Toute changée dans sa nouvelle tenue, qui bien qu’insistant sur ses formes aguichantes ôtait à la demoiselle le côté un peu sauvage et spontané d’une séduisante apparence au plongeant décolleté, la jeune Tina posa de nouvelles questions sur le monde qui nous entourait. Intarissable, elle semblait s’accrocher à des détails qui, outre leur nombre élevé, avaient effectivement leur importance. Le nom des maisons opposées, l’allégeance du groupe dont Colline faisait partie. Des informations qui seraient utiles, à n’en pas douter, et qui ne m’étaient pas venues à l’esprit de demander. Une étourderie qui m’aurait valu quelques mauvais points si j’avais voulu jouer la carte du bluff sans connaître pleinement mon sujet. Mais je savais à quoi elle était due : un empressement de ma part de me libérer de cette entrave subjective de serviteurs de ce grand palais sans vie. J’avais hâte de rencontrer la vie dans ce monde, ces fameux traitres qui avaient leur propre logique de raisonnement. À voir quelles valeurs ils véhiculaient.
Mes pensées vagabondes furent interrompues par le jeune Fenouil, gobelin de Nirtim. Tout comme moi, il émettait quelques réserves sur l’utilisation de cet objet curieux que l’on nous avait donné, ce téléphone permettant de nous contacter. Il affirmait que bien qu’il soit utile, il pouvait aussi être bien dangereux, car si on l’égarait, quiconque le trouverait serait en mesure de localiser tous les autres. Un biais alarmiste. Un peu trop, selon moi. Car pour celui qui mettrait la main dessus, nous ne serions jamais que des inconnus, des personnalités lambda perdues dans la masse des habitants d’Izurith. Ce fut à cet instant, alors qu’il expliquait ses aptitudes à faire disparaitre les choses sans le moindre pouvoir magique, que trois personnes entrèrent dans la pièce. Un visage connu, Shizune, mais également deux nouvelles têtes, qui au vu de leurs frusques étaient yuimeniens. Un jeune homme aux cheveux en broussaille, dont le regard émeraude était parcouru de la lueur de ceux qui en ont déjà beaucoup vécu, et une elfe d’un âge canonique, au teint étrange et aux cheveux gris et au calme sourire édenté. Un personnage fort incongru dans une situation d’aventure comme celle que proposait ce monde. La désagréable Shizune, pragmatique, se chargea de combler leur retard en les équipant des mêmes attributs que nous.
Un bruit étrange se fit alors entendre. La demoiselle aux cheveux blonds, qui avait déjà auparavant fait preuve d’une naïveté à la fois touchante et maladroite, venait d’activer, heureusement sans effet, l’un des catalyseurs magiques proposés par Colline. Par chance, cela ne causa aucun dégât, et le jeune sergent balafré lui fit une remontrance que je trouvai fort douce, en expliquant qu’il fallait des fluides pour le faire fonctionner. Je fronçai les sourcils en la regardant, émettant moi aussi une muette, mais sévère, remontrance à son égard, jeune imprudente qu’elle était. Puis, Colline se départit de répondre aux questions qui lui avaient été posées, sur les forces spéciales de la cité, et sur l’inutilité d’une quelconque source d’énergie au téléphone. Il nous montra également comment le désactiver, chose qui me parut pertinente : inutile de l’abandonner, donc.
Il nous montra alors la manœuvre à y effectuer pour avoir accès à une carte interactive de la cité. Sommaire, mais reprenant les points d’intérêts majeurs pour notre mission. Là, il se mit à déblatérer un discours si long et empli de détails que je pris peur que la moitié de ceux-ci soient mal compris par l’ingénue Phyress ou le distrait Fenouil. Sans compter la probable indigente elfe trop âgée pour être respectueusement utile à cette mission. Cette carte, bien sommaire, il allait mettre un certain nombre de mots pour expliquer ses tenants et aboutissants, et je m’appuyai sur la table pour en ouïr les détails, les yeux rivés sur l’écran coloré de mon téléphone. Le palais se situait en plein centre de la ville, conception classique, en soi. Les mondes avaient beau changer, les technologies affluer, les puissants se tenaient toujours au centre de leurs cités, dans un emplacement rappelant à la fois leur place prépondérante, et garantissant également qu’en cas d’attaque, ils soient les derniers à être touchés. Des planqués, en d’autres termes. Nous étions non loin de la bibliothèque royale, où nous pourrions nous renseigner sur divers sujets concernant Izurith. Chercheur, je reconnaissais l’utilité d’un tel édifice, mais ne pensais pas qu’il soit de bon aloi de passer notre temps de mission le nez planté dans des livres. Fussent-ils fort intéressants. Sans doute qu’une visite entre ces murs serait pertinente, une fois tout ceci réglé. Mais avant, j’espérais pouvoir penser qu’ils nous donneraient toutes les clés pour comprendre ce monde sans devoir passer par de longues heures de lecture. Car étudier un livre, ça prend du temps. Et le temps, c’est ce qui leur manquait justement.
Il présenta alors la maison la plus occidentale de la cité. La maison Kobayashi. Anciennement maison noble, elle se serait elle-même dépossédé de ses titres pour remplir pleinement une mission de cœur : défendre la muraille ouest, où les elfes auraient le plus de chances d’attaquer en cas de déclaration martiale. La maison de Shizune, apparemment, dont elle serait à la tête. Colline, en bon soldat suiveur sans cervelle ni jugeote, indiqua qu’elle était par conséquent hors de soupçon. Je l’apostrophai à ce titre, moins convaincu que lui, tout en jetant une œillade à Shizune.
« En situation de complot, tout excès de confiance peut s’avérer mortel. Sauf votre respect, madame. Aussi, je suis sûr que vous ne diriez rien contre le fait que nous enquêtions au sein de votre maison semblablement aux autres. »Elle pouvait mal le prendre. Ça pouvait blesser son honneur orgueilleux, mais ce que je disais n’en avais pas moins de sens. Dans une telle situation, même les personnes les plus proches, les soi-disant hors de cause, formaient des ennemis probables. C’était d’eux, même, qu’il fallait le plus se méfier. Elle était intelligente : elle savait qu’une récalcitrante à mon propos amènerait le doute chez bien d’autres aventuriers présents. SI elle n’avait rien à cacher, elle accepterait ma requête soupçonneuse. L’information qui suivit, déblatérée avec assurance par Colline, me refroidit encore davantage sur les mœurs de la maison mère d’Izurith. Il passa rapidement sur deux maisons trop faibles, selon lui, pour comploter contre eux. Une assurance que Valaï avait prise en les espionnant sans gêne. Je pinçai les lèvres, me retenant de dire les pensées sombres que j’avais à propos d’une telle attitude. Un pouvoir autocrate brimant les libertés individuelles, et craignant tout ce qu’il ne contrôle pas. Mon avis sur Valaï et les siens était de moins en moins approbateur. Mais je tus tout commentaire, préférant écouter la présentation des quatre maisons soupçonnées.
La première était l’archétype de l’ennemi idéal : puissante et influente. Rivale de la maison Valaï. Les méchants pas beaux tout désignés, pour le Seigneur de ses lieux, à qui profiterait sans doute une déchéance publique de ces adversaires de taille. Les Atalante, donc. Au nord-ouest du palais. Des anciens héros de la révolution contre les elfes, ce qui les éloigne un peu d’une possible alliance avec ceux-ci. Si on part du fait que les mœurs ne peuvent évoluer au sein d’une même famille, bien sûr, même de nombreuses générations après. La suivante, la maison Francisque, bien pourvue financièrement, et ouvertement détractrice du pouvoir en place. L’opposition, en quelque sorte, en des termes plus politiques. Ils ne seraient pas particulièrement hargneux contre les elfes, ce qui en faisait des cibles de choix pour l’initiation du complot contre Valaï. Rien à redire, l’argument se tenait. Restait à savoir si ce complot n’était pas, en vérité, dans l’intérêt d’Izurith. Mais ça, je devrais l’apprendre en enquêtant seul. Ou accompagné, mais sans l’aide d’officiels du pouvoir en place, corrompus moralement par celui-ci de par leur aveugle allégeance. La troisième, la maison Angloise, était semblable à la précédente, si ce n’était ses moyens financiers nettement moindres. Qu’importe : avec de la volonté, on peut s’armer de beaucoup. La dernière, enfin, les Kartage, était par le passé une petite maison mineure qui aurait récemment acquis de fastueux moyens, de manière vraisemblablement frauduleuse. Les dirigeants officieux, sans qu’aucune preuve ne soit amenée, du crime organisé à Izurith. Des… gens bien, en somme. Mais n’ayant pas non plus la totale main mise sur les quartiers chauds, le quartier le plus oriental de la cité, arborant le doux qualificatif de cramoisi, semblait échapper à leur contrôle.
Colline nous indiqua à leur propos trois établissements qui leur appartiendraient, au moins en allégeance. Il était relativement clair que les quartiers notifiés en orange, rouge et cramoisi sur la carte interactive étaient les mauvais quartiers de la cité.
Une dernière organisation était cependant notable, sans qu’ils soient parvenus, malgré toute leur technologie d’espionnage, à en repérer les accès directs dans la cité, et les points de chute et différents quartiers généraux. Ils l’appelaient le GPET. Le groupe pour l’Eradication Technologique. Des gens pleins de bon sens, au final, quand on voyait ce qu’était devenu ce monde à cause de ladite technologie. Une association terroriste révolutionnaire se battant contre l’oppression d’une science autodestructrice, en somme. Seul souci : ils semblaient détester les elfes au moins autant que la technologie.
Colline conclut son long discours en précisant qu’il nous fallait sans doute éviter le quartier cramoisi, jugé comme très dangereux, et que nous redoublions de vigilance dans les deux autres quartiers chauds, sans en donner la raison précise. Il conseilla que les diplomates d’entre nous se rendent dans les maisons nobles, et les plus discrets dans les quartiers dangereux. Je comptais, pour ma part, œuvrer avec le plus de diversité possible. Tina, comme à son habitude, fut à la fois la plus prompte à réagir, et la plus pertinente dans son intervention. Elle quémanda d’autres informations sur les maisons, notamment les griefs éventuels qu’elles auraient l’une envers l’autre. Elle posa la question de la pertinence d’une recherche dans la bibliothèque sur ces dernières, afin d’en décrire les caractères principaux. Je n’y croyais que peu, personnellement, persuadé qu’on les connaitrait bien plus en allant directement nous confronter à elles. Ceci dit, elle évoqua également la difficulté d’entrer en contact avec les différentes maisons, question fort pertinente, posée à demi-mot, à laquelle j’acquiesçai pourtant ostensiblement. Et enfin, elle évoqua le souci de notre monnaie désuète en ce monde. Une chose à laquelle je n’avais pas songé, mais qui pouvait s’avérer fort problématique, si nous voulions nous faire passer pour des membres de ce monde.
Le jeune homme qui se présenta sous le pseudonyme de Lelma précisa quand il lui fut demandé qu’il préférait se charger des quartiers chauds. Personnellement, je connaissais mes aptitudes, et ne craignais pas de m’y mêler. Mais il me fallait d’abord des informations concrètes sur la plèbe locale, et leurs dirigeants. J’allais donc me charger d’enquêter sur la maison Kartage. Soucieux, cependant, de ne pas indiquer aux officiels la direction de mes recherches : cela ne les concernait en rien, je me sevis de mon téléphone pour écrire un bref message à tous les aventuriers présents, y compris les deux derniers arrivants dont je pris le numéro avant d’œuvrer à l’écriture de mon message :
Code:
« M’occupe de la maison Kartage. Seul, dans un premier temps. Ai un plan. Vadokan le Noir. »
Pour ceux qui n’étaient pas encore au fait avec mon nom, le qualificatif les aiderait sans mal, vu que j’étais noir intégralement, désormais, habits compris. Je me tournai ensuite vers Yuélia, qui, je le sentais, voudrait sans doute venir avec moi. Je la pris à l’écart pour me pencher vers elle et lui murmurer :
« Je sais que je peux te faire confiance, Yuélia, parce que tu es celle que je connais le mieux ici. C’est justement pour ça qu’il nous faut nous séparer : chacun œuvrera de son côté, et nous obtiendront ainsi davantage d’informations que nous pourrons communiquer par le biais de cet appareil. »Je lui indiquai le téléphone avant de poursuivre.
« Tu es habituée aux grandes maisons et à la diplomatie. Il serait sans doute pertinent que tu ailles te mêler aux Atalantes, ou à l’une de ces deux maisons détractrices, les Francisque ou les Angloise. Je peux compter sur toi ? »Sans attendre la réponse, cependant, et afin de ne pas perdre de temps, je demandai à Colline :
« Quels dangers pourrions-nous concrètement rencontrer dans les quartiers chauds ? Et pourquoi le secteur Cramoisi est-il plus dangereux que les autres ? »Dans une cité où le terrorisme pouvait frapper partout, les quartiers de la plèbe, plus populaires, étaient vraisemblablement les moins visés. Quel danger pouvait-il être supérieur à cette menace ? Irrémédiablement, je me sentais attiré par ce danger, par ce quartier cramoisi. Sans doute m’en ferais-je une meilleure idée en contactant la famille Kartage. Une fois les réponses à mes questions tombées, je quitterais cet endroit au plus vite pour me diriger sans attendre vers la maison Kartage.