Caabon a écrit:
Avant toute chose, les paragraphes qui suivent expriment une vision personnelle, qui demande à être étoffée, affinée, appuyée, il s'agit d'une ébauche de réflexion, à prendre comme telle, qui plus est synthétisée ; je conserve une forme un peu péremptoire pour le plaisir d'écrire, et ne pas m'emcombrer après cet avant-propos de trop de précautions oratoires.
Je parle pas non plus en tant qu'expert. C'est simplement un milieu auquel mes études tentent désespérément de nous sensibiliser (composante élevage, seulement, mais c'est justement celle qui souffre le plus de la situation actuelle) et dont je reviens d'un petit mois de stage.
Caabon a écrit:
Je comprends qu'ils clament leur détresse : certains n'arrivent pas à vendre des produits à des prix qui les fasse vivre, certains sont dans une situation financière difficile, certains ne voient pas un avenir. Humainement c'est extrêmement difficile, je le conçois, je l'approuve.
En revanche, le discours majoritaire me semble porté vers : l'Etat, l'Europe, la grande distribution, les grands groupes. Comme causes de cette détresse ou solution à cette détresse.
Déjà, je dois avouer que je ne suis pas vraiment au point sur les revendications médiatiques des agriculteurs. Je parle qu'à partir de ma propre expérience et des producteurs que j'ai rencontré.
Si les critiques se tournent essentiellement vers la grande distribution et compagnie, c'est parce que c'est là que réside l'idée de "produire toujours plus, toujours plus vite et toujours moins cher", qui est justement la base du problème.
Caabon a écrit:
Or, selon moi, les premiers responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent sont les agriculteurs qui aujourd'hui clament leur détresse. Et je n'en ai pas entendu un seul faire son mea-culpa depuis que les médias leur tendent des micros. Leur discours est entendable, voire émouvant, parce qu'ils se placent dans une position de victime, de producteurs, assez ambigüe. Retenez le discours, les arguments, la structure, et remplacez "agriculteurs" par "patrons", "exploitations" par "PME", et tout de suite les choses prendront une autre tournure. Une partie du secteur agricole s'est reposée sur une situation économique délétère, en constante détérioration depuis... aller, on va dire 50 ans pour être généreux.
Les agriculteurs qui aujourd'hui évoquent les prix du lait, des céréales, ou je ne sais quoi, sont exactement dans la même situation qu'ont pu l'être tout un tas de PME industrielles dans les années 1970 dans un monde qui commençait par s'ouvrir, et où les modes de production et de consommation changeaient. Dans la même situation que sont aujourd'hui des entreprises du secteur tertiaire, dans le service aux personnes, aux entreprises, autres.
Le lait est acheté en dessous du prix de reviens ? Ne le vendez pas, vous avez le choix. Y a-t-il une autre activité où les patrons peuvent aller sonner chez le gouvernement pour dire "Eh, ils veulent pas nous acheter au prix où on vend" ? Non. Vous imaginez la gueule que tireraient les français si les patrons de l'industrie mécanique et microtechnique (je prends cet exemple parce que c'est celui que je connais le mieux, et parce qu'on ne les entend pas) venaient voir le gouvernement pour dire : "on voudrait que les constructeurs automobiles achètent nos pièces plus cher". Ce serait le délire le plus total. Personne ne comprendrait. Et la gueule des consommateurs si l'Etat débarquait un matin pour leur dire : "Écoutez les gars, vous allez acheter votre voiture un peu plus cher, parce que sinon les constructeurs automobiles ne s'en sortent pas. Vous n'avez pas le choix."
Le truc, avec le lait (et avec l'agriculture en général), c'est que l'éleveur ne le vend pas au citoyen comme le ferait l'industrie mécanique et microtechnique. Il le vend à l’État. Et c'est l’État qui en fixe le prix (En fonction de la production. Donc autant te dire qu'avec la politique actuelle de production intensive, du lait ils en ont tout le tour du ventre et il ne vaut plus rien.).
C'est un truc qui date de l’après-guerre et qui, sur le coup, était justifié. L’État a poussé les exploitations agricoles à produire plus plus et toujours plus, et pour ça ils ont dis aux éleveurs "vous inquiétez pas pour vendre ce que vous produisez : on vous achète tout et on se démerde avec".
Du coup, quand c'est directement l’État qui te le rachète moins cher que ce qu'il te faut pour le produire, je vois pas bien avec qui d'autre tu peux négocier =/
C'est pas juste comme le mécanicien qui demande à l’État que ses clients paient leurs réparations plus cher.
Caabon a écrit:
Oui, mais s'ils ne vendent pas, ils n'ont rien, ils cessent leur activité. Ben... C'est regrettable, mais ça arrive. Combien d'activités cessent en France parce qu'elles n'ont pas su évoluer ? Parce qu'elles payent des mauvais choix stratégiques, commerciaux, globaux, tant dans leur activité individuelle que dans leur filière ? C'est ce que je cherchais sur l'INSEE. Et pour pouvoir ramener ça au volume total d'activité, et ne pas balancer des chiffres au 20h de TF1 dont les gens qui le regardent s'émouvront sans peine.
Je suis d'accord, beaucoup d'activités cessent. C'est malheureux. Je le prends pas avec autant de désinvolture que toi, mais c'est malheureux.
Le souci c'est que dans ce cas là, les éleveurs ne choisissent pas eux-même comment ils vont orienter leur production. Ou du moins ils ont une marge de manœuvre tellement réduite que c'est pas une grosse approximation de dire qu'ils n'en ont pas.
C'est une mixe entre le gouvernement et les consommateurs (qui s'influencent l'un l'autre) qui leur un genre de production idéale et optimisée : baisser les couts, raccourcir les délai, gagner en quantité, etc ... autant de critères qui permettent de baisser le prix final du produit (ce qui est encore le désir de la majorité de la population, aujourd'hui).
Je compte plus les éleveurs que j'ai vu prôner le respect de l'animal, de l'environnement, ou la noblesse de la production ... et qui sont derrière obligés de polluer à gogo, d'élever leurs bêtes dans des conditions plus ou moins discutables, etc ... sans quoi produire leur viande ou leur lait ne leur apporterait même pas d'argent.
Un autre point important à mettre en avant, c'est que l'éleveur ne devient pas vraiment éleveur par choix. C'est compliqué à expliquer, et je me serais pas permis d'en parler avant d'y avoir mis les pieds. Mais c'est un milieu extrêmement particulier et isolé. J'ai personnellement arrêté d'appeler ça un métier. Franchement, ça n'en est pas un. Et pas uniquement parce que le travail est fatiguant, que les horaires sont difficiles, etc ... Ceux qui connaissent des éleveurs ou viennent de famille du milieu comprendront.
Caabon a écrit:
Quelles alternatives ?
Arrêter de vendre. Ou créer sa propre filière d'achat commercialisation. Court-circuiter la grande distribution, les grands groupes. Quelle tête feront-ils lorsque plus une goutte de lait français, plus une côtelette française, n'arrivera sur les rayons ? Bonne question. Une prise de risque ? Bah oui. Colossale même. C'est à ce prix qu'ils pourraient envisager d'aller vers autre chose. Devenir producteurs, transformateurs, vendeurs, s'approprier une filière de A à Z, maîtriser les prix et la relation au consommateur.
Dans le monde agricole, les initiatives locales ne manquent pas pour illustrer des moyens de s'en sortir. Seulement voilà, nous n'entendons que la détresse, les solutions de réussite manquent de parole. Puisqu'ils sont patrons de PME, pourquoi ne pas s'inspirer de ce qui se fait ailleurs, dans d'autres secteurs ? Comment des PME industrielles, familiales, rurales, dont finalement la structure du patrimoine et l'attachement sentimental, symbolique, humain, peut ressembler à celui d'une exploitation agricole, ont pu à un moment donné évoluer, sans quitter leur coeur de métier, sans faire vaciller leur valeur, face à une concurrence féroce de la part d'un monde ouvert en développement ?
Ce cri de détresse je le comprends.
Mais s'ils n'étaient pas agriculteurs, et si la France n'avait pas entretenu des décennies durant son rapport assez spécial à sa ruralité, son terroir, et ses paysans - devenus malgré eux chefs de TPE - on ne les entendrait pas.
Aujourd'hui, les agriculteurs ne paient pas les pots cassés d'une mauvaise conjoncture, mais plusieurs décennies de mauvais choix. Leur statut social leur permet cependant de se faire entendre plus que tous ces patrons qui ferment boutique dans l'anonymat le plus complet. Grand bien leur fasse, qu'ils profitent.
J'accorderai tout mon soutien à toutes les mesures qui viseront à faire changer la donne. Je prendrai ma responsabilité de consommateur face aux alternatives commerciales innovantes : sans mal je pense, j'ai la chance de déjà bénéficier d'une part de ces solutions que j'entrevois, et de les avoir intégré.
Mais s'il me fallait me prononcer sur certaines mesures, comme l'intervention de l'Etat pour réhausser les prix d'achat de la grande distribution, ou des aides qui ne viseraient pas à soutenir une mutation de la production, de la transformation, et de la filière, ce serait résolument contre.
Je suis d'accord avec toi, favoriser les circuits courts est une trés bonne solution. Une des seules, à mon humble avis. C'est d'ailleurs ce qu'essayent de faire un bon nombre d'agriculteurs, mais c'est pas toujours évident (= pas toujours réalisable). Faire du circuit court c'est ne plus bénéficier de la sécurité de rachat, c'est avoir moins de visibilité (les consommateurs qui se préoccupent du producteur, de la qualité, de la filière de production sont encore minoritaires) et parfois même un prix plus élevé. C'est pas toujours possible d'allier ça avec une rentabilité économique.
D'autant qu'ils ne sont pas tous capable de mettre en place un circuit court (quand tu vois les déplacement, les déplacement, l'administration, etc ... que ça représente. Certains éleveurs ont déjà bien trop de travail pour se permettre ça en plus).
On leur demande de faire de plus en plus de trucs. Au départ, ils ne servaient "qu'à" produire de la nourriture, maintenant on leur demande d'avoir un rôle dans l'entretien du territoire, dans la génétique, l'environnement, la société, ... Je suis de ceux qui pensent que c'est une bonne chose et que ça permettrait justement leur activité qui est trop souvent méconnue, dévaluée ou ignorée. Mais ils en sont pas tous capable, en ont parfois assez qu'on leur en demande plus en plus et, même si ça se fait, ça prendre surement son temps.
Bref, le circuit court, je suis persuadé que ça va venir. Les éleveurs ne demandent que ça. Mais ça ne viendra pas de l’État. Ça viendra de nous, consommateurs, qui sommes les patrons de ces agriculteurs et qui sommes réellement capable de faire changer les choses.
(c'est beau =3)(je finis juste en disant que j'ai mis tous les agriculteurs dans le même sac, mais ils correspondent tous à des situations extrêmement différentes et je me suis permis de généraliser pour faire avancer le débat. Il y a des éleveurs qui sont dans une très bonne situation économique, hein ?)