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L’heure était venue pour notre petite compagnie de quitter les lieux, où nous nous étions finalement peu attardés, malgré l’intérêt poussé du Seigneur Valaï de nous avoir fait venir ici, dans sa salle de conseil de guerre, pour répondre à quelques questions à peine, qu’il aurait très bien pu satisfaire en nous en montrant un peu plus dans son immense palais sans vie ni âme. Était-ce de la vantardise que de montrer ostensiblement que l’on possède des salles qui ne servent à rien d’autre qu’à se poser quelques minutes pour supplanter une conversation au débotté ? Un luxe, à n’en pas douter. Se rendait-il compte, ce seigneur menacé, que c’était sans doute ce même luxe d’espace qui faisait que dehors, les gens se marchaient dessus sans avoir la place de vivre réellement ? Tant d’espace pour un seul homme, comment imaginer qu’il puisse en rester suffisamment pour les autres, dès lors ?
Quoi qu’il en soit, nous fûmes invités à nous lever et à quitter l’endroit, imitant le maître des lieux qui nous mena à nouveau dans ces couloirs sans vie en compagnie du Sergent Colline. Il profita de la promenade pour répondre, tour à tour, à nos remarques et interrogations. Il commença par parler de la passation de pouvoir, filiale comme une royauté, bien qu’alors la famille régnante fût choisie par vote. Et c’était sans doute tout le nœud du problème : il n’avait pas de descendant, et les maisons opposées s’impatientaient de sa longue vie, espérant au plus vite accéder au pouvoir au décès du présent Seigneur d’Izurith. Je ne pus m’empêcher quelques réflexions personnelles à ce sujet. Sur la patience des futurs dirigeants, déjà : Valaï n’était pas dans une forme exceptionnelle. Malgré ses modifications physiques, l’homme était sur ses vieux jours, et il ne faudrait pas une décade pour qu’il passe l’arme à gauche. Pourquoi cet empressement subit ? La génération actuelle n’était-elle faite que d’arrivistes véreux et assoiffés de pouvoir ? Le problème était peut-être tout autre : la menace elfe, puisqu’elle fut nommée ainsi par notre hôte, poussait certains à aborder de vifs changements de politique interne. Le bon seigneur était peut-être dépassé dans sa politique quotidienne, trop enfermé dans son palais et ses craintes pour voir les réels soucis de son peuple. Je me passai, pensif, de tout commentaire, gardant pour une fois ceux-ci pour moi.
S’ensuivit, aux suites des questions du petit gobelin au surnom de racine, un historique un peu fantasque des quatre héros de la résistance d’alors, dont les noms nous furent donnés : Aël, Col et Säan, et le Docteur Hynt, dont le neveu, Karl Hynt, le fameux scientifique évoqué plus tôt, allait bientôt nous recevoir pour répondre à nos questions. Seul rescapé de ces glorieuses familles du passé, puisqu’apparemment, aucun n’aurait eu de descendance. Héro à plein temps, ça empêche apparemment certaines autres disciplines…
Moins anecdotique, la suite évoqua la raison des elfes de venir reconquérir la cité. Ils voulaient tout simplement se barrer, se tirer de ce monde inhospitalier qu’ils auraient eux-mêmes réduit au néant, et à cette ville unique, en dévastant les contrées extérieures et en ensevelissant le fluide de transport les ramenant chez eux. Je fronçai les sourcils, méditatif. Pourquoi se fendre d’une guerre aux retombées rudes en pertes si c’était seulement pour quitter la cité et aller voir ailleurs ? Pourquoi ne pas arriver, finalement, à un arrangement qui pourrait évacuer ceux qui le désireraient, humains comme elfes, et laisserait suffisamment d’espace à Izurith pour accueillir ceux qui souhaiteraient y rester ? C’était sans doute un jugement hâtif de la situation, ne prenant pas en compte tous les éléments de réponse, par méconnaissance de ce monde inhospitalier, mais ça tombait, en tout cas pour le moment, sous le sens.
Je n’écoutai que d’une oreille ses réponses à Yuélia, plongé dans une réflexion que ses propres remarques firent naître chez moi. Il n’y avait que des humains à Izurith, et des bâtards d’elfes et d’humains. Des sang-mêlé. Ainsi, si Yuélia aurait sans doute le moyen de passer inaperçue dans la foule, ça allait être bien plus complexe pour moi : entièrement noir de peau, avec un visage clairement pas humain, ni elfique : pour quoi ces gens allaient-ils me prendre ? Une chose était certaine : il était pour moi hors de question de me grimer, de dissimuler mon visage parmi ces gens. Je n’étais pas leur ennemi, et ils devraient le comprendre : par les mots, si possible. Par une force plus convaincante, si ça ne passait pas. À ce titre, je ne comprenais pas l’intérêt de dissimuler leur capacité de voyager entre les mondes, surtout si c’était déjà l’une des raisons de la menace elfique. Puisque le Sergent Colline semblait être celui qui s’occuperait de tous ces détails pratiques, je gardai pour moi mes remarques, une fois de plus, pour me laisser porter dans la suite de ces couloirs de métal et de lumière froide. D’autant que, alors que nous avancions toujours, les yeux de Valaï se posèrent sur moi pour répondre, enfin, à mes propres remarques.
Une fois encore, il souligna la pertinence de mes propos, tout en indiquant qu’ils n’étaient cependant pas exacts. Sûr de lui, il indiqua que les précisions triviales sur la nature de nos récompenses ne valaient que pour ceux qui étaient là pour l’appât du gain, déjà convaincu que son camp était le bon, ouvert même à une alliance modérée avec les elfes, et que les idéalistes dans mon genre trouveraient peu d’intérêt aux autres opportunités. Confiant, il détailla un peu plus son point de vue sur la question, affirmant qu’il était prêt à passer des accords avec les elfes, pourvu que ceux-ci restent hors de la cité. Une vision fort fermée du mot « accord », qui confirmait chez moi sa vision de la question d’une entente cordiale difficile. D’autant, tel qu’il l’expliqua alors, qu’elle était entre autre motivée par de la rancœur amère : les marques sur son corps et la disparition de son héritier étaient les faits des elfes. Je soupirai. Aveuglé par une haine passée, il l’était, comme certains en face, sans aucun doute. Et cela obscurcissait son avis sur la question, indéniablement, confirmant qu’il ne possédait pas l’absolue vérité, et certainement pas la solution miracle à tous les problèmes ici. De là à dire que d’autres camps la possédait, c’était un pas que je ne voulais pour le moment pas franchir, mais j’avais au moins aperçu les limites de cet homme au passé marqué par le drame d’une guerre : la mort et la souffrance pouvaient changer un homme, et le borner au-delà de toute limite. Ainsi, je gardai la conviction certaine que ce camps n’était peut-être pas le meilleur, idéologiquement parlant. Même s’il était normal que ce dirigeant en soit convaincu. Conscient de la stérilité d’un débat sur la question avec un être foncièrement pour sa propre vision, et c’était légitime, j’abandonnai là mes remarques sagaces, et le laissai partir accueillir d’autres aventuriers, nous laissant entre les mains du Sergent Colline.
Ce dernier ne tarda pas à nous mener dans un nouvel endroit, où ceux qui trouvaient les décors déconcertants jusqu’ici allaient être gâtés par cette nouvelle salle, parcourue d’objets et de meubles aux apparences les plus étranges et déconcertantes les unes que les autres. À quoi pouvaient-elles donc servir, toutes ces machines et tuyauteries alambiquées ? On se serait cru dans une brasserie aseptisée, ou chez un herboriste maniaque à l’excès. Sans doute un mélange des deux, en vérité, en y ajoutant cette « technologie » dont ils ne cessaient de vanter les mérites sans en voir les limites.
Le militaire à la belle gueule nous présenta au professeur Hynt, précisant qu’il répondrait à nos questions concernant la technologie, celle-là même qui était à l’origine de leur perte. L’homme en question était assez sombre de peau, aux cheveux noirs et crépus. S’il n’était pas vêtu de cette longue veste blanche et noire, et s’il n’avait pas à la place des yeux un curieux binocle mat, il m’aurait fait penser au mystique peuple des Gardiens de Yuimen, les Hafizs. Il partageait avec eux ce curieux grain de peau, inusuel chez les humains, et qui se rapprochait, un peu, mais pas trop, du mien, ténébreux. Colline nous abandonna vite en sa compagnie, fuyant les sciences pour se préparer à répondre aux questions purement techniques, dans la salle suivante. Fenouil le gobelin et la jeune kendrane ingénue le suivirent directement, apparemment peu enclins à évoquer les détails trop scientifiques de ce monde. C’était compréhensible, en soi, et sans doute aurais-je fait pareil si je n’étais pas si curieux d’en apprendre davantage sur ce dont déjà, j’avais décidé de me méfier.
Yuélia, franche et directe comme elle semblait coutumière d’être, ouvrit le bal des questions au professeur Hynt. Elle s’intéressa d’abord au Canon qui dévasta ce monde, dans des temps reculés. Et puis, plus trivialement, à ces binocles qu’il avait sur le nez. Plus posée, Tina de Tulorim s’intéressa à la porte qui nous mena ici, sur Izurith, depuis Yuimen. Idée fixe, elle avait déjà été remballée par Valaï sur la question, et persistait sur celle-ci face à celui qui, peut-être, pourrait y répondre. Semblablement, elle s’intéressa à la différence entre la technologie et la technomagie, distinction qu’avait également faire le seigneur Valaï dans son introduction au monde. Silencieux, observateur, je décidai d’attendre les réponses à ces questions avant d’en poser d’autres. Il ne fallait pas assaillir ce pauvre homme qui nous voyait ainsi débarquer en plein sur son lieu de travail, aussi subitement qu’arbitrairement.
Le bonhomme ne semblait d’ailleurs pas enclin à notre présence, et nous le fit sentir dès sa première intervention, rudoyant un peu la naïveté de certaines questions posées. Amer, il accepta cependant de se plier au jeu des réponses, et indiqua que le Canon était toujours en état de marche, dans son hangar du mur Ouest. Sans celui-ci, les elfes seraient sans doute déjà passé à l’offensive. Je trouvai curieux qu’ayant été victime de celui-ci, ils n’aient pas cherché à le démembrer pour éviter qu’il soit encore utilisé, mais je passai sur cette erreur historique sans m’y attarder : les détenteurs d’un pouvoir, fut-il destructeur, ont toujours du mal à s’en débarrasser. Il serait encore bien temps d’aller mettre mon grain de sel dans ce hangar ouest, le moment venu. Car je restais convaincu que nul ne devait posséder une telle chose : ni humains, ni elfes. Quelle qu’en soit l’utilisation, ou la non-utilisation. Son existence même remettait à elle seule en cause la notion de liberté, sur ce monde.
Quant aux lunettes, le scientifique indiqua qu’elles servaient à voir, d’un simple ordre de la pensée, l’infiniment petit. Des organismes invisibles à l’œil nu, à l’origine, sans doute, de leur maîtrise de la technologie. Des binocles fort intéressants, pour qui trouvait utile de voir ces micro-organismes. Ça restait néanmoins peu pratique dans la vie de tous les jours, à moins de vouloir regarder un morpion dans le blanc des yeux avant de l’écraser d’un revers du pouce.
Les questions de la jolie tuloraine vêtue de rouge sembla davantage le motiver. Au moins, avec elle, il n’avait pas besoin d’user de ses lunettes grossissantes : un aveugle ne louperait pas l’opulence de la belle. Sans entrer dans les détails techniques, il précisa que l’objet ayant servi à nous emmener ici « rapprochait » deux points physiques éloignés artificiellement, l’espace d’un instant. Conscient de l’incongruité de cette sentence, bien que j’en compris assez bien le concept, sans savoir cependant ce qu’il y avait derrière pour permettre cela, il se fendit d’une explication plus didactique sur la question, qui n’apporta pas grand-chose à mon niveau de compréhension. Bien que je comprenne la nature de son intervention, nous avions ici de jeunes oreilles à instruire, j’aurais préféré qu’il se penche justement sur les détails techniques qui rendaient cette opération possible. Qu’à cela ne tienne, j’aurais bien l’occasion de revenir lui en parler plus tard. Puisque mes compagnes ne le firent pas, je précisai néanmoins une remarque sur la réalité tangible de l’affirmation qu’impliquaient ses propos.
« Cela signifie donc que nous faisons, aussi éloignés puissions-nous être, partie de la même réalité physique. Nous trouvons-nous toujours sur le même monde, sur un continent tellement éloigné des autres que nous ne pourrions l’avoir découvert ? Ou sur un autre monde, éloigné dans l’espace, sur l’une de ces planètes ou étoiles qu’à l’œil nu nous pouvons observer depuis Yuimen ? »
Je marquai un court instant de silence avant de poursuivre sur le même sujet.
« Est-ce que cela signifie qu’outre l’emploi de cette technologie, il serait possible de lier les deux mondes par un voyage interplanétaire plus traditionnel que l’usage de cet appareil formidable ? »
Même en voulant la masquer, l’inquiétude perçait mon regard et mon ton. L’existence d’autres mondes, d’autres peuples, d’autres réalités que la nôtre, cela remettait tellement de choses en question. Notamment dans ma théorie du Sang-Ancien. À quoi bon chercher l’origine de la vie, les âmes primales, quand on sait pertinemment qu’elle existe ailleurs également, depuis peut-être plus longtemps ? Je secouai la tête, reléguant à plus tard cette ardue réflexion, pour écouter la suite de son discours concernant Yumiko, ce bijou de technologie à laquelle il semblait avoir ôté toute humanité. Possédée par les fluides d’ombre pendant son adolescence, d’une manière inhabituelle et différente de l’utilisation que les mages de notre monde en ont, elle fut menée à Hynt pour qu’il la répare à sa manière. Un terme qui me donna quelques frissons d’horreur : comment pouvait-on avoir l’assurance et la certitude de pouvoir « réparer » la nature de quelqu’un. Un propos dérangeant amenant de nouvelles questions éthiques que je repoussai une fois de plus à plus tard. Inutile de parler d’éthique avec cet homme : il semblait ne tirer que fierté de son intervention auprès de la petite Yumiko.
Il affirma néanmoins, circonstance atténuante, que sans son intervention elle serait sans doute morte. Le principe était simple : il l’avait cerclée d’une armure enfermant ses fluides sauvages, réduisant sa puissance réelle, mais lui permettant de se contrôler. La question de l’éthique se posait encore : est-il sain de maintenir en vie ce qui doit mourir par la force des choses ? Ce qui est par nature suffisamment puissant pour s’autodétruire avant de détruire tout le reste ? La fierté était lisible, dans le regard du scientifique. Pourtant, je ne pouvais passer à côté de toutes ces répercussions morales.
Vinrent alors les explications de la différence entre magie, technologie et technomagie. Il usa d’exemples concrets parfaitement compréhensibles pour expliciter la différence, précisant que la science des sindeldi et hafizs pour faire voler leurs aynores et cynores était de la technomagie : l’usage de la magie, de la puissance des fluides, pour autre chose que de la magie brute. La technologie, elle, semblait user de procédés physiques contrôlés par des machines, du matériel adapté. Je levai un sourcil :
« C’est donc la source d’énergie qui diffère entre la technomagie et la magie. Car les sindeldi qui usent des fluides pour faire voler leurs machines, ce me semble, ne sont pas forcément mages. Ils utilisent pareillement à ce que vous expliquez ici des outils leur permettant d’utiliser les fluides sans en avoir la maîtrise naturelle. Je me trompe ? Si je suis dans le vrai, comment nommez-vous cette énergie que vous utilisez ? D’où la tirez-vous, si ce n’est des fluides ? »
Les deux demoiselles avouèrent leur incompétence à trop comprendre ce qui se passait ici. De mon côté, ça m’intéressait trop pour en faire l’aveu, qui serait en plus inexact. SI je n’étais pas apte à comprendre tout ce qui m’entourait, j’avais saisi tout ce que cet homme avait dit, et restais avide de connaissances concernant cet endroit. Quelques nouvelles questions furent posées, sur Yumiko, sur ce qu’il advenait de ses fluides en surplus, sur la possibilité d’augmenter le potentiel de quelqu’un. Des questions qui, quoiqu’encore une fois dérangeantes moralement, étaient pertinentes dans ce moment.
Yuélia, elle, fit sa Yuélia. Maladroite, elle accusa à demi-mot le scientifique de nous cacher quelque chose. Paranoïaque, elle avait l’impression d’un complot. Je la regardai de mes yeux noirs, décidant de répondre moi-même à cette affirmation d’une voix calme, posée.
« Evidemment qu’il se trame quelque chose, c’est la raison pour laquelle nous sommes là, jeune Yuélia. Quant au Professeur Hynt, rien ne lui a obligé à tout nous dire sur tout. Il a le droit à avoir ses secrets, comme chacun de nous. Je crois qu’il ne souhaite répondre aux questions scientifiques car il n’a guère de temps à octroyer aux autres questions que nous pourrions avoir, auxquelles d’autres pourraient apporter des réponses. »
Je me tournai ainsi vers l’homme noir, pour lui poser à mon tour mes questions.
« Sans vouloir, donc, abuser de votre précieux temps, professeur Hynt, j’aimerais, si vous le voulez, que vous m’expliquiez quelles sont les utilisations concrètes de cette source d’énergie sur ce monde. Nous avons vu d’étranges accoutrements sur vos soldats. Des armes surprenantes, notamment celle de Yumiko. Sont-ils dépendants d’une utilisation active de cette énergie, ou n’a-t-elle fait que permettre l’accès à la connaissance permettant de les créer ? Nous savons que vous avez parcouru nos terres. Quels conseils auriez-vous, au niveau des connaissances technologiques, toujours, pour des néophytes totaux en ce domaine ? De quoi devons-nous nous méfier ? Quels sont les dangers dûs à cette technologie que nous pourrions rencontrer en parcourant la cité ? Comment nous en prémunir ? »
Je craignais que mes questions soient trop techniques et pas assez scientifiques, mais l’un n’allait pas sans l’autre, et je tenais à avoir la dimension théorique avant d’obtenir, de la part du sergent Colline, des détails plus pratiques sur notre expédition. J’espérais, ainsi, avoir été clair dans ma demande : je ne voulais pas ici des exemples pratiques, mais la théorie de base nécessaire à notre bonne compréhension de ce que nous serions amenés à rencontrer sur ce monde. Et ça, c’était son domaine, sans aucun doute.
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