|
Peu à peu, l'équipage s'assembla. Tous les marins aimaient les récits, c'était une bonne manière de passer le temps quand on était au milieu des flots, isolé.
Les étoiles illuminaient maintenant le ciel, mais on alluma quelques lampes. La prêtresse alla en chercher deux qu'elle posa prêt, mais pas trop. Il fallait qu'on la voit, mais les jeux d'ombres et de lumière dû à des flammes suffisamment écartées seraient du plus bel effet.
Elle remarqua Mythanorië et Nahöriel, et son cœur se serra en voyant la blessure du jeune semi-elfe. Encore un crime dont elle était coupable ! Le pire étant qu'elle allait justement faire un récit mettant en garde contre ce qu'elle avait fait. Moura... la déesse lui avait donné une bonne leçon, une leçon dont elle doutait de pouvoir se relever.
Finalement, elle se trouvait dans un état d'esprit parfait pour chanter et sa voix triste s'éleva vers le firmament, plainte se mêlant au son de ses mains dansant sur le tambour. Son chant n'avait pas encore de sens, juste des notes pures et cristallines, propres à émouvoir les cœurs.
Et voilà qu'une flûte se joignit à elle ! Snori, le jeune sang-pourpre, connaissait bien sûr cet air, et il avait sorti l'instrument pour s'y joindre. Bien sûr, cette légende, il la connaissait par cœur, comme tous les membres de son peuple.
Et Leyna se lança, mi-chantant, mi-récitant, les yeux fermés :
« Entendez le récit de l’orgueil qui sonna le glas, Du peuple de sang, le sang de Moura.
C'était alors que le monde était jeune, à l'aube des temps, Les hommes du nord régnaient en maîtres sur les océans. Leur fureur au combat, maîtres du fracas, était légendaire, Mais le mal les rongeait, empoisonnait leur chair.
Vindicte et vengeance supplantaient la vaillance, Mais les elfes virent la source de leur puissance, Voiles solides ils tissèrent, navires rapides ils bâtirent, Cinglant sur l'océan, les shaakt venaient clamer leur ire.
Entendez le récit de l’orgueil qui sonna le glas, Du peuple de sang, le sang de Moura.
La force de Moura croît avec la marée, Et ses flots s'élevaient, menaçant la jetée. Les hommes qui l'avaient défiés élevaient le mur, Mais toujours, l'eau montait, triomphant à l'usure.
Aësoris, l'île assiégée, par les shaakt et l'océan défiée, Résistait, opiniâtre, mais sa fin était décidée. Alors, les elfes de l'eau élevèrent la voix, Pour clamer la colère de Moura.
Entendez le récit de l’orgueil qui sonna le glas, Du peuple de sang, le sang de Moura.
Prêtres et seigneurs restèrent silencieux, Thimoros leur semblait bien mieux. Mais le peuple, voyant approcher la mort, Clama haut et fort que les rois étaient en tort.
Prière ils offrirent, louange ils chantèrent, Fidélité et repentir, en Moura ils prièrent. Offrant leur vie et leur âme, ils étaient prêts à mourir, Suppliants que la déesse leur accorde le repentir.
Entendez le récit de l’orgueil qui sonna le glas, Du peuple de sang, le sang de Moura.
Les rois voulurent les faire taire, Les prêtres, à la trahison crièrent, Thimoros, le guerrier, était le seul maître, disaient-ils, Moura leur montra le contraire, en submergeant leur île.
Mais ceux qui avaient reconnu sa valeur, N'attendant rien d'autre que leur malheur, Ils se virent offrir une nouvelle vie en lieu de trépas, À jamais, ils resteraient dévoués à Moura.
Ainsi prend fin le récit du peuple de Moura, Enfants des flots, indomptables ennemis des rois, Morts et pourtant toujours vivants, Sans maîtres jurés, ils vont au gré des vents. »
Sa voix s'éteignit sur les dernières notes et ses yeux s'ouvrirent. Elle se leva et dit d'une voix douce, mais que tous purent entendre :
« Ainsi sont les sang-pourpres : se considérant comme morts, ne vivant plus qu'à travers Moura. Ils payent le prix d'un péché qu'ils sont les seuls à se rappeler. Ils ont suivi des maîtres malfaisants, et maintenant, ils jurent de ne plus suivre aucun maître pour ne pas réitérer leurs erreurs. Pourtant, aujourd'hui, l'avenir est incertain. Qui sait si les océans ne seront pas bientôt soumis aux puissances terrestres ? Si nous voulons rester indépendants, ils faudra nous unir. Mais le peuple de la mer ne le supportera pas. C'est contraire à tout ce que nous sommes. Que devons-nous faire ? Je ne sais, mais je vous invite à tirer leçon de tout ce récit, car il contient plus de choses à apprendre qu'il n'y paraît. »
Elle se rassit en silence et referma les yeux. Elle se demandait vaguement si quelqu'un comprendrait l'entièreté de ce qu'elle venait de dire. Le comprenait-elle seulement elle-même ?
_________________
|