le fit presque vaciller. Non seulement c'était la mort d'un lieutenant de la garde, mais en plus, Hivann se rendait coupable de l'assassinat de son propre fils.
"Mais c'est faux !" tenta de répliquer Taé. Mais elle fut bien vite stoppée d'un revers de la main de son père.
"Je suis venu expier mes péchés en me rendant coupable de tous les crimes que j'ai commis à l'intérieur ET à l'extérieur de cette ville. Et cela à une seule condition : que mes enfants soient pardonnés. Vous voulez me punir ? Punissez-moi, mais laissez entrer mes enfants !""Les ordres sont strictes. Je...""Ma fille Taé ne s'en sortira pas à l'extérieur ! Nous avons des ennemis partout et elle, elle n'a rien demandé. Elle n'avait pas besoin de cela ! Laissez-la entrer, je vous en prie ! Vous n'avez pas une seule idée de ce que nous avons enduré ! Laissez-la et emprisonnez-moi si cela vous plait ! Pitié !"Hivann en était encore venu jusqu'à supplier. Sa fierté ynorienne, le ravalement de ses larmes, son honneur... Tout cela était bien moins important désormais. Et cette façon de flancher tourna en sa faveur. Le garde, aussi sévère avait-il paru, semblait désormais ému. Il n'était pas si jeune, à le voir. Sans doute était-il parent lui aussi, c'est pourquoi il comprenait l'intensité et cette supplication. Alors il en resta là.
"Je... Je vais demander." fit-il, manifestement troublé.
Un court moment d'absence où Taé en profita pour exprimer tout son outrage. Elle qui venait de perdre la moitié de sa famille, elle avait de quoi imposer sa réaction.
"Je viens de perdre mes deux frères, ma sœur et tu comptes te jeter dans la gueule du loup ? Je ne vais certainement pas rester ici sans toi."
"Si, ma fille, il le faut."
"Certainement pas, papa !"
"Tu resteras, quoiqu'il arrive !" explosa-t-il de rage, amplifiant la douleur de ses blessures.
Elle le regarda encore, sans vraiment le reconnaître. Malgré sa faiblesse physique, il semblait si menaçant et déterminé qu'elle n'osa pas dire quoi que ce soit de plus. Elle baissa les yeux, sans savoir quoi faire pour le sauver. Rawf, par instinct, se permit mettre de poser l'une de ses gigantesques pattes rassurantes sur l'épaule de la jeune fille, qui se laissa bercer par le loup.
"Regarde cette ville... C'est Oranan. C'est le berceau de notre famille. Si la promesse dde Lùthian est respectée, vous n'aurez plus rien à craindre. Et si cela doit passer par mon exécution, je l'accepte volontiers. J'ai... J'en ai trop fait pour pouvoir continuer ainsi."Le garde arriva alors, toujours sur cette tour.
"Votre fils a bien fait son travail. Vous êtes autorisés à rentrer, tous les deux. Votre fille ira rejoindre un parent et vous serez arrêté immédiatement."A ces paroles, Hivann exprima un étrange soupir de soulagement, bien que partagé par une peur du sort qu'on lui réserverait. Mais ces mots ne s'arrêtèrent pas là.
"En revanche, puisque vous acceptez de vous soumettre à un nouveau jugement, vous devez citer de quels crimes vous avez été accusé et vous vous accusez."Une humiliation publique. Il avait beau avoir été mis à l'écart de la file, exprimer tous crimes, c'était comme se condamner lui-même, sans se laisser une chance de survivre à son propre procès. Mais voir sa fille ainsi, livrée à elle-même, suffit à le convaincre. Malgré toutes blessures, il éleva la voix le plus fort possible et énonça tous les crimes qu'il avait commis, dans l'ordre chronologique, jusqu'à maintenant.
"A cause de cette Pierre d'Oubli, je vais sans doute oublier d'énoncer certains de mes crimes... Mais les voici, tous. A la mort de ma femme, Inoka, j'ai fait assassiner ses guérisseurs, messieurs Mariko et Gentaichi. J'ai ensuite contacté madame Chisé et monsieur Kuwabara pour autoriser l'usage et l'échange de substances illicites au sein de l'armée Ynorienne. Je suis coupable de corruption pour avoir autorisé les sorts hors-normes, contre nature et meurtriers de monsieur Tanaka, et certainement d'autres personnes dont j'ai oublié le nom, mais dont je me souviens de l'effet de leurs magies. Je suis coupable de corruption pour avoir autorisé la création de potions addictives dans les milieux de guérison, forçant l'altération biologique de leurs consommateurs. J'ai fait cambrioler les maisons de victimes dont je n'ai jamais connu le nom, mais essentiellement détentrices d'objets d'arts et d'ouvrages de qualité supérieure. Je suis coupable d'avoir expérimenté moi-même la création de drogues, d'exercices alchimiques, de créations de sorts hors-normes, contre nature et meurtriers. Je suis coupable de corruption envers au moins six gardes de la République d'Ynorie, pour la réalisation de mes méfaits et de ceux de feu ma fille Sujima Goont. En ayant quitté l'Ynorie, j'ai été coupable du meurtre d'au moins vingt personnes à Darhàm, toutes membres du gang des Foudroyés, menés par le Grand Lamin. J'ai tué au moins six gardes d'Oaxaca à Mertar. J'ai aussi assassiné un nain nommé Umordîl dans les ruines de Mertar. Ces mêmes ruines où j'ai abandonné un nombre indéfini de victimes qui auraient pu être sauvées des agissements d'une créature monstrueuses. J'ai brûlé un lieu sacré, le Sanctuaire Perché, dans les Duchés des Montagnes. J'ai infiltré cette ville, Oranan, sans être vu et ai violé la Maison Rouge et le Pavillon d'or. Je suis coupable des meurtres perpétrés dans ces deux lieux il y a exactement dix jours. En y repensant, j'ai rencontré de nouveau Iwa Ishwari. Iwa Ishwari, avec qui j'ai été coupable d'adultère en la personne de ma femme, Inoka Goont. Iwa Ishwari avec qui j'ai été débauché et ai organisé nombre de mes anciens crimes. En retournant à Mertar, assistant à l'assassinat de mon fils, j'ai tué le Grand Lamin, une mère et son enfant ainsi que Maître Amaury, responsable des échanges commerciaux de la cité. J'ai assassiné environ vingt-trois membres de sa garde et enfin, en prenant la route pour Oranan, j'ai tué mon propre fils, le lieutenant Ethian Goont, dont j'ai le corps pour preuve."Tous les regardèrent ainsi, sans l'arrêter. Taé se figea même. Elle savait qu'il avait trempé dans de nombreux crimes, mais jamais elle n'avait entendu de tels détails. Même Rawf voulut le corriger un instant, voyant que son maître était en train de prendre sa défense. Quand il eut terminé, quatre gardes passèrent la petite porte incrustée dans la gigantesque porte principale gauche de la ville. Deux l'encadrèrent et deux autres allèrent vérifier le contenu de la calèche.
"Il dit vrai." fit l'un des gardes.
Sur ces mots, Hivann fit tomber son paquetage, ainsi que le Fusil qu'il avait porté tout ce temps à l'épaule, enroulé dans un large tissu. Il fit signe à Rawf d'aller le ramasser. Le loup se baissa et une fois à sa taille, le vieil homme s'adressa à lui, de la manière la plus sincère possible.
"Rawf... Il n'existe pas de meilleur et plus loyal écuyer que toi, tu entends ?"Le loup, qui s'était montré jusqu'ici "simplement" serviable, sans jamais vraiment montrer ses réels sentiments, afficha de gros yeux mouillés. Sans pour autant pleurer, il se redressa, enfilant les affaires de son seigneur.
"Merci, Ser Goont, rawf. Vous avez été très bon avec moi.""Protège bien mes filles, d'accord ?"Il acquiesça simplement, restant droit et fier. Puis Hivann se tourna vers sa fille qui le regardait partir, les larmes aux yeux.
"Pourquoi...? Pourquoi est-ce que tu fais ça ?"
"Parce que c'est le seul moyen, pour nous deux. Tu as besoin de cette ville, de vivre dans un endroit qui te puisse te convenir. Tout sera mieux sans moi. Avec ta sœur, Thôko, vous irez mieux. Je n'ai plus les épaules pour vous aider de la manière dont je l'ai fait jusqu'ici. Me faire juger, c'est le meilleur moyen de vous garantir un nouveau départ."Les gardes l'avaient déjà trop laissé s'exprimer. Ils lui mirent alors des menottes de métal, insufflées d'une magie étrange qui bloqua immédiatement les fluides qui circulaient encore en lui. Ils le poussèrent ensuite, le forçant à repousser les limites de son corps, compte tenu de ses blessures encore trop ouvertes. On ne permit pas non plus au loup et à la jeune fille de l'accompagner. Les deux autres gardes avaient fait en sorte de marquer une distance entre eux, si bien qu'ils étaient encore à l'extérieur quand Hivann fut mené jusqu'à l’entrebâillement de la porte de la ville.
"Je suis fier de tous mes enfants, tu entends Taé ? Je suis heureux que tu m'aies suivi jusqu'au bout. Vous êtes ma raison de vivre et ma raison de mourir. Les dieux ne sauraient rien faire pour me retirer cette mémoire, fut-elle seulement présente dans l'âme qui quittera mon corps. Pour toujours, il n'y aura que les fiers descendants de Goont."Rawf, resté droit jusqu'au bout, commença à flancher alors que la vision de la porte se refermait sur ses yeux. Il eut tout juste de temps de voir la main de sa fille, tendue vers lui, et les gardes émus.
Tout était terminé désormais.
Fin du Livre I