(
Avant)
(4)
"
Hmm..."
Accroupie, presque pif à pif avec la bête, Zu'Gash observe de ses yeux rouges. Ce truc sent le mouton, est blanc comme un mouton, est entouré d'moutons, mais c'est pas un mouton. C'est assis sur ses pattes de derrière, ça a des oreilles pointues, un pif tout noir et une grande queue. Pis ça a une lanière de cuir autour d'la gorge avec des pointes en métal d'ssus. Pis surtout, dès qu'elle fait mine d's'avancer vers sa boustifaille sous laine, ça grogne. Pareil quand elle veut faire les poches d'son voisin, là. L'cadavre d'pécore assis contre un arbre, avec un bon gros carreau d'arbalète qui lui épingle la gorge dans l'tronc. Et deux autres qui font pareil dans son torse.
Il bronche pas. Pas l'cadavre, hein ? L'a encore trop d'chair sur les os pour danser comme ceux du château. Nan, c'lui qui bronche pas, c'est c'te créature couleur os délavé qui la mate d'ses yeux marrons. Un gros loup blanc, mais pas assez sale pour faire loup, et pas assez baveux ou nombreux. Et quel con d'loup s'retiendrait d'mordre dans les bestiaux bêlant bêt'ment juste derrière ?
La peau-verte se lève. L'clébard fait pareil. Elle s'accroupit. L'clébard aussi. Elle tend l'gourdin vers l'mort. Et
Gnap, ça mord !
"
Eh ! Il s'bouffe pas, lui !", beugle la peau-verte en secouant la main.
Sauf que l'chien tient. Alors elle s'lève d'un bond et campe sur ses guiboles en tirant l'nonos encordé. L'canidé s'acharne d'son côté en grondant comme si elle voulait lui chourer sa barbaque ! L'est con c'te bestiole ! Y'a belle lurette qu'y'a plus rien à bouffer sur c't'os là ! Et c'est pas un en-cas, c't'un gourdin, d'abord ! La garzoke fait trois pas en arrière, enfonçant les pattes blanches dans l'sol boueux. L'chien s'coue la caboche, lève le fion plus haut qu'la gueule et tire dans l'aut' sens. Ben putain ! Pour un truc qui lui arrive à peine au milieu d'la cuisse, l'a une sacrée force c'te bête !
"
T'crois pouvoir jouer à ça, hein ? T'es con ou quoi ? T'as pas d'bras !", s'moque la peau-verte.
L'clébard s'en fout, il tire et s'fout d'la gadoue partout. Zu'Gash fait pareil dans l'aut' sens. Et ça s'en va, et ça r'vient, avec le cadavre d'berger comme r'père pour savoir qui gagne. Sauf que quand les quenottes d'la bête s'mettent à mâchouiller l'nonos, la peau-verte n'l'entend pas d'c'toreille ! Elle s'redresse d'un coup, soul'vant l'bestiau un peu. C'est qu'en plus d'avoir d'la force, elle pèse son poids c'te chose ! Il faut qu'la garzoke s'y mette à deux mains pour tout soul'ver d'terre. Parce que l'toutou n'veut rien savoir, il vient avec !
"
Lâche.", dit la tanneuse en secouant une fois. "
Lâche !" Deuxième fois. Y'a des poils qui s'barrent sous l'vent. "
Lâcheuuuuh !"
*Zouh zouh zouh* la boule de poils !
"
Mais lâaa... Ah... Aaah... Waaah !", commence la garzoke alors qu'sa gueule se tort d'un côté et son nez d'l'autre. Y'a un truc... Là, dedans. Et ça pique ! Et ça... "
Tchaaa !"
Pouah ! Ça lui est r'monté d'puis la panse vide jusque dans l'pif ! Ça crame l'intérieur ! Et pas comme la gnôle te l'fait dans les boyaux, nan ! Dans l'arrière du nez ! Comme si tout était lié ! Zu'gash se cure une narine d'un index mais change pour le p'tit doigt quand elle pige qu'ça rentre pas, s'foutant d'la morve partout au passage. Et ça pique toujours ! Ah ben merde, c'était d'l'aut' côté en fait. Alors elle s'fout l'autre rikiki dans l'aut' trou et gratte. Et gratte encore. Bordel, c'est collé cont' le bord. Ou pas ? C'est à elle ça ? Y'a autant d'trucs dans un nez ? Faudra qu'elle en ouvre un ou deux pour vérifier.
Ah ? Son ongle a quelque chose ! Ah ? Ah ! Ayé, elle l'a choppé c'foutu truc piquant ! Qu'était en fait juste un poil tout blanc ! Elle le mate dans sa flaque visqueuse. C'pas à elle ça. Les siens sont marrons ou noirs. Même ceux qu'ont r'poussé sous son aisselle rasée pour la soigner. C'dommage, ça cache la cicatrice, ça.
*
Scrap.*
Maint'nant qu'elle y pense, c'beaucoup plus facile d's'faire marquer d'cicatrices sur une peau sans poils. Y'a moins d'trucs pour emmerder la lame ou la pointe ou tout c'qui peut tailler une peau sans protection. Faudrait qu'elle s'rase alors ? Pour ressembler à ces fillettes d'elfettes mâles ? C't'idée d'con. Pis faudrait aussi qu'elle s'foute à poil là où elle veut une marque. Donc faudrait prévoir l'bousin, donc cogiter. C'chiant d'cogiter.
*
Scronch scronch.*
Pis ça t'oblige à faire qu'ça, et comme un gus qui s'est pris un coup d'trop sur l'crâne, t'en oublie tout l'reste.
*
Gnap gnap gnap.*
D'ailleurs, qu'est-ce qu'elle foutait avant d's'mettre à
penser ?
"
Eeeeeeeh !", beugle-t-elle en notant enfin l'corniaud en train d's'faire les crocs sur son arme, qui s'fige comme un con au coup d'tonnerre vocal. "
C'est mon gourdin !", s'écrie la peau-verte en s'jetant vers la bête qui recule encore et encore. Donc pour l'rattraper, la peau-verte s'lance à quatre pattes et choppe l'autre bout du nonos entre ses crocs. C'pas d'main la veille qu'on la sépar'ra d'son arme fétiche ! Surtout si ce
on est un loulou ou toutou qui fait l'fou !
"
Grrr !"
"
Grrrr..."
"
Grrr !"
"
Grrr !"
"
Grrrrrouuu !"
"
Raaah !"
"
Grouh ?"
*Paf ! Mmh ! Pif ! Kaaaï ! Kyuuuu...*Soit un coup d'bec d'Aro' en pleine raie, qui fait japper la garzoke, qui lâche prise et envoye l'os percuter l'pif du chien, qui couine, le lâche et r'cule la queue ent' les pattes !
"
Grrrr ! Ha !", gronde la tanneuse en choppant l'gourdin dans la gueule, levant la tête et la queue bien haut sur ses quatre pattes. C'est
son gourdin ! Personne peut l'ronger sauf elle, d'abord !
*
Re-paf.*
"
Oailleuh ! Maiiis ! Laisse-moi déguster ma récompense, Aro' !"
"
Zu'Gash...", fait la voix d'la gosse, l'incitant à l'ver son pif maculé d'morve. "
Je préférerais éviter de le demander mais...", dit Maya en se massant lentement la tempe, comme c'rigolo de Shadd... Euh.. Did ? Dem ? Bref, l'garde d'la porte. "
Qu'est-ce que tu es... En train de faire ?"
La peau-verte s'assoit dans la terre humide, pointant l'chien du doigt. "
C'lui qu'a commencé ! On a joué, l'a perdu, donc l'nonos à ronger est à moi !"
"
Le... Nonos à ronger ?", demande la gamine avant de mater la corbac à trois yeux. "
Si je peux me permettre... Tu devrais éviter les coups à la tête quelques temps."
"
Rhaa..."
"
Allez, lève-toi.", lâche une Juju' exaspérée. "
Et par Gaïa, essuie ton nez. Ta trogne est assez ignoble par elle-même !"
Du revers, la peau-verte se frotte la tronche et s'relève. C'vrai qu'elle s'en est foutu partout. Sauf qu'elle s'en fout, parce qu'elle voit un truc qui risque d'la faire bien marrer. Y'a
l'aut'là qu'essaie d'approcher l'clébard. Oh, le con ! Il va s'faire boulotter la main ! Ou s'faire sauter à la gueule à force de s'pencher et d'montrer sa gorge ! Allez ! Plus vite ! Encore un peu et...
*
Pfuuuuiiit !*
Beuh ? Pourquoi il imite un piaf, c'couillon ? Pis l'son fait r'dresser les oreilles du corniaud neige. L'aime la musique c'te bestiole ? V'là qu'l'basané siffle encore, mais d'une aut' façon. Ben ça ! L'canidé qui s'couche à ses pieds, maint'nant ! La peau-verte n'pige plus rien. Ça s'cause en sifflant les chiens d'habitude ? Pourtant elle a toujours entendu c'genre d'animal faire des
ouafs ou des
awouuuh, mais pas des
pfuiiit ! On lui aurait menti ? C't'une ruse des clébards pour masquer leurs plans de conquête de Yuimen ?
"
Non mais, qu'est-ce y fout ?", demande la peau-verte en s'rajustant l'autre raie.
"
Chi-en ! Chi-en ! Ber-ger ! Mou-ton !", chante le piaf noir.
"
Hein ?"
"
Chi-en sa-voir."
"
T'pourrais faire un effort pour causer mieux qu'ça Aro'. J'pige rien, là."
"
Et en plus d'être folle, c'est une imbécile... Ce n'est pourtant pas compliqué !", s'agace la morte en armure.
C'est un chien assistant de pâtre. Il a été entrainé pour protéger voire guider les bêtes."
Ooooh ! Ça alors, Juju' ! Tu parles piaf ? Vous d'vez avoir l'même type d'cervelle !", s'esclaffe la garzoke avant d'recevoir un coup d'bec d'un côté et un lattage de tibia par pied sous armure de l'autre. "
Maiiis ! J'étais pas prêteuuuh !", chouine Zu'Gash avant de tout foutre d'côté. "
Qu'est-ce vous foutez là, au fait ? Z'aviez pas des cadavres à planquer dans l'sol ?"
P'tit silence. L'groupe s'regarde en haussant un sourcil, pendant qu'le muet grattouille le ventre rond du clébard.
"
Si tu lèves ton affreux nez, tu verras que le soleil a bien décliné. Tu ne peux pas savoir comme j'ai été déçue que Maya tienne tant à ne pas partir sans toi.", déclare Julianna en balançant son regard plein de
j'te déteste à la tanneuse.
Les yeux rouges se lèvent vers le haut. Ah ben oais, la journée a bien avancé. Merde alors. Est-ce que c'clébard a aussi des pouvoirs ? Comme l'ourse dont elle porte la peau ? Mais genre, un pouvoir qui accélère l'temps ? Ou l'ralentit ? Ou la transforme en statue ? Ou la fait pioncer sans qu'elle le voit ? Parce que là, à part chercher les trucs laineux et mater l'toutou dans les mirettes, elle n'a pas l'impression d'avoir passé tant d'temps qu'ça dans l'coin.
Elle y réfléchit le temps d'ranger son arme et après elle s'en cogne. Sa bedaine gargouille trop fort pour entendre autre chose. C'vrai qu'elle a toujours la dalle. Bah ! Maintenant qu'le groupe a un p'tit troupeau d'bestiaux, elle va pouvoir se faire un chouette gueuleton ! Une bonne viande rôtie encore juteuse avec d'la gnôle pour boire un coup ! Elle en salive déjà ! Ses mirettes rouges ont r'péré la bête qu'elle veut fracasser, un peu plus tôt. Une bonne brebis bien grosse, ronde, dodue et qu'est pas accompagnée d'un p'tit trop jeune.
La bave aux lèvres, elle s'avance vers sa proie, dépasse le cadavre épinglé que les filles viennent de r'marquer, s'apprête à sauter sur la bête et...
*
Gnap ! Zip ! Sbaff !*
Le pif intact mais qui fait bobo dans la gadoue, la peau-verte s'appuie lent'ment sur ses mains et s'passe le revers d'sa manche pour y voir sous la couche d'terre couvrant ses paupières. Elle vient d's'casser la gueule ? Ah ben oais. Y'a un truc accroché à sa botte. C'est l'truc qu'à du la faire tomber. Pis c'pas pas n'importe quoi ! C'est le corniaud blanc qui lui r'tient l'pied, tous crocs dehors. Et qui grogne. Mais c'pas ça qui va empêcher la tanneuse d'atteindre son r'pas, foi d'Zu'Gash ! Alors elle rampe, secoue l'pied de gauche à droite et d'bas en haut. Y'a rien à faire. Aussi collante qu'une sangsue mise à la diète et qu'on plaque sur l'dos d'un malade !
À force d'secouer la guibole, la botte reste dans les crocs découverts. Pas longtemps par contre. Juste assez pour qu'le machin blanc puisse respirer l'parfum d'pied d'peau-verte et couiner sauvagement en s'couant la tête. La garzoke lâche un rire triomphant et marche rapidement à quatre pattes vers la bête laineuse.
"
Attenti..."
*
Pof ! Zip ! Splotch !*
Un poids s'abat sur la peau-verte, faisant riper ses mains sur la terre humide. Repas de boue pour pif, deuxième service ! Et l'muet a beau siffler, l'chien reste ent' les omoplates d'la garzoke ! À plat ventre, la tanneuse ramène ses g'noux pour arrondir son dos et éjecter l'bestiau. Sauf qu'l'est pas si con. Un appui ? Un saut d'la bête.
*Pof ! Splotch !*Un autre essai plus vite ?
*Pof-splotch !*Une tentative plus discrète al...
*Pof... Splotch...*Les yeux rouges s'font frotter encore une fois par un r'vers salopé d'puis longtemps et s'tournent vers l'arrière, matant l'truc blanc s'asseoir pépère sur elle, à la fixer comme s'il avait gagné un truc. Vu d'en-d'ssous, sa gueule a l'air d'sourire.
"
Si tu crois qu'j'vais t'laisser gagner aussi faci..."
*Pof !*Et vlan la bonne bouchée d'terre ramassée par la gueule à crocs ! La verte, hein ? Parce que la poilue est bien tranquille, perchée d'ssus.
"
Rhaa rhaa rhaa !", se marre la piaf bien à l'abri d'tout c'merdier.
Ben putain,
ça c'est c'qui s'appelle un adversaire coriace ! Y'a plus qu'à voir l'quel s'ra l'plus endurant des deux ! Ça, c'est l'genre de jeu qu'la tanneuse n'perd jamais ! C'pas aujourd'hui ça va commencer ! Suffit d'être résistant et un peu pas trop con ! Dans c'cas précis, faut juste utiliser une astuce pour reprendre la main ! C'simple ! Y'a qu'à trouver un bon appui, juste un seul et...
*Pof !*Juste un...
*Pof !*Juste...
*Pof !*(
Après)