Exech – La ville – Forge de Togar.
Un soir d’hiver.
Temps clair mais froid.
La forge proprement dite n’est qu’une large pièce à l’arrière de la maison, aménagé sommairement en atelier. Des rangées d’outils sont alignées le long du mur du fond. Le feu qui rougeoie derrière Wethrin empourpre la pièce et, signe que le ramonage à été négligé ces derniers temps, enfume légèrement la forge.
La maison en elle-même possède deux étages : au niveau du sol se trouve un semblant de boutique, où Togar accueille ses clients, et la forge, au quelle on accède directement par une porte branlante. Un escalier mène à l’étage, où se trouve la chambre de Togar, une mansarde où dort Wethrin, et une dernière pièce, qui remplace toutes les pièces que l’on peut trouver habituellement dans une maison.
En ce temps, comme chaque année en cette saison, le travail commençait à manquer. Les paysans, inactifs en hiver, ne brisaient pas leurs outils, les chevaux et les bœufs ne cassaient que rarement leurs fers. Si cela désespérait Togar, qui voyait ses bénéfices se réduire, lui donnant l’occasion de s’émouvoir avec les rares clients de la dureté de cette triste époque, Wethrin se réjouissait à la pensée qu’une absence de nouvelle commande lui permettrait de quitter la ville pendant quelque temps.
Cependant, à cette heure, il y avait encore du travail, aussi inintéressant soit-il. Wethrin plaça le fer à cheval dans les flammes, et s’installa confortablement sur un tabouret, dans un coin de la pièce. Alors qu’il continuait de surveiller son ouvrage, ses pensées s’éloignaient de la forge. C’était un des rares avantages de ne posséder qu’un fourneau de médiocre qualité : on avait le temps de s’égarer dans ses songes avant que le métal ne commence seulement à rougeoyer.
Trois ans…. Cela fait maintenant presque trois ans que je suis ici. Trois ans en ne quittant que rarement cette ville. Sans voir le désert. Bientôt, il faudra que je reparte. Togar n’appréciera pas la nouvelle. Il n’est plus tout jeune et, depuis mon arrivée, il s’est habitué à la paresse. Il ne pourra probablement plus s’occuper de la forge seul. Je ne peux pourtant pas rester ici éternellement.
Togar… Étrange fut notre rencontre… Il me manquera. Il n’est pas aussi mauvais ni égoïste qu’il ne veut le laisser paraître. Et après tout je lui dois à peu près tout ce que je possède. Ainsi que mon talent de forgeron. Même si celui-ci lui a été rentable. Je me demande s’il sait que je suis au courant des bénéfices qu’il engrange grâce à moi. Quelle importance de toute façon ?
Togar … Pourquoi m’a-t-il recueilli ? Il y a certes une générosité cachée en cet homme, mais je ne l’imagine pas héberger tous les enfants perdu de la région. Je ne saurais sûrement jamais la date de notre rencontre avec précision. Les dates ne le concernent pas, et j’avais alors perdu le compte des jours.
Togar…
Il y a trois ans déjà. Je sortais du désert. Exech m’effrayait. Le désert peut inspirer la peur, mais les dangers du désert sont lents, prévisibles. Dans cette ville, je ne pouvais savoir ce que je trouverais dans la rue suivante. Et les surprises ne furent que rarement réjouissantes. Des rues pleine d’immondices, des hommes réduit à mendier, et la violence, omniprésente. Aujourd’hui, cela ne me choque même plus. Il est vraiment temps que je reparte.
Togar…
J’errais dans Exech depuis quatre jours. Quatre jours à déambuler dans une ville inconnue, allant de désappointements en désillusions. La joie qui m’avait saisi à la vue de la ville, que je prenais alors pour la fin idyllique de mon voyage, m’avait quitté. Je n’avais plus de but : repartir ? Pour où ? Rester ? Que faire alors ? Les villages riants que j’avais imaginés, ployant sous l’abondance de bien, ne se trouvaient clairement pas de ce coté du monde, si jamais il existait, ce à quoi je n’arrivais plus à croire.
Mécaniquement, Wethrin se relève, saisit ses tenailles, sort le fer du feu, le pose sur l’enclume, et le martèle avec régularité, le redressant lentement. Le travail est simple, mais il apprécie toujours ce moment, quand le métal ploie sous son marteau, revêtant la forme désirée et semblant alors posséder une volonté propre, le faisant évoluer seul.
Une fois la pièce reformée, plongé dans l’eau et rangé, le jeune homme s’accouda à une des fenêtres de la boutique, espérant vainement un souffle d’air pur. Rare est le vent à l’abri de la ville, et il semblerait que de mémoires d’hommes, l’air est toujours été vicié en Exech.
Retournant dans l’arrière-salle, où se trouvait un baquet remplit d’eau, il se lava rapidement. Comme toujours, l’abondance d’eau l’étonnait – ou plutôt le fait que malgré cette abondance, il semblait impossible de trouver dans cette ville de l’eau claire et pure.
Après avoir remis en ordre la forge, Wethrin retourna rêver à sa fenêtre.
Au soir du quatrième jour, peu avant le coucher du soleil, je me traînais dans quelques rues, cherchant un abri, quand trois hommes, qui me parurent alors immenses et terrifiants, me rossèrent de coup. Je n’eus même pas le réflexe de me défendre. D’après Togar, le groupe qui m’agressa était composé de soiffard qu’un simple coup de pied aurait pu repousser. J’ignore toujours s’il s’est moqué de moi en me disant cela. Toujours est-il que je me retrouvai à terre, sans réaction et avec trois individu acharné qui continuait de me bastonner, quand Togar intervint. Pourquoi le fit-il d’ailleurs ? Il faudra bien que je lui demande avant de repartir. Mais il m’a semblé que cela faisait partie des questions à ne pas lui poser. Une fois mes adversaires en fuite, il me ramena chez lui. J’étais totalement perdu, et ne pensais à rien d’autre que le suivre. Lui-même paraissait incertain. Il devait se demander pourquoi il faisait ça, lui aussi. Quoique… Non, je ne pense pas. Non, il avait une raison de m’aider, la question qu’il semblait se poser était : est-ce une bonne raison ?
Le lendemain, après une nuit de réflexion, il semblait toujours indécis. Ou plutôt, il m’a alors semblé que d’ici peu, il me remettrait à la rue. J’avais l’impression de voir son intérêt personnel reprendre lentement le dessus dans ses sentiments. Comment l’en blâmer ? Finalement, il décida que je pouvais rester quelque temps si je pouvais me rendre utile. À ce moment, je ne savais que faire pour pouvoir rester avec lui. Il était le seul lieu d’asile qui pouvait m’accueillir. Aujourd’hui, je ne sais comment repartir.
Togar… Quelle allure la première fois que je l’ai vu. Se dressant au-dessus de moi, me tendant une main pour me relever. À cet instant, il me parut grand, l’air noble, presque majestueux. Je ne l’ai jamais revu comme ça. Quel âge peut-il avoir ? Le jour de notre rencontre, je lui aurais donné trente ans. Maintenant, je lui en donnerais facilement soixante à certain moment. Pourtant, quand il se passionne, il peut être étonnamment actif et alerte. J’espère qu’il me racontera sa vie un jour. Si je pars, le reverrais-je ? Qui sait, peut-être aura-t-il alors l’occasion de me narrer son histoire.
Togar… Où est-il actuellement ? Il n’est pas encore rentré, il doit être en train de s’imbiber d’alcool dans une taverne quelconque. Mieux vaut que je le rejoigne. Depuis quelque temps, il a tendance à boire plus qu’il ne devrait. Et il n’est pas prudent d’être ivre seul dans cette ville.
Après avoir récupéré sa dague, Wethrin sortit et verrouilla la porte.
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