Vérité décevante !
Arrivée à proximité de la cellule, je souris en voyant la dame qui chantonnait, heureuse de ne pas avoir fait erreur sur la personne, il s’agissait bien d’Hortense. Sa voix légèrement enrouée, mais étoffée et puissante, était juste et agréable. J’aurais pu passer des heures, silencieuse à ses côtés, à l’écouter. Mais trop contente de l’avoir enfin retrouvée, je choisis de l’interrompre.
« Hortense, vous allez bien ? »Au son de ma voix, la mince dame aux cheveux bruns en broussailles s’arrêta brusquement et se retourna vivement vers moi arborant un magnifique sourire. Défraîchie et plus ou moins propre, elle n’avait pas la même allure que lorsque je l’avais rencontrée. La saleté cachait la pâleur de sa peau, ses pommettes plus saillantes trahissaient une maigreur nouvelle, mais les étincelles dans ses jolis yeux bruns ne l’avaient pas quittée.
Sans attendre mon compagnon, je franchis la distance qui nous séparait, passant entre deux barreaux de fer, courant sur le sol de terre battue et sautant sur son lit de paille, relativement propre malgré tout. Toujours le sourire aux lèvres, légèrement penchée vers moi, elle me répondit de bon cœur, mais tout en chuchotant afin que notre conversation ne puisse être surprise par de tierces personnes.
« Bien contente de te revoir petite lutine, je suis heureuse de voir que tu as pu échapper à la vilaine Chimay ! … Et pour répondre à ta question, je vais bien et je sortirai d’ici dans peu de temps sois en certaine ! »La tête légèrement incliné sur le côté gauche, je fronçai les sourcils. Ses affirmations ne purent qu’augmenter la longue liste de questions que j’avais déjà en tête à mon arrivée. Mais il y en avait une qui me tracassait plus que les autres et je m’empressai donc de la poser pour en avoir le cœur net.
« Ce Rochefort, il ne s’est jamais présenté ! …. Vous vouliez vraiment me vendre à cet homme ? » C’était d’une voix tremblante chargée d’émotions que j’avais prononcé ces derniers mots. Dans le fond de mon cœur, je me doutais bien, ou du moins j’espérais, qu’elle ne faisait pas le commerce de lutins. Mais bien malgré moi, un petit doute persistait, trahissant à la fois mon insécurité et mon hypersensibilité. J’avais besoin d’être rassuré.
Un silence s’installa un court moment entre nous deux. Hortense me regardait dans les yeux et fronçait les sourcils à son tour. De mon côté, je me tenais immobile, mes yeux rivés sur elle, ma respiration bloquée, attendant avec impatience les mots qui allaient trancher la question une fois pour toute.
« Je devais t’épargner, je ne voulais pas te mêler à mon histoire. J’ai donc pensé à te dissocier de moi, te faisant passer pour ma prisonnière. Et afin de te venir en aide, j’ai tenté de faire appel à mon grand ami. En fait, il ne mesure que trente centimètres et il se nomme David, c’est un lutin bien sûr ! » Elle me sourit tendrement avant de poursuivre :
« Rochefort n’est qu’un nom de code que nous utilisons à l’occasion lors de situations particulières. J’avais rendez-vous avec David à cette auberge cette journée-là. Lorsqu’il a entendu l’aubergiste chercher un Rochefort de la part d’une Hortense qui ne me ressemblait guère, il a compris que quelque chose ne tournait pas rond. Il a suivi les évènements sans intervenir et a assisté à ta délivrance. Te croyant entre bonnes mains, il a fait sa petite recherche pour me trouver. Après de vaines tentatives, il a su que je m’étais fait emprisonnée. Il est donc venu ici, en empruntant probablement le même chemin que toi. »C’est suspendu à ses lèvres que j’avais écouté son court récit. Mais malgré ces réponses, des questions demeuraient. S’il était son ami, pourquoi l’avait-il donc laissé croupir ici ? C’est donc d’une voix teintée de reproche envers ce soi-disant ami que je ripostai :
« Mais pourquoi, il ne t’a pas libéré ! Je ne partirai d’ici sans toi, il n’est pas question que tu moisisses ici, accusée injustement de crimes que tu n’as pas commis. »Hortense esquissa un léger sourire alors que ses yeux exprimaient une certaine tristesse.
« Patience petite lutine ! Pour le moment, je suis plus en sécurité ici que dehors. Chimay et Orval pensaient m’anéantir en m’emmenant ici, mais sans le savoir, elles m’ont sauvée la vie. Les nains sont dures, mais justes, ils m’apportent à manger et ne me torture aucunement. Et puis, j’ai réellement commis un meurtre, plusieurs mêmes, mais là, n’est pas la question. »Ces révélations me laissaient sans voix. Certes, je ne connaissais Hortense que depuis peu, mais mon instinct me dictait de faire confiance à cette jeune femme. Malgré tous les efforts, je ne pouvais imaginer Hortense en vulgaire criminelle. J’ouvris une fois de plus la bouche pour lui faire part de mon incrédulité, mais elle me devança :
« Allez part et ne t’occupes plus de moi. Si tu restes ici, tu risques de tout faire gâcher. » Ce disant, de son index droit, elle me poussa légèrement. J’étais un peu têtue, mais pas idiote pour autant, je compris qu’il était préférable que je parte. C’est donc à contrecœur que je l’écoutai. Effectuant un petit saut, je regagnai le sol pour me diriger hors de la cellule sans accorder le moindre regard à la guerrière.
Cette rencontre venait de clore un chapitre de ma petite vie, mais en traversant les barreaux de la cellule, j'étais loin de me douter qu'une autre aventure ne tardait à débuter.