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À mon invitation sous-entendue, Eliwin répondit poliment par la négative, et d'un simple geste de la main. Ensuite, il tapota son pantalon au niveau des poches, et en extirpa un objet. Alors que Nahöriel s'approchait de la porte, un air curieux plaqué sur le visage, l'humain masqué par le foulard me tendit quelque chose. Triangulaire, pointu, d'un ton blanc ou ivoire et affublé d'un trou à sa base. Cela ressemblait fortement à la dent d'un animal prédateur, qui aurait été minutieusement ciselée à sa partie effilée. Intriguée, je levai la tête vers le blessé, pour ne rencontrer qu'un regard sombre et décidé. Sous le tissu, je devinais le mouvement de son visage meurtri. Ses paroles allaient être difficiles à comprendre, mais mon oreille avait déjà réussi à distinguer ses mots auparavant et dans un contexte moins adéquat. Elles pouvaient recommencer.
Et elles le firent.
Malgré les obstacles, je compris que ce bijou, puisqu'il semblait pouvoir être porté en pendentif, avait été un cadeau du père d'Eliwin à ce dernier. Un porte-bonheur, censé attirer la bonne fortune, tant que la ligne de conduite de son porteur ne déviait pas. Mes pensées n'eurent pas le temps de se former que le convalescent confirma mes doutes : il ne se sentait plus digne de cet objet. Plus bouleversant encore, sa voix mal assurée mais au timbre pourtant déterminé m'affirma que moi, je méritais ce bijou.
Troublée par cet aveu, je le fus davantage quand l'humain à la mâchoire brisée m'annonça, presque comme s'il faisait une promesse ou un serment, qu'il me protégerait. Mes yeux clairs s'arrondirent un peu, puis scrutèrent ceux de mon interlocuteur. Notre rencontre n'avait pas été des plus agréables, mais mes souvenirs de mes interactions avec lui demeuraient. Son intérêt pour la Confrérie, son inquiétude masquée pour nos frères à cause de ce projet de nous affilier aux marchands, sans oublier son expression lorsque Plagg, Nahöriel et moi le trouvâmes grièvement blessé à bord de la Laide. Il avait été un adversaire, jamais un ennemi, et plus proche de nous que je ne l'avais cru au départ. J'avais décidé de devenir plus forte pour ne plus me cacher derrière mes frères marins, mais l'idée d'avoir quelqu'un pour surveiller mes arrières était réconfortante.
Tandis que le demi-elfe pivotait dans la cabine et se mettait à fouiller sa sacoche, en restant étrangement silencieux, je regardai cette main tendue où reposait la dent. En étais-je réellement digne ? Je n'avais fait que suivre ce que mon cœur animal m'avait dicté : sauver un de mes frères, malgré l'accrochage marquant notre rencontre. J'inspirai pour ravaler l'émotion qui menaçait de monter à mon regard, perturbée mais honorée de cette marque de confiance, et acquiesçai lentement.
Avec respect, je déroulai mes mains, venant enserrer à la fois au-dessus et en-dessous celle qu'Eliwin me tendait. Le contact établi, je lui rendis son regard avec force et effectuai un signe positif du chef, bien plus assuré. Lorsque mon serpentin s'enroula, il ramena avec lui ce présent. Le semi-elfe émit un son victorieux en venant me tendre quelque chose. Visiblement, celui qui lui avait fait ses points de suture avait eu la bonne idée de lui laisser une bonne longueur de fil. Mes lèvres s'étirèrent en un sourire quand je constatai que le diamètre du minuscule cordage coïncidait parfaitement avec le trou percé dans le trophée.
Le pendentif d'Eliwin reconstitué, je l'élevai légèrement, l'observai à la lueur d'une lanterne proche, puis le plaquai d'une main contre mon torse.
"
Bijou insignifiant peut-être, mais dont la valeur est toutefois inestimable. Il est le symbole de votre..."
Je marquai une brève pause, me rappelant qu'il ne m'avait pas vouvoyé. C'était l'occasion de raccourcir une distance qui n'avait plus vraiment lieu d'être.
"
Non, de ta Promesse, Elivan."
Je dégageai ma chevelure végétale sur le côté, et glissai le cordon autour de mon cou, le nouant fermement.
"
Et il me gardera sur la bonne voie."
Je laissai mon visage s'adoucir et afficher un sourire sincère. Il était lié à la fois à l'obtention de ce présent aussi important qu'inattendu, qu'à ce sentiment d'avoir trouvé un autre allié et un frère.
"
Merci."
Le jeune demi-elfe restait silencieux, mais je pouvais lire dans son attitude son désormais célèbre "
la mer, ça vous change quelqu'un".
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