Épuisé, Azra parti se coucher à l'étage. Il préférait être seul pour la nuit, quitte à être loin de la chaleur du foyer. C'était encore plus sinistre que le rez-de chaussé. L'escalier en bois, une sorte d'échelle, semblait prêt à s'effondrer et grinçait sinistrement sous son poids.
Mais voilà que, alors qu'il s'allongeait, enroulé dans sa cape au milieu d'une pièce vide à l'exception de quelques meubles saccagés, Koriga parut à côté de lui. Le gobelin ricana.
« Étrange compagnon, hé ? Petit humain fouineur surgit de nul-part... Combien de temps penses-tu pouvoir survivre ici ? »La question prit de court le garçon qui n'aspirait qu'à prendre une bonne nuit de sommeil.
« Aussi longtemps que possible, je l'espère. Le meurtre est la norme, dans le coin, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr ! Le meurtre, la trahison... Il est dur de se faire une place. »« Mais en tuant, il doit être possible de se la faire, non ? »« Hi hi ! Tu comprends vite ! Oui, c'est un bon moyen de se faire une réputation, mais prend garde à qui tu frappes. C'est la règle ici : quand tu tues quelqu'un, tu te fais l'ami de ses ennemis, et l'ennemi de ses amis ! Mais gare à la trahison ! »« Hum... merci de me prévenir. »Soudain, le gobelin fut soulevé en l'air.
« On se passera de la démonstration pratique, gronda Rendrak, surgit des ténèbres.
J'ai été un voleur, moi aussi, et je sais voir ces choses là ! Rend la bourse ! »Azra vit qu'en effet sa bourse se trouvait entre les mains avides du gobelin qui geignait et gémissait. Il se résolu finalement à lâcher le petit sac et se précipita vers la fenêtre. Là, il fit une petite cabriole :
« J'espère que nous nous retrouverons, vermisseau ! »Et il disparut en riant, se laissant glisser le long d'une gouttière.
« Il ne s'est pas regardé, marmonna Azra...
Tu peux veiller sur moi, cette nuit, Rendrak ? Je sens que ça pourrait être nécessaire... »« Bien sûr, je n'ai pas grand chose d'autre à faire de toute façon... »Mais le garçon dormait déjà.
***
Il marchait dans un tunnel empli de ténèbres, et cela dura si longtemps que la pièce sombre dans laquelle il émergea sembla littéralement illuminée. Là, son esprit se partagea étrangement.
Il venait d'entrer dans la pièce et il contemplait l'assemblée autour de lui, un groupe d'hommes et de femmes assis sur des sièges de pierres, dans cette petite pièce circulaire enfouie sous terre... Ils semblaient tous à égalité, mais il savait que la femme en face de lui était en réalité la chef.
« Zéphanie d'Endor... »En même temps, il était l'elfe noir assis à droite de la femme et armé d'une étrange faux à la lueur glaciale. Il contemplait avec aversion le nouvel arrivant. En temps normal, les lords nécromants passaient leur temps à s'entretuer, les voir siéger ensemble était rarissime. Mais la Dame Zéphanie les avait convoquée. Hors, par la ruse ou la menace, elle s'était déjà imposée comme une sorte de dirigeante. Elle avait édicté des lois dont nombre avaient fini par reconnaître la justesse. Ceux-là, étaient les lords nécromants, et s'ils pouvaient poursuivre leurs querelles internes et leurs luttes de pouvoirs, ils devaient aussi lutter contre les menaces qui pesaient sur l'équilibre entre la vie et la mort.
Chandakar... ce puissant nécromancien surgit de nul part était incontestablement devenue une menace ces dernières années. C'est pourquoi Zéphanie avait fait convoquer le conseil des lords pour statuer de son cas.
Le shaakt plissa les yeux. Cet être, qui venait d'entrer dans la pièce ressemblait à une momie. On avait peine à croire qu'il puisse être encore en vie... mais ne murmurait-on pas qu'il cherchait justement à échapper à la mort ?
Il s'inclina néanmoins légèrement en prononçant le nom de la grande Dame. Sans doute avait-il compris qu'ici, il devait arrêter de n'en faire qu'à sa tête...
Chandakar toisa ces gens qui se faisaient appeler les lords nécromants. Il s'intéressa particulièrement à leur chef. Il la savait rusée, manipulatrice... une adversaire à sa mesure. Pour tout dire, il se sentait étrangement fasciné. De sa voix râpeuse, presque agonisante, il continua :
« Me voici... Que me voulez-vous ? Je ne fais pas parti de votre petite bande. »La nécromancienne sourit sous ses airs ténébreux, et ce sourire en aurait fait frémir plus d'un.
Le shaakt, lui, se sentit brûlant d'admiration... comme il rêvait de pouvoir partager la couche de sa maîtresse ! Il était le plus fidèle serviteur de Zéphanie et désespérait de ne pouvoir lui avouer ses sentiments. Chandakar, pour sa part, ne broncha pas. Il savait qu'elle voulait lui faire peur, mais il avait vu bien pire, même s'il devait admettre que sa situation actuelle était dangereuse.
Cependant, la transformation en liche était lente et difficile. Il ne se sentait pas au mieux de sa forme...
« Tu es pourtant un nécromancien... déclama la femme,
et puissant encore. Si je t'ai fait appeler, c'est parce que tu te livres a des expériences sinistres. En tant que maîtres de la mort, nous avons de grands pouvoirs... mais de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. Nous ne pouvons nous permettre de laisser les âmes damnées se multiplier, même si, comme certains le disent, cela pourrait accroitre notre pouvoir. Tel est la tâche des lords nécromants. Veiller à la préservation de l'équilibre établi par Phaïtos. Voilà la véritable tâche d'un nécromancien. Dispenser la mort... mais de façon rapide et sans douleur, pour que les âmes rejoignent sans détour et sans regret les enfers, plutôt que de hanter le monde des vivants. »Chandakar haussa les épaules.
« Je n'ai pas pour habitude de faire souffrir mes ennemis. Faire durer leur mort, c'est risquer de leur donner le temps de survivre à plus long terme. »« On dit que tu cherches aussi à échapper à la mort... »« Autant dire que là ou vous pourriez finir par manquer à votre mission, moi, je demeurerais inébranlable. Les pieds fermement ancrés dans ce monde, je continuerais à y mener mes expériences. »« Cela, nous ne pouvons le permettre. »« Non, nous ne pouvons le permettre ! » renchérit servilement le shaakt.
Mais un autre fit remarqué :
« Il n'a pas tors, en même temps. Peut-être devrions-nous aussi accéder à la vie éternelle, cela nous permettrait de veiller à l'accomplissement de notre tâche. »Aussitôt, les discussions allèrent bon train. Zéphanie y mit finalement fin en déclarant que ce n'était pas le sujet d'aujourd'hui, et Chandakar fut impressionné par son autorité car tous se turent instantanément. Pas de doute, elle connaissait le véritable pouvoir des nécromanciens...
Le shaakt était brûlant de haine, mais une voix l'apaisa, et l'esprit d'Azra sursauta en la reconnaissant :
« Calme toi, Voelion. Il est dans l'ordre des choses que ce Chandakar se joigne à nous. Il est dangereux, mais il nous apprendra beaucoup. Sache que d'une manière ou d'une autre, l'esprit des lords nécromants, même s'il est faible en lui, perdurera à travers son âme. »À l'issue du vote, Chandakar fut autorisé à intégrer l'ordre des lords nécromants. Ce dernier se doutait bien que cela n'avait d'autre but que de le surveiller mais... et bien curieusement, cela ne lui semblait pas un lourd fardeau que de devoir répondre à l'appel de cette Zéphanie, du moment qu'elle ne se montrait pas trop envahissante.
À partir de ce jour, il fut un chercheur plus tranquille, au moins pour un temps. Il œuvra pour les lords nécromants et chassa avec eux ceux qui menaçaient l'équilibre et abusaient de leurs pouvoirs.
Azra se retrouva dans les limbes de son esprit. Il regarda le corbeau qui traçait ses signes mystérieux sur le sable noir.
« Arek, c'était toi ? Dans ce shaakt ? »« Oui, c'est pour ça que tu as vu cette scène sous les deux angles. J'étais la faera de Voelion, l'ancien apprenti du lord Anko Drouk, le faucheur. »« Mais quand tu as dis que... »Il n'eut pas le temps d'en dire d'avantage. Un grand vent se leva et le corbeau s'envola. Se retournant, Azra vit Chandakar, sous sa forme de liche couverte de bijoux, exécutant une danse étrange.
« Hé ! Qu'est-ce que... »Sous ses yeux se déroula la scène qu'il connaissait déjà, lorsque son hôte massacra ses serviteurs rebelles dans un enchainement de sorts terribles. Mais s'attachant plus à regarder l'action, Azra s'efforça de comprendre comment il faisait pour frapper aussi vite. Peut-être y avait-il une technique qui pourrait être importante contre lord Kaïn...
Il remarqua qu'en fait, il semblait que plusieurs sorts frappaient en même temps, mais ne put en discerner plus.
L'image se changea en un crâne ardent.
« Je crois que tu perds la raison... d'où as-tu entendu le nom de Kaïn ? »Aïe... que répondre ? Azra, un peu déboussolé par ce brusque changement de sujet, lui lança un regard d'incompréhension pour gagner du temps.
Voyons, qu'avait-il dit ? 'Tu as perdu la raison...' ? Il avait servi lui même la bonne idée !
« Mais enfin, c'est toi qui m'a parlé de ce serviteur de Tal'Raban ! L'âge te fait perdre la mémoire ? »« Ne soit pas ridicule, comment aurais-je pu te parler de quelqu'un que je ne connais pas ? »« Euh... et moi, comment je saurais, sinon, hein ? »Silence. Le crâne ronflant de flammes vertes sembla hésiter. Puis il gonfla, se déforma tel un cauchemar vivant et disparu dans une explosion de flamme qui dévoila une nouvelle vision.
« Vois, et apprend... »Un tourbillon d'images, de folie. Les souvenir s'enchaînaient et le mal frappait et frappait encore. Des luttes fratricides entre nécromanciens, l'attaque de prétendus champions de la lumières, en réalité aussi fanatiques que ceux qu'ils combattaient, sinon plus. Sous les yeux d'Azra, Chandakar éclata de rire devant un paladin :
« Tu n'es rien d'autre qu'un pathétique mortel ! Contemple la puissance des ténèbres... et meure ! »Et les sortilèges frappèrent... tous ensemble.
C'est alors que le jeune homme compris ce que voulait lui révéler son hôte : Par une maîtrise parfaite et un bonne entrainement, il était possible de lancer plusieurs sortilèges en un seul coup ! De plus, ces sortilèges se nourrissaient et se renforçaient les uns les autres, de sorte que le résultat était plus puissant encore qu'il ne l'aurait été si chacun avait été lancé séparément.
Azra éclata de rire. Non seulement, il savait maintenant pour quoi il allait se battre, mais il avait peut-être même une chance de réussir !
***
Il se réveilla d'un bond, pas aussi reposé qu'il l'aurait voulu, mais débordant d'un enthousiasme inhabituel.
« Rendrak, je sais comment faire pour vaincre ce nécromancien... »« Pourquoi ai-je l'intime conviction que c'est là, l'annonce d'un désastre ? »Sans faire attention à lui, Azra descendit pour parler aux garzok. La plupart étaient déjà parti, mais il demanda à ceux qui restaient s'ils savaient où il pourrait trouver lord Kaïn.
« Il ferait un maître idéal, à ce qu'il paraît... »Mais seul le chef avait entendu parlé de lui et il se borna à dire que les nécromanciens vivaient dans des tours près du centre ville. Sans doute la sienne se trouvait-elle à proximité de celle de son maître Tal'Raban. Azra le remercia avant de sortir dans les rues s'éveillant.
Un jour nouveau s'étendait sur la cité noire... et avec un peu de chance ce serait son jour.
(Arek... après cette mission, j'espère que tu m'aideras d'avantage contre Chandakar...)Silmeria