<< La Grand RueRepoussant la porte derrière moi, j'embrasse du regard la pièce dans laquelle je viens d'entrer : c'est un intérieur soigné et judicieusement rangé pour utiliser au mieux l'espace de la petite maison. Sur ma gauche, une lourde tenture d'un vert sombre est clouée à l'une des poutres apparentes qui soutiennent le toit ; je suppose qu'elle doit séparer la chambre à coucher du reste de la pièce. Au centre se trouve une large table en bois massif sur laquelle trône un vase en argile où baigne un bouquet de fleurs sauvages ; le couvert d'étain est déjà mis et je remarque que ce n'est dressé que pour trois personnes. Juste derrière s'élève une cheminée de pierre, dans laquelle le couvercle d'une marmite se soulève de temps à autre sous la pression de ce qui mijote à l'intérieur, et dont les arômes de vin et de poulet viennent chatouiller mes narines. Une femme, d'âge mûr mais à la silhouette encore élégamment svelte, se tient là, debout devant l'âtre et face à nous, découvrant sous de fines lèvres rosées et souriantes une rangée de petites dents blanches. Ouverte d'esprit ou prévenue par l'enfant, elle ne montre aucun signe d'étonnement face à ma physionomie.
"Bonsoir messire Rurik, je suis Alnia. Mon fils n'a eu de cesse de me vanter vos mérites. Je suis heureuse de vous rencontrer enfin."Sa voix est à l'image de sa peau, douce et chaude, comme semblent l'être ses longs cheveux noirs qui ondulent avec grâce autour de ce visage serein au teint hâlé, où deux iris parfaitement ronds brillent d'un vert presque trop éclatant. Malgré ces différences physiques frappantes, je peux voir dans les traits de la dame ceux du petit blondinet qui se tortille au bout de mon bras.
"Gente dame, je ne mérite sûrement pas les éloges dont m'a gratifié votre jeune Belkas ! Je n'ai fait que bien peu de choses, mais serais ravi de pouvoir en faire plus pour votre famille."Je ponctue ma phrase d'un salut de la tête et renvoie son sourire à la mère de Belkas. Ce dernier ne m'a pas lâché la main et observe la nouvelle arme qui pend à ma taille.
"- Si vous commenciez par vous installer à notre table, nous serions plus aises pour deviser. Et ôter donc votre manteau.
- Soit."Serrant fermement ma main sur celle du petit, je le fais soudainement quitter le sol pour aller le poser sur l'une des quatre chaises qui encadrent la table : ses yeux s'arrondissent tout d'abord sous le coup de la surprise avant qu'il n'éclate de son rire communicatif.
"- Je t'avais dit qu'il était fort, hein maman ?"Alnia se contente de hocher la tête en souriant et s'en retourne à la cuisson de son bouillon, pendant que je pose ma besace à même le sol, disposant par dessus ma cape, mon bouclier et mes armes. Étrangement, lorsque je saisis l'Épée des Glaces, rien ne se passe, ni illusion, ni sensation envoûtante... Est-ce dû à l'ambiance paisible ou aux yeux innocents de Belkas posés sur moi ? Mais décidé à laisser loin de moi les soucis de ma quête, ne serait-ce que pour un soir, je laisse là mes affaires et contourne la table pour m'approcher d'Alnia.
"- Puis-je vous être d'une quelconque utilité concernant le souper ?
- Si vous y tenez, donnez moi donc les écuelles je vous prie."M'exécutant j'attrape les trois écuelles, qu'a rassemblées Belkas, pour les tendre une à une à sa mère qui, s'aidant d'une large louche en bois, les remplie à ras bord de potage où barbotent des morceaux de pain et de poulet. Reposant le tout sur la table, j'attends qu'Alnia ai rangé sa cuisine et se soit assise pour faire de même.
"- Bon appétit messieurs.
- Merci maman, toi aussi et toi aussi Rurik ! Tu vas voir, le poulet au vin et au verjus de maman, il est très bon !
- Merci à tous les deux, régalons-nous alors Belkas !"Et sans plus attendre, voyant que Alnia a commencé, je plonge ma cuillère dans la soupe inconnue, me demandant ce qu'est le verjus. Les saveurs du plat sont multiples et pour la plupart méconnues de mon palais qui se délecte, comme chaque fois, de ces nouveaux horizons culinaires.
"- Dame Alnia, ce n'est pas là un frugal bouillon, puis-je vous demander ce que vous y avez mis ?
- Oh rien de bien nouveau, c'est une recette de ma mère : du bouillon de bœuf, avec du poulet et du pain, comme vous l'avez sans doute vu. - Dit-elle en souriant.
Les petites touches qui doivent vous étonner, ce sont les épices : cannelle, gingembre et maniguette.
- Qu'en est-il du vin et du verjus ? Je ne connais pas non plus ce dernier.
- Le vin, comme dans presque tout bouillon, mais à petite dose dans celui-ci. – Souligne-t-elle en jetant un regard rieur à Belkas qui a toujours le nez plongé dans son assiette.
Le verjus, c'est du jus de raisin vert.
- Et bien, je ne connais pas la moitié des ingrédients, mais quoi qu'il en soit, c'est succulent !
- Je vous en prie."Le fond des écuelles est bien vite terminé, au désarroi de Belkas à qui sa mère demande d'aller se coucher.
"- Oh maman s'il te plait, Rurik est là, je peux rester un peu ?
- Je suppose que tu pourra le voir demain."Les quatre yeux de la petite famille kendrâne se posent sur moi, interrogatifs.
"- Hélas non, je pars demain à l'aube.
- Maman ! ?
- Oui mon fils, reste alors un peu avec nous... Et aide moi à débarrasser."Le petit s'exécute, tout heureux de pouvoir veiller tard avec les grandes personnes ; je ne reste pas les bras ballants et leur apporte également mon aide pour ranger et nettoyer, poursuivant la conversation.
"- Pourquoi tu dois partir Rurik ?
- Je dois me rendre aux Duchés des Montagnes bonhomme, et il va me falloir quatre jours de marche. Alors plus tôt je pars...
- Pourquoi tu vas aux Duchés ?
- Belkas ! Ce n'est pas très poli de questionner ainsi les gens ! - Le reprend sa mère.
- Je vous en prie Alnia, laissez-faire ! - Dis-je avec un sourire.
Vous m'accueillez, c'est la moindre des choses que vous en sachiez un peu plus sur moi. - Puis me tournant vers Belkas.
Je t'ai dis d'où je venais, tu te souviens ?
- Oui, des montagnes de Nosvéris.
- Et bien, vois-tu, là-bas sur mon continent une guerre ne cesse de s'étendre... Alors au lieu de rester à ne rien faire, j'ai voulu essayer de trouver une solution... C'est pour cela que je voyage...
- Ta nouvelle épée, c'est pour ça ? - demande Belkas après un silence.
- Oui, c'est peut-être un petit morceau de solution."Malgré son jeune âge, le gamin m'étonne par sa sagacité, Alnia peut se vanter d'avoir un fils intelligent et fort sage : nous avons fini de ranger et de lui-même le petit embrasse sa mère pour lui souhaiter une bonne nuit, et prenant de nouveau ma main, m'entraîne vers la chambre.
"Viens Rurik, tu peux me raconter une histoire de chez toi ?"Je le suis, notant qu'il n'a pas approfondi le sujet sur la guerre, a-t-il compris que c'est un terrain délicat pour moi ou l'a-t-il déjà oublié ? Je n'ai pas le temps d'y réfléchir, pensant déjà aux contes que les miens se narrent autour du feu, tandis que Belkas écarte la draperie verte, révélant un châlit en bois où s'entassent plusieurs étoffes de lin et de laine.
(Décidément, ils ne manquent pas de confort !)Retirant ses bottines et ses chausses, Belkas se glisse en tunique sous les couvertures, et m'indique le bord du lit où je viens m'assoir.
"- Je connais une histoire qui est arrivée aux cultivateurs d'un village de Nosvéris. Veux-tu l'entendre ?
- Oui, oui !
- Les habitants n'avaient jamais connu de début d'année aussi froid, et bien qu'ils craignaient pour leurs récoltes, il leur fallu tout de même semer. Chacun se mit au travail, ne voulant pas perdre espoir, même devant la terre sèche et craquelée. Durant le labour, l'un d'eux se mit à pester et à maudire les dieux qui, disait-il, n'avaient pas le droit de s'acharner ainsi sur eux. Ils allaient se tuer à la tâche pour rien, par la faute des dieux, les graines allaient tout bonnement geler et ils devraient vivre sur leurs maigres réserves de l'année précédente. Ses voisins ne dirent rien, bien que comprenant en un sens son désespoir, ils ne trouvaient pas que braver ainsi les dieux était une solution.
Le temps passa, et contre toute attente, les champs produisirent en quantité, malgré le froid. Excepté l'un d'eux : l'homme qui n'avait cessé de rager durant la période des semis vit bien sur ses terres des plants pousser, cependant ils étaient tous chétifs et ratatinés, ne pouvant être consommés. Mais par la grâce des dieux, ses voisins firent des récoltes supérieures aux autres années et purent subvenir à ses besoins, passant outre le fait qu'il avait offensé les dieux. L'homme demanda pardon et depuis ce jour les récoltes de ce village ont toujours été bonnes.
Vois-tu Belkas, il ne faut jamais perdre espoir, car rien n'est immuable et un jour ou l'autre nous finissons toujours pas être récompensés de nos efforts."Je me tais, peu sûr de mes talents de conteur, mais mon histoire semble avoir plu à Belkas.
"Merci Rurik, c'est une bonne histoire... - Il baille.
Je crois que je vais m'end..."Ses yeux se ferment et sa respiration se fait régulière : souriant je remonte les couvertures jusque sous son menton avant de quitter la chambre. Alnia est restée assise à table, écoutant également mon histoire, tout en sirotant une tasse emplie d'un liquide fort odorant.
"- Il s'est endormi.
- Merci Rurik, je suis sûr que cela lui a fait extrêmement plaisir que vous le bordiez ainsi."Je souris et m'installe à table, ne sachant trop quoi dire, bien que bon nombre de questions virevoltent dans ma tête. Alnia reprend la parole, indiquant son gobelet.
"- J'ai fait infuser du thym, vous en voulez ? Avec le temps qui se rafraîchit, ce ne peut être que bon.
- Avec plaisir."Alnia se lève pour me remplir une timbale qu'elle pose devant moi, puis se rassoit.
"- Pardonnez ma curiosité Alnia, mais vous vivez seuls ici, vous et Belkas ?
- Oui, depuis que... Que son père est mort... C'était un gradé de la Milice de notre ville et... Il était de service le jour où celle-ci a été attaqué de l'intérieur... Personne n'a rien compris, des orques sont sortis de nul part et une bataille rangée s'est engagée avant que leurs... Leurs mages ont détruit le bâtiment. C'était affreux, toute la ville a entendu cette explosion, il ne restait presque rien... Tout était... - Voyant ses beaux yeux verts s'emplir de larmes, je ne peux m'empêcher de l'interrompre, posant ma main sur la sienne.
- Alnia, je... Je suis désolé. Je suis un idiot de vous rappeler de si mauvais souvenir..."Ses doigts se sont refermés sur les miens et malgré les deux sillons que tracent les larmes qui coulent maintenant sur ses joues, elle sourit.
"- Ne vous en voulez pas Rurik, chacun à son lot de malheur. Mayako était un homme admirable, et voyez, même après sa disparition, nous restons à l'abri du besoin. Le Roi en a fait ainsi, alors nous ne sommes pas à plaindre... Il me manque bien sûr, mais j'ai notre fils à élever. Il lui ressemble tant et me donne la force d'avancer chaque jour...
- Oui, Belkas est un garçon formidable, bien que je ne le connaisse qu'à peine !
- Il s'est si vite attaché à vous, vous allez lui manquer...
- Mais je ne manquerai pas de revenir vous voir... Lorsque je repasserai par Kendra-Kâr."Un silence amical s'ensuit ; malgré la chaleur de cet instant, je sais au fond de moi qu'il est loin d'être sûr que je revoie Kendra-Kâr, mais comme je l'ai dit à Belkas, il ne faut pas perdre espoir, et celui-ci ne cesse de brûler en moi.
"- Je vous ai installé une paillasse près de la cheminée, je suis désolée de n'avoir rien de mieux à vous offrir.
- C'est déjà parfait Alnia ! Un toit, un feu et un matelas, que puis-je demander de plus !"Nos tasses sont vides et la nuit est bien avancée, je sais qu'il faut que je me repose avant la route qui m'attend demain, mais j'aimerai pouvoir prolonger ce moment de calme et de sérénité. C'est Alnia qui prend l'initiative de se lever, et posant sa main sur mon épaule me souhaite une bonne nuit, le visage de nouveau paisible. Je la regarde rejoindre le lit où dort déjà son fils et tirer la tenture avec un petit geste de la main dans ma direction. C'est heureux que je repousse la chaise sur laquelle j'étais assis et m'en vais m'allonger sur ma confortable couche, m'endormant pour une fois sans devoir tourner en rond, les péripéties du temple semblent si loin.