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Je me réveille avec une migraine intense. Je décide de rester sous mes draps chaud le temps qu'elle passe. Mais très vite, je somnole à nouveau. Un peu plus tard dans la matinée Elena me rejoint et, voyant que je ne suis toujours pas levé, s'assoie sur le rebord du lit. Je ne dors plus, mais je préfère lui faire croire que c'est le cas. Après le baiser volé de cette nuit et sa réaction face celui-ci, je me sens un peu honteux. Je préfère ne pas la voir aujourd'hui. Même si j'ai beaucoup de questions à lui poser. Mais alors que je pensais qu'elle s'en irait, elle pose sa main sur ma tête et la passe dans mes cheveux d'un geste tendre. Je ne peux pas nier que ça me plaît, mais je reste impassible. Au bout d'une dizaine de minutes elle s'installe confortablement à mes côtés, allongée, et me secoue gentiment pour me réveiller. Je ne peux plus continuer la comédie et consent à me lever, faisant mine de m'éveiller petit à petit. Dès que je croise son regard docile et attentionné cependant, mes craintes s'en vont directement. Elle ne m'en veut pas de l'avoir embrassée, ça se lit sur ses petits yeux de biches. Quel beau réveille que d'avoir son visage à une vingtaine de centimètres du mien. Pendant un instant, on s'observe l'un l'autre. La poésie d'un tel moment est inestimable. Pour compléter ce magnifique tableau digne des plus grands peintres, l'astre haut dans le ciel nous illumine de ses rayons chauds et apaisants. Mine de rien, le temps passe. Il est plus de midi lorsque l'on décide de rompre le silence, et, immédiatement, Elena m'invite à descendre manger quelque chose. Mais je ne suis pas fou. Il se passe quelque chose entre nous. Sinon, pourquoi aurais-je droit à de tels moments ? Je ne lui fais cependant pas part de mes pensées, préférant me taire plutôt que de me faire une nouvelles fois envoyer sur les roses.
Finalement, à quoi bon. Debout au dessus du lit, face à elle, je la saisis par les épaules et l'embrasse fougueusement. Un baiser passionnel et sensuel. Un instant après je l'allonge sur ma couche et m'installe sur elle. Ma main droite file droit vers sa cuisse, la saisissant avec force, l'autre passant doucement sous son gilet pour atteindre sa poitrine. Nos ébats s'arrêtent cependant là.
Elena me rappelle à la réalité. Je suis de nouveau debout, au milieu de la pièce, en train de me vêtir. Décidément mon imagination prend trop de place dans ma vie.
L’après-midi arrivée, je décide qu'il est temps de discuter avec la belle. Je l'invite alors à rejoindre ma chambre, lieu de toutes nos discutions. Elle ne tarde pas à m'y rejoindre. On s'assoie sur mon lit, l'un à côté de l'autre. J'ouvre la conversation.
« Bon, faut qu'on discute de ce qui c'est passé hier. Qu'est-ce que tu foutais là-bas, pourquoi et depuis quand tu fais ce genre de trucs ?! »
Elle saisit tout de suite le ton accusateur de ma voix. En effet, je ne manque pas de reproche à lui faire. Mais j'attends cependant ses explications.
« Tu sais... Depuis qu'Andy n'est plus là, c'est très compliqué de survivre. On a pas des revenus très importants ici et puis... »
« Je te coupe tout de suite, je ne veux pas que tu me fasses un roman pour te justifier, je veux juste des réponses. »
« Merci, sympa la façon dont tu me parles ! Hier tu le sais ce que je faisais. Je volais. Et pourquoi ?! Pour gagner des yùs pour nourrir les enfants de l'orphelinat. Et depuis quand ?! Un peu après la mort d'Andy. Voilà, t'es content ?! »
« Content, pas vraiment. Mais au moins je sais. Tu ne fais que voler ?! Rien d'autre ? »
« Si, tu sais très bien ce que je fais d'autre. Ne poses pas de question dont tu connais déjà la réponse. »
« Alors tu t'as pris ce chemin toi aussi... Ça fait combien de temps que tu ne fais pas que voler ? Combien de gens as-tu... Supprimé ? »
« Ça doit faire un an à peu près. Et je ne sais pas, j'ai pas vraiment compté. Une dizaine, peut-être un peu plus. »
« Je vais prendre le relais si tu veux bien. Je ne veux plus que tu fasses ça. Et ta sœur non plus n'aurait pas voulu. »
« Elle n'est plus là ! Et tu n'es pas capable de faire ce que je fais ! Tu n'as jamais tué personne toi ! »
« Si, un homme, hier soir. A cause de toi... »
Elle bredouille un instant et dans l'incapacité de terminer sa phrase, se lève et s'en va, claquant la porte de ma chambre violemment. Je suis dans tous mes états. La jeune sœur d'Andy, la seule qui compte à présent, prend le même chemin que son aînée. Le même chemin que moi. Elle s'est d'ailleurs enfoncée bien plus profondément que moi dans cette voie. Je ne sais pas quoi faire. Il est certain qu'elle ne reculera pas grâce à mes belles paroles. Elle n'est plus une enfant. Mais je peux encore la surveiller, la protéger. Et puis, peut-être qu'il viendra un temps où elle n'aura plus besoin de faire ça. Sur ces quelques pensées, je cours après elle et la rattrape rapidement.
« D'accord, d'accord. Excuse moi. J'aurais pas dû dire ça. »
« Non, tu as raison. Tout ça est à cause de moi. »
« N'en parlons plus. Par contre, présentes moi à ton employeur. Je veux le voir. »
« Pourquoi ça ?! »
« A ton avis ?! Pour travailler. On se partagera les tâches, comme ça. Tu n'auras plus à tuer. »
Nous sommes dans le couloir et je n'avais pas remarqué la présence de Nathalia dans celui-ci. Elle me regarde de ses petits yeux verts une seconde, un regard plein d'innocence et de tendresse. Une petite fille qui a encore l'avenir devant elle. Peut-être, et je l'espère, arriverais-je à la préserver de ce monde, elle. Et tous les autres enfants. Puissent-ils eux, ne jamais avoir à tuer. Elle s'adresse alors à moi.
« Qui va tuer qui, Monsieur-qui-est-mort ? »
Le surnom qu'elle me donnait lorsque j'étais dans mon semi-coma est resté. Ça fait un peu glauque, mais elle ne veut pas en démordre. Je lui réponds alors gentiment.
« Personne ne va tuer personne Nathalia. Ne t'inquiète pas. Elena, suis moi dans la chambre. »
« Non, suis moi toi. Je vais te présenter. »
Une demie heure plus tard, nous nous retrouvons dans une maison lugubre où réside son employeur, après avoir traversés les rues dangereuses d'Exech. L'entrée est gardée par un homme d’apparence mauvaise, emmitouflé dans une veste à capuche sombre. A l'intérieur, deux autres gardiens arpentent le couloir menant directement à ce qui semble être la seule pièce habitée. Nul doute que ce n'est qu'un repère et non pas la résidence du scélérat qui a engagé Elena. Celui-ci nous reçoit rapidement après avoir nonchalamment congédié un commerçant qui disait s'être fait agresser par une bande adverse. Décidément ce truand trempe dans bien plus que les vols et les assassinats. Lorsque enfin la belle et moi sommes autorisés à pénétrer dans la pièce, j'aperçois l'homme. Un humain kendran tout ce qu'il y a de plus normal, si ce n'est sa tentative vaine pour se montrer raffiné et élégant. Il est étonnamment jeune cependant. Vingt-cinq, peut-être trente ans. Ses cheveux noirs sont longs et touchent presque ses épaules. Ses yeux eux, sont bruns clair, tandis que ses sourcils épais sont plus foncés. Ses lèvres fines et roses s'étirent en un long sourire lorsqu'il nous voit arriver, écartant de celles-ci un long cigare fin. J'aurais pu avoir de la sympathie pour lui, s'il ne portait pas cet horrible ensemble composé d'une veste de costume marron et une chemise noire. C'est tout bonnement affligeant de mauvais goût. Il est assis de tout son long sur un fauteuil en tissu aux dorures fines et soignées.
« Elena, ma douce ! Qu'elle joie de te voir ! C'est toujours un pur bonheur, tu le sais. » Sa voix est mielleuse, douce et calme. Il me répugne déjà. D'autre part, le regard qu'il porte sur ma complice combiné à l’enthousiasme dont il fait preuve – que l'on peut aisément lire en portant les yeux sur son entrejambe gonflée – me donne une envie soudaine de meurtre.
D'un geste rapide, je saisis mon saï de ma main droite. Je ne peux pas supporter sa face de bouloum dégoûtante. Avant même que ses hommes de mains ne réagissent, je lui saute dessus, arme en avant et lui transperce la gorge, tournant plusieurs fois ma lame pour être certain de sa mort. D'une voix forte, je hurle : « Taïo mon grand ! T'es bien plus beau avec ça la d'dans ! » Cependant, je suis vite ramené à la réalité, encore une fois par Elena. Elle s'adresse à l'homme.
« Bonjour Dorian. Pour moi aussi, c'est un plaisir. »
« Joue, toi ! »
Il tourne sa tête et s'adresse à quelqu'un que je n'avais pas remarqué auparavant. Un petit homme aux allures de clochard, reclus dans un coin de la pièce, un violon dans les bras. Celui-ci se met immédiatement à jouer un morceau entraînant, composé de notes plutôt aiguës. Mais ce n'est pas au goût du dénommé Dorian qui, tout de suite, l'arrête d'un geste de la main et lui ordonne de jouer autre chose. La partition est plus calme, plus douce, s'immisçant comme une mélodie de fond dans notre conversation. Le brigand ne semble par ailleurs ne pas m'avoir remarqué. Ou plutôt, je le suspecte de ne pas vouloir me remarquer.
« Dorian, voici mon ami Rayd. Mon... Heu... Petit ami. Je te le présente car il aimerait travailler pour toi lui aussi. » Au mot « petit ami », mon regard tourne immédiatement en direction de l'adolescente. Kesako ?! Pourquoi fait-elle croire que l'on est ensemble ? Est-ce un signe pour me dire qu'elle aimerait que ce soit le cas ?!
« Ton petit ami ?! Hmm... J'ignorais que tu avais un compagnon ma douce. Et bien, je pense que je peux avoir quelques petits travaux pour lui. J'aurais bien besoin d'un binôme mais... Je ne le connais pas assez pour vous confier une mission de cette envergure. »
« Tu peux lui faire confiance. Il volait déjà avant même que je ne sache ce que ce mot voulais dire. »
La situation m'importune. Je suis là, au milieu de la pièce, tandis que l'on parle de moi comme si je n’existais pas. D'ailleurs, les petits rires que pousse Elena m’énervent encore plus. On dirait qu'elle le drague. C'est insupportable. Peut-être qu'en fait, c'est pour le rendre jaloux qu'elle lui fait croire qu'elle est avec moi. Se servirait-elle de moi ? Non. Je ne pense pas.
« Je me doute bien que tu as confiance en lui ma belle. Mais moi, je ne le peux pas. Tu peux comprendre, non ? »
« Oui je comprends Dorian. Mais, il était avec moi hier. C'est lui qui m'a aidé à fuir et m'a permit de te ramener les bijoux. C'est lui qui a tué le garde. Je t'assure que tu peux lui faire confiance. Et puis, il sera avec moi. Tu n'as pas de souci à te faire. »
Dix minutes plus tard, nous voilà au dehors. Finalement, elle a réussi à nous avoir un ordre de mission important. Le gain sera bien plus élevé pour un travail comme celui-ci. De quoi mettre l'orphelinat à l'abri du besoin pendant plusieurs semaines. Mais c'est aussi plus risqué. Plusieurs questions restent en suspend pour cette mission, mais la seule qui me vient à l'esprit, là, tout de suite, c'est :
« Mais pourquoi tu lui as dis qu'on est en couple ?! C'est quoi ton problème ? T'es folle amoureuse de lui, tu veux le rendre jaloux, c'est ça ?! Ptain mais n'importe quoi toi ! »
Elle me regarde un instant, à moitié amusée, à moitié consternée.
« Bon déjà tu arrêtes de gueuler. De plus, j'ai dis qu'on était ensemble parce que ce vieux pervers va finir par me sauter dessus un jour, et j'aimerais qu'il garde en tête que quelqu'un ne serait pas très content s'il venait à le faire. Le rendre jaloux... Mais n'importe quoi toi... »
Là, je suis tout con. Sans vraiment savoir quoi dire d'autre, je change de sujet.
« Heu... Alors, c'est quoi notre ordre de mission exactement ? »
Elle ne prend pas la peine de me répondre et ouvre une petite lettre que Dorian vient de lui remettre quelques minutes auparavant. Je me penche au dessus de son épaule et commence à lire.
« Rejoindre Tulorim par bateau. Dès votre arrivée, vous rendre à la taverne. Vous présenter à Hargartt sous le nom de Robin et Gabriel. Il vous présentera à moi. Je serais à la taverne deux jours avant la nouvelle lune jusqu'à deux jours après. Cela vous laisse cinq jours pour vous présenter. Si cela n'est pas le cas, je considérerais que l'ordre de mission est caduc et je m'adresserais à quelqu'un d'autre.
Amicalement »
« Hum... Robin et Gabriel, c'est parfait. Cet homme est intelligent. »
Je la regarde un instant, incrédule. Comment ça « intelligent » ? Pourquoi serait-il intelligent juste parce qu'il nous a demandé de porter deux noms débiles ?! Je fais d'ailleurs cette remarque, mot pour mot à ma complice.
« Ce sont des prénoms mixtes. Comme il ne savait pas si ce serait deux hommes, deux femmes ou un de chaque qui se présenteraient, il a donné des prénoms pouvant aller à l'un comme à l'autre. Pratique. Bon, je propose que l'on parte demain matin par bateau. Ça nous laissera le temps de préparer nos affaires. Pour le voyage, je serais Robin et toi Gabriel. Un jeune couple rendant visite à un membre de ma famille. On évite de développer plus que ça. Ça suffira. Aller on rentre. »
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