Par le regard qu’il jette dans la cour, Vohl ne voit personne. La rumeur s’est tue. Le cerveau fatigué du jeune homme peine à en tirer des conclusions : le manque de sommeil et son dernier combat ont galvanisé ses réactions primales, pas son intellect.
(Quelle qu’en soit la raison, un camp a gagné.)Sa tête tourne. Les rayons de la lune explosent sur les gouttes de sueur, éparpillés sur son visage et ses bras. Un vent frais le fait frissonner, et l’horripilation le secoue un bref instant : mélange d’extase, de peur et de joie. Le ciel ne s’est pas éclairci. Peu de temps a passé depuis que Vohl s’est lancé dans la course folle afin de protéger le Conseiller oranien.
Alors qu’il parcourt la voute céleste des yeux, haletant encore, un bruit sourd le fait se retourner. Une corde est posée sur le toit, à côté de lui. Un bout de corde, pour être précis. L’autre bout se trouve amarrée à la fenêtre cassée du bureau de la Mère, et le conseiller est en train de descendre en un rappel maladroit le long du toit.
Arrivé à la hauteur de Vohl, le conseiller prend la parole. Sa voix évoque de vagues souvenirs à l’assassin, perdus dans la brume de son enfance et de son ancienne existence. Son ton a quelque chose de chaleureux, dissimulé derrière un masque d’ironie toute professionnelle, dont même un tête à tête avec un tortionnaire ne semble pas l’avoir privé.
« Je me suis dit que vous auriez peut-être apprécié un thé chaud. Ah ! Quel idiot, je l’ai oublié là-haut : il va falloir que vous remettiez votre fascination cosmique à plus tard…sinon il va refroidir. Et j’ai horreur du gâchis ! »L’intellect du jeune oranien fait certes l’économie du subtil, mais il n’est pas encore assez amoindri pour ne pas reconnaitre une invitation légèrement forcée. Il se relève, péniblement.
« Honneur aux enfants ! »(Comment peut-il être jovial au sortir d’une séance de torture ?)Vohl saisit la corde qui plaquait il y a peu le conseiller à son luxueux fauteuil. Puis, prenant conscience de l’absurdité de cette remarque, fixe le conseiller avec incompréhension. Du sang séché orne sa mâchoire et son nez, ainsi qu’une de ses pommettes. Le ton de l’homme change lorsqu’il lui assène une troisième réplique. Plus de sérieux, plus d’abnégation au devoir, à sa patrie.
« Rien ne sert de se morfondre une fois l’épreuve passée. Il faut en tirer les leçons, et ne pas cesser d’avancer. »Au travers de ces quelques mots, Vohl sent toute la souffrance d'un homme qui vient de perdre un compagnon de vie qui git encore dans le bureau...et une courtisane dont il doit se douter du sort, même s'il doit se tromper sur la raison de sa mort. Tout cela, le Conseiller semble le mettre de côté, attendant une période plus propice au deuil... Le coeur de Vohl se serre. Il n'ose pas imaginer les pleurs et le chagrin de cet homme fier lorsque la réalité plantera ses griffes dans son cerveau.
« En parlant de ça, allons-y ! A la vue de votre accoutrement, je suppose que vous n’avez pas grande envie de faire connaissance avec la garde. »Vohl tressaille légèrement. Le Conseiller le pousse dans le dos afin d’aider le jeune homme à bout de force à rejoindre le haut du toit. Une fois arrivé dans la pièce, Vohl constate que la porte est fermée.
« J’ai besoin de m’assoir… »« Sans doute pas autant que votre adversaire, de ce que j’ai pu voir ! »Le ton légèrement débonnaire du conseiller trentenaire est revenu.
« Il ne faut pas… que la garde… »« Oh, je l’ai bien compris ! Mais qu’est-ce qui vous a fait trahir les vôtres ? Les oaxiens ne sont pas tendres avec les traitres ! »(Il croit que j’appartiens au groupe qui projetait sa mort !)
« Les oraniens… non plus… »Le souffle court, la voix de Vohl s’éteint avant d’avoir pu atteindre le conseiller.
« Pardon ? »« Je suis… oranien. Je vis pour… ma patrie. Je suis… comme vous… j’ai juste pris…une voie différente… par la force des choses. »« Ton accoutrement laisse penser autrement, une tendance moins avouable. »La respiration de Vohl commence à s’apaiser, même si les vagues de douleur et la fatigue musculaire lui interdisent toujours de se lancer dans oratoire passionné. A son tour de se montrer caustique.
« On s’infiltre rarement pour démanteler l’organisation d’un meurtre avec trompettes et cors de chasse ! »« Je vois… »Des pas se font entendre dans l’escalier. La panique se lit dans les yeux du jeune ynorien. Le Conseiller la perçoit clairement et d’un pas mal assuré mais néanmoins rapide, vient couvrir Vohl d’une tapisserie qu’il décroche du mur en pesant de tout son poids sur le tissu. Avant d'être recouvert, Vohl capte la ligne sanglante sur la gorge du Conseiller. Le sang semble avoir séché.
« Conseiller Daïgo Genkishi ! Garde Oranienne ! Vous nous entendez ? Où êtes-vous ? »La voix, forte, retentit dans la pièce voisine alors que le chant du parquet rossignol semble faire parler une nuée d’oiseau entière.
(Encore heureux que je sois arrivé en premier. Il serait mort au moment où son tortionnaire aurait entendu parler de la milice !)« Je suis ici. Il n’y a pas de problème ! »« Pardon, Conseiller, mais on nous a rapporté de graves rumeurs, et nous avons rencontré des espions au pied du bâtiment. Nous devons nous assurer que tout va bien ! »« Me croyez-vous impotent ? »« Conseiller, je me doit d’insister ! Un serviteur de la maison Eginara est venu nous prévenir d’un complot contre vous ! Ouvrez-nous ! »« Je suis navré que vous ayez perdu votre temps, messieurs : il n’y a plus de problème ! »Une autre voix prend soudain la parole : cette voix est plus grave et plus autoritaire.
« Conseiller, je suis Capitaine de la Garde. Si vous n’ouvrez pas cette porte, nous l’enfoncerons pour nous assurer de votre santé. »Vohl devine dans le silence qui suit que les yeux du Conseiller se lèvent au ciel.
« Pas la peine de maltraiter cette porte, Capitaine. Je vous ouvre. »Le souffle de Vohl se bloque. Il tâche de relâcher doucement la pression, mais son cœur bat la chamade ! Un bruit de serrure se fait entendre tandis que le Conseiller lève le verrou. La porte s’ouvre sans bruit, et aussitôt de nombreuses paires de bottes entrent dans la pièce. Puis marquent toutes un arrêt devant le spectacle du bureau dévasté et des tâches de sang.
« Veuillez nous suivre, Conseiller. Nous allons vous mettre en sécurité avant d’inspecter cette zone. »« Capitaine, sauf votre respect…je ne bougerai pas d’ici. J’ai des affaires plus qu’urgentes à consigner. »« A votre allure et à celle de la pièce, il est facile de comprendre que vous n’avez pas pu vous en sortir sans problèmes. Et vu que je ne vois pas le coupable ici, je suppose qu’il s’est enfuit. Tant qu’il sera libre, vous ne serez pas en sécurité. Venez avec nous. »« Votre coupable est assommé sur le toit. Une corde y descend encore, si cela peut vous être utile. »Le Conseiller reprend après une courte pause.
« Si vous voulez bien me laisser, après cela ? Je suis vivant, quoi qu’éprouvé. Je passerai faire ma déposition et remettre un rapport sur ce que j’ai compris de la situation dès que mon cœur sera revenu à un rythme décent. »Quelques pas plus tard, le premier soldat reprend la parole.
« Il y a bien quelqu’un ici. Capitaine, nous devrions l’interroger avant qu’il ne meure. Il a l’air en piteux état ! »Un silence tendu plus tard, le capitaine semble acquiescer.
« Nous nous mettrons dans la pièce d’à côté pour l’interroger. Je laisserai quelques hommes avec vous par précaution. »« Oh, bien sur. Cependant, comme je n’ai ni manuels guerriers ni manequins de combats, je doute que ma compagnie les enchante. Je ne veux pas les forcer : ils monteront la garde devant la porte, cela devrait suffire ! »« Bien. S’il se passe la moindre chose, appelez-nous. Et ne verrouillez plus cette porte ! Non, ne la fermez même pas, tout compte fait. »« Cela risque de nuire à ma concentration, il serait préférable… »« Conseiller ! Au vu de la situation, je vous déconseille de jouer au plus fin. Cette porte reste ouverte, ou je vous emmène de force à la caserne. Pour votre propre bien ! » « Entendu, capitaine. Mais que l’on ne me dérange pas ! »«Hum. Xhuan, Mosth, Acab’ : allez chercher l’intrus. Les autres, avec moi. Formez les équipes classiques et sécurisez les étages. Je reste ici avec l’équipe de réserve. »Les bottes s’affairent pendant quelques minutes avant que les trois soldats nommés ne remontent du toit, essouflés, trainant selon toute probabilité le poids d’un bœuf. D’autres pas s’éloignent en direction des étages.
« Capitaine, pouvez-vous simplement déplacer mon bureau à sa place initiale, je vous prie ? »« Je suis militaire, pas déménageur, Conseiller Genkishi. Débrouillez-vous. »« En ce cas, nous avions convenu que je resterai seul. La porte s’ouvre vers l’intérieur : servez-vous de cette information comme bon vous semble. »Un grognement se fait entendre, puis le bruit des dernières bottes se font ténues.
Le Conseiller vient s’assoir au niveau de la tenture qui cache Vohl aux yeux des militaires.
« Toujours là ? »Un ton moqueur, suffisemment bas pour que seul le jeune assassin l’entende.
« Je meurs de chaud… »« On m’a dit que le pire était l’inverse ! »« J’ai bien peur que vos traits d’esprits rafraichissants ne suffissent pas pour cela. »« Tu as un accent et une façon de parler qui ne colle pas avec les rues… qui es-tu ? »« Me protégerez-vous ? »« Tu m’as sauvé la vie. Je te suis redevable. Je ferai ce qui est en mon possible. Donc, au vu de mon rang, tu dois savoir que je peux faire un certain nombre de choses. Les oraniens sont des hommes et des femmes d’honneur. »Un petit silence suit cette déclaration.
« Ou du moins, ils le devraient. »Un murmure qui en dit long : sur les méandres de la politique oranienne, mais également sur l’honnêteté du Conseiller.
« Alors je ne vous dirai pas mon nom… vous n’aurez pas sur la conscience d’avoir protégé un hors-la-loi. »« Ne soyez pas si stupidement bienfaisant. Croyez-vous que je suis blanc comme neige ? »« Peu m’importe. Je suis ce que je suis. Je ne dévoierai pas mes valeurs. »« Ta voix m’est très légèrement familière…te connais-je ? »« Nous nous sommes déjà croisés, oui… Ne m’en demandez pas plus, je vous en prie ! »« Si je ne peux pas avoir ton nom de ta bouche, je chercherai, sois en sûr. Si tu es oranien, il n’y a nul crime que sauver un conseiller ne peut alléger. »« Conseiller ? Vous parlez à quelqu’un ? »Vohl se tend. Des bruits de bottes s’approchent et semblent s’arrêter à l’entrée.
« Mais évidemment ! Les meubles sont toujours d’excellents compagnons de philosophie, voyez-vous ? »Nouveau grognement, et le bruit de pas s’éloigne.
« Bien. Si tu veux préserver ton identité, je ne te l’arracherai pas. Je la trouverai, toutefois. J’ai toujours excellé aux énigmes et jeux de réflexions. »« Je sais. »Cette réponse s’est échappée des lèvres de Vohl avant qu’il n’ait pu la retenir. Les mots du conseiller ont évoqué d’anciens souvenirs : les parties de Gô qu’il disputait avec son oncle lors de soirées bien arrosées, et même un jeu particulièrement stratégique – le Shogi.
« Tu ... sais ? »« Votre stratégie est connue de tous. »« Bon… même si tu ne veux pas parler, je dois quand même te remercier. Quand je quitterai la pièce, je fermerai à clef. Tu iras vers le placard à côté de ce qu’il reste des volets. Ne l’ouvre pas. Enfonce la clé dans la serrure du meuble. Ensuite, ouvre le volet de gauche, tire le plateau central. Ouvre ensuite le panneau de droite. Ta récompense sera là. Voilà qui devrait…te faire partir plus léger. J’ai suffisamment de moyens. Je te laisse aussi ceci. Je pense que tu en feras bon usage. Enfin, sache que je réside le plus souvent dans mes appartements au Conseil d'Ynorie. Je doute de fréquenter cet établissement avant un moment... »Des larmes refoulées. Si cela pouvait s'entendre, elles auraient ce son.
« J'aimerais que nous ayons une discussion plus avancée...ce qui vient de se passer cache quelque chose de plus grave, j'en ai la certitude. Je voudrais que tu m'aide à savoir quoi. »« Mais… »« Et pour finir… si un jour, tu as besoin d’aide, n’hésite pas à venir me trouver. Un oranien fidèle devrait pouvoir compter sur des soutiens. Tu me diras ces mots : ‘’ Le dragon déliant le lotus. ‘’»(Il pense déjà savoir qui je suis...c'est certain.)« Je… »« Ne me fais pas répéter. A bientôt j’espère, jeune hors-la-loi courageux. Oranan est heureuse de t’avoir. »Sans attendre de réaction, le Conseiller se lève et interpelle ses gardiens.
« Capitaine ! J’ai fini, nous pouvons y aller. Et navré de vous avoir un peu chahuté, mes nerfs étaient un peu à vif. »« Je ne vous en tient pas rigueur, Conseiller. Allons-y. »Les pas s’éloignent sans que Vohl ne puisse réagir. Il laisse passer de longues minutes avant de bouger. Mieux vaut l’inconfort que la mort.
Enfin, l’assassin écarte la tenture incommodante. La bourse volumineuse laissée par Daïgo sur le tissu roule en cliquetant sur le parquet. Vohl s’en saisit, puis se dirige lentement, étourdi par la fatigue et les blessures, vers l’armoire désignée par le conseiller. Il suit les directives de Genkishi à la lettre. Enfin, il ouvre le panneau de droite.
Lorsqu'il l'ouvre, l'incompréhension s'empare de lui. Il saisit tout de même ce qui se trouve devant lui, avant de descendre avec précaution vers l'étage et la chambre où il a laissé le corps dévêtu et meurtri de la courtisane, ainsi que ses affaires. Sa main va chercher la décoction réparatrice, dont il finit la fiole. Vidé, il s'affale sur le lit. Le sommeil le surprend presque immédiatement. L'assassin n'a que le temps de passer sous le lit avant de succomber. Il ne peut plus faire un pas, et de toutes façons, il n'a nulle part où aller. Les égouts, et Sombre, ne l'acceuilleront plus...plus depuis qu'Aliep est mort. Vohl éclate en sanglots, ses larmes coulant sur son visage puis sur la courtisane transpercée. Les pleurs le vident du reste de sa force...les visages d'Aliep, de Sombre, de sa soeur, Helianor, et de la dame de compagnie du Conseiller se superposent. Tout ce qu'il a du sacrifier, tout ce qu'il a perdu, tout ce qu'il a gagné, puis reperdu...son coeur est transpercé par un millier d'aiguilles. Ses émotions jaillissent de ses yeux. Longtemps, il pleure, s'accrochant au corps sans vie comme à une bouée. Il finit par s'endormir, alors que le ciel pâlit et jette une lumière macabre sur Oranan, ville ignorante qui a évité le pire sans s'en douter.
Rideau de nuit