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*12*
Mazhui devant, notre trio s'avança dans le couloir accessible, jusqu'à une sorte de placard où je reconnus certaines affaires. Nahöriel eut une expression soulagée en retrouvant le poignard de feu Shaa'Nod, qu'il glissa à sa ceinture. Au-dessus, des voix bruyantes hurlaient, parlant de sang d'une teinte pourpre. Autant l'ynorien resta juste pensif, autant le voleur écarquilla les yeux. Je crus même le voir déglutir fortement. Notre guide nous apprit rapidement que le vaisseau devait avoir été pris pour cible, abordé par un autre navire. Je ne pus qu'acquiescer quand il nous incita à nous hâter.
Arrivés à un croisement de couloirs, un humain à la barbe de quelques jours, au teint cuit par l'air salé et le soleil, et arborant une tenue rapiécée surgit devant nous, hurlant des noms. Chasseur de brisants. Masamune. Rien de familier, mais je ne m'attardai guère dessus. Dès qu'il aperçut l'ynorien, il s'évertua à prévenir de possibles camarades de notre évasion, mettant la main à son fourreau. Mazhui s'écarta vivement, me rappelant ainsi qu'il n'était pas féru de combat. Je mis quelques instants à comprendre la situation et à y réagir.
Pas Nahöriel.
Dès les premiers mots, le voleur s'élança en direction de l'arrivant. Le bras droit en bouclier devant lui, il se rua sur son adversaire qui ne put dégainer sa lame qu'à moitié. La bousculade fut gênée par une cloison proche, contre laquelle le marin se vit cogner. L'impact m'aida à me ressaisir, et je me plaçai immédiatement entre eux et Mazhui. Je réfléchis aussi vite que possible. Pendant que le voleur occupait cet adversaire, il nous aurait été possible de nous éclipser, mais rien n'indiquait que d'autres marins n'allaient pas arriver. Et il était hors de question de laisser le semi-elfe seul.
Le marin se reprit et repoussa le voleur avec assez de force pour pouvoir tirer sa lame au clair et faire un mouvement d'estoc dans sa direction. Nahöriel esquiva le coup de justesse, faisant un bond de côté pour se retrouver devant moi, dans le couloir de départ. Son bras non directeur tendu, il nous fit signe de garder nos distances. J'avais beau me concentrer et chercher un moyen de faire usage de ma magie, le voleur restait dans ma ligne de visée. Si je lançais le plus petit sort, j'avais de grandes chances de le toucher.
L'épée, élégante et fine malgré sa taille, décrivit plusieurs arcs de cercles dans notre direction tandis que la voix toujours peu assurée du marin appelait. Une chance pour nous que le tapage à l'extérieur semblât couvrir ses paroles.
Sans me regarder, le jeune brun s'adressa à moi.
"
Aux aguets ! Si je crée une ouverture, n'hésite pas une seconde !"
Je n'eus pas le temps de hocher la tête que le demi-elfe chercha à frapper le bras armé adverse. Rapide et de plus en plus assuré à mesure que la confrontation durait, le marin esquiva, manquant de peu pousser le voleur au sol de son autre main. Serrant mon grimoire, je compris que ce dernier aurait bien du mal à triompher seul. Son opposant avait l'air à l'aise sur ce pont en mouvement et sa lame dansait de plus en plus près de mon camarade. Je devais ralentir ses mouvements voire l'arrêter.
Cogitant rapidement, je me mis à manipuler ces fluides lourds juste absorbés. La terre. J'avais du mal à les contrôler, logés qu'ils étaient dans la partie inférieure de mon corps. Main droite tendue devant moi, je serrai la mâchoire en gardant un oeil sur l'affrontement. Nahö' esquivait tant bien que mal, mais ne parvenait pas à faire baisser la garde du marin. Malgré mon envie de m'en mêler, je pris sur moi de me concentrer sur ma magie. Alourdi, mon bras chargé de magie terreuse m'était inconfortable. Je cherchais alors à lancer quelque chose, une pierre ou un élément capable de sonner le marin. Tout ce que j'obtins fut une fine poussière au creux de ma main végétale.
Inutilisable.
Tentant de réfléchir, je cherchais un moyen de mieux canaliser ces fluides terrestres. Bouger la terre. Ce n'était pas simple, cet élément étant par excellence immobile ou presque. Je relevai les yeux au choc d'un métal frotté vigoureusement contre un autre. Les adversaires se repoussaient mutuellement et je fus plus que surprise de voir le stylet noir du demi-humain résister au coup.
(
Ce n'est pas le moment ! Concentre-toi !)
Alors que je cogitais, un brutal tangage du navire me surprit et je perdis un instant le fil de mes pensées. Lorsque je me repris, je constatai avec une certaine stupeur que je m'étais trompée de fluide et avais une pellicule d'eau dans la paume. Ma réflexion accéléra. Je ne voyais plus de la poussière, mais un lien entre mes deux fluides. Il me fallait faire vite. Pour faciliter son usage, je devais rendre la terre plus souple, plus malléable, plus liquide !
Obligeant cette énergie fondamentale à se mouvoir, je tentai de l'appréhender comme celle de l'eau, mais sa manipulation était loin d'être aisée. Je cherchai alors à duper mon corps et mon esprit. Il me fallait façonner cette magie en la faisant transiter par les mêmes canaux que ceux utilisés par ma magie naturelle d'eau. Une nouvelle résistance se forma en moi, comme si tout mon être se braquait à l'idée de modifier un ordre normal.
Inspirée par le courage du voleur, je m'efforçai d'oublier mon inconfort. Main tendue, paume en l'air, j'amenai la terre au bord de mes longs doigts déroulés. Fluidifier. Contrôler. Penser à un torrent de boue plutôt qu'à une motte de terre.
(
J'y suis !)
J'eus à peine le temps de m'en réjouir qu'un puissant revers du marin envoya Nahöriel contre une paroi avec violence. J'entendis le bruit de sa tête heurtant le bois. Lorsque je vis l'humain prendre une posture plus stable et relever la main. Mon corps réagit avant que j'ai le temps de penser.
"
Nahö' !"
L'estoc visait le voleur presque assis, mais ne l'atteignit pas. Une douleur me vrilla le flanc et l'expression stupéfaite du marin devait refléter la mienne. Un réflexe. J'avais bondi en avant, et cherché à dévier l'arme. Mauvaise idée. En abaissant un peu le regard, je vis la lame enfoncée dans mon écorce sur un bon nombre de centimètres. Je déglutis, incrédule. Un moment de peur m'envahit, et je cherchais frénétiquement un détail auquel me raccrocher. J'aperçus alors la main de mon agresseur. Vivement, j'apposai mes doigts d'écorce sur sa peau, concentrant ma magie terreuse. Quand je le sentis tenter de retirer son arme, je plantai mon regard clair dans ses yeux d'un vert passé.
Il resta figé un instant, juste assez pour que je pousse ma magie à se répandre sur son bras. Une fine couche boueuse apparut à l'endroit du contact. Brutalement, comme s'il s'était réveillé, l'homme me repoussa vers l'arrière, où je fus retenue par le voleur. Je pouvais sentir ma sève glisser hors de ma chair végétale, mais je n'y pensais plus. Main vers l'humain, je poussai ma magie à glisser plus vite, s'étendre comme l'eau recouvre une surface. Lorsque je pus percevoir la présence de ma magie sur une bonne partie du corps vivant, je la renforçai, matérialisant l'élément. Le fluide prit corps, couvrant le marin de boue que je maniai encore.
Je resserrai l'étau, ne cessant la manipulation que quand la douleur de mon corps dérangea ma concentration. Tandis que je collai mes doigts contre la plaie, le voleur bondit en avant. Au moment où la boue se désagrégea, il se retourna en se penchant, prit appui sur une jambe et planta férocement son talon dans l'estomac de son adversaire. Le bruit sourd me fit frissonner de dégoût, mais le résultat fut au rendez-vous. Celui qui nous barrait le passage en perdit connaissance, sa lame glissant au sol.
"
Mytha' ! Moura ! Qu'est-ce qui t'a pris ?"
Grimaçant un peu, je lui lançai un regard amical.
"
Qui sait ? On en parlera plus tard, d'accord ?"
Le semi-elfe me darda d'un regard entre culpabilité et colère avant d'acquiescer.
"
Tu peux marcher ?"
Je relevai la main de ma plaie, la trouvant collante à cause de mon liquide de vie. Je fis pourtant un signe de tête positif.
"
Je ne suis pas comme vous, constituée de nombreux organes fragiles. Ne t'inquiète pas. Mazhui, tout va bien ?"
J'adressai un regard à l'ynorien pour chasser ma propre crainte tandis que le voleur ramassait avec un énervement visible la lame du marin. Quand je m'en aperçus, je la lui pris doucement des mains. J'avais beau en vouloir à notre adversaire, je ne souhaitais pas sa mort pour autant. J'espérai juste que personne d'autre n'allait se mettre en travers de notre chemin.
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[Tentative d'apprentissage du sort "Etau de boue".]