Un quartier aux belles façades, à mi-chemin entre le raffinement des thermes, le calme du jardin et la culture de la bibliothèque, loin des odeurs de l'hippodrome, du cris du marché et des tintements des forgerons. Comme tout endroit de Kendra kar, la milice y était présente, mais c'était ce genre de quartier tout particulièrement qui avait donné à cette ville sa réputation de ville sûre. Les tissus brodés frôlaient les cottes de maille, les casques d'acier se courbaient devant les chaperons de soie, les jambières s'écartaient devant les hauts-de-chausses dentelés, à défaut de courir après des guenilles...
Car les pauvres n'étaient pas légion, ni même groupuscules.. à vrai dire à mesure qu'il regardait autour de lui, Ariss se rendit compte que tout était confort et bienséance. Mendiant, ivrogne, vagabond ou même simple plébéien, évitaient ces quartiers et surtout les gantelets d'une milice discriminante... Le Rat, avec un bon glaviot illustrant son opinion, lui avait soutenu que les habitants de ce quartier payaient le milice pour pouvoir avoir le droit de vivre "entre hommes censés".
Mais à vrai dire, Ariss n'en avait cure... Bottes noir de cuir fin, chausses de soie vert, une ceinture ornée d'une belle boucle dorée, un gilet de coton pourpre brodé de motifs verts caché par une fourrure passée autour de son cou, et un turban pourpre pour coiffer le tout. Le regard des miliciens glissait sur lui sans même le moindre signe d'hésitation. Il avait emprunté ces vêtements au Rat, mais à le voir souriant, mine affable, déambulant d'un pas léger mais assuré, on croirait qu'il était né dedans. Les commandes du Rat l’avaient mené de part et d’autre de la ville, mais c’était bien la première fois qu’une commande lui avait demandé tant d’efforts…
La maison à laquelle il faisait face était tout l'opposée de celle où il se trouvait encore tôt ce matin: une belle arcade de marbre blanc surhaussé, ouvrant le chemin d’une petite allée entre un parterre de fleurs bien entretenu, ou bout duquel une porte de bois massif était encastrée dans une façade de pierre blanche qu'il savait régulièrement retravaillée. La bâtisse était sans étage mais Ariss savait que ce qui était perdu en hauteur était largement rattrapé en longueur, alors que la maison avait une superficie de plus du double des ses voisines et qu'elle était la seule à avoir une seconde entrée sur une petite impasse de l'autre côté...
La porte s'ouvrit sur une figure visiblement enchantée par le spectacle de ce semi-elfe, roux, jeune riche marchand rapportant à nouveau des cadeaux des quatre coins du monde.
- Sir de Lamora, quelle surprise ! Entrez-donc, je vais prévenir Madame de votre visite !- Merci Lilie, vous êtes bien gracieuse, pourriez-vous aussi faire transporter ce coffre dans la chambre d’amis ?Cette dernière requête ravit la servante, car la maitresse était veuve et entourée de nombreux prétendants. Il lui avait fallu une semaine de vouvoiement pour se faire aimer des domestiques, deux semaines de poèmes pour que la maitresse l’apprécie, quatre d’apprentissage au tir à l’arc pour que son fils l’adule, et cinq pour que Lilie, fidèle servante dernier rempart de la Dame, puisse le voir autrement que comme un vautour affamé.
Après ces cinq semaines d’effort, ce serait aujourd’hui la deuxième fois qu’il dormirait à l’intérieur de ces murs et vu les sourires des deux valets il était plus que le bienvenu…
Ariss paya les gens de main qui déposèrent son coffre de bois de leur chariot et s’en allèrent tandis que les domestiques de la maison prenaient le relais. Ariss les suivit à l’intérieur…
L’accent était certes mis davantage sur le confort que sur le luxe, mais il était évident que le défunt n’avait pas laissé sa femme sans le sou. Les fauteuils de velours, les commodes, et table basse du hall d’entrée étaient de bonne facture, illuminés par les grandes fenêtres à l’est et ouest de la pièce. Un tableau du regretté propriétaire trônait encore au-dessus de la porte menant au reste de la maisonnée. Le portrait le fixait durement, les yeux perçants, le sourire absent, témoin silencieux de sa visite impromptue, car quand elle savait qu’il venait la maitresse faisait enlever la peinture… Il s’engouffra à la suite des domestiques dans l’aile Est de la maison et les suivit jusqu’à sa chambre.
Une fois installé, à peine les porteurs partis, Lilie vînt le prévenir que la maitresse avait fait avancer le dîner et l’invitait à la rejoindre dans la salle commune. Ariss la remercia, puis alla s’accouder aux rebords de la fenêtre pour observer. La maison était constituée de deux ailes, l’aile Est au bout duquel il se trouvait, et l’aile Nord dans lequel vivait la Dame et son fils. Le reste de la maisonnée partageait l’aile Est avec lui ce qui aurait offensé plus d’un invité de marque, mais Ariss n’en avait cure. Patiemment il attendit le dîner…
***
Comme toujours la Dame avait été exaspérante, gloussant sans grâce telle une poule à chaque trait d’esprit qu’il s’échinait à lui adresser, s’exprimant d’une voix criarde, le gavant de mets les plus variés où l’originalité avait définitivement exclu le goût. Par deux fois il avait recraché discrètement dans sa serviette, dans l’ignorance de la Dame mais sous l’œil réprobateur du serveur… Et le physique de la Dame ne rattrapait en rien sa triste personnalité, les joues bouffies et rougeaudes, un double menton qui menaçait de tripler, des cheveux de paille qui s’échinaient à se dresser sur sa tête échouant à cacher ce visage porcin. Il l’avait imaginée pendant la plus grande partie du repas, avec des défenses de sanglier à la place des dents et avait failli s’étouffer de rire sous les regard affolés de ses hôtes. Si Ariss avait un instant pensé à être un véritable prétendant, chaque visite l’en avait dissuadé à tout jamais. La Dame ne perdait pas une occasion de le dégoutter et aujourd’hui n’avait pas dérogé à la règle… La conversation avait dérivé sur les petits gens et la veuve n’avait pas pu s’empêcher d’étaler son mépris pour les classes d’en bas, ces fainéants qu’il faudrait ré-esclavagiser… Ariss avait bien entendu abondé dans son sens, et forcé au fond de sa gorge le poulet aux algues au lieu de lui cracher au visage…
Mais le pire avait été son fils. Un jeune puceau d’une vingtaine d’années qui s’il semblait avoir hérité le physique et l’appétit du bon côté, avait clairement recueillie l’intelligence maternelle. Là où sa mère gloussait, il riait aux éclats, là où elle s’indignait, il vociférait, et s’il mangeait moitié qu’elle il en mettait toujours de côté pour décorer son bouc, ses joues et sa tunique…
Qu’à cela ne tienne si tout se passait bien ce soir, il n’aurait plus à les revoir. A vrai dire, il avait bien eu quelques sujets de consolation, apprenant que comme il lui avait suggéré depuis quelques semaines, le Fils avait renvoyé une dizaine de serviteurs « incompétents », confirmant également que la tunique d’aujourd’hui des serviteurs étaient bien un tabard vert orné d’un corbeau rouge sur la poitrine… et la meilleur des consolations fut amenée par la Dame lorsqu’elle déclara entre deux féroces bouchées : «
Ah mon cher Ariss, il faut que voyiez la salle des voyages, votre idée était lumineuse, j’y ai déplacé les plus beaux trésors des expéditions de mon défunt et cette salle est à présent magnifique ! Venez je vais vous montrer… mon fils prends ta clé…»
***
A la fin de l’heureuse visite, ils s’attaquèrent au dessert….
Et après leur avoir promis des cadeaux des plus beaux au lendemain matin, et avoir fait envoyer dans sa chambre un seau d’eau pour la préparation de ses cadeaux, ce qui ne manqua pas de les intriguer davantage, il les quitta pour s’isoler.
***
A présent, la nuit était tombée, et Ariss, seul dans sa chambre, ouvrit le coffre qu’il l’avait amené. A l’intérieur, ni cadeaux, ni bijoux, mais un sac contenant un tabard vert orné d’un corbeau rouge, un sac de cuir rempli d’une poudre blanche, et un deuxième coffre plus petit dont une curieuse odeur s’échappait. Le Rat lui avait fourni cette huile, utilisée d’après lui pour allumer la grande torche du port, ce qui était probablement encore l’une de ses creuses vantardises, mais cela l’importait peu, toute huile ferait l’affaire… Il referma le coffre est alla s’allonger dans le lit et attendit…
Pour avoir dormi auparavant dans la même chambre il savait que dès que la douzième heure sonnait, le garde à sa porte après avoir changé la lanterne et vérifié qu’Ariss était endormi, irait jouer au dés avec les autres valets, dans une chambre plus éloignée… Cette fois encore, la cloche chantait encore quand Ariss , immobile entendit la porte s’ouvrir, le servant s’affairer, la porte se refermer et les pas s’éloigner… Il sortit hors du lit.
Il versa l’huile du plus petit coffre à travers la chambre prenant garde d’éviter le seau d’eau et le tabard, arrosant les montures en bois du lit, le sol et les rebords de la fenêtre. Ayant pris garde de garder un fond d’huile suffisant il replaça le petit coffre dans le plus grand, saisit la bougie de la lanterne et la jeta dans le caisson d’huile puis ferma rapidement les deux coffres.
Prenant le seau à bras le corps, et le sac dans la main gauche, il sortit discrètement. Le couloir était vide, les domestiques affairés aux jeux, les servantes gloussant dans leurs quartiers… Il traversa la maison, aile Est, aile Nord, le seau dans les mains et frappa à la porte du Fils sous le regard curieux du garde à sa porte. Celui-ci lui ouvrit, en robe de chambre, frottant ses yeux fatigués, la mine endormie…
-Pardon de vous déranger Junon, comme je vous disais j’ai une surprise pour vous et votre mêre...-Hunnnnn-Et allongé sur ma couche, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que le meilleur endroit pour cela était la Salle des Voyages..Voyez vous je pense qu...-Qu’est-ce que vous voulez nous montrez au juste ? Et pourquoi le seau ?Ariss se raidit légèrement, mais ne démordit pas de son sourire jovial… il n’y avait pas de temps à perdre mais toute précipitation inconsciente pouvait faire capoter la nuit…
-Demanderiez-vous à un prestidigitateur de dévoiler tous ces tours ? Je vous garantis que vous aimeriez cela plus que l’arc que je vous ai donné… Je veux simplement être assuré que la surprise pour votre mère sera réussie…La mention d’une récompense, illumina les yeux de cet abruti, et il s’affaira pour aller chercher l’unique clé de la Salle des Voyages.
Laissant le garde à la porte de sa chambre, le fils, une clé dans la main, une lanterne dans l’autre entraina Ariss le long de l’aile Nord jusqu’à la salle des Voyages, ouvrit le porte et entra, le faux marchand sur ses talons.
-Et voilà, alors qu’elle est la surp…Ouomff !!Le Fils posa sa torche dans l’échancrure prévue à cet effet et se tourna vers Ariss… recevant en pleine face son poing serré… Il s’écroula au sol dans un bruit sourd devant un Ariss immobile, les sens en alerte, attendant de voir si le bruit avait alerté la maisonnée. Dès qu’il fut assuré, Ariss se déshabilla, déchira son turban et attacha le jeune homme avec. Il versa la poudre blanche dans le seau et se lava le visage dans l’eau jusqu’à ce que la teinture rousse quitte ses cheveux, ses sourcils et sa barbe, noyant le personnage d'Ariss de Lamora, rescusitant Oscurio. Il ensuite enfila le tabard de valet, décrocha la torche et regarda autour de lui.
Il reconnaissait les contours des sculptures, des peintures, des animaux empaillés, des bijoux et autres « trésors » entassés ça et là à travers la pièce. Il ne les voyait pas distinctement mais il savait de pars la visite plus tôt que se trouvaient également dans le fond de la salle un méli-mélo de dagues incrustées de bijoux, d’écrits authentiques du passé, de vêtements, de teintures rouges, jaunes, pourpres, vertes, brodées, dentelées, figuratives, oniriques... Mais ce qui l’intéressait n’avait qu’une couleur : or. Les douze chameaux d’Orihm. Une collection de douze pièces faites d’or pur, qui d'après la légende avait été forgées par le Dieu des forgerons, Meno lui-même et offertes par celui-ci aux premiers forgerons de Yuimen en récompense du savoir acquis. Gaia aurait pu les sortir de ses rondes fesses qu'Oscurio n'aurait eu pas montré plus de respect. Tout ce qu'il lui importait était qu'elles étaient à présent répandues à travers les quatre continents et cette maison en avait une… Une qu'un client du Rat voulait... La Dame et son fils avaient beau être de parfait idiots, ils étaient conscients de la valeur de cette statuette et ce fut la raison pour laquelle ils avaient décidé que seul le fils aurait la clé accédant à cette salle…
((
-Dis-moi le Rat, comment j’accède à une salle, dont la clé ne quitte pas la chambre d’un fils dans une maison remplie de valets dans un quartier où les miliciens sont aussi nombreux que les habitants ? -Impressionne-moi…))
Comme toujours, le Rat l'avait laissé planifier l'entière opération, et Oscurio devait bien admettre qu'il s'était impressionné lui-même. La statuette dans le sac, Oscurio souriait amusé, satisfait, et fier, avant qu’un cri dans la nuit « AU FEU ! » vienne lui rappeler que son travail n’était pas terminé... Il fallait qu’il fasse vite, depuis le feu avait surement déjà brulé complètement le premier coffre, puis le deuxième, plus lentement, ralentit par l’eau contenu, mais à présent, sa chambre entière devait flamber et quand les domestiques auraient maitrisé les flammes, ils se mettraient à sa recherche…
Excité, les oreilles battants, le cœur s'accélérant, Oscurio posa la torche puis se mit à saisir à l’aveuglette et jeter dans le sac ce qui était à sa portée…Le Rat ne le payait pas pour cette fois-ci mais l'avais autorisé à garder ce qu'il trouvait dans la maison. Il courut à la porte et posa son oreille contre le bois. Le corridor était agité, les cris hystériques et les bruit de pas frénétiques, certains criant que le marchand avait disparu, d’autres qu’il avait brûlé, tandis que la maitresse de maison pleurait persuadée d’avoir perdu un deuxième homme….mais bientôt toutes les voix s’éteignirent dans la même direction…
Oscurio, en tunique de valet et sac de cuir sur l’épaule sortit et courut vers l’arrière de maison qu’il savait à présent désert… Tout en courant il jubilait dans son fort intérieur de ce « bon » conseil qu’il avait donné au fils : «
pour être un marchand respecté, il faut savoir se séparer de ses valets, celui qui s’entoure de trop de gens de mains, sera vu comme incapable de bouger les siennes ». L'idiot l'avait pris au premier mot, fier de voir en lui-même un potentiel grand marchand sur les traces de son défunt pêre... Bientôt il atteignit la porte donnant sur la rue de derrière, et la chargeant à toute allure, l’ouvrit d’un coup d’épaule, laissa éclater un rire joyeux avant de perdre l’équilibre et de rouler dans les escaliers oubliés, une partie du contenu de son sac se déversant au sol… aux pieds de l’unique gardien qui n’avait pas quitté son poste et discutait avec deux prêtres au côté d'un chariot… Il n’eut pas le temps de se relever que celui-ci l’envoya valser à nouveau d’un coup de pied en pleine tête, et se mit à le rouer de coups, sur les épaules, le crâne... avant de s’effondrer lui-même dans un grand craquement…
-Foutu novice, tu voulais jouer ton rôle à fond ? Foutre le feu à la moitié d’une maison c’est sa ton idée de la discrétion ? Et tu sais ça fait combien de temps qu'on subit l'haleine de ce gobelin ? Le Rât vétu d’une bure rouge sombre et or, le symbole du dieu Phaitos en pendentif autour du cou, ramassait le contenu du sac en l’insultant, tandis que son acolyte un bâton ensanglanté dans une main, redressait Oscurio de l'autre.
-Pas plus ingrat que toi, foutu putier j’vous jure ! J’aurais voulu t’y voire !
-J'aurais pas pu faire pire regarde comme elle brûle !Il est vrai que ce qu'il avait cru être un feu rapidement maitrisable était devenu particulièrement vorace. La moitié de l'aile Est à présent était en feu et rien ne semblait ralentir la progression des flammes, bien au contraire, la bise qui soufflait était le parfait tisonnier. L'espace d'un instant il pensa au jeune fils inconscient, bâillonné dans la salle des Voyages, puis il haussa les épaules, indifférents...
Laisse-moi rire t’aurais foncé dans le tas et tu les aurais écrasé avec ta bedaine ? Allez le Rat, finis tes jacasseries et laisse-moi mourir… Ils l’allongèrent sur le chariot à côté de son butin et allongèrent un drap blanc par-dessus... Laissant dans leur dos, les flammes qui à présent léchaient le ciel, les prêtes de Phaitos et leur cadavre s’enfoncèrent dans la
nuit…