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A peine Isil s'est-elle éloignée avec son nouveau cavalier que je me vois entraîné à sa suite en compagnie de l'une des Hinïonnes qui nous tournaient autour. Ainsi que l'a relevé la nouvelle Dame d'Escalie, je suis l'animal exotique du jour et notre première prestation semble avoir rendues jalouses toutes les invitées, si bien que les valses s'enchaînent sans répit durant ce qui me semble être une éternité. Mes cavalières ont beau être charmantes et aussi gracieuses que peuvent l'être des Elfes, leurs minauderies et autres jeux de séduction me laissent de marbre. Toutes pomponnées qu'elles soient, elles me semblent bien ternes et insignifiantes en comparaison d'Isil et de Callirhoé; je prends davantage de plaisir à valser avec Jaïna, la mère d'Isil, largement moins superficielle et guindée que la plupart des nobles dames regroupées ici. Sans compter que pour elle, contrairement aux autres Hinïonnes, je ne suis pas seulement un oiseau exotique qu'il faut impérativement approcher pour pouvoir s'en targuer plus tard et faire mousser les absentes, ce qui me change fort agréablement.
La Dame d'Escalie profite de ce que j'achève une pause désaltérante pour me rejoindre, glissant avec assurance un bras sous le mien et plantant sans détour son regard pénétrant dans mes prunelles. Un sourire léger et subtilement provocateur flottant sur les lèvres, elle m'informe sans ambages de sa volonté:
"Il est temps de m'inviter à danser, cher Tanaëth. Voilà des heures que j'espère vous avoir pour partenaire, prendriez-vous plaisir à me faire languir?"
Ainsi reprend le jeu entamé en début de soirée, une partie que je sais n'avoir que peu de chances de remporter face à une telle femme. Toutefois il est de bon ton d'offrir une certaine résistance, si bien que je lui retourne un sourire enjôleur en posant sensuellement une main sur celle qu'elle a posé sur mon avant-bras:
"Nullement ma Dame, il convenait que je me dérouille avant de me risquer sur la piste en votre gracieuse compagnie, je tenais à faire figure honorable."
Et gracieuse elle l'est, bien au-delà de ce que les mots pourraient évoquer. Nous dansons ensemble durant un bon moment, tantôt sur des mélodies enlevées, tantôt sur des rythmes plus propices aux rapprochements. Callirhoé ne manque pas alors d'user de ses charmes pour me troubler avec toute la subtilité d'une courtisane confirmée. En temps normal j'attiserais la flamme que je vois briller dans son regard, je suis raisonnablement certain qu'elle n'aurait rien contre l'idée de passer une nuit en ma compagnie mais, pourtant, je m'en abstiens. Si belle et pleine de grâce que soit la Dame d'Escalie, c'est une autre qui occupe mes pensées ce soir. Fine et perspicace, elle semble le comprendre et l'accepter, sans pour autant renoncer si j'en juge par son sourire entendu. C'est le contraire qui m'aurait étonné, en réalité. Elle profite habilement des instants que nous passons ensemble pour me poser diverses questions, plus ou moins personnelles selon les cas. Je réponds à certaines et en esquive d'autres, retrouvant peu à peu mes marques dans les méandres de la diplomatie de cour.
La valse s'achève, suivie d'autres et d'autres encore, cavaliers et cavalières changeant à chacune puis, ayant satisfait aux convenances en accordant une danse à la plupart de celles qui le souhaitaient, je m'extirpe de la foule à force de sourires et de futilités, quittant la salle pour aller prendre un peu l'air dans les jardins. Ils ne sont pas déserts mais leur superficie permet néanmoins de trouver des coins tranquilles, à condition de s'éloigner un peu des ouvertures donnant sur la salle de bal. Avec un soupir de soulagement, je dirige vers l'un d'eux, contournant quelques bosquets qui dissimulent, je le sais pour l'avoir aperçue en arrivant, une fontaine entourée de quelques bancs de pierres.
Je marque un arrêt en réalisant qu'il y a déjà quelqu'un, une femme vêtue de sombre à peine discernable dans les ombres, m'apprêtant à aller me trouver un autre coin lorsque je me rends compte qu'il s'agit d'Isil. J'hésite un instant de plus, ne désirant pas la déranger si elle a besoin d'un moment de solitude, mais je me dis aussi qu'il suffit de lui poser la question et je finis par avancer en prenant soin de faire assez de bruit pour qu'elle m'entende approcher. Arrivé assez près pour ne pas avoir besoin d'élever la voix pour me faire entendre, je demande doucement:
"Cela vous dérange-t-il que je me joigne à vous quelques instants? Je comprendrais que vous ayez besoin d'un peu de solitude, n'hésitez pas à le dire."
Elle se retourne, un sourire aux lèvres, pour m'assurer que ma présence ne la dérange pas et me demander si je fuis également les festivités. Je la rejoins d'un pas souple, avec une petite moue sur le visage:
"Oui, j'avais besoin de prendre l'air. Je préfère les grands espaces et la paix de la nature à ces mondanités, le bruit et la foule me fatiguent."
Je hausse les épaules et chasse ma moue d'un sourire:
"Ceci dit, j'aime danser et faire de temps à autre la fête, j'ai du plaisir à être là, en particulier en votre compagnie et celle de Callirhoé. C'est une femme remarquable, je comprends que vous vous appréciez. Puis-je vous demander comment vous l'avez rencontrée?"
L'Elfe m'adresse un sourire, appréciant visiblement davantage les compliments adressés à son amie qu'à elle-même, bien qu'implicitement il lui ait été également destiné, puis elle reporte pensivement son regard sur les étoiles:
"Callirhoé est une fille unique d’une mère morte en couche et son père a très tôt souhaité qu’elle ne grandisse pas isolée. Ma mère était déjà réputée pour être une bonne préceptrice, et il s’est avéré qu’elle venait d’avoir un enfant, aussi, de fil en aiguille, lui a-t-il demandé d’éduquer sa fille et de lui servir de figure maternelle. Nous avons donc grandi ensemble et elle prit rapidement l’habitude de m’embarquer dans toutes ses manigances. Au début… disons que ses talents de diplomate étaient encore à parfaire, s’attirant les foudres d’autres enfants et", ajoute-t-elle avec un petit rire gêné, "je me suis alors retrouvée à casser quelques figures plus souvent qu’à mon tour."
J'écoute avec attention ce récit qui me permet de beaucoup mieux cerner le lien qui les unit. Son aveu final me fait rire doucement, l'imaginer comme une enfant turbulente est amusant et n'a rien pour me surprendre:
"Ainsi vous étiez farouche dès votre plus jeune âge, voilà qui ne m'étonne guère, pour être honnête."
Je la dévisage intensément durant un instant avant d'ajouter à mi-voix avec un sourire léger flottant sur mes lèvres:
"Même maintenant, parée comme une reine, vous avez un petit côté sauvage tout à fait troublant. Je sais que vous ne prisez que peu ce rôle de noble Dame qui vous est imposé, mais vous vous en tirez admirablement, si je peux me permettre de le dire."
Elle tourne la tête vers moi avec un petit sourire malicieux et rive un regard d'une intensité qui n'a rien à envier à celui que je plonge dans ses prunelles océanes:
"On ne fréquente pas la Dame Callirhoé sans apprendre quelques petites astuces."
Je me sens vaciller intérieurement sous ce regard qui met à mal mon assurance pourtant solide, elle a appris bien plus que quelques astuces apparemment, pour parvenir à m'ébranler ainsi. Cela m'arrive si rarement que je ne me souviens pas de la dernière fois mais, en cet instant, mille doutes m'assaillent et je ne sais comment réagir, me sentant subitement dans la peau d'un adolescent timide. Je crains de la brusquer par un geste de tendresse maladroit que je meure pourtant d'envie de laisser jaillir mais, je peine à me l'avouer, je n'ose tout simplement pas prendre ce risque. Le réaliser me permet de reprendre pied, jamais je ne laisserai la peur me dicter sa loi, quel que soit le domaine de ma vie.
Lentement, sans prononcer un mot ni détacher mes prunelles des siennes, je lève les mains pour prendre les siennes d'un geste caressant et les porter délicatement à mes lèvres. Je prends soin de lui laisser tout loisir de se dégager si elle le souhaite, espérant du fond du coeur qu'elle ne le fasse pas mais refusant de la contraindre si peu que ce soit. Elle ne se dérobe pas cette fois et, sans détourner son regard brûlant un seul instant, sourit plus malicieusement encore pour murmurer:
"N’aviez-vous pas dit quelque chose au sujet d’une danse ?"
Sans lâcher ses mains que je presse avec douceur, j'incline légèrement le visage en m'autorisant un sourire plus sensuel et réponds sur le même ton:
"Avec joie, Isil. Laissons alors les vagues nous emporter et voyons où elles nous mèneront."
Une réponse qui fait naître un sourire amusé sur les lèvres d'Isil à qui j'offre mon bras pour l'inviter à rejoindre la salle et la piste de danse, marquant un arrêt près des musiciens pour souffler à celui qui règle le rythme:
"Nous feriez-vous la faveur d'un air inspiré de la mer, messire?"
Le chef d'orchestre sourit largement et hoche positivement la tête, je le remercie d'une petite inclinaison du buste et conduit sans plus tarder Isil au centre de la piste. Nul besoin de demander que l'on nous fasse de la place cette fois, les danseurs s'écartent naturellement tandis que de nombreux regards intrigués se tournent vers nous. Je me place face à Isil, le regard rivé au sien pour murmurer:
"Fermez les yeux, voulez-vous? Imaginez la mer, les vagues, le rythme du ressac et de la houle..."
L'Elfe arque un sourcil surpris à cette demande des plus inhabituelle mais elle accepte néanmoins de s'y prêter, non sans se tendre légèrement. Je sors le diadème que j'ai fait ouvrager pour elle et murmure:
"Détendez-vous, vous n'avez rien à redouter, j'ai juste un petit présent pour vous..."
D'un geste aussi doux que précis le place sur son front à l'instant où la musique marque le pas pour séparer les morceaux. Ma phrase a néanmoins eu l'effet inverse et Isil ouvre brutalement les yeux une seconde avant que je n'aie fini de placer le bijou. Des exclamations étouffées fusent dans la salle, presque aussitôt couvertes par une mélodie aux accents rappelant l'océan et ses houles, tantôt paisibles tantôt sauvages. L'Elfe lance un bref regard alentours avant de le visser à nouveau au mien alors que j'ajoute:
"Voilà, maintenant nous pouvons danser!"
Un sourire satisfait éclaire mon visage, les artisans ont véritablement donné forme à mon imagination et le bijou sied merveilleusement à l'Elfe, j'espère qu'il lui plaira autant qu'à moi. Crispée, Isil se retient de retirer l'ornement pour l'examiner, sans doute parce qu'une bonne partie de l'assemblée a les yeux rivés sur nous, et se contraint à garder les bras le long de son corps, soufflant entre ses dents serrées d'un ton où perce une pointe de méfiance:
"Tanaëth… qu’est-ce ? Pourquoi ?"
Je lui souris avec douceur avant de désigner les convives qui nous observent d'un infime mouvement du menton et de répondre d'un murmure:
"Je répondrai à vos questions plus tard, Isil, l'heure est à la danse océane..."
Je l'invite à entamer la danse en lui tendant une main, mes prunelles toujours intensément rivées aux siennes. Elle jette un dernier regard aux convives avant d'accepter ma main, nous entamons les premiers pas et je sens aussitôt qu'elle est tendue, aux abois. Au gré des mouvements souples et ondulants, parsemés d'approche et de reflux, je profite d'un instant de proximité pour lui murmurer d'un ton imperceptiblement taquin:
"N'en faites pas toute une histoire, ce n'est jamais qu'un bout de métal destiné à protéger votre jolie frimousse. Comme je sais que vous avez tendance à casser quelques figures ici et là je me suis dit que cela vous serait plus utile qu'une belle robe pour les bals."
Elle se contente de hocher la tête et je la sens se détendre imperceptiblement, bien qu'une discrète lueur de reproche me semble assombrir son beau regard. Cette réaction m'attriste un peu, bien qu'à la réflexion je puisse la comprendre, me souvenant des doutes de Callirhoé et des siens lorsque j'ai dit quelques jours plus tôt que l'amitié s'accommodait mal de redevances. Calculs et ambitions régissent le monde, comment pourrais-je leur reprocher leur méfiance? Je chasse ces pensées d'un léger soupir et me plonge corps et âme dans la musique, dans la danse, dans l'instant présent. Je laisse pleinement s'exprimer la sauvagerie de l'océan, mais aussi sa douceur, sa sensualité fluide et spontanée, au gré des mouvements qui s'enchaînent sans heurt. Peut-être parviendrais-je à faire oublier pour quelques instants le monde et ce qui nous entoure à l'Elfe, qui sait?
Lorsque la musique s'estompe, je plonge mon regard dans le sien et désigne les jardins d'un petit signe de tête en proposant sur le ton de la banale conversation:
"Souhaitez-vous que nous allions prendre l'air quelques instants?"
Elle comprendra, j'en suis certain, que j'indique par là que je suis prêt à répondre à toutes les questions qu'elle pourrait avoir. Nous sortons aussitôt et, dès que nous sommes suffisamment éloignés pour que nul ne puisse entendre, Isil déclare abruptement:
"Tanaëth, je ne suis pas une pouliche que l’on marque au fer rouge."
Elle s'arrête subitement pour inspirer et reprendre plus posément:
"Je ne pense pas que telle ait été votre intention, mais…"
Elle s'interrompt une fois encore, ne sachant comment dire diplomatiquement ce qu'elle a sur le coeur sans doute, puis elle détourne les yeux vers les ombres nocturnes avant de les reporter sur moi pour ajouter:
"Merci pour votre présent."
Mon visage se pare d'un masque d'impassibilité à ses premiers mots, qui font naitre en moi une sourde et profonde colère que je n'ai aucune envie de lui montrer. Je ne réagis pas davantage aux seconds, me contentant de garder mes prunelles, à cet instant rigoureusement indéchiffrables, rivées aux siennes. Lorsqu'elle me regarde à nouveau après s'être détournée pour me remercier, j'incline simplement le visage pour accepter ce merci avant de prendre la parole d'un ton résolument sérieux:
"Vous faites erreur sur la personne, Isil, sans vouloir vous offenser. Et sur mes intentions aussi, semble-t-il. Je vous apprécie beaucoup et, ce n'est pas un secret, vous me plaisez. En tant que femme bien sûr, mais surtout en tant que personne, que les choses soient claires. En conséquence de cela, je souhaitais vous offrir quelque chose pour marquer votre entrée dans la famille d'Escalie, mais je ne savais sur quoi porter mon choix, sachant que d'inutiles babioles ne vous intéresseraient pas le moins du monde."
Je laisse mon regard dériver un instant sur les environs, puis je le ramène dans celui de l'Elfe:
"Maintenant, réfléchissez comme Callirhoé vous l'a appris. Examinez les implications de ce qui vient de se passer, les conséquences, compte tenu des raisons qui ont amené la Dame d'Escalie à faire de vous sa pupille."
Un léger sourire prend place sur mon visage alors que j'ajoute d'un ton moins grave:
"Et jetez ensuite un oeil à ce bijou, il y a quelques détails qui vous intéresseront, je l'espère."
Elle n'esquisse pas le moindre geste pour observer le diadème, se contentant de garder ses prunelles rivées aux miennes. Elle finit par les détourner pour aller faire quelques pas dans la nuit, avant de me faire part de sa réflexion:
"Vous espérez que les convives aient assisté à ce manège pour voir en vous mon protecteur, comptant sur votre statut de guerrier et votre réputation pour repousser leurs velléités de meurtre."
Elle ajoute, dans un murmure à peine audible:
"Mais ce faisant, vous m’avez marquée comme vôtre."
Elle pousse un léger soupir et, alors qu'elle lève les mains vers son front pour en retirer le diadème, je lui réponds d'une voix douce:
"Seuls les imbéciles pensent qu'une femme, ou un homme, peut appartenir à qui que ce soit, Isil. Les imbéciles et les esclavagistes."
Tandis que je laisse passer une seconde de silence avant de poursuivre, durant lequel Isil renifle sardoniquement en remarquant:
"Qui a dit que la noblesse devait faire sens ?"
Je ne peux m'empêcher de sourire légèrement à cette question, sachant fort bien que la noblesse se fait un devoir d'être excentrique et futile, mais ce n'est pas ce que pense la noblesse qui m'importe, c'est ce que pense Isil. Néanmoins ce que je pensais devoir dire à ce propos l'a été, je repasse donc aux considérations politico-stratégiques:
"Mais allez plus loin dans votre raisonnement: je suis un noble de Naora, dirigeant d'un ordre de guerriers légendaires qui accroit de plus en plus son influence, sur ce continent, mais aussi en Imfitil et au Naora. Nous avons une ambassade à Luinwë, vous avez une ambassade à Tahelta, il y a des liens assez étroits entre nos peuples. En me positionnant comme je l'ai fait, j'indique sans détour que je soutiens la maison d'Escalie, pas uniquement vous. Les ennemis de Callirhoé se renseigneront sur mon compte et ce qu'ils découvriront ne leur plaira pas. Ils y réfléchiront à deux fois avant de se risquer à encourir des représailles de ma part, soyez-en certaine."
Après avoir examiné le diadème, avec attention, Isil relève la tête vers moi pour déclarer:
"Il est magnifique, Tanaëth."
Je lui souris avec douceur, les yeux plongés dans les siens, pour lui expliquer un peu ce qu'elle tient entre les mains:
"Le métal provient d'une grotte possédant un glacier souterrain, dans les plus hautes montagnes au-dessus de Luminion. Je l'ai trouvé après avoir apprivoisé Sinwaë, tandis que nous tentions de redescendre sans recroiser un Béhémot avec qui j'ai eu quelques démêlés. La perle provient du tombeau d'Eswann Sessra, dans les tréfonds de la grotte obscure qui se trouve près d'Omyre. Elle m'a été offerte par le Sylphe qui la garde, pour me remercier de ne pas avoir tenté de piller la sépulture. J'y ai fait incruster deux runes, afin de renforcer sa magie."
Les mains de la belle Hinïonne se mettent à trembler un peu après ce bref récit, puis elle incline la tête pour me remercier à nouevau, avec une toute autre sincérité cette fois, qui m'indique qu'elle accepte vraiment mon présent. Elle se rapproche ensuite et me tend le diadème en baissant légèrement la tête afin que je le remette en place, une façon émouvante de me dire qu'elle souhaite que nous repartions sur une autre base. Je prends délicatement l'ornement de ses mains et le pose sur son front d'un geste doux, ce qui la fait frissonner. Puis, incapable de contenir le flot de tendresse que j'éprouve pour cette Elfe si touchante, je frôle sa joue du bout des doigts d'un geste tendre et murmure un peu timidement:
"J'aimerais vous prendre dans mes bras, mais...le permettez-vous?"
Elle ne se dérobe pas à ma caresse, levant plutôt les yeux vers moi d'un air amusé avant de se dresser sur la pointe des pieds et de m'attirer à elle pour déposer un léger baiser à la commissure de mes lèvres. C'est à mon tour de frémir, un frisson délicieux qui fait étinceler mon regard dans les ombres tandis que je sens des émotions profondes se bousculer en moi. Avant que je n'aie eu le temps d'esquisser un geste, elle redescend à terre et arque un sourcil, une étincelle joyeuse dans les yeux, pour me dire avec malice:
"Retournons à l’intérieur ?"
Mes yeux, intensément plongés dans les siens, se plissent d'amusement tandis qu'un discret sourire relève mes lèvres. Si je suis d'ordinaire plutôt direct et peu enclin à temporiser en la matière, je n'ai aucune envie cette fois de précipiter les événements. Il y a quelque chose d'exaltant et d'euphorisant dans ces instants d'approche, ce sont des moments uniques et, si je n'y accorde d'habitude guère d'importance, il en va autrement cette fois, pour une raison que je ne m'explique pas vraiment. J'incline légèrement le visage et prends l'une des mains d'Isil pour l'embrasser avec douceur, un peu plus longuement que s'il ne s'agissait que d'un geste de courtoisie:
"Oui, profitons pleinement de cette soirée, elle n'aura lieu qu'une fois."
Je l'invite d'une légère pression sur la main à nous diriger vers la salle de bal en ajoutant avec un sourire mystérieux et imperceptiblement séducteur:
"Et puis, il y a encore quelques danses que j'aimerais partager avec vous, maintenant que la musique s'apaise."
"Je n'en doute pas", me répond-elle.
Nous virevoltons joyeusement ensemble quelques temps tout en flirtant avec la retenue qui sied au cadre dans lequel nous évoluons. Je réalise rapidement qu'Isil établit une limite à ce flirt, m'indiquant subtilement que les choses n'iront pas plus loin ce soir. Cela ne m'étonne pas vraiment, bien que l'intensité de son regard rivé au mien et son attitude en général semble révéler qu'elle n'aurait fondamentalement rien contre l'idée de quelques ébats sensuels. Mais ce soir est particulier et mon présent, ainsi que la manière dont je le lui ai offert, donnerait une connotation très moyenne à une telle relation. Je n'en ai personnellement rien à faire, mais je comprends parfaitement que cela puisse la déranger et je respecte son sentiment, m'abstenant dès lors d'éprouver cette limite qu'elle désire conserver.
Bienséance obligeant, nous nous séparons pour aller danser avec d'autres alors que la nuit se déroule peu à peu, jusqu'à ce que le hasard, méticuleusement planifié si mon instinct dit vrai, me ramène dans les bras de Callirhoé. Le jeu de séduction reprend aussitôt, plus sensuel que jamais car les mélodies sont maintenant plus propices à l'intimité, ce que la Dame d'Escalie ne manque pas de mettre à profit. Rester totalement insensible à ses charmes est impossible, du moins en ce qui me concerne, mais cela me gêne compte tenu de ce qui s'est passé ce soir avec Isil. Rares sont les femmes tolérant que celui qui vient de leur faire la cour se jettent dans d'autres bras et je n'ai pas la moindre envie de risquer de la blesser.
Pourtant, lorsque j'observe discrètement ses réactions alors qu'elle me voit dans les rets de Callirhoé, elle ne semble nullement s'en offusquer ou même simplement s'en faire, souriant sans le moindre signe de crispation. Mon indécision se prolonge quelques minutes, après tout, puisque cela ne semble pas la déranger et qu'elle ne souhaite apparemment pas finir la soirée en ma compagnie, pourquoi me priver de répondre aux avances de la sculpturale Callirhoé? Si j'éprouve de la tendresse, de l'affection et du désir pour Isil, il serait largement exagéré de parler de sentiments, d'autant plus que c'est le genre de choses dont je me méfie viscéralement depuis que j'ai pris conscience que ma vie ne serait jamais qu'une longue suite de combats. Le prochain sera peut-être aussi le dernier et, à cette aune, remettre les plaisirs de la vie au lendemain n'aurait pas le moindre sens. Pourtant, quelques mots entendus plus tôt dans la soirée me reviennent à l'esprit, qui font naître un sourire songeur sur mes lèvres.
(Qui a dit que la noblesse devait faire sens?)
Je prends congé de Callirhoé quelques instants plus tard et vais discrètement récupérer mon équipement martial et Sinwaë chez les parents d'Isil avant d'emprunter l'un des sentiers conduisant dans la forêt.
Dernière édition par Tanaëth Ithil le Mer 4 Oct 2017 17:51, édité 1 fois.
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