L'Univers de Yuimen déménage !


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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Dim 27 Nov 2016 15:51 
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L'elfe se trouvait dans une salle rectangulaire, si vaste que ses dimensions dépassaient l'entendement, véritable ode à la démesure. La pénombre y régnait en maîtresse jalouse, seules quelques torches plantées dans les appliques de fer prévues à cet effet sur les massives colonnades octogonales jalonnant les côtés de la salle pourfendaient de leurs vacillements orangés les ténèbres qui, sans elles, auraient été absolues. Nulle fenêtre ne perçait les murs de pierre aussi noire que le jais, nulle ouverture non plus dans les voûtes complexes du plafond, elle le savait bien qu'il lui fut impossible de seulement les discerner. Il n'y avait que deux ouvertures dans cette nef colossale, le gigantesque huis qui en constituait l'entrée et une petite porte de fer noir située derrière l'effrayant trône d'obsidienne qui constituait le seul ameublement du lieu, si tant est que l'on puisse parler de meuble le concernant. Ce trône se trouvait sur une estrade surélevée à laquelle on accédait par sept marches, bien que le "on" soit quelque peu abusif car, en vérité, un seul les avait gravies à ce jour. Le siège en lui-même tenait plus du monolithe que d'un chef d'oeuvre délicat, au premier regard il ne s'agissait guère que d'un gros bloc cristallin dans son obscurité, juste assez dégrossi pour qu'un creux en son sein permette de s'y asseoir. Mais la femme avait eu le temps de l'examiner tant et plus, elle avait distingué les innombrables runes qui le couvraient, bien qu'elles aient semblé avoir été presque effacées par des millénaires d'exposition aux intempéries. Elle savait aussi qu'il n'en était rien, les signes ésotériques étaient tels qu'au premier jour, tels que les avait voulu le maître des lieux, son père.

Son père. Laewllyn grimaça imperceptiblement à cette pensée. Bien qu'il l'ait mise au monde, littéralement parlant car il avait ouvert de ses mains le ventre de sa mère pour l'en sortir, il n'y avait nulle place pour l'amour ou l'affection dans leur relation. Il arrivait à l'elfe de se demander si les choses auraient été différentes si sa mère avait vécu, mais elle chassait bien vite ces pensées de son esprit, son géniteur n'aurait pas manqué de s'en apercevoir et elle savait d'expérience qu'il valait mieux éviter d'aborder le sujet de sa mère en sa présence. Elle ne craignait pas qu'il la frappe, jamais le sombre seigneur ne se serait abaissé à cela en dehors des impitoyables entraînements martiaux qu'il lui dispensait, mais son seul regard suffisait la plupart du temps à plier les êtres à sa volonté et ce n'était pas une expérience agréable que de s'y confronter. Elle s'approcha de l'estrade, songeant qu'en vérité elle ne savait de cet homme que ce qu'il avait bien voulu lui dire, ce qui n'était pas grand chose. Il semblait plus ou moins humain d'apparence, mais elle était à peu près certaine qu'il n'en était rien, sans pouvoir pour autant préciser le pourquoi de cette impression. Ce qu'elle savait avec certitude, c'est que sa mère avait été une reine Elfe et qu'elle était morte au moment de lui donner naissance. Elle savait aussi que le seigneur son père l'avait aimée, d'un amour aussi dépourvu de mesure que l'était la salle dans laquelle elle se trouvait. Il ne lui avait jamais reproché la mort de son épouse, n'avait même jamais sous-entendu qu'elle puisse en être responsable, mais cela ne l'empêchait pas de se sentir coupable. Force était d'admettre que son paternel n'avait jamais manifesté non plus le moindre signe affectueux que les parents témoignent en général à leurs enfants, il était froid, distant et aussi inflexible que le roc qui constituait sa demeure. Si, passé le jour de sa naissance, il l'avait tenue dans ses bras à la manière d'un père, Laewllyn ne s'en souvenait pas.

Malgré tout, il la protégeait et lui fournissait une éducation qu'elle supposait être exceptionnelle, ce qui n'impliquait pas qu'elle lui en soit vraiment reconnaissante car aucun précepteur n'aurait pu être aussi intransigeant que l'était son père. A sa décharge, il exigeait plus de lui-même que de n'importe qui, mais cela ne rendait pas la situation plus agréable aux yeux de la jeune femme. Elle supposait qu'il la formait afin qu'elle soit en mesure, le jour venu, de lui succéder, mais il n'avait jamais évoqué le sujet ni même accepté de répondre à ses questions. Elle ne savait même pas exactement ce qu'il était, rares étaient les visiteurs qui se risquaient jusqu'à la titanesque citadelle perdue au coeur de montagnes et, si tous lui attribuaient le titre de "Seigneur", il ne semblait pas pour autant régner sur eux. Tous manifestaient en sa présence un incompréhensible mélange de crainte et de respect, s'adressant à lui comme s'il s'agissait d'un insigne honneur d'être simplement admis en sa présence. Laewllyn n'avait jamais participé à la moindre de ces rencontres, elle n'avait même jamais pu apprendre quelles affaires amenaient les voyageurs car son père l'éloignait avec un prétexte quelconque sitôt qu'un invité se présentait. Elle se fit la réflexion, et ce n'était de loin pas la première fois, que son paternel s'entourait avec grand soin de ténèbres plus profondes que celles qui régnaient dans son austère salle du trône.

Le temps avait passé, les ans s'étaient écoulés comme les flots pressés d'une rivière que rien ne pouvait arrêter alors que se poursuivait sa formation. L'Elfe ne gardait que peu de souvenirs de ces années, toutes les nuits finissent par se ressembler lorsque rien ne vient en rompre la routine. Cela avait duré jusqu'à ce que, un soir de pleine lune, son père la convoque et l'informe qu'il était temps pour elle de voler de ses propres ailes. Sans autre forme de cérémonie, il lui avait donné ordre de se tenir prête à partir lorsque l'aube se lèverait. Laewllyn aurait souhaité pouvoir poser bon nombre de questions, s'enquérir du pourquoi de ce départ subit, exiger des explications et avoir le courage de sommer son géniteur de lui fournir enfin quelques réponses. Mais, elle l'avait appris longtemps auparavant, il n'existait qu'une réponse possible à cet ordre. Elle avait donc préparé ses affaire et, le matin venu, s'était mise en route sans même un adieu, accompagnée d'une douzaine de gardes aussi prolixes que des tombes.

***


L'Elfe s'éveilla en sursaut. Il lui fallut quelques instants pour chasser de son esprit les dernières bribes de son rêve: seize siècles s'étaient écoulés depuis son départ de la citadelle, elle n'avait jamais revu son père.

Dans les épaisses frondaisons qui l'entouraient, un hibou lança son cri nocturne. Laewllyn se redressa lentement, fronçant les sourcils alors qu'elle se demandait ce qu'elle faisait ici, en plein milieu d'un bois inconnu. Son corps engourdi lui apprit qu'elle était restée allongée longtemps, sur une surface plus dure qu'il ne sied à un lit. Son regard la renseigna sur le fait que la surface en question était une dalle rectangulaire de pierre nue à moitié enterrée au centre d'une petite clairière. La fraîcheur de la nuit la fit frissonner, pourtant ce n'était pas la température qui la glaça soudain jusqu'aux os mais un souvenir brutal, le dernier: une embuscade dans un défilé, le vrombissement d'un carreau d'arbalète, une douleur foudroyante à la tête prenant source au milieu de son front. Tout était devenu ténèbres.

Elle frémit de tout son être alors qu'une certitude absolue l'envahissait: elle était morte dans les contreforts des monts de Tsiri. Morte en cherchant un légendaire temple en ruines voué à une divinité antique dont nul ne se rappelait plus le nom, lieu où elle espérait obtenir des réponses à des questions qui n'en avaient probablement aucune. Perplexe, elle leva les yeux vers les cieux étoilés et se figea derechef en découvrant la lune. Quelque chose ne collait pas. La lune était beaucoup trop petite, et bien trop blanche. Un sourde anxiété s'empara de l'Elfe qui ne parvint à dompter la panique naissante qu'au prix d'un terrible effort de volonté. Où était-elle? Que faisait-elle ici? Et, surtout, par quel miracle était-elle encore en vie?!

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Lun 28 Nov 2016 03:15 
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Prenant appui sur le rocher, l'Elfe entreprit de se lever prudemment, sentant que son corps ne répondait qu'imparfaitement, comme s'il était resté trop longtemps immobile. Elle laissa échapper un léger cri de surprise lorsque ses doigts frôlèrent soudain quelque chose de tranchant et s'y entaillèrent légèrement. Abasourdie, elle découvrit son tsalion, soigneusement déposé à côté d'elle selon toute vraisemblance, tout comme son sac. Mais, là encore, quelque chose n'allait pas. L'arme était incontestablement la sienne, les fines gravures ornant ses lames étaient uniques et aisément reconnaissables, mais elle paraissait terne, presque banale.Le coeur battant à tout rompre, Laewllyn porta ses doigts où perlait le sang à ses lèvres, incapable de comprendre par quelle magie la sublime création des Elfes de Ts'al Argoth s'était transformée en ce vulgaire bout de ferraille à peine digne d'un apprenti.

Néanmoins ce mystère là n'occupa que brièvement ses pensées, autrement plus perturbant était le fait qu'elle avait survécu à un carreau d'arbalète en plein front. Elle réfléchit quelques instants, tentant de se souvenir de quelque chose, n'importe quoi, après l'indicible douleur qui l'avait envahie. Elle n'avait pas rencontré de dieu, bienveillant ou pas, elle n'avait pas même vu une lumière quelconque laissant supposer qu'il pouvait y avoir quelque chose après la mort. Pour ce qu'elle en savait, il n'y avait rien, rien d'autre qu'une totale obscurité. Quant à supposer qu'elle était présentement dans un paradis ou un enfer, morte et bien morte mais incapable de le réaliser, non, elle n'y croyait pas un instant. Elle sentait son coeur battre, son sang couler en ses veines et ses poumons se gorger d'un air aux odeurs subtilement différentes de tout ce qu'elle avait connu. Tout ceci indiquait sans la moindre hésitation possible qu'elle était bel et bien en vie. En vie, mais...ailleurs.

L'Elfe voulut passer ses mains sur son visage afin de retrouver ses esprits, ce qu'elle sentit sous ses doigts lui soutira un bref hurlement empli d'effroi! Fébriles, ses doigts s'activèrent à tenter d'apporter une réponse à la question invraisemblable qui se posait: que faisaient ces...machins, ces trucs de métal incrustés dans sa chair?! Un étau sembla s'emparer de son coeur alors qu'une vague d'angoisse l'envahissait, nouant son ventre à tel point qu'il en devint douloureux. Elle prit une ample respiration pour se calmer, força ses mains à quitter les étranges et froides excroissances qui parsemaient incompréhensiblement son visage mais ne put retenir le gémissement pitoyable qui s'échappa de ses lèvres:

"Maudite...j'ai été maudite..."

(Ne dis pas de sottises.)

Laewllyn se redressa vivement, brandissant son tsalion et se mettant en une posture défensive si approximative qu'elle grimaça en songeant au regard qu'aurait eu son père en la voyant. Son corps semblait inexplicablement faible, aussi terne et affligeant que l'était son arme, mais cela ne l'empêcha pas de tourner sur elle-même avec méfiance afin de déterminer d'où venait la voix qu'elle avait entendue. Son coeur battait la chamade en son sein, elle sentit une goutte de sueur tracer un sillon glacial le long de sa colonne vertébrale alors que déjà ses muscles se tendaient instinctivement en attente d'un coup qui ne vint pas. Elle tendit son ouïe affûtée pour déceler un bruit de pas, un mouvement, mais elle n'entendit que les bruits de la sylve. Elle attendit de longues minutes ainsi, en vain, il n'y avait strictement personne dans les environs. L'Elfe finit par baisser son arme, murmurant entre ses dents serrées:

"Je deviens folle...calme-toi Laewllyn, calme-toi..."

(C'est une excellente idée.)

"Quoi? Qui est là? Montrez-vous!"

(Si tu veux.)

La guerrière fit un bond en arrière, manquant de peu s'étaler en beauté dans son geste de panique: un petit oiseau de feu venait d'apparaître sur la pierre, sorti de nulle part. Elle recula d'un autre pas nerveux, scrutant les environs avec inquiétude, puis demanda d'une voix qu'elle s'efforçait sans grand succès de rendre assurée:

"Quel nouveau maléfice est-ce là? Que...que voulez-vous?"

(Tu m'as demandé de me montrer, je me montre.)

"Arrêtez! ARRÊTEZ! Qui êtes-vous? Que voulez-vous?"

L'Elfe serra convulsivement son arme en plissant les yeux, prête à défendre sa vie s'il le fallait malgré l'angoisse qui la taraudait. Elle ne comprenait plus rien, jamais elle ne s'était sentie aussi impuissante, ignorant jusqu'à l'aspect de son propre visage, doutant soudain de tout ce qu'elle avait jamais cru savoir. La petite créature répondit avec un calme totalement contradictoire avec ce qu'elle éprouvait:

(Je suis une Faëra. Je voudrais un Nom.)

"Quoi? Vous vous fichez de moi? Je vous préviens, je ne suis pas d'humeur..."

(Je suis tout à fait sérieuse. Ou sérieux, si tu préfères. Donne-moi un Nom et je pourrais t'aider.)

"Pourquoi devrais-je vous donner un nom? Je suis sûre que vous en avez déjà un! Où suis-je? Que fais-je ici?"

(Je n'ai pas de Nom. Si j'en avais un je ne serais pas ici,) murmura l'oiseau avec une pointe de tristesse.

Laewllyn plissa les paupières de contrariété, examinant le volatile flamboyant avec la plus grande méfiance. Il mesurait quelques deux paumes de haut pour le double d'envergure, quelques longues plume de flammes ornaient sa tête et son bec était droit, elle ne parvenait en revanche pas à distinguer ses pattes car l'oiseau semblait reposer au coeur d'un petit brasier si intense qu'il aurait fini par l'aveugler si elle y avait attardé le regard. Elle soupira en se détendant un peu, la créature ne semblait pas vraiment dangereuse et s'il y avait la plus infime chance qu'elle daigne répondre à ses questions, elle n'allait pas la laisser passer. Un bref regard circulaire la rassura sur le fait que nulle autre créature inconnue n'approchait, il lui apprit également que le jour n'allait pas tarder à se lever. Elle reposa les yeux sur l'animal et haussa les épaules:

"Vous voulez un nom et vous répondrez ensuite à mes questions, c'est ça?"

(Oui!)

"Très bien. Votre nom sera Aube. Maintenant dites-moi où je suis et ce que je fais ici!"

L'oiseau, ou la Faera comme elle s'était désignée, poussa un petit cri de joie à ces mots, puis il répondit:

(C'est un beau nom. Merci! Je suis contente que tu me l'aies donné, je sens que nous allons bien nous entendre toutes les deux!)

"Heu...oui, sans doute, mais vous avez dit que vous répondriez à mes questions, je vous saurais gré de le faire."

(Je le ferai, mais nous avons le temps. Nous sommes liées maintenant, nous ne nous quitterons plus!)

"Pardon? Je n'ai nul besoin d'un oiseau de compagnie, merci bien. Je voudrais juste savoir où je suis et ce que je fais là, serait-ce trop demander?"

(Tu ne comprends pas. Je ne suis pas un simple oiseau, je suis une Faëra. Tu m'as donné un nom, donc je suis liée à toi pour t'aider à accomplir ton destin. C'est notre rôle. Et toi, il se pourrait que tu aies un destin hors du commun, si tu acceptes de m'écouter et de me faire confiance.)

"J'écouterais avec plaisir vos réponses à mes questions, Faëra."

(Aube, je m'appelle Aube,) précisa fièrement la petite créature.

"Aube, soit. Alors? J'attends toujours des réponses."

(Aussi opiniâtre que ton père à ce que je vois. Non, calme-toi, je vais t'expliquer! As-tu remarqué que je ne te parlais pas à voix haute? Je te parle d'esprit à esprit et...détends-toi veux-tu? Range cette arme aussi, tu ne peux pas me faire de mal avec ça et de toute façon cela ne rendrait pas service de m'en faire.)

L'Elfe jeta un regard noir à l'oiseau enflammé mais s'abstint de répondre, préférant obtempérer et rengainer son tsalion en espérant que l'insupportable volatile daignerait enfin lui fournir quelques explications. Elle ne croyait pas une seconde que l'animal, la Faera, lui parlait par télépathie, bien qu'elle n'ait pas vu son bec s'ouvrir une seule fois alors qu'il parlait.

(Bon, il va falloir employer les grands moyens, je crois. Alors faisons simple: je lis tes pensées, toutes tes pensées. Là par exemple tu te dis que tu m'étranglerais volontiers si tu n'avais pas peur de te brûler.)

"Peuh! N'importe quoi! Le premier charlatan venu pourrait deviner ça!"

(J'admets. Alors voyons un peu. Tu as mille sept-cents vingt ans, tu es née dans une grande forêt mais tu n'y as pas vécu, ta mère étant morte en te mettant au monde ton père t'a emmené avec lui dans sa forteresse et t'y a élevé. Il y a peu de temps, tu te trouvais dans des collines, tu recherchais un vieux temple en espérant y trouver des légendes sur ton père, mais tu es tombée dans une embuscade et un carreau d'arbalète t'a transpercé le front. Ce qui t'a tué sur le coup. Je continue?)

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Lun 28 Nov 2016 15:11 
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Laewllyn blêmit aux paroles de la Faëra. C'était une chose de se dire, sans y croire vraiment, qu'on était mort, c'en était une toute autre de se l'entendre affirmer par autrui. Tout aussi inquiétant était le fait que la créature soit véritablement capable de lire dans ses pensées. L'Elfe trouvait l'idée excessivement désagréable, ressentant cette intrusion inexplicable comme une espèce de viol mental. C'était pire que de se sentir nue devant un inconnu, c'était comme ne plus avoir de peau, ne plus avoir la moindre bribe d'intimité où se réfugier. Tout ce qu'elle était, ses rêves et ses peurs, ses souvenirs, tout pouvait lui être arraché sans qu'elle ait son mot à dire, tout pouvait être exposé sur la place publique si cette Faera le décidait. L'Elfe ne s'était jamais sentie aussi démunie, aussi exposée qu'elle l'était face à cet oiseau de feu, et cela l'effrayait plus que les mots n'auraient pu le dire.

Elle se secoua pour reprendre ses esprits et chasser la terreur qui l'avait envahie, répétant comme un mantra purificateur une phrase entendue bien des siècles auparavant:

(Il n'est d'ennemi plus dangereux que soi-même. Il n'est d'ennemi plus dangereux que soi-même. Il n'est d'ennemi plus dangereux que soi-même.)

Elle avait appris la véracité de cette assertion au cours du temps. Souvent, ses propres peurs l'avaient conduites à l'échec. Ses doutes l'avaient empêchée de tenter certaines aventures que, pourtant, elle aurait rêvé de vivre. Elle avait vécu des combats où sa victoire n'avait tenu qu'à la crainte qui avait insidieusement pris place dans l'esprit de son adversaire après qu'il ait commis une erreur minime. Étrangement, celui qui avait prononcé ces mots, son père, prit soudain en son âme une place rassurante, constituant un repère, un socle inamovible sur lequel elle pourrait à jamais s'appuyer. Ses pensées dérivèrent pour la millionième fois vers la question à laquelle elle n'était jamais parvenue à apporter une réponse satisfaisante: qui était-il?

(Un Gardien. Il veille sur une terre de magie et de légendes, il la protège de toute atteinte.)

L'Elfe sursauta, ses traits se crispèrent jusqu'à former un masque de dureté inflexible et ses prunelles couleur d'acier irradièrent d'une colère à peine contenue:

"Qu'en savez-vous? Rien du tout! Cessez de parler de mon père, vous ne savez rien de lui!"

(Il va falloir t'y faire, jeune femme, je lis tes pensées, je sais ce que tu sais et bien plus encore. Je connais le passé, le présent, je vois les futurs et je suis là pour te guider parmi eux.)

"Mais bon sang, qu'êtes-vous donc?! Et je ne suis pas "jeune"!"

(Je te l'ai déjà dit: une Faëra. Nous existons pour guider des êtres d'exception vers leur destin le plus parfait. Quant à être jeune, ma foi, pour moi tu l'es. Te souviens-tu de ces paroles: Ne te focalise pas sur ce que tu ne peux changer, tu perdrais ton temps et ton énergie en vain. Accepte, et concentre-toi sur ce qui est en ton pouvoir.)

Laewllyn frémit au souvenir que ces mots réveillaient en elle. Puisant au plus profond d'elle-même, elle prit plusieurs amples respirations pour retrouver son calme malmené et finit par demander d'un ton neutre:

"Bien. Alors expliquez-moi ce que je fais ici. Et dites-moi aussi où est ce "ici"."

(A la bonne heure! Nous sommes sur un monde nommé Yuimen. Plus précisément, sur un continent nommé Nirtim, dans la forêt des Faëras qui se trouve près d'une ville humaine du nom d'Oranan. Quant à t'expliquer ce que tu fais ici, c'est un peu plus compliqué et ça ne te plaira pas, mais je vais essayer de te l'expliquer en gros.)

L'Elfe redoubla d'attention, le temps des réponses semblait enfin être venu et elle était avide de les entendre.

(Ce temple dans lequel tu te rendais était voué à une puissance très ancienne, connue sous le nom de "Serpent". Plus qu'un temple ce lieu est un sanctuaire interdit aux mortels, les secrets qui y sont enfouis ne leur sont pas destinés. C'est pour cette raison que vous avez été massacrés, l'Ordre du Serpent ne laisse approcher personne et nul n'est jamais parvenu à prendre leur garde en défaut. Ta vie aurait dû s'achever là mais tu es issue d'une lignée très particulière, ancienne et puissante, qui en un temps reculé avait des liens occultes très étroits avec ce "Serpent". Des liens que le temps ne saurait briser, mais ne m'interroge pas là-dessus car je ne te répondrai pas, il est trop tôt, beaucoup trop tôt. Bref, ces liens ont été honorés comme il se devait, les prêtres de Serpent ont pratiqué un rituel issu du fond des âges pour te redonner vie, ils ont apposé sa Marque sur ton visage et t'ont projetée au travers du temps et de l'espace, ce qui t'a amenée ici même.)

Incrédule, Laewllyn garda un moment le silence, cherchant à ordonner ses pensées et à tenter de comprendre ce que la Faëra venait de lui révéler. Enfin elle murmura:

"Je ne comprends rien à ce que vous racontez. Pourquoi m'avoir envoyée ici? Qu'est-ce que cette marque?"

(Qu'aurais-tu fait si tu t'étais réveillée sur le monde où tu étais?)

La guerrière grimaça légèrement en haussant les épaules:

"J'aurais tenté de retourner à ce temple pour savoir ce qui s'était passé."

(Eh bien, tu as la réponse à ta première question. Ils se sont assurés que cela n'arriverait pas. Quant à cette Marque, c'est à la fois le prix à payer pour ton audace et une sorte de don. Elle signifie que tu es désormais liée à Serpent, et que, d'une certaine manière, tu es sous sa protection. Mais ne te méprends pas, Serpent n'est pas une puissance bienveillante qui interviendra lorsque tu en auras besoin. Il est sourd aux prières et aux malheurs des mortels, ce qu'il voulait te donner tu l'as reçu et ce n'était au fond qu'une conséquence d'un passé immémorial où les choses étaient...différentes.)

"Je vois...mais pourquoi mon arme est-elle devenue aussi misérable? Pourquoi me sens-je aussi...faible?"

(Parce que la magie de ce monde est très différente de celle du monde dont tu viens. La matière est restée, mais pas la magie qui l'habitait. Quant à toi, on pourrait dire que tu as subi une renaissance, tu as perdu tes pouvoirs et la plupart de tes capacités, les pouvoirs à cause de cette différence de magie, tes capacités de combat parce que tout ce que tu avais appris était également lié à des forces qui n'existent pas ici. Tu devras tout réapprendre ou presque, ce sera long et difficile mais je suis sûre que tu y arriveras.)

"Génial...dix-sept siècles d'existence et me voilà revenue au point de départ," murmura sombrement l'Elfe.

(Pas tout à fait. Tu as gardé tes souvenirs, il faut simplement que tu te les réappropries dans un nouveau contexte, dans une nouvelle vie.)

"Simplement, hein? Avez-vous la moindre idée de ce que j'ai traversé pour devenir celle que j'étais?"

(J'ai l'impression d'être un vieillard ressassant sans cesse la même rengaine, mais je vais quand même te le répéter: je sais tout de toi. Je partage le moindre de tes souvenirs. Ce que tu as vécu je l'ai vécu avec toi, d'une certaine façon.)

"Je préfère ne pas y penser, voyez-vous. Je déteste cette idée, et le mot est faible."

(Je conçois que cela puisse être difficile pour toi. Mais tu t'y habitueras, et tu en seras heureuse lorsque tu auras appris à me faire confiance.)

"On en reparlera dans un ou deux millénaires. Mais passons. Et maintenant, que se passe-t'il?"

(Cela ne dépend que de toi. Je suis là pour te conseiller, pas pour décider à ta place. Mais si tu veux retrouver tes capacités en moins d'un ou deux millénaires, tu pourrais commencer par te rendre sur Aliéanon.)

Laewllyn haussa un sourcil inquisiteur et intrigué, l'ironie de la Faëra ne lui avait pas échappé mais elle préféra ne pas la relever:

"Sur quoi? C'est quoi encore cet Aliéanon?"

(Un autre monde. Ils ont besoin d'aide, là-bas, ils recherchent des aventuriers pour résoudre certains problèmes. Pour toi, il y aurait de nombreuses opportunités à saisir, et puis c'est un monde qui te serait plus...familier que Yuimen, cela te faciliterait sans doute la tâche.)

"Si vous le dites. Enfin, ça ou autre chose, il me faut avancer et cette idée en vaut bien une autre, je suppose. C'est par où?"

L'oiseau de feu désigna une direction de son bec embrasé, précisant encore:

(Au fait, je tiens à rester discrète, nous ne nous montrons que très rarement et peu connaissent notre existence. Considère-moi comme un secret réservé à toi seule, s'il te plaît. Et tu n'as pas besoin de t'exprimer à voix haute pour que je t'entende, une pensée suffit.)

(Vraiment?)

(Tu en doutes encore?)

(Oui...non...je ne sais pas. Laissez-moi un peu de temps.)

L'Elfe ramassa pensivement son sac, elle se sentait lasse et perdue, plus seule qu'elle ne l'avait jamais été. Elle aurait voulu s'allonger et dormir, avec le vain espoir de se réveiller chez elle après un long et étrange cauchemar. Mais, si elle avait presque tout perdu, l'enseignement impitoyable qu'elle avait reçu dans ses jeunes années ne s'était pas estompé malgré les siècles écoulés. Renoncer n'en avait jamais fait partie, la faiblesse était une tare qu'il convenait d'éradiquer sans délai et, pensée rassurante autant qu'ambiguë, si son paternel n'avait pas réussi à la briser nul ne le pourrait. Elle soupira doucement, redressa fièrement les épaules et se mit en route d'un pas assuré.

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Jeu 1 Déc 2016 20:11 
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L'Elfe quitta la clairière pour s'enfoncer dans la sylve, l'aube pointait à peine et sa mince lueur ne pénétrait pas encore l'épaisse canopée, la contraignant à avancer lentement et au toucher bien plus qu'à la vue. Cet exercice aurait dû être facile, elle avait appris à se déplacer dans le noir le plus absolu, mais pour une raison qu'elle commençait tout juste à appréhender, ce n'était pas le cas. Elle l'avait réalisé au cours de sa longue vie, l'enseignement que lui avait dispensé son géniteur était profondément mystique, chaque geste tirait sa force et sa précision d'un invisible mais bien réel lien avec le monde, avec les forces et les éléments qui le constituaient. Or, ici, ce lien n'existait plus ou, plutôt était si ténu qu'elle n'était pas en mesure de l'utiliser. L'air restait de l'air, la terre de la terre, mais en même temps tout était subtilement différent et elle se sentait étrangement déplacée en ce monde qui n'était pas le sien. Elle secoua amèrement la tête en se faufilant à tâtons entre les branches moussues qui entravaient sa route, il lui avait fallu des décennies pour comprendre et renforcer le lien qui l'unissait à sa terre d'origine, des siècles avaient été nécessaires avant qu'elle sache en tirer parti correctement. Son existence passée, ses interminables entraînements, les savoirs qu'elle avait acquis au cours du temps ne signifiaient plus rien, extirpés d'elle aussi aisément que la Faëra exhumait ses pensées de son esprit.

Une vague de découragement menaça de la submerger, combien de temps faudrait-il pour retrouver ce qu'elle venait de perdre? Serait-il seulement possible de redevenir celle qu'elle était? Elle en doutait, les événements seraient différents, elle retrouverait peut-être un certain pouvoir, elle réapprendrait à se battre efficacement mais elle serait quelqu'un d'autre. La guerrière qu'elle avait été appartenait à un autre monde, à un autre temps, elle était morte et jamais plus elle ne serait cette femme qui était tombée dans les contreforts des monts Tsiri. Alors que l'éclat de l'astre diurne commençait à percer les frondaisons, ses pensées prirent peu à peu une orientation différente. Toute sa vie n'avait été, en somme, que la conséquence d'une frustration profonde. Elle avait fait l'impossible pour que son père soit fier d'elle, la reconnaisse comme sa fille autrement qu'en paroles. Elle n'avait pas le sentiment d'avoir eu une famille, la seule qui lui avait été accordée était son paternel et, entre ses mains, elle avait l'impression de n'avoir été qu'une arme qu'il forgeait sans répit et sans états d'âme. Il avait décidé de ce qu'elle devait devenir, et l'avait modelée de la plus inflexible manière en ce sens. A tel point que même après des siècles passés loin de lui, elle agissait et pensait encore comme il le lui avait inculqué, n'avait-elle été au final qu'une marionnette entre les mains d'une puissance incompréhensible dont les desseins lui étaient toujours restés dissimulés? Cette pensée n'avait rien d'agréable, alors au fond, était-ce si terrible d'être détachée de ce passé, d'avoir la possibilité de recommencer sa vie?

Paradoxalement, son mentor avait aussi été un socle immuable, une référence de tous les instants qui lui permettait de chasser tous ses doutes comme brume au vent. Son père était un monolithe d'assurance, il suivait un nombre restreint de principes de vie extrêmement stricts qui répondaient invariablement de façon claire aux questions existentielles. Elle ne l'avait jamais vu douter, il n'hésitait jamais, ses actes et ses paroles étaient des flèches visant sans jamais faillir un objectif consciemment défini et méticuleusement ciblé. C'était indubitablement un combattant redoutable, retors et impitoyable, d'une vivacité foudroyante. Elle savait qu'il était âgé mais la seule réponse qu'il ait jamais apporté à ses questions était un simple haussement d'épaules souligné d'un évasif "Quelques millénaires" suivi aussitôt d'un habile changement de sujet. Elle ne savait rien de plus à son propos, de sa propre histoire elle ne savait presque rien, sa mère n'était qu'un nom renforcé d'une vague description. "Son existence c'est achevée, c'est tout ce qu'il y a à savoir", telle était l'invariable réponse que son paternel lui octroyait. Toutefois, aussi imperturbable qu'il soit, elle avait discerné une ombre effrayante qui passait dans ses prunelles de jais lorsque sa mère était évoquée. Jusqu'alors, il lui avait semblé impensable que son père se mette en colère, c'était un être d'humeur froidement égale, chacun de ses gestes, chacune de ses paroles était réfléchie et calculée. Mais ce jour-là, elle avait réalisé que ce masque dissimulait autre chose, cette ombre était une infime fracture dans la muraille de ses principes.

Forte de cette certitude, il ne lui avait pas fallu longtemps pour éprouver les limites de cette faille qu'elle avait discerné, en bonne adolescente rebelle qu'elle était. Elle avait découvert avec stupeur que son père possédait une rage sauvage et profonde, une sauvagerie atavique rigoureusement contrôlée mais toujours à fleur de peau et susceptible de se déchaîner. "Nous sommes des animaux, notre instinct de survie est puissant, nos instincts sont puissants et ils sont la Source occulte de tous nos actes, de toutes nos pensées", lui avait-il calmement asséné après lui avoir infligé une cuisante leçon d'escrime durant laquelle s'était exprimée une bribe de cette sauvagerie. "Accepte tes instincts, utilise-les comme des guides, des informations, des forces à disposition, mais ne les laisse pas te dominer", avait-il dit encore. De la théorie à la pratique il y avait cependant un pas, il lui fallut du temps mais elle finit par le franchir et comprendre ce qu'il avait voulu dire. Elle avait découvert en elle-même cet instinct sauvage et ancestral de pure survie, avait peu à peu appris à le canaliser, puis à le maîtriser. Et cela, son plus grand pouvoir, ne lui avait pas été ôté. Un léger sourire illumina son visage et son pas se fit plus léger, l'idée d'entamer une nouvelle vie n'était pas si désagréable, finalement.

(Ah! Tu vois!)

"Je vous avais oubliée, vous. Arrêtez de lire dans mes pensées, voulez-vous? C'est agaçant!"

(Pas besoin de crier, une pensée suffit! Je peux m'empêcher d'intervenir, mais pas de partager tes pensées. Et ce serait dommage pour toi que je me taise, je suis là pour t'aider.)

(Je n'ai pas besoin d'aide!)

(Ne serait-ce pas de l'orgueil que je vois poindre en toi?)

"ça suffit!"

(Chhuuuut! Il y a des loups dans cette forêt, et des bêtes pires encore!)

(Quoi?! Et c'est maintenant que vous le dites?!)

(Ah. Tu voudrais que je t'aide, maintenant?)

(Apparemment je ne puis me dépêtrer de vous, alors rendez-vous utile et évitez-moi de tomber sur une meute de loups affamés!)

(Très bien, très bien. Dois-je t'éviter aussi les ours, les gobelins, les orcs et autres créatures moins plaisantes?)

(Bon, écoutez...je suis désolée, d'accord? Je suis un peu sur les nerfs, mais vous admettrez qu'il y a de quoi. Vous voulez m'aider, soit, faites-moi sortir de cette forêt et menez-moi à la ville la plus proche, s'il vous plaît.)

(Bon. Eh bien prends à droite après le prochain gros arbre...)

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Sam 3 Déc 2016 13:29 
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Laewllyn, malgré sa formation martiale, ne se sentait pas vraiment l'âme d'une guerrière. Oh, indubitablement elle l'était, mais cela était davantage dû aux événements qu'à une quelconque volonté de sa part. Ce qui, plus que tout, faisait battre son coeur et rêver, n'était autre que le mystère. Plus ce dernier était profond et impénétrable, plus grands étaient son désir et son obstination à le percer. En particulier, elle éprouvait une totale fascination pour les légendes ou, plus précisément, pour tous les artefacts magiques s'y rapportant. Passion qui l'avait menée à quelques extrémités frôlant le regrettable de nombreuses fois avant de lui être, en définitive, fatale. Elle soupira en enjambant précautionneusement une racine traîtresse, il ne lui restait de cette vie passée qu'un tsalion joliment décoré mais banal et de nombreux souvenirs, il était peut-être temps de s'assagir. "Concentre-toi sur l'instant présent", aurait été la réponse de son père. Un socle immuable, mais il était temps pour elle d'en prendre son envol.

L'Elfe trébucha sur une pierre en sentant une vague d'approbation l'envahir, en provenance du volatile flamboyant qui se désignait sous le nom de Faëra et nouvellement d'Aube. Pour une raison qui lui échappait, elle se sentit soudain étrangement réconfortée par cette présence perturbante, qui se réjouissait si sincèrement qu'elle prenne son essor et se détache de son pesant passé. Néanmoins, songea Laewllyn, il lui faudrait se constituer un équipement valable pour se lancer pleinement dans cette nouvelle vie, les dangers étaient nombreux pour les voyageurs et plus encore pour une voyageuse solitaire. Il était certes peu probable qu'elle trouve son bonheur en pleine forêt mais, même lorsqu'elle se trouverait en ville, comment payerait-elle ce dont elle avait besoin alors qu'elle ne possédait rien d'autre que ses vêtements et son arme? Le problème s'annonçait épineux, voler n'était pas dans sa nature et elle n'avait jamais manqué d'or jusqu'alors. Distraite par ses pensées, Laewllyn manqua de peu se fouler une cheville en franchissant maladroitement un petit fossé, un léger cri de surprise lui échappa et elle s'accroupit pour masser son articulation endolorie en se maudissant intérieurement de son étourderie.

(Tu devrais commencer par te trouver un bâton de marche), remarqua le volatile d'un ton légèrement ironique.

(Gardez vos moqueries pour vous, je n'ai guère besoin de cela pour le moment), répliqua sèchement l'Elfe, vexée.

(Réfléchis, Laewllyn: avec quoi as-tu appris à te battre dans ta vie précédente?)

(Avec un bâton), marmonna mentalement la guerrière avec une mauvaise grâce évidente.

(Et qu'est-ce qu'un bâton, pour toi?)

(Vous le savez fort bien si vous êtes vraiment capable de lire dans mes pensées!)

(Oui, mais certaines choses doivent être exprimées pour être comprises, acquises.)

(Peut-être, oui...), répondit l'Elfe, songeuse.

Un bâton représentait l'arbre dont il était issu. Il en contenait l'histoire, la force, et l'arbre était un symbole puissant. Il représentait un lien, un trait d'union entre les éléments. Puisant sa force dans la terre et l'eau il se dressait dans les airs, le feu le rendait bienfaisant ou destructeur, il reflétait la lumière ou fournissait de l'ombre. Mais c'était aussi, pour Laewlyn, un symbole aux sens beaucoup plus ésotériques, un moyen spirituel de se lier à cette terre inconnue et de réapprendre. Sa vision du monde était proche de celle d'un Chaman, elle se sentait liée aux éléments, aux végétaux et aux êtres, elle croyait en la force des symboles, des initiations rituelles et des épreuves. Elle avait appris à reconnaître en son éducation un mélange surprenant de notions primitives à connotation tribale et de sophistication épurée très semblable à celle des nobles Elfes qu'elle avait aperçu au cours de ses pérégrinations, mais y repenser la conduisait sur une pente glissante. Qui était-elle au juste? Une Elfe, parce que sa mère l'était? Elle ne savait pas de quelle race était son père, il avait une apparence presque humaine mais elle était certaine qu'il ne l'était pas, sans pour autant avoir la moindre preuve à cet égard. Le seul trait qu'elle avait reçu de lui étaient ses oreilles, étrangement rondes pour une Elfe.

(Le caractère aussi...)

(Pas d'impertinence, je vous prie, c'est une question sérieuse.)

(Tu es une Haute Elfe, un peuple que l'on nomme Hinïons sur Yuimen, n'en doute pas un instant.)

(Mais mon père...)

(...était ce qu'il était. Accepte les ténèbres qui l'entourent, c'est un mystère qui appartient au passé. Crois-moi, l'ignorance est parfois une bénédiction. Tu as une nouvelle vie, prends-la, vis-la. Que rêvais-tu de devenir, quand tu étais enfant?)

(Je ne m'en souviens pas. C'est si loin. La question ne s'est jamais posée je crois, pas assez pour qu'elle ait un sens, tout du moins.)

(Ce n'est pas tout à fait exact.)

(Non. Mais qu'importe?)

(C'est important. Tu es à l'aube d'une nouvelle vie. Rares sont ceux qui ont cette chance, cet honneur. Profite de l'expérience que te confère ton vécu mais détache-le soigneusement du présent, Laewllyn. Tu viens de renaître sur un monde régi par d'autres règles, d'autres magies et d'autres dieux. Ton ancienne vie est terminée, fais de la nouvelle celle dont tu as rêvé?)

(Je n'ai pas l'impression d'être morte. Enfin si, je l'ai été bien sûr, je le sais, mais pour moi ce n'est pas discontinu, il n'y a pas de rupture entre celle que j'étais et celle que je suis. Si ce n'est que je me sens faible et que tout ce que j'avais appris en termes de magie n'a simplement...pas de sens ici. Pas de source, en quelque sorte.)

(La source est en toi, tu ne la vois pas encore pour la simple raison que tu es encore trop attachée à ta dernière incarnation. Mais patience, tout voyage commence par un premier pas, et ce premier pas c'est tout simplement de choisir ta vie.)

(Vous parlez bien, mais ce ne sont que des mots. Tout semble si facile, à vous entendre...mais ça ne l'est pas, pas pour moi), rétorqua Laewllyn d'un ton dur et amer.

(Oh mais si, ça l'est. Il suffit d'un pas, d'un seul petit pas.)

L'Elfe poussa un hurlement paniqué en sentant le sol se dérober subitement sous son pied, puis un cri de douleur lorsque son corps heurta rudement le sol, quelques mètres plus bas. Elle se redressa en grimaçant, le souffle encore coupé par la violence du choc, puis palpa précautionneusement les endroits douloureux. Elle poussa un léger soupir de soulagement en réalisant qu'elle ne s'était apparemment rien cassé, mais il s'en était fallu de peu et son épaule gauche la lançait effroyablement. Elle examina d'un regard circulaire l'endroit où elle se trouvait, réalisant vite qu'il s'agissait d'un piège creusé artificiellement et qu'elle n'en sortirait pas seule. Le trou ne mesurait pas plus de deux fois sa taille en hauteur, mais les parois étaient de terre friable et creusées de manière à former un surplomb circulaire. Qu'elle tente de gravir ces murs et des masses terreuses s'effondreraient aussitôt, assez conséquentes sans doute pour risquer de l'ensevelir vivante. Laewllyn donna un grand coup de pied rageur dans l'un des murs, sifflant hargneusement entre ses dents:

"Un seul pas hein? A quoi jouez-vous? Vous m'avez piégée!"

(Un peu, j'admets, mais c'est pour ton bien. Fais-moi confiance, garde l'oeil ouvert et tout ira bien, tu verras!)

Le visage de la guerrière se crispa en une moue méprisante, elle avait presque fini par croire le volatile lorsqu'il disait vouloir l'aider, mais il l'avait précipitée droit dans une fosse à gibier. Faire confiance à ce traître d'oiseau? Même pas en rêve! Vexée et dépitée, elle s'assit lourdement au sol et s'adossa contre l'un des murs de terre. Il lui suffisait d'attendre, les chasseurs finiraient bien par revenir et ils la tireraient de là. Quant au volatile, mieux vaudrait pour lui qu'il s'abstienne de ses fourbes conseils à l'avenir, sans quoi elle mettrait à l'épreuve du fer sa soi-disant immunité aux coups.

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Sam 3 Déc 2016 17:03 
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L'Elfe avait fini par s'assoupir, épuisée aussi bien physiquement que moralement et plongea dans un profond sommeil tissé de sombres rêves. Il lui fallut un moment pour réaliser que les cris qu'elle entendait depuis quelques minutes déjà n'appartenaient pas au monde onirique, son coeur s'affola dans sa poitrine et elle ouvrit enfin les yeux.

Le spectacle qui se dévoila à son regard la plongea dans un état second. Son regard parcourut la scène, elle la voyait avec netteté mais son esprit refusait obstinément d'accepter que ce fut la réalité. Elle voulut se secouer et se relever ce qui, sans aucun doute, chasserait ce cauchemar, mais quelque chose entravait ses mouvements et lui sciait les poignets. La douleur aiguë la convainquit qu'elle ne rêvait plus, elle réalisa sans ménagement que tout ce que lui apprenaient ses sens était véritable et frémit alors qu'une terreur incontrôlable l'envahissait. Des gobelins. Elle était entourée d'atroces gobelins vêtus de guenilles, de peaux, de plumes et, pour certains, de vieilles pièces d'armures piquetées de rouille et souvent trop grandes pour eux! La plupart brandissait des armes hétéroclites de piètre facture, massues, haches de pierre ou couteaux de fer sombre vicieusement dentelés. Ils devaient être une vingtaine, dansant une sarabande sauvage, bruyante et exaltée autour d'un vaste feu qui repoussait l'obscurité profonde jusqu'aux limites du campement sommaire. Elle-même était assise et étroitement ligotée à un gros poteau fiché dans le sol à quelques mètres du foyer, ses chevilles étaient entravées par un lien de cuir si serré que c'est à peine si elle sentait encore ses pieds. Une douleur lancinante au crâne lui fit supposer que les créatures malveillantes l'avaient proprement assommée avant de la sortir de la fosse. A en juger par la nuit tombée il avait dû s'écouler passablement d'heures depuis sa chute, mais elle aurait été incapable de dire combien de temps avait duré son inconscience.

L'un des sauvages glapit soudain en la montrant du doigt, tous se tournèrent vers elle et le silence tomba comme une chape de plomb sur la forêt, à peine troublé par les crépitements du feu. Un gobelin qu'elle n'avait pas encore aperçu sortit des ombres et s'approcha d'elle, si inquiétant que l'Elfe tenta en vain de reculer, ne réussissant qu'à incruster le bois rugueux du poteau dans la chair de son dos. Il était plus petit que les autres d'une bonne tête, plus maigre encore si cela était possible et certainement plus âgé qu'aucun autre. Son visage aussi ridé qu'une vieille pomme était orné d'un entrelacs de lignes noires constituant un effroyable masque mortuaire, rendu plus atroce encore par les deux prunelles laiteuses qu'il braquait sur elle. Il était vêtu d'oripeaux crasseux et déchirés, devenus uniformément gris au fil du temps et des souillures. Une peau de loup imparfaitement tannée lui servait de cape, la tête du prédateur formant un capuchon de sinistre apparence dans la lueur vacillante des flammes. Un nombre impressionnant d'amulettes et de talismans, souvent constitués d'os ou de dents gravés, pendouillaient à son cou décharné, il s'appuyait sur un long bâton de chêne patiné par l'usage et dont le bout était chargé de divers gri-gris, plumes, mues et mâchoires de serpent principalement. Le sorcier issu du fond des âges, ou du moins Laewllyn l'identifiait comme tel, s'arrêta à trois pas d'elle. Ses yeux laiteux l'indiquaient comme un aveugle mais, lorsque ils se posèrent sur l'Elfe, elle eut la désagréable impression qu'il la voyait et, pire, qu'il voyait au travers elle. Elle réprima à grand peine un frisson et baissa rapidement les yeux, incapable de soutenir la vision de ces deux orbes blancs.

Le vieux gobelin utilisa son bâton pour forcer l'Elfe à relever le menton, grommelant quelques mots incompréhensibles, puis il se tourna vers ses semblables et secoua négativement la tête. Des huées féroces et stridentes lui répondirent, les gobelins se mirent à frapper le sol de leurs armes en proférant de rauques insanités dans un langage barbare et certains s'approchèrent bientôt d'elle avec des expressions menaçantes. Le sorcier gronda et tapota le sol de son bâton en s'interposant entre la prisonnière et ses congénères, mais déjà d'autres le contournaient pour s'approcher de leur proie. Comme ils bousculaient pour être les premiers à l'atteindre, quelques rixes brutales et vicieuses éclatèrent, Laewllyn ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou s'en inquiéter. Le sorcier repoussa sèchement un guerrier de la pointe de son bâton, lequel bouscula un autre guerrier qui lui asséna aussitôt un coup de massue dans les côtes pour lui apprendre les bonnes manières. A l'instant où la situation menaçait de devenir incontrôlable, le sorcier frappa rudement le sol de son bâton en lançant une imprécation. Le silence se fit instantanément, les échauffourées cessèrent aussi brutalement qu'elle avaient commencé et un calme troublant envahit le petit camp. Perplexe, l'Elfe se demanda de quel pouvoir disposait ce sorcier pour être capable de s'imposer ainsi aux incontrôlables membres de sa tribu.

(Son bâton.)

(Quoi?)

(C'était le bâton d'un pèlerin légendaire, un homme du nom de Sank Yackes. La légende dit qu'il chercha un dieu en qui il pourrait croire, et que sa quête l'amena vers d'innombrables cultes, dieux et croyances. Il acquit ainsi une telle connaissance qu'un jour, les dieux lui proposèrent de siéger parmi eux. Mais il refusa, et s'éleva ainsi au dessus des dieux eux-mêmes. On raconte qu'il a semé ses possessions au cours de ses voyages et que certaines sont encore chargées de sa sagesse, de sa sérénité. Ce bâton possède un grand pouvoir apaisant, il te servirait bien.)

(Vous êtes en train de me dire que vous m'avez piégée ici à cause d'un...bâton?)

(Je suppose que l'on pourrait le résumer ainsi, mais..)

(Je ne veux plus rien entendre! Ces créatures répugnantes s'apprêtent à faire de moi leur repas et c'est de votre faute!)

(Mais...)

(Silence! SILENCE! Laissez-moi!)

(Non. Ecoute-moi. Ce bâton est très important pour toi, il vaut la peine de courir quelques risques, fais-moi confiance, je t'en prie!)

(Quelques risques? Quelques risques? Je vais me faire dévorer vivante et...aïe!)

Le sorcier sourit férocement en retirant son bâton, qui venait d'infliger une petite tape sur le crâne déjà endolori de l'Elfe. Elle réalisa tous les gobelins l'entouraient maintenant en rangs compacts, l'observant avidement de leurs prunelles malveillantes. Le vieillard au masque de mort articula soigneusement, massacra selon Laewllyn, quelques mots de langue commune:

"Tôa cadeau pour mauvais esprit. Tôa sacrifice, lui content, épargner nous. Môa dire."

"Libérez-moi immédiatement! Sauvages! Vous n'avez pas le droit de m'attacher comme ça! Si vous croyez que je vais me laisser sacrifier vous vous plantez le doigt dans l'oeil jusqu'au coude!"

Elle se tortilla frénétiquement pour tenter d'échapper à ses liens, mais les gobelins connaissaient leur affaire et se contentèrent de ricaner outrageusement de ses vains efforts en se tapant les cuisses avec force gesticulations. Le sorcier sortit de ses frusques une petite flasque de cuir, il la déboucha et approcha le goulot des lèvres de l'Elfe. Elle se débattit rageusement, tournant la tête en tous sens pour empêcher le gobelin de lui faire boire son infecte potion, elle n'avait aucune idée de ce que c'était et n'avait pas la moindre intention de le découvrir! Il fallut trois gobelins supplémentaires pour la maintenir, mais l'odieux vieillard finit par arriver à ses fins en lui pinçant méchamment le nez, forçant Laewllyn à bout de souffle à absorber quelques gorgées du breuvage. Elle manqua s'étouffer, cracha et toussa, tempêta et se débattit de plus belle mais le mal était fait, elle avait avalé au moins deux gorgées de l'amère potion. Laewllyn poussa un hurlement strident à pleins poumons, puis cracha aux pieds du sorcier en rageant, oubliant jusqu'à son éducation:

"Je te prendrai ton bâton et je t'empalerai dessus, maudit cannibale! Tu entends!? Je te le ferai bouffer! Que m'as-tu fais boire? Détache-moi IMMÉDIATEMENT! "

De l'air de celui qui vient de subir un profond outrage, le sorcier lui asséna un vigoureux coup de bâton sur la tempe, le monde vacilla et Laewllyn sombra dans les ténèbres en gémissant, son visage terreux sillonné de quelques larmes.

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Sam 3 Déc 2016 20:14 
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Un rude choc la réveilla sans douceur. Les gobelins venaient de la jeter à terre, étroitement ficelée et attachée à une longue perche qui avait dû leur servir à la transporter. Il faisait toujours nuit mais ils n'étaient plus dans le camp, d'épais taillis se serraient entre les troncs massifs et moussus de l'antique forêt, la lumière dansante issue de trois torches créait plus d'ombres qu'elles n'en dissipaient et il régnait un silence presque étouffant sous la canopée. Laewllyn entendait les battements affolés de son propre coeur, ils lui semblaient résonner comme les battements d'un tambour sinistre dans la sylve et elle s'étonnait que nul à part elle ne semble le remarquer. Elle tenta frénétiquement de se libérer de ses liens, mais ne parvint qu'à gagner quelques écorchures de plus dans l'aventure. Le faciès grimaçant et démoniaque du sorcier s'encadra soudain dans son champ de vision. L'Elfe rugit de dégoût et cracha à la face du gobelin, qui s'essuya calmement avant de lui administrer une gifle retentissante. Il se releva et lança son pied à toute volée en direction des côtes de l'Elfe, qui ne parvint qu'à rouler un peu sur elle-même pour que ce soit son bras qui encaisse le choc. Elle glapit de douleur lorsque la botte la percuta et se replia instinctivement sur elle-même pour se protéger, avant de se débattre une nouvelle fois contre ses liens avec une rage aveugle qui la laissa pantelante.

Le fait d'avoir roulé sur elle-même lui offrait un point de vue nouveau sur l'endroit où ils se trouvaient. Son sang se glaça dans ses veines: ils se tenaient à l'entrée d'une...antre. Un affreux tunnel en forte pente, que l'on aurait presque pu qualifier de puits, s'ouvrait entre les racines d'un frêne multicentenaire. Son diamètre n'était pas immense, guère plus de trois mètres et encore était-il parfois encombré de racines, mais il semblait profond et il en émanait un remugle atroce de chairs en décomposition. L'Elfe fut submergée par une vague de panique, comprenant que les gobelins allaient la jeter dans ce gouffre ignoble où se terrait sans doute quelque atrocité velue ou chitineuse! Elle hurla en se tortillant furieusement pour se défaire de ses entraves, redoubla d'efforts en sentant un liquide poisseux couler sur ses poignets entaillés par les cordes, puis sur ses mains. Le sorcier saisit brutalement par les cheveux et la força à s'immobiliser avant d'éructer:

"Tôa sacrifice pour clan. Grand honneur. Toi entrer dans monde dessous, chez Esprits, nourrir eux pour clan. Grand honneur. Tôa comprendre?"

Les yeux de Laewllyn s'écarquillèrent d'incrédulité à ces paroles, ce sauvage s'imaginait-il qu'elle allait se sentir honorée d'être sacrifiée pour sa tribu pouilleuse? Elle l'aurait giflé pour son outrecuidance, si elle l'avait pu, mais les cordes firent une fois de plus leur office. Elle remarqua cependant un léger jeu dans les liens de ses poignets et, plutôt que de tirer dessus comme une forcenée, s'appliqua fébrilement mais avec méthode à essayer de libérer sa main droite. Ce qu'elle ferait si elle parvenait à se libérer elle n'en savait rien, elle préférait ne pas y penser. Ses chances de sortir vivante de ce traquenard étaient minces, mais elle ne se laisserait pas dévorer comme un vulgaire mouton apathique!

Trois gobelins s'approchèrent et aidèrent le sorcier à la soulever de terre, ils l'approchèrent de l'antre béant et se mirent à la balancer pour l'y projeter après que l'un d'eux ait jeté une torche dans la tanière. Laewllyn hurla en se débattant comme une démente, elle se tortilla comme une anguille et rua comme un cheval colérique, elle ondula comme un serpent, se contracta et se détendit comme un fauve qui bondit, mais rien n'y fit. A l'instant où elle se sentit lancée, son coeur manqua un battement et sa main droite voulut fuser en un geste instinctif: se raccrocher à quelque chose. Ce dernier effort fut couronné de succès car sa main fine glissa hors des liens et parvint à saisir une poignée des colliers entourant le cou de vautour du sorcier! Elle réalisa que le maigre petit être était bien trop léger pour la retenir à l'instant précis où ils basculèrent tous eux dans l’abîme. L'un de ses comparses tenta bien de l'attraper par un pan de ses guenilles, mais il céda dans un lugubre bruit de déchirure et ne ralentit pas l'inexorable chute.

Le sorcier et l'Elfe boulèrent littéralement au bas du conduit, la pente n'était pas assez abrupte pour parler vraiment de chute mais bien suffisamment pour constituer un véritable dévaloir. Tous deux tentèrent désespérément de se retenir, de freiner la chaotique descente, mais leurs ongles ne parvenaient qu'à laisser de longues traînées rougeâtres dans l'argile du conduit et leurs pieds ne trouvaient aucun appui. Laewllyn utilisa sa main libre pour griffer et gifler le sorcier à plusieurs reprises alors qu'ils tombaient, interminablement leur sembla-t'il. Ce dernier se débrouilla pour lui asséner en retour quelques rudes coups de bâton, glapissant furieusement ce qui devait être des invectives, mais ils finirent par s'immobiliser au bas d'une longue pente argileuse s'adoucissant progressivement jusqu'à...une mare. De boue. L'Elfe glapit de dépit en se débarrassant de ses liens malmenés par ses précédents efforts et la chute, jamais de sa vie elle n'avait été aussi ignoblement crasseuse! Elle se releva en serrant les dents, tout son corps lui faisait mal, mais ce n'était rien comparé à la blessure faite à son orgueil. Lorsqu'elle aperçut à côté d'elle le sorcier qui, à genoux, tentait de se relever, elle redressa fièrement le menton et lui offrit une paire de gifles percutantes en s'exclamant d'un ton outré:

"De la boue! Vous m'avez jetée dans un trou plein de boue! Mufle!"

Le gobelin leva les bras pour se protéger du deuxième aller-retour, il ne parvint guère qu'à récolter une troisième avoine pour sa peine. L'Elfe était en colère, offusquée et vexée de s'être laissé piéger comme une débutante par une misérable troupe de préhistoriques sauvages, mais plus que tout, l'idée que ces barbares aient pensé à la manger ou à l'offrir en guise de pitance à un montre quelconque ne passait pas. Le boue était la goutte d'eau de trop. Jamais elle ne pourrait ravoir sa belle tenue, elle aurait l'air d'une mendiante en arrivant à cette ville d'Oranan. Elle balança un coup de pied rageur au sorcier qui piailla plaintivement, la chute l'avait blessé sérieusement mais Laewllyn ne l'avait pas remarqué et n'y prêta pas plus attention sur le moment, toute à ses malheurs:

"Vous avez osé me trousser comme une vulgaire volaille, vous vouliez me sacrifier à je ne sais quel soi-disant esprit et vous me jetez dans la boue? Sauvage primitif! Comment osez-vous?"

Une grêle de coups s'abattit sur le sorcier qui se recroquevilla sur lui-même et désigna le fond de la grotte en couinant craintivement:

"Danger. Esprit mauvais, nous morts si pas aider."

"Ha! Et à qui la faute je vous prie? Je ne vois pas en quoi vous pourriez m'être utile. Regardez-vous, vous ne tenez même plus debout. Et regardez-moi, je suis...sale, écorchée, contusionnée de partout, et je n'ai même plus d'arme", acheva-t'elle avec désespoir.

(Il y en a bien une, mais je doute qu'il te la cède volontiers), murmura la Faëra.

Le regard de l'Elfe se posa sur le bâton que tenait d'une main tremblante le vieillard, puis dans les yeux de ce dernier alors qu'elle tendait une main impérieuse:

"Donnez-moi votre bâton."

"Non. Tôa jamais avoir bâton. A môa. Tôa mourir, môa vivre. Môa choisi par esprit, môa protégé."

"Ah oui? Vous croyez? Donnez-moi ce bâton avant que je ne vous prouve le contraire", s'exclama-t'elle, menaçante!

Un grattement provenant des ombres dans son dos la fit se retourner subitement, anxieuse. Elle ne voyait rien mais elle sentait une présence, quelque chose de malveillant qui se terrait ici et les observait. Le bout du bâton la percuta violemment dans le ventre, puis s'abattit sèchement sur son crâne lorsqu'elle se plia en deux de douleur, la jetant à terre à moitié assommée. Le sorcier ricana:

"Tôa mourir. Tôa jamais avoir bâton môa!"

Laewllyn sentit sous sa main gauche un objet plus ou moins rond et dur, qu'elle identifia brumeusement comme étant une pierre. Elle rassembla ses maigres forces et l'extirpa de la glaise pour la lancer au visage du vieillard qui, surpris, n'eut pas le temps d'éviter le projectile pourtant très approximativement envoyé. L'impact du caillou heurtant la pommette du sorcier était le plus beau son que l'Elfe avait entendu depuis sa renaissance, il lui procura une espèce d'euphorie qui permit de trouver son second souffle et elle en profita pour se relever et fondre sur son adversaire qui se tenait le visage à deux mains, chuintant de douleur. Elle le projeta au sol d'une poussée puis, avisant au sol la pierre qu'elle venait de lancer, elle s'en saisit et alla s'asseoir à califourchon sur le gobelin. Le sang qui coulait du crâne de L'Elfe lui brouillait la vue, elle avait mal partout, elle était épuisée et affamée, terrorisée et galvanisée à la fois par cet étrange état qui s'empare de ceux qui frôlent la mort et luttent pour leur vie. Sans réfléchir, elle leva un bras prolongé de la pierre et l'abattit sur le visage du Sorcier.

Il ne restait du terrifiant faciès qu'une infâme bouillie écarlate parsemée d'éclats ivoirins lorsque la pierre finit par échapper aux doigts sans force de Laewllyn. Dans un état second elle contempla son oeuvre en silence durant de longues secondes, puis elle étouffa tant bien que mal un sanglot de désespoir. Qu'avait-elle fait par la Terre Mère pour mériter ce qui lui arrivait? Comment sortirait-elle d'ici maintenant que cet odieux vieux gobelin avait rendu l'âme? Elle se releva péniblement en entendant un nouveau bruit de raclement provenant du conduit obscur prolongeant le toboggan d'entrée et ramassa le bâton du sorcier lorsque le son déplaisant se reproduisit, plus proche que le premier. L'Elfe l'examina brièvement puis secoua la tête murmurant sombrement d'un air dégoûté:

"Tout ça pour un bout de bois..."

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Sam 3 Déc 2016 23:05 
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La créature qui se tapissait dans les ténèbres jaillit soudain de l'obscurité, caricature bestiale d'humanoïde que Llaewllyn n'eut que le temps d'entrapercevoir avant qu'il ne s'agrippe à elle pour, visiblement, la déchiqueter à grands coups de ses griffes acérées, voire de ses crocs aiguisés de carnassier! L'Elfe réagit à l'instinct, et propulsa sèchement une extrémité de son bâton dans le menton de la créature qui lâcha prise sous le choc et recula maladroitement d'une étrange démarche claudicante. La guerrière détacha un main de son bâton pour la passer dans son dos, elle se renfrogna en la ramenant couverte de sang, elle avait senti au moins deux coupures sous ses doigts. Son réflexe lui avait épargné le pire mais les ongles de la créature étaient plus tranchants qu'elle ne l'aurait imaginé. La bête abjecte s'était aussitôt réfugiée dans les ombres, le temps que L'Elfe observe avec dépit ses mains ensanglantées lui avait suffit pour disparaître et ce constat la fit frissonner.

(Bon sang, quelle est cette chose?)

(Un Traqueur obscur. Méfie-toi, il est vicieux et dangereux.)

(Aah! Oh, c'est vous. J'avais cru remarquer, oui. Mais merci quand même.)

(Je t'en prie.)

(Comment tue-t'on cette...chose?)

(A coups de bâton. Ou de pied. Ou de tout autre objet contondant, tranchant ou encore...)

(Je crois que j'ai compris le principe, Aube.)

(Tiens, c'est la première fois que tu utilises mon nom depuis que tu me l'as donné. Cela me fait plaisir.)

(Désolée.)

(De m'avoir fait plaisir?)

(Oui. Tout va mal depuis que je vous ai rencontrée.)

(Ce serait pire sans moi.)

(Parce que ça pourrait être pire?)

(Bien entendu. Tu es vivante et pas "trop" amochée, non?)

(Pas trop amochée? Ma tenue est en ruines et chaque pouce de mon corps me fait mal!)

(Evidemment, vu sous cette angle le dommage est grave. Mais arrête de te plaindre, tu rêvais de vivre des aventures trépidantes et de découvrir les mystères du monde? Tu es plongée dedans et tu aimes ça. Ne dis pas le contraire je le sais. Non, ne me ressors pas le couplet de la boue, tu sais très bien de quoi je parle.)

(Dans mes rêves je n'avais jamais mal et je n'étais jamais sale!)

(C'est la vie ma pauvre Lucette.)

(Pardon?)

(C'est une expression qui...enfin bref, une expression pour dire que...)

(Épargnez-moi la traduction, voulez-vous? Dites-moi plutôt comment sortir d'ici. Je ne parviendrais jamais à gravir le conduit qui nous a menées là, il est trop raide et trop glissant.)

(Alors cherche une autre sortie?)

(Il y a ce...traqueur obscur, de l'autre côté. Et rien ne dit qu'il y ait une autre sortie.)

(Tu préfères rester là? Il ne te lâchera pas, tu sais.)

Laewllyn fouilla rapidement le corps du sorcier en quête d'une autre arme, mais elle trouva qu'une petite bourse contenant quelques pièces qu'elle fourra machinalement dans sa ceinture. Elle ramassa la torche, ses lèvres formèrent une moue dépitée lorsqu'elle réalisa qu'elle ne brûlerait plus bien longtemps. L'idée de se retrouver seule face à la créature dans une nuit d'encre lui fit froid dans le dos, il fallait qu'elle en finisse avec cette bête ignoble pendant qu'elle y voyait encore quelque chose. Brandissant haut la torche d'une main et de l'autre son robuste bâton, elle avança prudemment dans la galerie argileuse. Des bruits de reptations lui parvinrent, qui lui apprirent que l'être reculait devant elle. Mais toujours elle sentait son attention malveillante, à la moindre défaillance la créature lui bondirait dessus et ce n'était pas une pensée rassurante. Le sol descendait en pente douce et, une trentaine de pas plus loin, les parois de terre firent place à de la roche friable, constituée de fines couches peu liées entre elles. Au grand dam de Laewlyn, la galerie ne tarda pas à se séparer en deux conduits de plus petite taille, rectangulaires, dans lesquels elle pourrait à peine se tenir debout. Elle hésita un instant mais, réalisant que les raclements de la créature provenaient du conduit de droite, elle s'y engouffra résolument, décidée à mettre hors d'état de nuire cette abjection griffue. Elle déboucha peu après dans ce qu'elle prit tout d'abord pour une petite salle, avant de réaliser qu'elle se trouvait dans un inextricable dédale en trois dimensions. Des galeries ou du moins, des orifices sombres, perçaient murs et plafonds, le sol lui-même comportait un ou deux puits étroits. Il n'y avait jamais de grands espaces, les croisements de multiples galeries du diamètre d'une homme avaient créé un monde de piliers et de parois en apparence désordonnés dans lequel on pouvait indubitablement se perdre.

L'Elfe, dubitative et méfiante, revint rapidement à son point de départ, craignant de s'égarer. Les légers bruits émis par la reptation de la créature résonnaient à tel point qu'il était impossible de dire d'où ils provenaient exactement. Elle hésitait à s'engager plus avant dans ce dédale, comment choisir le bon chemin? Finalement, elle se décida pour une large mais basse galerie elliptique qui semblait remonter, elle y sentait de plus un courant d'air et espérait bien qu'il la conduirait à une autre sortie. Au moment où elle s'y engageait, le monstre jaillit d'une anfractuosité sur sa droite, griffes tendues pour l'éventrer! Elle s'y attendait, le coup était basique mais l'épuisement ralentit ses réflexes et elle ne parvint qu'à dévier imparfaitement les griffes en les balayant du bras. Les rasoirs tracèrent de sanglants sillons dans sa cuisse droite, Laewllyn hurla de rage et de surprise, la douleur viendrait plus tard, et riposta en pointant vivement son bâton dans les côtes de la créature. Cette dernière esquiva de justesse l'attaque et tenta de lui lacérer la jambe d'un balayage nerveux de ses griffes, que la guerrière contra d'une parade hâtive de son morceau de chêne. L'Elfe remonta vivement l'extrémité du bâton qui lui avait servi à parer en direction du menton de l'horreur qui siffla de colère et de douleur lorsque le bois claqua sèchement contre sa mâchoire inférieure. Pris d'un accès de rage, le traqueur retint puis arracha d'une patte griffue l'arme des mains de l'Elfe et le jeta derrière lui, avant de fondre sur elle en claudiquant et en cherchant à atteindre une nouvelle fois ses jambes. Désarmée, Laewllyn recula précipitamment et trébucha sur un rocher, elle tourna instinctivement la tête pour regarder où elle mettait les pieds et reprendre son équilibre, bref instant que le traqueur mit à profit pour attaquer à nouveau. Surprise et déséquilibrée, elle n'eut d'autre recours que de se laisser tomber en arrière, évitant ainsi le coup mais se réceptionnant douloureusement sur le sol froid et dur. Elle voulut rouler de côté mais déjà la bête bondissait sur elle, fendant dangereusement l'air de ses ongles trop effilés.

La guerrière leva au dernier moment sa torche pour se protéger, maigre bouclier mais si le mouvement était minuté...Le traqueur, sûr de sa victoire, se précipitait pour la curée et ne réalisa le danger que lorsque sa face torturée s'écrasa sur le flambeau. Il poussa un atroce hurlement de douleur en se rejetant en arrière et en portant ses pattes à son visage, puis tituba de gauche à droite en fauchant l'air d'une main désordonnée. Laewllyn se releva lentement, tout son corps protestait à cet exercice, puis marcha sur la créature en la menaçant de sa torche. Le traqueur aveuglé et brûlé se roussit la patte qu'il agitait fébrilement avant de consentir à reculer, maladroit et gémissant pitoyablement. Ses griffes restaient dangereuses toutefois, l'Elfe se gardait bien de sous-estimer son adversaire et de se fier à son air misérable de chiot battu. Elle le repoussa ainsi prudemment jusqu'à proximité d'un trou béant dans le sol qu'elle avait repéré, elle allait y précipiter cet immondice et bon débarras! L'être dût sentir le danger car il se précipita soudain sur elle avec une violence inouïe, il balaya la torche d'une patte hargneuse et tenta de planter ses griffes dans le visage de l'Elfe! Cette dernière tenta de parer le coup avec le manche de sa torche mais fut un rien trop lente, si bien que les ongles du traqueur se plantèrent dans son avant bras et se fichèrent dans l'os qui les arrêta. Laewllyn manqua s'évanouir sous le choc et la douleur, mais elle trouva la force de rabattre brutalement le manche de sa torche sur les doigts de la créature et lui brisa net les ongles coincés dans son bras! Deux cris de douleur s'élevèrent dans la grotte, Laewllyn titubait, prise de faiblesse, le traqueur tenait sa main blessée dans son giron et frottait frénétiquement la partie calcinée de son visage. Il avait perdu un oeil dans l'aventure, qui évoquait maintenant l'oeil blanc et racorni d'un poisson sorti du four. L'Elfe puisa dans ses dernières forces pour soulever un bloc de rocher traînant au sol et le lancer en ahanant sur la créature, lui crachant d'un ton glacial et hargneux:

"Attrape ça!"

Le traqueur voulut dévier le projectile, il y parvint même mais le poids du roc le fit reculer de deux pas. Il oscilla durant une interminable seconde au bord du précipice, puis la gravité l'emporta et il disparut en hurlant longuement dans les abysses. Au bout de quelques secondes il y eut un bruit d'impact, puis le silence revint, épais, absolu. Et avec lui vinrent les ténèbres, car la torche choisit cet instant pour s'éteindre.

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Dim 4 Déc 2016 00:29 
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Laewlyn s'adossa à une paroi et se laissa glisser lentement au sol, vidée de toute force. Il lui fallut un temps infini pour déchirer des bandes de tissu prises sur le bas de ses pantalons et pour en juguler sommairement ses plaies principales, mais elle fit de son mieux jusqu'à ce que sa faiblesse surpasse sa volonté. Sombra-t'elle dans le sommeil ou dans l'inconscience elle n'aurait pas su le dire, mais elle finit par se réveiller. Combien de temps s'était écoulé, elle n'en savait rien. Elle se sentait faible, nauséeuse et fiévreuse. Elle savait qu'elle avait perdu beaucoup de sang et, depuis son "arrivée" sur ce monde, elle n'avait rien bu ni mangé excepté quelques baies et une dizaine de gorgées d'eau à un ruisseau qu'elle avait franchi. Il fallait qu'elle sorte de ce trou pendant qu'elle en avait encore la force, mais avant cela il lui fallait retrouver ce damné bâton. Elle refusait d'avoir subi de tels événements pour rien, son trésor ne serait peut-être qu'un morceau de chêne d'affligeante banalité mais elle l'avait mérité! Elle tenta de s'orienter approximativement, puis se mit en quête à tâtons du soi-disant bâton de pèlerin que la créature avait lancé quelque part.

Il lui fallut des heures pour le retrouver. Elle était sur le point de renoncer lorsqu'elle mit la main dessus, elle le serra contre elle et lui ordonna, bien inutilement peut-être, de ne plus jamais la laisser tomber. Le contact du bois contre sa main lui redonna un peu de courage, il était plus que temps de trouver une sortie et de quitter cette forêt déconcertante.

L'Elfe tâtonna pendant un temps confus en cherchant son chemin, elle se heurta cent fois et manqua à plusieurs reprises se précipiter dans des vides inconnus. Elle traversa une petite mare et s'y abreuva d'une eau au goût de terre prononcé. Plus tard, elle lécha les parois humides pour s'hydrater, plus tard encore elle en vint à hésiter de rouvrir une de ses blessures pour boire un peu de sang tant la soif la tenaillait. Elle s'assit pour somnoler à plusieurs reprises, mais le froid était vif et ses minces vêtements déchirés ne l'en protégeaient pas. Il lui était chaque fois plus difficile de reprendre sa marche, elle sombra peu à peu dans une sorte de torpeur, mettant un pied devant l'autre par habitude plus que par volonté. Elle finit par rejoindre un petit ruisseau et réalisa que son léger murmure changeait tout. Avec sa simple présence, la grotte devenait vivante, l'espoir renaissait! Le coeur battant, elle le suivit, se faufilant dans d'étroits méandres ou se glissant sous des plafonds si bas qu'elle était forcée d'avancer en rampant, se trempant dans l'eau glaciale au passage. Elle grelottait de la tête aux pieds mais elle avait à boire et, si la chance était avec elle, ce ruisseau la mènerait à une sortie. Les heures s'écoulèrent, longues comme des jours, et Laewllyn en fut bientôt réduite à avancer à quatre pattes, puis à ramper pour avancer. Alors qu'elle était demeurée immobile quelques minutes pour recouvrer une bribe de force, elle remarqua soudain une très vague lueur, si imperceptible qu'elle crut tout d'abord avoir rêvé. Elle rampa sur quelques mètres supplémentaires en direction de la lumière et finit par apercevoir un petit orifice incliné vers le haut, du fond duquel provenait une chiche lueur. C'était un passage étroit, mais elle estima pouvoir s'y glisser malgré tout et puis, songea-t'elle, elle n'avait de toute façon guère le choix. Elle se faufila péniblement dans le petit couloir remontant et, à force de reptations douloureuses, finit par arriver au sommet du conduit.

Ce n'était pas dans ses habitudes mais Laewllyn jura comme un charretier en découvrant qu'un amas de terre obturait plus qu'à moitié le conduit, barrage qui l'empêchait de rejoindre la lumière du soleil, juste là, à quelques pas d'elle! Elle se mit à creuser frénétiquement l'obstacle de ses doigts et de ses ongles, repoussant la terre sous son ventre puis se contorsionnant pour l'évacuer plus loin avec les pieds. Elle était en proie à une terreur abjecte, celle de mourir enterrée là, à portée de la lumière du jour, de l'air libre. Elle s'était presque résignée à l'idée de succomber dans le noir de cette grotte, mais mourir à un pas de la sortie il n'en était pas question! A force de ténacité, elle parvint à se dégager un passage et y poussa son trésor avant de s'y immiscer elle-même. Il lui fallut vider les poumons pour franchir les derniers pouces de l'étroiture mais elle s'extirpa enfin pesamment du boyau et roula au sol pour offrir son visage au soleil. Sortie! Elle était sortie!

(Voilà une renaissance digne de ce nom), souligna la Faëra d'un ton satisfait et légèrement ironique.

Trop épuisée pour répliquer, Laewllyn somnola durant un long moment sous la caresse de l'astre diurne qui perçait ici et là le dais sylvestre, mais quant elle s'aperçut que le soleil commençait à décliner, elle se mit en quête de nourriture. Elle n'éprouvait plus vraiment la sensation de faim, son estomac s'était réduit à une boule dure et elle avait parfois envie de vomir, mais elle savait aussi qu'il lui fallait impérativement se nourrir. Elle trouva quelques baies qui lui semblaient comestibles, écarta prudemment celles que sa Faëra lui déconseilla mais dévora prestement les autres. Elle dénicha des espèces de noix et les brisa entre deux bouts de bois pour en savourer l'intérieur. Elle dégota aussi une grosse racine blanche qu'elle pensait reconnaître, la nettoya de son mieux et croqua avidement dedans, savourant la chair terreuse mais désaltérante. Le troisième jour, à moins que ce ne soit le quatrième, elle goûta à des graines appétissantes ressemblant à des grains de mais malgré le conseil de sa Faëra et tomba malade. Elle s'abreuva dans des flaques, lapa la rosée sur les feuilles, mangea des espèces de vers, des fourmis et même un gros scarabée atrocement acide. Elle avança chaque jour jusqu'à ce que ses forces déclinantes la trahissent, rampa la nuit lorsqu'elle le pouvait encore, se terrait sous d'épais buissons dans l'intervalle. Toujours Aube l'aiguillonnait, lui assurant qu'elle se rapprochait de l'orée de la forêt et qu'elle y trouverait de l'aide, mais Laewllyn en était venue à penser que cette forêt n'avait pas de fin et que la Faëra se moquait d'elle. Parfois, elle voyait des créatures ou des végétaux étranges, mais la plupart disparaissait si elle fermait les yeux et les rouvrait. Elle esquiva des branches qui n'existaient pas, courut quelques pas chancelants pour fuir des prédateurs qui n'étaient que des mirages. Elle avançait maintenant d'arbre en arbre, d'appui en appui, sans autre but que de parvenir au tronc ou au buisson suivant.

Un jour, en milieu d'après-midi, elle chercha en vain l'arbre suivant où elle pourrait s'appuyer, chancelant dangereusement en réalisant confusément qu'il n'y en avait pas. Pour éviter de tomber face contre terre, elle fit quelques pas précipités en avant et se prit les pieds dans un petit remblai de terre. Elle tomba à genoux, contemplant sans la voir l'ornière caillouteuse dans laquelle elle venait de choir, puis elle serra convulsivement son bâton contre elle et s'effondra comme une poupée de chiffon en murmurant d'une voix brisée:

"A môa..."

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Lun 6 Mar 2017 22:06 
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<<< A travers les plaines d'Ynorie

Questionnements et adieux

Aux abords de la forêt, Ænarion se tourne alors vers moi :

« Derrière moi se trouve l’une des plus grandes forêts de la République d’Ynorie, aussi surnommée la forêt des faeras. La route vers Oranan poursuit vers l’ouest. Tu peux poursuivre sur la route, ce qui sera plus long mais bien plus sûr. Dans ce cas nos chemins se sépareront dès aujourd’hui. Je me rends en effet dans la forêt pour des intérêts personnels. Tu peux aussi préférer de m’accompagner à travers la forêt, ce qui te permettra d’emprunter un léger raccourci et je t’indiquerai le chemin pour rejoindre Oranan par la suite. Quelle voie préfères-tu adopter ? »

Je ne m’attendais pas à ce que notre séparation que je savais inévitable, soit aussi rapide. C’est donc sans hésiter que je réponds alors :

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’aimerais vous accompagner. Il me reste encore tant de choses à apprendre à vos côté, et quelques jours de marche ensemble me permettront de continuer mon entrainements par la même occasion. »

Mon mentor accepte ma décision d’un simple acquiescement d’un signe de tête. Il pivote sur ses talons et pénètre alors dans les bois. Je m’empresse de le suivre, la masse sombre de la forêt ayant quelque chose d’assez inquiétant. L’atmosphère de la forêt est nettement plus pesante que dans les bois aux alentours de Bouhen, les arbres étant bien plus proches les uns des autres et la végétation au sol beaucoup plus dense. Mais quelque chose de mystérieux se dégage aussi de cette ambiance. Quelque chose de presque magique… Ænarion me recommande d’être encore plus sur mes gardes que pendant notre traversée des plaines d’Ynorie, car si les brigands sont peu nombreux à découvert dans les plaines, des bêtes nettement plus dangereuses habitent potentiellement ces bois. Du moins, d’après mon professeur… Nous voyageons donc exclusivement de jour, en faisant attention aux emplacements où nous décidons d’effectuer nos pauses. Pauses qui sont d’ailleurs particulièrement courtes, nous donnant juste le strict minimum pour nous reposer. Mon mentor avait eu la bonne idée de prévoir suffisamment de provisions avant notre départ de la route marchande. Nous complétons de plus régulièrement nos repas avec des fruits frais et des racines trouvés dans la forêt. La plupart d’entre eux me sont complètement inconnus, mais je m’efforce de les retenir et d'identifier les plantes d'où nous les prélevons. On ne sait jamais, cela pourra toujours être utile par la suite.

Ce nouveau rythme de vie n’empêche pas Ænarion de me faire poursuivre mes entraînements magiques et moi de le tarauder de questions concernant le monde. Si mes fluides sont de plus en plus faciles à être convoqués d’une simple pensée, si j’arrive à les mobiliser facilement et à les concentrer dans une partie spécifique de mon corps à la demande et si je maitrise de mieux en mieux le sortilège d’attaque que mon mentor s’est efforcé de m’enseigner, la fatigue rapide suite à l’usage répété de magie ne disparait pas, et, régulièrement, je me vois obligé de prendre une pause pour récupérer. J’interroge alors mon professeur :

« Cela fait plusieurs jours que je m’entraîne et si je sens que je suis plus rapide et que j’ai nettement plus de facilité à ressentir mes fluides, j'ai l'impression d'être toujours aussi fatigué lorsque je les utilise… Je ne comprends pas pourquoi ? »
« La magie est bien plus subtile que ce que tu ne penses. En effet, tu commences à mieux maitriser tes compétences, c’est un fait. Mais tu ne peux aller au-delà de tes réserves magiques. Qu’est-ce que je t’ai déjà enseigné à propos de la magie ? »
« Lorsque nous manipulons la magie, nous insufflons notre volonté à des fluides qui composent le monde qui nous entoure et qui sont rattachés aux huit éléments fondamentaux ? »
« Exact ! Et toi comme le monde qui t’entoure est composé de fluides. Et ce de manière limitée. »
« Donc pour augmenter mon potentiel magique, il faudrait que je j’augmente mes réserves de fluides ? »
« C’est cela. »
« Mais comment ? »
« En absorbant des fluides, tout simplement. Certains magiciens sont capables d’extraire les fluides environnants pour pouvoir les concentrer et d’ainsi les rendre absorbables par d’autres mages. Tu pourrais augmenter ton potentiel magique de cette manière. Moyennant finance, bien entendu. »
« Ce genre de magie se trouve-t-elle à Oranan ? »
« Oui, bien sûr ! Mais attention à ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre quand tu chercheras à absorber des fluides de cette manière. Tu n’imagines même pas la volonté mentale qu’il faut pour contrôler une quantité trop importante de magie. Ils risqueraient de te consommer de l’intérieur pour finir par t’annihiler, tout simplement… »

Je déglutis. Si je veux pouvoir augmenter mes forces magiques et éviter d’être fatigué à chaque sort que je lance, il faudra que je pense à trouver cette boutique de magie à Oranan. Je décide de poursuivre la conversation, Ænarion ayant l’air d’être plutôt bavard ce soir.

« Pourquoi appelle-t-on cette forêt la forêt des faeras ? »
« A cause des nombreuses faeras qui sons supposées la peupler. »
« Et que sont les faeras ? »
« Elles font partie du monde qui nous entoure. Ce sont de petits fragments de fluides qui sont mus par une volonté propre. Elles forment un peuple particulièrement mystérieux. Parfois, elles s’attachent à un mortel et lui servent de conseillères ou d’amies. »
« Je n’en avais jamais entendu parler auparavant… Et vous, avez-vous une faera ? »

Mon mentor reste silencieux face à cette question. Il aura gardé cette habitude de ne pas répondre à toutes mes questions malgré le temps passé ensemble. Je plonge les mains dans les poches, déçu de ne pas en avoir appris plus sur le sujet. Ma main tombe alors sur un objet dur et de forme sphérique. Je ressors la petite pierre que j’avais trouvée dans la cape empruntée à la milice. Peut-être que mon professeur saura de quoi il s’agit ? Je décide alors de changer le sujet de la conversation et montre la pierre à l’elfe gris.

« J’ai trouvé ce galet en quittant Bouhen, on dirait qu’un symbole est tracé dessus. Qu’est-ce que c’est ? »
« Intéressant… Tu as trouvé une rune. »
« Une rune ? »
« Décidément, je te trouve bien ignorant ce soir ! Les runes sont l’écriture sacrée des dieux. Ces pierres possèdent une forme de magie particulière. Que tu peux invoquer en prononçant la rune gravée. Mais pour pouvoir l’utiliser, il te faut tout d'abord identifier le mot inscrit. »
« Pouvez-vous l’identifier ? »
« Non, mes compétences sont limitées à ce sujet. Il te faudra te rendre dans un temple pour qu’un prêtre puisse l’identifier. Certains mages en sont aussi capables. »

Il fouille dans sa poche et en retire un autre galet de taille identique mais sur lequel sont dessinés deux traits parallèles et dont l’un deux est brisé d’un côté.

« J’ai aussi trouvé cette rune récemment. Je te la donne. Tu en auras une plus grande utilité que moi. »

Je le remercie et place les deux pierres dans ma poche. Bien qu’ayant encore énormément appris au cours de cette conversation, je reste une fois de plus mitigé et frustré : il existe encore trop de zones d’ombres dans les réponses de mon mentor qui ne sont finalement que les prémices des réponses auxquelles je m’étais attendu. Il faudra que je travaille un peu plus par moi-même si je veux approfondir chacun des thèmes abordés au cours de la soirée. Je décide d’aller méditer quelques heures pour récupérer mes forces et affronter aux mieux notre prochaine journée de marche.

Nos déambulations dans la forêt se poursuivent inlassablement. J’ai l’impression que mon professeur est à la recherche d’un endroit précis de la forêt. Ce dernier fait en effet des pauses régulières, fermant les yeux et murmurant des paroles inaudibles à voix basse. Il repart au bout de quelques minutes après avoir réajusté sa direction. Ces arrêts sont réguliers et font que notre vitesse de marche est largement diminuée depuis que nous sommes rentrés dans la forêt. Je profite de ces temps morts pour explorer rapidement les alentours, admirant les espèces végétales inconnues qui se dressent autour de moi. Je garde cependant toujours un œil sur Ænarion, histoire d’être sûr qu’il ne parte pas sans moi. Lors de ce deuxième passage dans un environnement forestier depuis ma fuite de Bouhen, je remarque avec plaisir que mes déplacements sont de plus en plus fluides à travers la végétation dense qui m’entoure. Je ne ressens quasiment plus l’impact du sol sur la plante de mes pieds et je peux dorénavant me mouvoir plus rapidement sans craindre de me blesser. J’en profite désormais pour apprendre à me déplacer sans laisser de traces derrière moi, en prenant exemple sur l’enfant de mes rêves. J’arpente de ce fait les zones alentours en prenant soin de ne pas briser de branches, de ne pas effleurer les feuillages, de rendre mon pas le plus léger possible. Je m’amuse alors à m’imaginer en tant qu’elfe des bois, traquant les étrangers hors de mes bois. Je cherche plusieurs fois à surprendre mon maître en m’approchant doucement et sans un bruit de lui, mais à chaque fois qu’il rouvre les yeux, il ne paraît aucunement étonné, et il hausse les sourcils avant de reprendre sa route. Je le suis alors, quelque peu déçu.

Au bout de quelques jours de marche, nous débouchons sur une petite clairière ensoleillée, bien dissimulée derrière un enchevêtrement de branchages serrés. Fait marquant, le sol semble être constellé de petites taches de couleur rouge sang. J’interroge mon mentor du regard mais celui-ci a le regard rivé sur les fameuses taches, le sourire aux lèvres. Il s’avance alors, sous les rayons dorés sur soleil qui pointe à travers la cime des arbres. Je le suis prudemment. Il s’approche d’un de ces points pourpres et s’accroupit pour l’observer de plus près. En plissant les yeux je finis par identifier une grande fleur rouge à cinq pétales. Je m’avance vers l’elfe et demande :

« Je n’ai jamais vu de fleurs pareilles, même dans les rares livres de botanique que nous avions à la milice… »

Il se retourne vers moi, le visage presque déformé par l’ivresse de sa découverte.

« Ce sont des fleurs de Nays, elles sont absolument rarissimes et ne poussent que dans cette forêt ! Ces plantes sont une véritable panacée et peuvent soigner de très nombreux maux ! Les feuilles en infusion servent d’excellents coagulants pour aider à la cicatrisation des plaies, la sève guérit des maux de corps tandis que les racines peuvent aider à guérir ceux de l’esprit ! Les rebouteux et guérisseurs se les arrachent à prix d’or ! D’autant plus que la conservation est extrêmement délicate ! Viens ! Aide-moi à en récolter quelques-unes ! Et fais bien attention à récupérer les racines ! »

Je m’attelle alors à la tâche, sans trop poser de questions, sachant qu'il ne chercherait même pas à y répondre. Je m’approche de l’une de ces fleurs et commence à gratter légèrement la terre pour dégager les racines. Je soulève délicatement la plante pour ne pas l’abimer mais à peine extraite du sol, je vois les pétales qui commencent à se rabougrir, prenant une teinte foncée tirant vers le noir. Je recommence l’opération deux fois avant de me faire interpeller par mon mentor qui me signale d’arrêter. Je lui apporte alors les fleurs qu’il s’empresse de placer dans une petite sacoche découpée dans un tissu fin et délicat. Il se redresse d’un bond et commence à quitter la clairière. Je m’empresse alors de le suivre. Cet elfe est déciment bien mystérieux et, malgré le temps passé ensemble, j’ai toujours du mal à comprendre ses actions.

Nous poursuivons notre route. Je suis de très près mon mentor car j’ai perdu tout repère spatial dans cette forêt à force de réaliser des pauses et de changer de direction tous les cent pas. Ænarion semble au contraire bien conscient de la direction adoptée. Son attitude a rejoint celle des premiers jours, comme si le passage de la clairière et des plantes médicinales n’était qu’une illusion éphémère. Après une nouvelle journée de marche relativement intense, je commence à remarquer que la végétation se fait de moins en moins dense. Je peux même commencer à distinguer au-devant de moi les rayons orangés du soleil couchant qui percent entre les troncs des arbres. Nous atteignons enfin l’orée de la forêt. Mon professeur s’arrête à quelques pas de la sortie des bois et se tourne vers moi.

« Voilà le moment où nous devons nous quitter. Tu as ta propre quête à accomplir à Oranan tandis que d’autres affaires personnelles m’appellent. En continuant dans cette direction vers le nord, tu devrais pouvoir aisément rejoindre un lac : le Lac de Nostyla. En longeant sa rive sur l’ouest tu gagneras sans difficulté regagner la route qui traverse les plaines cultivables d’Ynorie et qui te mènera à la capitale de la République. »

Je savais que ce moment allait survenir et j’en redoutais justement l’arrivée. C’est avec un nœud à la gorge que je remercie alors chaleureusement mon ancien professeur.

« Je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour moi. J’ai énormément appris et progressé en votre compagnie. Je ne pourrais jamais vous exprimer mon entière gratitude… »
« Cesse de répandre en remerciements inutiles et pars explorer le monde ! Voyage ! Vole de tes propres ailes, tu as encore tant à apprendre ! J’espère que tu mettras à profit tous les enseignements que j’ai pu te transmettre au cours de ces deux semaines passées ensemble. Et n’oublie jamais : porte sur le monde un regard sans a priori. Les apparences sont souvent trompeuses… Et nous sommes bien placés pour le savoir. »

Il sort alors des pans de sa cape une petite sacoche identique à celle dans laquelle nous avions récolté les fleurs de Nays et me la tend.

« Je te fais aussi ce cadeau, il pourra t’être utile en complément de tes dons magiques. Fais en bonne usage ! »

Je l’ouvre et constate qu’il contient une partie des fleurs récoltées la veille. Je relève la tête pour remercier à nouveau mon professeur mais ce dernier a déjà disparu dans les ombres. Je souris et secoue la tête. Cet homme était définitivement bien mystérieux. Il est apparu aussi vite dans ma vie qu'il n'en est disparu. Peut-être nous recroiserons nous un jour, qui sait ? Je respire un grand coup et me dirige vars l'orée de la forêt. Il est désormais temps pour moi d’écrire ma propre aventure. La nuit étant sur le point de tomber, j’avise une souche creuse à la lisière de la forêt pour pouvoir me reposer quelques heures avant de repartir. Je réunis quelques branches feuillues pour dissimuler l’ouverture de la souche et je me glisse délicatement derrière. Je me laisse alors emporter dans un sommeil profond et réparateur.


Dans la forêt iii >>>

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Mar 27 Juin 2017 21:25 
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Dans la forêt iii

Parmi les multiples bruits de la forêt baignée par les rayons du soleil de midi, un son distinct se fait entendre si l’on tend suffisamment bien l’oreille. Celui d’un léger grognement que l’on pourrait confondre avec les gargouillis d’un petit ruisseau forestier, chahutant sur les pierres couvertes de mousse d’un vert éclatant. Mais en regardant bien à travers les feuilles, il est possible de se rendre compte que ce subtil grondement n’a pas pour origine le fracas de l’eau sur les galets. Une silhouette se détache en effet entre les troncs, se déplaçant avec grâce et légèreté, bondissant de pierre en pierre, de souche en souche. L’Enfant court à travers les bois, s’arrêtant régulièrement pour se frotter le ventre, comme pour tenter de calmer l’animal affamé qui s’y est caché. L’Enfant a faim. Et cette faim le tiraille déjà de l’intérieur depuis un certain moment.

Après l’échec subi dans la clairière un peu plus tôt dans la matinée, il semble préférer chercher de quoi calmer sa faim dans un endroit plus sûr de la forêt. Un endroit où il ne devrait pas retomber nez à nez avec une autre bête cruelle, dont les poils et les crocs suintent la méchanceté et la violence d’une nature sauvage et non apprivoisée. L’Enfant frissonne. Un nouvel échec signifierait aussi de devoir affronter de nouveau le regard réprobateur, bien que doux, de la femme des bois. Il se jure désormais de faire plus attention. Sa démarche est féline et silencieuse, en faisant abstraction des éclats sonores causés par son estomac. La légèreté de ses pas sur le sol sylvestre fait qu’il est impossible de détecter précisément où ce petit être a posé ses pieds et il fait bien attention de ne pas abimer la végétation sur son passage. Son déplacement est erratique, et il est difficile de savoir si lui-même sait où il se dirige.

Après un trajet relativement court, il s’arrête finalement auprès de d’un petit arbuste épineux. De petites tâches d’un bleu profond constellent les branches du végétal. L’Enfant s’empare avidement des fruits, qu’il s’empresse d’enfourner dans son gosier et d’avaler tout rond. Une saveur salée s’empare de sa bouche, libérée par les baies qui fondent instantanément lorsqu’elles touchent sa langue. De légers soupirs de contentement se font entendre, chaque fruit diminuant la sensation de faim. Une fois le pallier du rassasiement atteint, l’arbre a été quasiment entièrement épouillé de ses réserves. L’Enfant se frotte le ventre et se lèche les babines recouvertes de jus bleuâtre. Il laisse même échapper un rot discret, pour illustrer son contentement. Eternel insatisfait qu’il est, il ne se sent cependant pas entièrement comblé. En effet, le goût salé a réveillé un nouveau désir chez le petit elfe. L’Enfant a désormais soif.

Heureusement pour lui, trouver de l’eau dans cette forêt sera nettement plus simple. Son ventre s’étant finalement tu, comblé, il ne reste plus qu’à se laisser guider les bruits de l’eau qui clapote sur les cailloux et la mousse. L’Enfant se met alors à errer volontairement, tendant l’oreille, à la recherche du son aqueux qui lui permettra désormais étancher sa soif.

Soudain, son regard est attiré par un léger flash lumineux à la périphérie de son champ de vision. Il se raidit instantanément. Tous ses muscles sont bandés. Préparés à la fuite. Ou à la contrattaque, s’il n’existe pas d’autre choix. Il se retourne brusquement en direction de la source de lumière. Tous ses sens sont en éveil. Mais face à lui, rien… Rien ? L’Enfant était pourtant certain d’avoir perçu un stimulus lumineux venant de sa gauche. Il commence à se relâcher quand le phénomène lumineux se manifeste à nouveau. L’air se charge de lumière, comme si une petite étoile bleutée s’était égarée dans la forêt, flottant à quelques centimètres du sol. L’apparition ne semble pas menaçante. L’Enfant penche la tête comme pour mieux l’observer, la fixant de ses grands yeux verts. Il a totalement baissé sa garde, désormais plus curieux que craintif vis-à-vis de la boule lumineuse qui ondule gracieusement face à lui.

Puis, sans crier gare, la boule lumineuse commence à se mouvoir avec délicatesse, s’éloignant doucement de l’Enfant, serpentant entre les troncs avec grâce. Elle s’arrête quelques mètres plus loin, attendant visiblement quelque chose. Prenant cela pour une invitation à la suivre, il se lance alors à sa poursuite, sautillant sur le sol, content de s’être trouvé un nouveau partenaire de jeu. Il en a complètement oublié sa soif, sa curiosité ayant désormais pris le pas sur ses pulsions primaires. Voyant que l’Enfant la suit désormais, la boule poursuit son chemin, l’attirant toujours plus loin dans les bois, s’arrêtant régulièrement pour s’assurer d’être suivie, s’approchant parfois de l’Enfant pour fuir rapidement quand la distance se faisait trop courte. Lui ne peut s’empêcher de rire aux éclats devant le nouveau jeu qu’il vient de découvrir, poursuivant inlassablement l’objet du désir. Il ne se rend cependant pas compte qu’il s’enfonce de plus en plus profondément dans la forêt, atteignant des aires qu’il n’a encore jamais exploré, car jugée trop dangereuses. Il ne se rend pas non plus compte qu’autour de lui, de manière imperceptible, les arbres se meuvent, déplaçant avec douceur leurs branches, troncs et racines pour faciliter les déplacements de l’Enfant sur le sol mousseux, puis rapidement refermer le chemin derrière lui.

Toute notion du temps est désormais perdue. Combien de temps dure le jeu ? Cinq minutes ? Une heure ? Une journée ? Nul ne le saura. Même l’Enfant a perdu conscience du temps qui s’écoule, complètement absorbé et hypnotisé par la sphère lumineuse qui poursuit inlassablement son chemin devant lui, ne s’arrêtant que pour lui permettre de mieux la rejoindre avant de repartir de plus belle. S’il faisait plus attention au monde qui l’entoure, il pourrait même se poser la question de savoir si le temps ne s’est tout simplement pas arrêté, suspendu par une magie ancienne et puissante : les oiseaux ne chantent plus ; le vent ne fait plus danser les feuilles des arbres ; la forêt est entièrement silencieuse. Seuls les arbres continuent d’assister le trajet des deux petits êtres, ouvrant le chemin avant leur passage, le refermant une fois l’Enfant passé.

L’apparition lumineuse s’arrête finalement dans ce qui semble être une vaste clairière plongée dans l’obscurité. A l’arrivée de l’Enfant, la lumière de la sphère s’éteint subitement, le laissant dans le noir complet. L’Enfant frissonne. Il redescend sur terre et se demande s’il ne s’est finalement pas fait avoir une nouvelle fois. Il se mord la lèvre. Sa curiosité le perdra un jour, il en est quasiment sûr.

Comme pour le contredire, de petits lumignons commencent à faire leur apparition, remplissant petit à petit la vaste étendue qui s’ouvre devant lui. Leur lumière croit jusqu’à atteindre celle de son ancienne partenaire de jeu. Des centaines de boules lumineuses s’élancent alors, dansant dans la clairière, entamant de féériques ballets, gracieux et élégants devant ses yeux. Toutes les couleurs de la nature et bien plus encore sont représentées. Les sphères lumineuses virevoltent autour de lui. L’Enfant ne sait plus où donner de la tête. Il ne peut s’empêcher de pouffer en applaudissant, fasciné par le spectacle qui s’offre à lui.

C’est alors qu’il le voit. Comment avait-il pu ne pas le remarquer auparavant. Sa taille est pourtant plus qu’impressionnante, faisant un colossal pied de nez aux lois naturelles. Un arbre majestueux se dresse au centre de la clairière, occupant presque entièrement l’ensemble de l’espace disponible. L’Enfant n’a jamais vu d’arbre pareil de sa courte existence. Son tronc large est blanc comme neige tout en étant parcouru de reflets dorés et irisés. Des volutes aux courbes naturelles semblent gravées sur son écorce. Ses larges branches sont chargées de feuilles de la taille d’une main, d’un vert pâle tirant vers l’argent. De nombreuses sphères lumineuses chahutent silencieusement entre celles-ci.

L’Enfant se sent inexplicablement attiré par cet arbre. Tout son être le pousse à s’en approcher, mais il se sent en même temps coupable de perturber la quiétude et la beauté de cet endroit sacré. Les globes multicolores semblent avoir tranché à sa place et commencent à libérer l’espace pour former un chemin entre lui et l’Arbre. Il s’avance alors prudemment, pas à pas, vers l’Arbre tout en faisant bien attention aux endroits où il pose ses pieds. Autour de lui, il commence à entrapercevoir de vagues formes lumineuses se former. Elles adoptent des silhouettes plus ou moins humaines et animales, parfois même mélange des deux, de toute taille, émergeant de la végétation, des pierres et même des nombreuses petites flaques qui jonchent le sol entre les racines massives de l’arbre. Toutes ces silhouettes n’ont d’yeux que pour cet étranger qui s’approche de plus en plus de l’Arbre. Toutes le fixent, sans un mot, mais aucune n’ose bouger. L’Arbre l’a choisi et il est désormais impossible de faire marche arrière. Elles ne peuvent qu’observer ce qui va se dérouler.

L’Enfant arrive enfin au pied de l’Arbre. Etrangement, ce dernier semble respirer, mais cela ne surprend pas l’Enfant. Il aura eu suffisamment de surprises aujourd’hui pour ne plus avoir s’étonner de quoique ce soit. Il respire profondément et pose une main sur l’écorce d’ivoire de l’Arbre. Le contact est chaud et doux, comme s’il touchait un animal sauvage. Une vague de chaleur bienfaisante le parcourt. L’Enfant est heureux sans pouvoir pour autant expliquer pourquoi. Il ferme les yeux et prend le temps d’apprécier ce moment de calme, le sourire aux lèvres.

Mais brusquement, perturbant la tranquillité de la clairière, des bruits de battement d’ailes et un cri à glacer le sang se font entendre derrière lui.


Oiseau de malheur >>>

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 Sujet du message: Re: La forêt des Faera
MessagePosté: Mar 27 Juin 2017 22:40 
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Oiseau de malheur

Je me réveille instantanément au son des croassements qui viennent de retentir. Ces cris rauques entrainent un frissonnement qui me parcourt l’échine. Je sors rapidement de ma torpeur méditative et commence à m’extirper doucement de ma cachette nocturne. Je saisis mon épieu et m’approche subtilement et sans bruit de la lisière de la forêt d’où semblent provenir les sons gutturaux. Le soleil commence à pointer son nez vers l’est et les premiers rayons de lumière commencent à danser entre les pics des montagnes qui se trouvent au loin sur ma droite. Une vaste plaine s’étend devant mes yeux au nord de la forêt que nous venons de traverser avec mon ancien mentor. En plissant les yeux, je distingue effectivement le grand lac dont m’avait parlé Ænarion, les eaux reflétant la lumière de l’astre du jour, la faisant apparaître blanche au sein de l’immensité de nuances vertes de la plaine. Juste à l’est de l’étendue d’eau, se dresse une nouvelle forêt sombre, qui semble encore moins accueillante que celle qui se trouve juste derrière moi. Et en haut, dans le ciel, un combat fait rage entre deux créatures ailées.

La première est large et sombre. Deux longues ailes emplumées d’un noir de jais battent brutalement l’air. Des serres tout aussi sombres tentent avidement de saisir tout ce qui pourrait passer à portée. Un gros bec luisant et béant ne cesse de gueuler, produisant les sons sinistres qui m’ont fait sortir de ma méditation. J’ai déjà vu plusieurs corbeaux se balader le long des toits de Bouhen, à la recherche de nourriture, mais celui-ci me semble particulièrement gros. L’oiseau se bat avec acharnement contre une deuxième silhouette diamétralement opposée, qui attire finalement mon regard.

Bien plus petite, j’ai du mal à réellement la voir pour me rendre compte de quoi il s’agit. Je reconnais sans difficulté deux longues ailes blanches qui fendent l’air avec grâce, mais celles-ci semblent attachées à une silhouette vaguement humanoïde car il me semble apercevoir deux bras et deux jambes. Ses mouvements sont extrêmement rapides, ce qui ne rend pas la tâche facile. La forme blanche émet régulièrement de petits éclats presque métalliques. Je secoue la tête. Mon imagination me joue sûrement des tours. Surtout en ce moment avec les rêves étranges qui occupent mes nuits. Il doit tout simplement s’agir d’un petit oiseau blanc particulièrement gracieux et agile.

Soudain, l’oiseau blanc pousse un cri vaguement humain et se laisse tomber les ailes rabattues. Le corbeau fend aussi l’air pour se rapprocher de sa proie, mais se prend une violente contre-attaque de la part de cette dernière, ce qui lui arrache un cri sourd. Le volatile, piqué au vif, recommence alors ses assauts. Le combat entre ces deux animaux se déroule désormais proche du sol, à quelques mètres seulement de moi. Je ne sais toujours pas comment je dois réagir. Dois-je intervenir ? Ou dois-je au contraire laisser la nature travailler, bien que cela me semble cruel ? C’est alors que je me rends compte du fait que je m’étais trompé concernant l’identité de l’être blanc.

En plissant les yeux, je réalise que ce que j’avais finalement rangé parmi les oiseaux est en réalité une silhouette féminine, coiffée de long cheveux argentés, habillée d’une longue tunique légère aux reflets changeants… et dont partent des omoplates deux longues ailes blanches et qui semblent duveteuses au toucher. Serait-ce l’une de ces fameuses faeras dont m’a parlé Ænarion ? La demoiselle semble en difficulté face au corbeau qui doit bien faire deux fois sa taille en envergure. Elle se défend cependant extrêmement bien malgré sa petite taille, assénant de violents coups de ce qui semble être une épée adaptée à sa taille, l’énergie du désespoir guidant ses assauts. Il me faut agir ! Et vite ! Elle risque de se faire happer par ce corbeau de malheur si je reste planté les bras ballants. Et tant pis pour l’ordre naturel des choses.

Je ne peux pas les atteindre à l’aide de mon épieu. Il va donc falloir trouver autre chose pour attirer l’attention du volatile sur moi. Je regarde rapidement autour de moi. Comment improviser au mieux ? Et rapidement qui plus est ! Je remarque une pierre à mes pieds. Je m’en empare rapidement et la lance en direction du combat, en espérant attirer la colère de l’agresseur contre moi… et ne pas toucher celle que j’essaie de sauver non plus ! Mais ma pierre atteint au loin le sol sans avoir eu l’effet escompté. Il va falloir recommencer. Je reprends une nouvelle pierre et commence à agiter les bras pour tenter une nouvelle approche. Je hurle alors en gesticulant :

« Viens voir par ici saloperie ! Viens ! Viens m’attaquer ! »

Je lance à nouveau mon projectile qui cette fois semble mieux fonctionner. L’oiseau noir détourne son regard vers moi, pousse un violent croassement et s’élance enfin vers moi. Je déglutis. Que faire maintenant ? Je remarque cependant que son vol est moins fluide et qu’il bat un peu de l’aile pour avancer. Les coups de la créature ailée ont fini par faire mouche et ont réussi à un peu l’amocher. Je préfèrerai garder mes distances avec l’animal, les corbeaux n’étant pas connus pour être les bêtes les plus hygiéniques de Yuimen. Beaucoup leur assignant régulièrement le rôle de vecteur de maladies, du fait de leur temps passé dans les cimetières et autres charniers. Mais trêve de bavardages intérieurs ! La distance entre nous deux se raccourcit dangereusement !

Je saisis mon épieu de mes deux mains prêt à encaisser le coup. C’est alors que je me souviens de mes dernières leçons avec mon tuteur. Je sais désormais concentrer de l’énergie lumineuse pour pouvoir l’envoyer au loin et toucher une cible. Il s’agirait d’une bonne mise en pratique. A condition de ne pas me louper. Je lâche mon arme de la main droite et commence à rapidement concentrer mes fluides vers ma main libre. La magie afflue par vagues lumineuses se concentrant de plus en plus fortement au niveau de ma paume. Je sens l’énergie s’accumuler et courir le long de mon bras. Je peux presque la caresser du bout des doigts. Une faible lueur apparait alors dans le creux de ma main. Je serre les doigts pour contenir encore un peu l’énergie avant d’en perdre le contrôle. Alors que le corbeau n’est plus qu’à un mètre de moi, je tends rapidement mon bras en sa direction et libère les fluides accumulés. Un flash lumineux de forme allongée parcourt la courte distance nous séparant encore et vient griller une partie des rémiges de son aile droite. L’oiseau s’abat lourdement sur le sol. Si le sort n’aura eu l’effet destructeur escompté, il aura au moins permis de stopper le volatile en plein vol.

Mais l’animal n’est pas en reste. Agacé par le fait de s’être fait blessé par deux individus en aussi peu de temps, il cherche à tout prix à essayer de porter un coup, fut-ce son dernier. Je le vois s’avancer vers moi, l’œil mauvais… L’œil ? Les yeux en réalité ! Les trois gros yeux noirs et mauvais de l’animal m'envoient en effet toute leur haine en me fixant. Quelle sorcellerie est à l’origine de cette abomination ? Je n’en sais rien, mais quelque chose me dit que les dieux obscurs n’y sont pas pour rien… Raison de plus d’en finir avec cette horreur ! Avant que le monstre ne s’approche trop de moi, tirant son aile droite derrière lui en claudiquant, je saisis mon épieu des deux mains, pointe vers le bas, et assène un violent coup pour clouer mon adversaire au sol. Je le vois ouvrir largement son bec, mais la seule chose qui en sort est un jet de sang noir et épais. La végétation commence à se flétrir au contact de la bête. J’émets un rictus, dégouté. Après m’être assuré de la mort du volatile, je retire l’épieu et fais en sorte d’en essuyer la pointe contre l’herbe pour éviter de me contaminer avec le sang corrompu en réalisant un faux mouvement.

Je regarde autour de moi mais ne vois plus le petit être blanc. Je m’élance dans la direction où je l’avais aperçu pour la dernière fois en faisant attention où je marche. Après quelques bonds je distingue parmi les hautes herbes une petite forme qui se traine avec difficulté sur le sol. Les herbes sur son passage sont tachées de sang frais, couleur rubis. Je rattrape sans difficulté la silhouette qui a du s’écraser de fatigue une fois son adversaire parti.

« Attendez ! Vous êtes blessée ! Laissez-moi aider ! »

Elle tourne alors son visage vers moi, ses grands yeux d’argent sombre me fixent avec difficulté. Ses paupières aux longs cils de biche battent rapidement. Trop rapidement peut-être même. Sa petite bouche s’entrouvre, elle soupire et s’effondre délicatement sur les herbes folles de la prairie. Je me rapproche rapidement d’elle. De près, elle ressemble vraiment à une humaine ou une elfe miniature, étant plus petite que mon avant-bras. Ses longs cheveux blonds cendrés presque blancs encadrent un visage anguleux et extrêmement harmonieux. Ses traits trahissent une certaine noblesse, même dans son inconscience. Deux petites spirales dépassent de chaque côté de sa tête faisant sûrement office d’oreilles. Elle est vêtue avec un tissu très léger aux couleurs irisées qui lui forme une longue toge plissée. Le haut de son corps, ses avant-bras ainsi que ses tibias sont protégés par des pièces d’armures métalliques finement ciselées. A ses côté repose une longue lame ressemblant aux claymores humaines et faisant quasiment sa taille, coulée dans le même métal que celui de son armure. Détail non négligeable, elle est couchée sur deux longues ailes de plumes d’un blanc immaculé. Elle pourrait sembler tombée du ciel, envoyée des dieux, si les nombreuses estafilades sur ses bras, ses jambes et ses ailes qui continuaient de saigner ne la rattachait pas cruellement au monde des mortels. Sans parler des nombreux spasmes et tremblements qui lui parcouraient le corps.

Je l’attrape délicatement des deux mains. Elle est brûlante. Je m’empresse de concentrer mes dernières ressources magiques dans son petit corps frêle pour faire disparaître ses blessures. Mes fluides passent de mes doigts vers elle. Sa peau luit légèrement. Je vois les plaies qui commencent à se refermer doucement sous l’action de ma magie, jusqu’à finalement toutes disparaître. Je viens d’utiliser toutes les réserves magiques dont je dispose. Mais la fièvre ne diminue pas. Son corps continue de trembler. Je l’entends marmonner, mais j’ai du mal à comprendre ce qu’elle cherche à me dire. Ma magie est inefficace. Je suis complètement démuni.

L’image de mon mentor s’impose alors à mon esprit. Les fleurs de Nays ! Bien sûr ! Je m’assois en tailleur et dépose délicatement la jeune femme sur mes genoux. J’ouvre la pochette fournie par Ænarion et en extrait une fleur qui est déjà complètement fanée, ses pétales désormais noirâtres tombant au sol. Que disait-il déjà ? Les racines pour l’esprit, la sève pour le corps. Je détache délicatement les racines et presse la tige au-dessus de ses lèvres, extrayant quelques gouttes ambrées. En espérant que ça marche. Je n’ai de toute façon pas d’autre solution sous la main…

Après mettre assuré qu’elle n’a pas recraché le remède improvisé, je me relève, portant d’une main le petit corps inconscient et de l’autre mon épieu et l’épée de la jeune femme. Mes membres sont engourdis et de légers picotements me traversent le corps. Je ferai mieux de me reposer quelques heures pour régénérer mes forces et surveiller l’état de santé de ma nouvelle protégée avant de continuer ma route. Je me traîne à nouveau vers la souche que je venais de quitter, m’assois et dépose l’elfe ailée sur mes genoux. Je ferme à nouveau les yeux, faisant le vide dans mon esprit.


Sarenrae >>>

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