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Après avoir quitté la plaine où se posent les cynores, nous ne tardons guère à rejoindre une vaste forêt dans laquelle je m'enfonce à la suite d'Isil qui paraît connaître les environs comme sa poche. Les sentiers sont assez nombreux pour qu'il soit aisé de s'y perdre. J'ai entendu dire que nul ne trouvait la Fontaine de Vie s'il n'y était invité, je comprends mieux le sens de ces paroles maintenant que j'arpente cette sylve ancienne et apparemment sans fin. Nous ne parlons guère durant cette journée, ce qui n'a rien pour me déranger car je n'ai pas l'habitude de meubler le temps de bavardages futiles, ayant la plupart du temps voyagé seul. C'est un lieu apaisant que cette forêt, je vois au fil des heures la tension s'estomper du visage d'Isil et j'en suis ravi pour elle.
Le soir venu, nous nous installons dans une petite clairière pour passer la nuit tandis que nos compagnons se mettent en quête d'une proie. Après avoir ramassé du bois et allumé un bon feu, je sacrifie à mes habitudes comme si l'Elfe n'était pas là, me décrassant soigneusement avant de m'assurer du parfait état de mon équipement. Un peu plus tard, alors que nous partageons un repas, Isil m'informe soudain que nous en aurons pour deux semaines de marche environ, pour autant que tout se passe bien évidemment. J'incline simplement le visage avec un léger sourire aux lèvres pour lui répondre:
"Une jolie petite ballade qui nous donnera le temps de faire un peu connaissance, cela me va très bien. D'autant plus que cette forêt est splendide."
Je remets une bûche dans le feu avant de reprendre, les yeux rivés à ceux de l'Elfe:
"En parlant de faire connaissance, j'aimerais vous présenter quelqu'un."
Sans transition ni signe annonciateur, ma Faëra apparait soudain sur mon épaule, entortillée dans une mèche de ma chevelure qu'elle utilise comme un manteau pour se dissimuler à moitié. Un sourire radieux orne sa petite frimousse alors qu'elle prend la parole d'une petite voix un peu timide:
"Bonjour, Isil. Je m'appelle Syndalywë."
J'observe l'Elfe avec attention, curieux de voir sa réaction à cette apparition si rare de ma petite compagne de fluide.
L'Elfe me jette un regard surpris lorsque je parle de lui présenter quelqu'un, puis elle pousse un hoquet de surprise en écarquillant les yeux en apercevant ma chère petite compagne. Après être restée quelques secondes sans voix, Isil bredouille d'un ton quelque peu incrédule:
"Qu’est… Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ?"
Sindalywë sourit de plus belle et réplique fièrement comme si cela expliquait tout:
"Je suis une Faëra!"
Je ris doucement à cette réponse, ajoutant rapidement:
"C'est une être de fluide, nous sommes liés un peu comme vous l'êtes avec Lhyrr. Elle se montre très rarement, peu de gens connaissent leur existence et..."
"Je l'empêche de faire des bêtises", me coupe-t-elle d'un ton taquin.
Je lui jette un regard faussement réprobateur, qui ne résiste guère à l'amusement qui reprend vite place sur mon visage. Ces explications, si laconiques qu'elles soient ramènent un peu de couleur sur les traits de l'Elfe qui sourit légèrement:
"Un travail de chaque instant, je n’en doute pas."
Elle reprend son sérieux avant d'ajouter:
"Je… je pensais que vous n’existiez pas."
Je hausse un sourcil à l'attention d'Isil et marmonne avec une légère gêne teintée de malice:
"Voyons, qu'allez-vous imaginer là, je suis sage comme une image."
Sindalywë, elle, explique en adoptant un petit air subitement inquiet:
"C'est le but, nous ne voulons pas que notre existence soit connue. N'en parlez pas, s'il vous plait, gardez ce secret au fond de votre coeur."
Un petit clin d'oeil, puis elle disparait comme elle est apparue. Les yeux d'Isil restent rivés un instant à l'emplacement désormais vite où elle se trouvait, puis elle me demande:
"Mais… pourquoi ? Pourquoi s’est-elle montrée à moi si leur existence doit rester secrète ?"
Je dévisage gravement l'Hinïonne en silence durant un instant avant de lui répondre:
"Je ne sais pas ce que je verrai de vous en utilisant ma vision pour essayer de démêler votre passé, mais il est probable que je découvre certaines choses que vous ne révéleriez pas à n'importe qui. Alors, à mes yeux comme à ceux de Sindalywë, il est important que ce soit un partage plutôt qu'une ouverture à sens unique, qui ne nous mènerait pas loin."
Je laisse filer un instant de silence, puis je demande doucement:
"Nous pourrions faire une première tentative maintenant, si vous le souhaitez. Vous sentez-vous prête?"
Isil m'observe un instant avant d'acquiescer en disant sobrement "Merci", puis elle laisse passer un instant avant de demander:
"Que dois-je faire ?"
Je souris légèrement et réponds:
"Cela dépend. Je dois me concentrer un moment pour avoir une vision, ensuite je pourrais simplement vous en parler, auquel cas vous n'auriez qu'à écouter. Mais je peux aussi vous montrer ce que je vois en rêve, pour peu que vous soyez dans un état de méditation similaire au sommeil. Comme vous préférez."
Laconique, sans doute parce qu'elle appréhende ce que nous pourrions découvrir, elle hoche la tête en me disant de lui montrer, une décision qui me surprend quelque peu, bien que je prenne soin de ne pas le montrer. L'idée que je puisse influencer ses rêves ne semble pas la perturber, bien que ce soit un pouvoir qui, personnellement, m'inquiéterait passablement s'il était possédé par un quasi inconnu. Mes principes m'interdisent d'utiliser ce pouvoir à la légère, mais je ne suis plus assez naïf pour ignorer qu'il pourrait être usité de manière extrêmement discutable et pernicieuse. Une fois encore la confiance qu'Isil m'accorde m'honore et me touche, ce que je manifeste simplement en portant la main droite à mon coeur et en inclinant le visage.
Lhyrr revient alors qu'Isil s'installe pour dormir, adoptant une posture vigilante qui m'indique qu'il veille sur elle. Je le fixe au fond des yeux durant quelques secondes, calme et serein, je suis content qu'il soit là et protège son amie, bien qu'elle n'ait rien à redouter de moi. Je laisse passer un moment, le temps nécessaire pour qu'elle s'endorme, puis je ferme à mon tour les yeux et plonge lentement dans l'état de profonde méditation qui me permet d'avoir des visions.
(Montre-lui ce que je verrai, Syndalywë, le plus précisément possible.)
Ma Faëra m'ayant assuré qu'elle ferait de son mieux, je commence par visualiser le beau visage de ma compagne de voyage, jusque dans ses moindres détails. Puis je me focalise sur son regard, utilisant ce reflet de son âme pour plonger dans son passé. Je me sens dériver, loin, de plus en plus loin, en quête de l'instant qui pourrait me révéler l'origine de son lien avec Lhyrr, que je considère comme une clé essentielle à la compréhension du présent.
L'univers devient gris, cotonneux, indiscernable. Je ne vois plus que ses deux prunelles couleur de nuit, seuls repères dans les brumes du temps. J'ai la sensation diffuse qu'il change peu à peu, qu'il devient plus dur, plus profond aussi d'une certaine manière, reflets d'une âme identique et pourtant autre, reflet d'une autre vie sans doute. Au prix d'un puissant effort de volonté, je contrains à faire reculer ma vision de manière à voir celle qui possédait ces yeux si subtilement différents, jusqu'à la distinguer enfin, avec une partie de ce qui l'entoure. Je sens mon coeur sombrer à cette vision, seule la présence de ma Faëra et la fusion de nos âmes me permet de garder mon esprit focalisé sur la scène terrible, déchirante, qui se dévoile.
Je vois Isil, celle qu'elle était jadis, une Ermansi à la peau dorée d'une beauté à couper le souffle, enchaînée à une espèce d'autel de pierre sombre. Ses yeux sont emplis de rage, mais aussi de terreur, son corps aux trois-quarts dénudé est couvert de marques de coups, de lacérations, de sang qui trace sur elle de sinistres arabesques. Un être est penché sur elle, un Sindel de haute taille et de grande prestance, je ne discerne par parfaitement ses traits mais je vois le sourire sardonique qui tord ses lèvres. Un peu en retrait, il y a quelqu'un d'autre, une silhouette plus massive, inquiétante, une ombre parmi les ombres dont je pressens qu'elle a une importance cruciale dans cette vision, sans parvenir à définir laquelle pourtant. Je tente de forcer ma vision afin de discerner ses traits mais ils se dérobent sans cesse et, brutalement, je reviens au présent, le coeur battant à tout rompre et les temps couvertes de sueur.
Je vois du coin de l'oeil Isil qui se redresse en sursaut et tend quelques instants après vers son Loykarme qui, à ma profonde surprise, fuit le contact en reculant et s'envole sans demander son reste. Encore profondément perturbé par cette scène que je viens de voir, je me garde de prononcer le moindre mot, n'en trouvant de toute manière aucun qui puisse être de la moindre pertinence dans l'immédiat. L'Elfe finit par se tourner vers moi et pousse un long soupir avant de bredouiller:
"Désolée, je ne pensais pas que… je ne savais pas."
Mon regard, jusque alors rivé aux flammes, se perd un instant dans les ombres de la sylve avant que je ne me décide à le reposer dans celui d'Isil que je dévisage en silence durant de longues secondes avant de répondre à mi-voix:
"Vous n'avez pas à être désolée, Dame. Je...ça va, vous?"
Elle secoue la tête, comme pour chasser ces souvenirs, avant de ramener ses jambes vers son corps, d’enrouler ses bras autour et de poser sa tête sur ses genoux.
"Oui. Non… Je ne sais pas."
Elle semble retenir sa respiration un instant, avant de la relâcher pour avouer:
"Non. J’ai l’impression de me retrouver avec plus de questions encore."
Je me lèverais pour aller près d'elle et la prendre dans mes bras afin de la réconforter, si je l'osais, mais je n'ai pas oublié son geste de recul lorsque j'ai simplement esquissé le geste de lui frôler la joue sur le cynore, alors comment interpréterait-elle cela? Mal sans doute, si bien que je me fais violence pour rester aussi immobile qu'une statue, forçant mes traits à redevenir rigoureusement impassibles. Seuls mes yeux trahissent peut-être légèrement la compassion mêlée d'une sorte de tendresse indéfinissable que j'éprouve, mais sans doute ne le verra-t'elle pas, rares sont ceux capables de percer les expressions de mes prunelles. Je finis par remarquer doucement:
"Il y avait une troisième personne, massive, sombre. Je n'ai pas réussi à voir ses traits, ni même à définir à quelle race il appartenait. Mais nous savions que nous ne découvririons pas les réponses en une soirée, demain...demain je pourrais essayer d'en voir davantage."
Isil détourne le regard après avoir croisé le mien, resserrant ses bras un peu tremblants autour de ses jambes en acquiesçant à ma proposition de tenter d'en savoir plus le lendemain. Elle me demande ensuite si ces visions sont exigeantes pour moi, une question à laquelle je réfléchis soigneusement avant de me décider à répondre d'une voix neutre en fixant à nouveau le feu:
"En soi, non, cela nécessite juste beaucoup de concentration."
Je relève lentement les yeux vers ceux de l'Elfe avant d'ajouter d'un ton un peu hésitant:
"Mais je savais que...que c'était vous sur cet autel...et Lhyrr qui se tenait au-dessus de vous."
Isil hoche la tête à mes premières paroles, puis détache son regard du feu aux secondes en s'efforçant tant bien que mal de m'adresser un sourire rassurant:
"Oui, il semblerait que notre passé ne soit pas des plus lisses. Quoi qu’il en soit, merci, Tanaëth, du fond du cœur."
Je chasse ses remerciements d'un petit signe de la main indiquant qu'ils ne sont pas nécessaires, geste que je tempère d'un sourire légèrement amusé:
"Fade et ennuyeuse, voulez-vous dire? Je me doutais vaguement qu'elle ne le serait pas, vous connaissant tout de même un peu. Ce qui tombe bien, j'ai horreur de la monotonie et je ne crois pas courir grand risque que ma vie le devienne à vos côtés."
Mes paroles ramènent un sourire un peu plus vrai sur le visage d'Isil qui réplique:
"Dormez, Tanaëth, et encore merci. Je monterai la garde, cette nuit."
J'incline simplement le visage, comprenant qu'elle aura du mal à retrouver le sommeil après ce qu'elle vient de voir et, après un sourire tranquille, vais m'installer en tailleur dos contre un arbre pour me ressourcer quelques heures en méditant.
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