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La reine garde ses pensées pour elle, peu convaincue visiblement par mes paroles concernant la haine. Mais comment pourrait-elle savoir, comment pourrait-elle même imaginer ce qu'implique la formation de Vagabond? Nul n'en sait rien, hormis ceux qui l'ont suivie. Et ceux-là ne parlent pas, on ne quitte pas les Vagabonds, jamais. Du moins en temps normal, car la situation des Sindeldi et du royaume du Naora est très particulière en ces temps troublés. Nous n'avons plus de reine, or elle seule peut diriger ce corps occulte, cela ayant été mis en place pour affranchir en partie la Royauté du pouvoir temporel des Ithilausters. Ces derniers ne savent de nous que ce que nous avons bien voulu leur dévoiler, en aucun cas ils ne pourraient avoir accès à notre hiérarchie. Temps particuliers, donc, dont nous aurions intérêt à ce qu'ils ne se prolongent pas trop. Les Vagabonds désoeuvrés pourraient couper le lien les reliant au Naora, privant ainsi notre pays de ses yeux et oreilles. Ce qui serait extrêmement dommageable en ces périodes de conflits, d'autant plus que le Naora a subi plusieurs défaites cuisantes, ne parvenant guère qu'à reprendre Tahelta après l'avoir idiotement perdue.
Quant à notre très jeune roi, a-t'il l'étoffe d'un dirigeant, est-il capable de nous conduire au travers de cet âge? Je suis loin d'en être certain et je ne crois pas un instant que le clergé soit assez sage pour mettre ses divisions de côté, ce qui place le Naora dans une position pour le moins précaire. Cela devrait être ma première préoccupation bien sûr, mais pour une raison que j'ignore cela ne l'est pas, ne l'est plus. Ai-je perdu la foi en mon peuple? L'ai-je jamais eue, en y songeant bien? Je ne sais plus, aussi c'est bien pensivement que je récupère mon bracelet d'Olath lorsque Yuralria me le tend, presque autant troublé par ces considérations que par la présence de la jeune Ishtar. Je la remercie, et souris très légèrement lorsque elle manifeste sa surprise plus ouvertement que je l'ai jamais vue le faire.
"Reste en vie", me dit-elle.
Plus tard, tandis que je chevauche en direction d'Illyria, ce sont ces mots qui tournent en boucle dans mon esprit, malgré mes efforts pour songer à autre chose. Je me fais violence pour que mon imagination galopante n'attribue aucun sens précis à ces paroles, sans y parvenir vraiment. Pourtant, pourtant je sais que me lier à qui que ce soit est une erreur, tout comme je sais qu'il est très peu probable que je reste sur Elysian une fois notre quête achevée, si tant est que nous parvenions à l'accomplir évidemment, sans quoi la question ne se posera probablement plus. La journée est belle, printanière, et le chemin bien marqué fait si bien ressembler mon périple à une simple promenade que mon attention se relâche peu à peu tandis que je profite de ces instants de tranquillité. Le soleil se couche et les bruits diurnes laissent lentement place aux bruissements nocturnes mais cela ne m'inquiète guère, plongé que je suis dans mes rêveries paisibles. Un brusque mouvement à la limite de mon champ de vision m'alerte soudain, bien tardivement, mais par chance mon instinct réagit bien plus rapidement que ma pensée et m'incite à me courber sur l'encolure de ma monture en catastrophe!
Mon geste me permet d'esquiver de justesse l'attaque d'une créature vive et griffue, mais je n'ai pas le temps de l'observer en détail que ma foutue monture se cabre vilainement de peur! Et comme je suis un cavalier particulièrement habile, c'est connu, je me vautre lamentablement au sol, incapable de demeurer en selle alors que mon cheval se prend pour un damné danseur acrobatique! Le choc est rude lorsque je percute la terre, mais mon armure me protège efficacement et je me relève précipitamment en dégainant mes deux dagues, prêt à en découdre! Je serre les dents en apercevant mon adversaire, une sorte de très gros lézard bardé de griffes, de piques et de crocs. J'ai horreur des reptiles, trop souvent dotés d'une vivacité inquiétante et d'une résistance hors normes, mais je ne vais pas laisser un vulgaire et futur sac à main m'apprendre l'art du meurtre, parole de vieux bagnard!
La créature se précipite sur moi sans attendre, toutes griffes dehors, je n'ai que le temps de bondir sur la droite pour esquiver les redoutables poignards qui lui servent d'ongles, et qui me frôlent de beaucoup trop près à mon goût! Je m'apprête à rassembler mon pouvoir occulte pour calmer la créature lorsque la deuxième jaillit des fourrés environnants, ce qui me contraint à abandonner ma concentration au profit d'une nouvelle esquive hâtive! Par les enfers, j'espère qu'il n'y en a pas toute une meute...
Les deux vicieuses bestioles me tournent autour, visiblement rodées à ce type de traque en duo, et cherchent à se placer de manière à pouvoir m'attaquer dans le dos alors que l'autre occupe mon attention en simulant des assauts frontaux. Ce que j'évite en reculant vivement de quelques pas pour les conserver toutes deux dans mon champ de vision, mais je ne me fais pas d'illusions, elles finiront par trouver une faille dans ma défense si je ne mets pas promptement fin à ce petit jeu malsain. Pas le temps de finasser donc, je lâche la dague que je tiens en main gauche pour permettre au gantelet de Niyx de renforcer ma magie, puis j'invoque fébrilement mes fluides de lumière avant de provoquer un brusque rejet de ceux-ci en déployant mon plus sombre pouvoir, le terrifiant souffle de Thimoros lancé à pleine puissance sur la créature de gauche!
Mon sortilège frappe de plein fouet la créature visée alors qu'elle saute rageusement sur moi, mais il m'a fallu quelques fractions de seconde de concentration pour le lancer et les lézards en ont tous deux profité pour m'assaillir rageusement! Celui de droite tente de m'éviscérer de ses griffes et, si je parviens à me contorsionner désespérément pour éviter ce funeste destin, je ne peux empêcher celui de gauche de me percuter de plein fouet, bien qu'il soit visiblement sonné par le souffle maudit dont je l'ai gratifié. Sa masse et la vigueur de son bond sont telles que je suis projeté à près de cinq mètres et manque m'assommer contre l'arbre qui arrête net mon vol plané, choc brutal qui me coupe le souffle et fait passer brièvement un voile noir devant mes yeux.
Je reprends mes esprits d'un sévère effort de volonté, juste à temps pour rouler sur moi-même afin d'éviter l'attaque hargneuse du lézard intact, qui déchiquette violemment l'écorce du tronc contre lequel je m'étais affaissé en lieu et place de ma tête! Je réalise que j'ai laissé échapper ma deuxième dague lorsque j'ai percuté le végétal peu complaisant, ce qui me place en mauvaise posture car je sais fort bien ne plus être capable de lancer le moindre sort aujourd'hui, quand bien même ma vie en dépend. Je distingue du coin de l'oeil la créature que j'ai touchée, elle est affalée au sol et agitée de soubresauts mais bien vivante encore, dieux! Que faut-il pour tuer ces monstres?! Je n'ai pas le temps de réfléchir davantage à cette question pourtant cruciale, l'écailleux qui m'agresse s'acharne et me colle au train en fouettant les airs de ses tranchoirs acérés! Il faut impérativement que je parvienne à me relever, mais dans l'immédiat je tente une nouvelle roulade pour échapper au prédateur déchaîné qui s'efforce de me lacérer à mort! Je ne suis pas assez rapide cette fois, les griffes de la patte avant droite de l'odieuse ripent sur mon armure en produisant un crissement excessivement désagréable mais ô combien réjouissant! Mais je déchante aussitôt, une vive douleur irradiant soudain de ma cuisse droite! Les rasoirs de son membre avant gauche ont pénétré mes protections et salement entamé ma chair, à tel point que je vais sans doute avoir du mal à me tenir debout pour poursuivre le combat. Je suis mal pris, pour user d'un aimable euphémisme...
"Reste en vie."
Oui, j'aimerais beaucoup, mais le lézard bleuté enchaîne furieusement et tente cette fois de saisir ma gorge entre ses crocs luisants de bave, vif comme l'éclair! Je concentre mon énergie interne et me protège en levant le bras gauche, espérant que mes brassards résisteront lorsque la puissante mâchoire se referme sur mon avant-bras, puis je fais déferler mon Ki dans mes veines en une contre-attaque fatale, propulsant de toutes mes forces mon poing fermé dans son sale petit museau! L'impact produit à ma plus grande satisfaction un bruit d'os brisés, mais dans le même temps je sens ma protection céder sous les redoutables canines alors même qu'elles se détachent de moi du fait de mon attaque brutale. Certaines se brisent et restent d'ailleurs fichées dans mon brassard déformé par la force dantesque de la mâchoire du saurien, mais je n'ai pas le loisir de les extraire malgré la douleur qu'elles m'infligent, le regard froid et calculateur du prédateur m'apprenant que l'assaut suivant est imminent.
Je me relève fiévreusement en prenant appui sur ma jambe valide, grognant de douleur lorsque l'autre suit le mouvement, et dégaine rageusement mon poignard de Xihul, moins efficace certes que les armes d'Illmatar, mais plus que mes seuls poings malgré tout. Un mouvement de la tête de mon agresseur m'incite à me réfugier d'un bond maladroit derrière l'épais fût de l'arbre sous lequel nous nous trouvons, et je fais bien car la deuxième bestiole a repris ses esprits et s'est précipitée sur moi à son tour! Elle me semble se mouvoir plus lentement qu'avant, ce qui m'a certainement permis d'éviter son attaque surprise, mais je ne tiendrai pas longtemps à ce rythme, blessé comme je le suis. Je me souviens à cet instant que je possède encore une fiole de soins et, profitant que les deux saletés me tournicotent autour en cherchant le moyen de m'achever, je la sors vivement de ma poche et l'avale d'un trait, priant tous les dieux que je connais pour que cela suffise.
Les deux prédateurs se jettent sur moi en même temps, bondissant un peu comme des sauterelles maléfiques grâce à leurs pattes antérieures puissantes. Je tente d'esquiver d'un saut en avant mais ma jambe blessée se dérobe sous moi et je m'effondre misérablement au sol alors même que la potion m'insuffle un regain d'énergie et referme partiellement mes plaies. Je vois la scène comme si elle se déroulait au ralenti, surréaliste et étrange. Elle serait certainement cocasse si je n'étais pas à un cheveu de ma fin, mais ne me tire pas l'ombre d'un sourire en l’occurrence. Les deux créatures ayant bondi de part et d'autre de moi, et ma chute m'ayant miséricordieusement dérobé à leur avidité affamée, elles se percutent de belle manière au-dessus de moi. Elles s'emmêlent violemment en crissant de rage et en se débattant dans les airs avec une extrême virulence pendant un infime instant. Puis, la gravité étant la même sur Elysian que sur Yuimen, elles choient toutes deux lourdement, à mon plus grand dépit puisque je suis placé pile dessous et que je n'ai absolument pas le temps d'éviter leur masse conjointe.
"Reste en vie."
Je me recroqueville en rigidifiant tous mes muscles pour résister à l'impact, protégeant de mon mieux mes points vitaux alors qu'un océan de sauvagerie pure déferle sur moi, les deux créatures s'écharpant parmi en sifflant de rage pour se dégager de leur étreinte involontaire!
"Reste en vie."
Ô envoûtante Yuralria, je crains que ma route ne s'arrête là, si proche et si loin de toi. Sens-tu ma chair qui se déchire sous les griffes des deux lézards qui se battent entre eux sur mon corps meurtri? Sens-tu mes os menacer de céder alors que les prédateurs prennent appui dessus pour se dresser l'un contre l'autre et s'unir dans une mortelle étreinte? Sens-tu mon esprit qui vacille sur le fil étroit séparant la conscience de l'évanouissement? Perçois-tu mes regrets de ne jamais avoir l'occasion de te connaître davantage, de tomber avant même d'avoir pu tenter de vous aider? Perçois-tu la peur qui m'envahit, qui occulte tout de sa marée ignoble et paralysante? Non, sans doute que non. Tant mieux, je préfère que tu ne partages pas mon agonie. C'est bien autre chose que je rêvais de t'offrir, sais-tu?
C'est à peine si je perçois que l'un des lézards, celui que j'ai caressé du souffle de Thimoros, trépasse sous les coups répétés de son homologue. A peine si je perçois le sang qui s'échappe des nombreuses plaies de la créature survivante, lacérée dans ce bref mais virulent conflit contre son congénère. Je me sens partir, lentement, comme à regret, sans rien pouvoir y faire. Allons, quatre siècles de vie sont bien suffisants pour un misérable enfant de Raynna, non? Le temps est venu de tirer ma révérence, peut-être les années passées au service de mon peuple suffiront-elles à effacer la marque odieuse qui scelle le destin des bannis? Peut-être Sithi me fera t'elle une petite place à ses côtés dans les cieux, peut-être Yuralria pensera-t'elle de temps en temps à moi en voyant une nouvelle étoile dans le firmament? Qu'importe, les jeux sont faits et rien ne va plus.
Je sombre.
(2353 mots, 2ème post en cours! )
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Kerenn
Si vous ne parvenez pas à trouver la vérité en vous-même, où donc espérez-vous la trouver?
Zenrin Kushu
Dernière édition par Kerenn le Dim 8 Mai 2016 17:18, édité 1 fois.
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