|
Des corbeilles de pains accompagnées de fromages et de charcuteries en quantité suffisante pour nourrir plusieurs convives étaient entreposés au fur et à mesure par Belliand. Des coupes pour un vin aussi sombre que son cœur étaient également disposées sur la petite table. Il ne toucha à rien pour l'instant, observant de biais son interlocuteur qui restait de marbre face à l'histoire qu'il lui narrait. Voyant que l'ouessien réfléchissait à ses réponses, le shaakt se servit un peu de ce vin rouge bordeaux écoutant avec amusement les premières paroles de ce chercheur et voyageur. S'excuser pour son manque de civilité était bien inutile envers un elfe noir, son peuple ne connaissait que la violence, le pouvoir et la corruption. Le respect était surtout dû aux nobles et en particulier à leurs matriarches, si bien qu'Endar se moquait qu'une personne lui manque de respect intentionnellement ou non.
Humant son verre et humectant ses lèvres du délicieux breuvage, l'archer-mage écouta le court récit concernant le passé d'Ouesseort, bien avant que la cité portuaire ne soit transformée en un vaste champ de ruines. Belliand n'avait pas été le témoin du génocide, puisqu'il se trouvait alors au cœur de l'antique cité de Messaliah. Endar comprenait mieux les circonstances de sa rencontre avec Charis. Une cité à présent aux mains des Cadi Yangin selon les dires du Conseil d'Or. Sa volonté de reconstruire après la guerre avait manifestement convaincu les ouessiens, mais les illuminés avaient oublié toute ouverture et intérêt pour le voyage. Rien d'étonnant à cela lorsque l'océan venait à vos portes, balayant vos vies, votre avenir.
A entendre Belliand, celui-ci paraissait être une partie neutre dans toute cette histoire, ne semblant peu porter d'intérêt pour l'Unique ou Naral Shaam. L'humeur du shaakt s'assombrit à l'écoute de ces noms, l'un et l'autre polluait l'atmosphère d'Aliaénon avec leur maudite guerre. Les guerres n'étaient pas pour lui déplaire, cependant l'elfe noir vit bien que cela ne pourrait les mener nulle part sur Aliaénon.
Il porta sa coupe à ses lèvres, laissant le liquide carmin couler au fond de sa gorge avant de déposer sa coupe sur la table. Belliand était pensif avant de reprendre le fil de ses idées. Il confirma les propos du chevalier d'Or en déclarant qu'il pourrait l'autopsier proprement dans sa cave après le repas. Si la dissection du cadavre pouvait lui apprendre plus sur le phénomène du réveil des Titans, il était toujours preneur.
Dévorant au passage quelques charcuteries accompagnées de tranches de pain, il entendit avec étonnement l'ouessien souhaiter qu'il l'accompagne vers les îles de Rocsombre. Endar pensait qu'il allait devoir jouer de plus de diplomaties pour le convaincre. Son interlocuteur enchaîna avec son avis sur les chevaliers d'Ouesseort lui donnant concrètement tort, sans doute avait-il raison en partie, il voyait mal comment une telle cohabitation pouvait durer s'il y avait en effet du grabuge. Son désintérêt pour le Sans-Visage était au contraire plus étonnant, cependant le shaakt partageait également ce désintérêt, même si pour l'heure, ses yeux étaient tournés vers cette déité.
Réfléchissant soigneusement aux questionnements qui l'agitaient, il finit par quelques minutes par les formuler oralement.
- J'aurais aimé rencontrer Loss'Thern, après tout une partie de son âme continue à vivre dans cet arc métaphoriquement parlant. Si je comprends bien, la chute d'Ouessort s'est déroulée il y a de cela plusieurs siècles.
Ceci indiquait déjà que le shaakt d'à peine un siècle était beaucoup plus jeune que les ouessiens en règle générale. Haussant légèrement la voix suite à l'intérêt qu'il portait à Ouesseort, il demanda tout de go:
- Qui dirigeait la cité à l'époque, Clirley, Loss'thern ? Aviez-vous des relations avec d'autres peuples, comme les elfes de l'antique cité d'Hoto-Huss qui fut détruite par les mêmes géants de pierre des îles Rocsombre ?
Belliand lui répondit que depuis toujours Clirley Xissirant dirigeait les ouessiens, Loss'Thern n'étant qu'un soldat devenu un héros suite à la chute des siens. Cela indiquait que Xissirant pouvait avoir plusieurs siècles au minimum voire plusieurs millénaires d'existence, autant dire que de son existence garantissait la survie des siens. Concernant leur proximité avec les autres peuples, les ouessiens d'antan étaient aussi méfiants que ceux d'aujourd'hui.
Changeant de sujet, le shaakt s'enquit à propos des habitants.
- Ne connaissant que les Illuminés de Nagorin, j'étais assez surpris de trouver des ouessiens dépourvus de bandeaux au niveau des yeux. Est-ce un rituel réservé à des membres éminents de la communauté ?
L'elfe, poussé par son audace, chercha à en apprendre plus sur ce rituel, ses yeux brillant d'une lueur d'intérêt.
- Est-ce qu'un étranger, comme moi par exemple, pourrait demander un tel rituel s'il se montrait digne de votre peuple ?
La question sembla désarçonner Belliand et même le heurter, évoquant un rituel réservé à ceux s'ouvrant au savoir et s'intéressant à l'histoire profonde de ce monde. Il s'agissait d'un secret absolu apparemment vu l'effet que cela faisait sur son interlocuteur qui parlait d'un rituel très secret et très peu agréable à supporter à ce que comprit le shaakt. La douleur était une partie plaisir pour lui, mais Belliand semblait fermement opposé à son idée, arguant qu'une telle demande n'a jamais été formulée et qu'il doutait vu l'enfermement des illuminés de Nagorin que la réponse puisse être positive. Effectivement, pourtant cela pourrait lui être utile pour la suite. Tuer l'avatar à Nagorin était à présent la priorité s'il voulait pouvoir convaincre Xissirant.
Endar hocha simplement la tête pour signifier qu'il avait compris avant d'embrayer sur d'autres problématiques.
- Sachez que je me réjouis de votre présence à mes côtés, enfin je pourrais travailler main dans la main avec un ouessien. De combien de navires, de vivres pour le voyage et d'hommes pourrions-nous disposer pour une expédition d'une telle envergure ?
De nouveau, sa formation militaire reprenait le dessus. Être un héros ne signifiait pas prendre des risques inconsidérés ni foncer dans le tas après tout. La réponse de l'ouessien était sommaire mais l'expédition paraissait pouvoir partir sous les meilleures auspices, hormis un manque de navires. Endar se demanda où était passé la flotte de Vallel, mais n'en fit pas part à l'ouessien, préférant demander, sans espoir néanmoins, si l'ouessien avait une idée de ce qui les attendait.
- Avez-vous quelconques informations sur l'océan Thallerique et ses dangers, mis à part les Titans qui le peuplent ? D'anciennes cartes maritimes ou autre chose pouvons-nous aider pour ce périple ?
Ce à quoi Belliand répondit que nul ne savait si les îles existaient réellement ni ce qui se trouvait au-delà des flots déchaînés de l'océan Thallerique. Des batailles à l'horizon ? L'elfe noir était partant. Si l'elfe pouvait atteindre les îles, cela allait sûrement être un exploit mémorable, un exploit qui pourrait donner à réfléchir à Clirley Xissirant. Il restait persuadé que les illuminés devaient s'ouvrir à ceux peuplant Ouesseort et que les savoirs des ouessiens combinés à ceux des autres peuples pourraient créer un meilleur Aliaénon, mieux que l'ancien sous la coupelle de l'Unique, mieux que le nouveau sous la férule de Naral. Songeant aux illuminés et à la précédente réaction du chercheur envers Triman, il lui demanda un peu abruptement:
- Triman et vous, ce n'est pas une longue histoire d'amour, j'ai cru comprendre, cela remonte-t-il avant la destruction d'Ouessort et pourquoi de telles relations entre vous deux ? Est-ce dû à son caractère ou à sa position auprès de Clirley Xissirant ?
Belliand haussa les épaules et lui répondit qu'il ne le connaissait pas vraiment, qu'il ne pouvait ou voulait point le juger. Selon lui, le problème résidait quant au fait que les illuminés souhaitaient le retenir à Nagorin, lui et tous les autres ouessiens. Il ajouta qu'il était un chercheur, un aventurier et non un fanatique sédentaire.
L'assertion fit tressaillir Endar qui ne s'y attendait pas, cependant son interlocuteur appuya ces mots par un sourire signifiant qu'il plaisantait. Endar laissa un fin sourire pour répondre à cette plaisanterie, plus par respect qu'autre chose. Se rendait-il compte que pour le Conseil, les Illuminés de Nagorin apparaissaient comme cela ?
Cette réplique éveilla un plus profond intérêt concernant la relation entre Clirley et son peuple.
- J'aimerai mieux connaître votre peuple, je souhaite dépasser cette méfiance mutuelle entre les Illuminés et les étrangers. Vous disiez être à l'origine un peuple curieux, aimant la découverte de l'inconnu. Est-ce que vous pourriez me parler un peu du lien qui semble unir les ouessiens avec votre guide ?
Belliand semblait ne pas comprendre d'où il voulait en venir, signifiant juste que Clirley était leur souverain et un mentor pour lui et les autres illuminés. Cependant le rôle semblait atroce, aucune matriarche ne se serait ainsi abaissée à rester pendant des siècles, menottée à leur étude, enfermée dans leur tour d'ivoire.
Satisfait de la réponse, il s'enquit des commodités du voyage et des principales ressources qu'ils pouvaient dénicher:
- Une humaine voyagera avec nous, c'est une bonne combattante bien que peu habituée à ce monde. Aimeriez-vous qu'un ouessien nous accompagne, une personne en qui vous avez totalement confiance ?
- Concernant les richesses de ces potentielles îles, je crains un peu la réaction des Illuminés à mon égard puisqu'ils gardent secrètement leurs savoirs interdits. Si je trouve un secret de ce monde par nos trouvailles, est-ce que je risque le courroux de Clirley si je l'utilise personnellement ?
En effet, courroucer le guide était une très mauvaise idée. Concernant sa première question, Belliand affirma que certains chevaliers étaient ouessiens, de ce fait il leur faisait confiance. Concernant sa seconde question, il sembla s'emporter déniant la propriété des illuminés sur tout le savoir concernant Aliaénon, mais parut intriguer quant à ce qu'il recherchait. Le shaakt, pensif, ferma un instant les yeux avant de répondre à son interrogation.
- En premier lieu, un moyen de libérer les illuminés de leur mission, me permettant ainsi de pouvoir enfin fouler à nouveau la cité et m'entretenir avec votre mentor. En second lieu, un savoir me permettant de protéger tous les peuples d'Aliaénon et leur particularité, rien de moins, rien de plus, car l'Unique et Naral ont montré leur incapacité à construire un monde meilleur.
Finissant sa coupe, il semblait prêt à passer à la suite du programme.
- Avant que nous essayons de découvrir les mystères affectant les créatures d'Aliaénon, aimeriez-vous connaître certaines choses sur moi, sur mon peuple ?
Le savoir contre le savoir, cela avait toujours été le fonds de commerce du shaakt.
(1853 mots)
_________________
|