(
Avant)
Quand ça s'en va, ben un jour faut qu'ça r'vienne !
(1)
Quelque chose d'incroyable se passe. Un truc hors du commun, bizarre, incompréhensible. Zu'Gash est en train de... Réfléchir. Mais pour de vrai ! Et c'est pas qu'son esprit est parti loin parce qu'elle a vu un truc qui lui a rappelé des souvenirs pour une fois, nan. Elle cogite vraiment ! Enfin, ça aide d'être coincée depuis une bonne demie-journée dans une cavité d'montagne à cause d'une grosse pluie. L'eau n'la gêne pas, elle, mais pas les crevettes qui la suivent. Sauf que c'est pas leur santé ou leur confort qui l'emmerde.
"
On fait quoi alors ?", fait-elle en soutenant le baluchon à provisions. "
Nan, m'dites rien. J'vais devoir m'farcir toute la chasse et vous allez m'piquer les meilleurs bouts quand j's'rai en train d'pioncer, hein ?"
Les yeux rouges fixent les autres formes. D'abord, y'a Aroroa, sa corbac de Phaïtos. Pas la peine de s'préoccuper d'elle, la piaf peut s'contenter d'bestioles qui grouillent dans l'sol. La peau-verte aussi, mais il en faudrait des cafards et des vers pour lui remplir la panse chaque jour. La gamine brune fronce le nez quand l'oiseau déniche un machin plein d'pattes et l'gobe d'un coup. Encore à jouer les précieuses la Maya !
"
Il nous en reste pour combien de temps ?", demande la gosse, assise sur un rocher pendant qu'elle étrille sa longue chevelure noire.
"
D'bouffe ou d'trajet ?"
"
Eh bien... Les deux ?"
"
Alors là...", commence la garzoke en s'grattant la raie du haut. Elle ménage son effet, regarde gravement la Messagère de longues secondes et finit par ouvrir sa boîte à crocs. "
J'en sais foutre rien !", s'esclaffe-t-elle quand la tension est à son comble.
Soupir en chœur d'tous les présents.
"
Nan mais, j'y suis pour rien c'te fois !", lâche la Coureuse en s'curant l'pif puis en gobant le résultat d'sa fouille. "
T'as qu'à t'en prendre à l'aut' armurée, là !"
Convergence de regards vers Julianna, la "pas si morte que ça" et porte-bouclier relevée par Maya. Pâle comme le cadavre qu'elle est, toute droite dans son armure lavée par la pluie, la v'là qui fronce les sourcils et croise les bras. Sauf qu'ça passe pas à cause du bouclier, et qu'elle doit faire la même d'l'aut' côté pour y parvenir.
"
Pfeuh !"
Et vas-y qu'ça boude. Déjà qu'une nana tricheuse qui s'castagne avec du métal sur l'dos c'chiant à fréquenter, mais quand elle a des sautes d'humeur en plus, c'est pire. Quoique. Ça aurait aussi pu être une elfe.
Là, ça aurait été l'pompom.
"
Si je n'étais pas devenue ce... Ce..."
"
Poids mort ?", lance la peau-verte, la langue sortie, fière de sa connerie.
"
Silence, créature !"
"
Zu'Gash."
"
Dégénérée !"
"
Zu'Gash, j'te dis."
"
Immonde bougresse délavée !"
La garzoke prend appui sur son poing fermé, matant d'ses mirettes sanguines la femelle en armure tenter d'approcher à chaque injure. Et derrière, Maya qui soupire, la main tendue vers sa morte de frangine.
"
Ben dis donc. J'sais pas où tu l'as élevée ta grande sœur, mais côté insultes, j'ai vu mieux. Oaip, Juju', c't'un peu court tout ça.", se moque la garzoke en agitant l'index. "
T'aurais pu dire, ô Phaïtos, bien des trucs en somme en variant l'ton. Genre..."
"
Zu'Gash.", coupe la gosse.
"
Ben nan, ça c'est moi."
"
Et si nous en revenions à notre problème ? Hum ?", insiste la jolie Maya, en rajustant le pan de sa robe bleu nuit.
"
Ah oais ! C'est vrai ! Euh...", fait la peau-verte sous peau d'ours en s'grattant l'autre raie. "
Qu'est-ce j'disais déjà ?"
"
Ra-tions.", rappelle la corbac à trois mirettes.
"
Ah ! Ca m'revient. Oaip, j'disais qu'j'sais pas combien d'temps ça va prendre d'rentrer à Dent D'or. Merci à Madame boite d'métal ! Ça sait qu'y'a des patrouilles qui vont faire chier en ch'min, mais c'est pas foutue d's'rappeler où !", emmerde la Coureuse en haussant les épaules avec un sourire moqueur. "
Donc on évite l'coin d'Luminion et on s'paume en montagne. Efficace, la Juju !"
"
J'aurais du te laisser te jeter dans leurs jambes... Voir ta carcasse criblée de flè..."
"
Laaaaalalaaaaa !", gueule Zu'Gash en s'bouchant les oreilles. "
Les mooorts, ça n'cause paaaas ! On entendrait qu'eux qui s'plaigneuuuh !"
La garzoke continue d'chanter avec sa voix pétée. C'drôle de voir la morte en armure gesticuler et menacer d'lui foutre un coup d'bouclier, tout en étant retenue par une Maya qu'en a marre. Sauf qu'au bout d'un moment, même Aro' en a ras l'croupion et vient caler un beau coup d'bec à la Coureuse.
"
Oailleuh ! Eh ! T'fais pas partie des joueurs, Aro' !"
Re-coup d'bec.
"
Si-lence !"
Zu-Gash tord la bouche et tire la langue. Ses mirettes coloris sang s'posent sur un autre problème.
"
Et ça, on en fait quoi ?"
Dans son coin, qui tente de s'faire tout p'tit, y'a celui que la peau-verte a appelé "
l'aut' là". Ben oais, pas d'nom d'sa part. L'truc a l'air humain avec une taille proche d'la sienne, deux bras, deux jambes, une tête et d'la peau comme un biscuit trop cuit, sous tunique rapiécée d'partout qu'a du être un beau cuir à une époque. L'plus chiant, c'est qu'ça s'met à faire trembler la terre avec sa magie dès qu'la garzoke tente de voir si ça pendouille ou pas ent' les pattes. L'problème de c'machin muet, c'est qu'en plus d'piquer dans les vivres, il va passer pour un esclave à cause d'ses menottes noires. D'accord, c'est c'qu'il était, sauf qu'les Messagers n'font pas dans c'genre de commerce. Si elles s'ramènent avec ça, ça va encore gueuler.
Le truc marrant pour la peau-verte et bien chiant pour l'reste du groupe, c'est qu'cette saloperie les suit d'puis qu'la garzoke a récupéré l'objet d'leur mission : les feuilles d'métal d'obscurité. Elle a bien essayé d'le semer c'tempêcheur d'avancer droit, d'le balancer en contrebas d'une pente à coup d'pied dans l'fondement, mais y'a rien à faire. Ça revient à la charge comme un sekteg en manque d'os à ronger !
Grouuuh. En parlant d'ça.
"
L'a pas l'air bien gras, mais quand on tombera à court de bouffe, ça f'ra t'nir un ou deux r'pas.", dit la Coureuse en se levant et s'tapant le poing dans la main.
"
Euh... Non, sans façon."
"
Mais tu n'y penses pas, monstre !", beugle la morte qui s'était pourtant calmée. "
Assassin ! Cannibale !"
"
Ca-qui-quoi ?"
"
Ca-nni-ba-le, Zu'Gash. Ceux qui mangent leurs semblables.", précise la Maya, en jetant un drôle de regard à
l'aut' là.
"
Beuh ? Et alors ? Quand t'as faim, faut bien t'remplir la panse avec c'que tu trouves.", affirme la traqueuse avant d'afficher un sourire de chieuse. "
Ou qui !"
"
Et elle dit cela comme cela ! Sans gêne !", éclate encore porte-bouclier.
"
Julianna...", dit tranquillement la jeune nécromancienne. "
Tu devrais avoir compris qu'elle fait cela juste pour te faire réagir. Tu n'étais pas aussi impulsive de ton vivant."
Le cadavre se tourne vers sa sœur, l'air bien con. Maya la fixe avec une tronche blasée. À s'demander laquelle des deux est la plus vieille en fait. Sauf qu'un jour, ça va s'inverser, non ? On vieillit aussi quand on est mort ?
"
Vi ! Avi ! Avant ! Vivant ! Hé ! Hi ! De mon... Héhé. Gniii !"
Ohla. La Juju a le visage qui se crispe. Et vlan les mains qui s'collent à ses joues ! Et crac le cou quand sa tête se tourne d'un coup, pis d'une façon pas normale. Si elle n'était pas d'jà clamsée, ça aurait fait bobo. Enfin, juste le temps d'srendre compte qu'elle vient d's'tuer toute seule, c'te conne. N'empêche, la voir avec des yeux qui sortent presque d'leurs trous et un sourire de dingue, ça peut donner des cauchemars. Et c'est parti pour la mâchoire qui claque et le rire de tarée. Elle a beau se marrer, y'a rien d'drôle, là. La morte finit par se figer. Ah ? Déjà la deuxième étape ? Ben oui, un hurlement digne d'une banshee. Et que ça racle les mains gantées sur l'armure. Et que ça grince des dents entre deux cris aigus. Et quand ça a fini ? Ben ça tombe à genoux, et ça s'met à chialer en d'mandant pardon à c'te luciole de Gaïa, là.
"
Moais. C'moins drôle la cinquième fois.", lâche de façon boudeuse la garzoke pendant qu'elle se cure l'oreille.
"
Alors cesse de la provoquer, par Phaïtos !", gronde la gosse en prenant sa frangine dans ses bras.
"
Ah ben là, c'est toi qu'a dit c'qui fallait pas !", s'esclaffe-t'elle.
N'empêche... Ce s'rait pourtant pas mieux que la cuirassée aille voir l'meilleur des dieux une fois pour toute ? Doit bien y avoir un moyen, non ? Parce que là, suffit qu'Maya fasse pas gaffe en parlant d'elle et pouf ! Apparition ! Mais pour ça, faut rentrer vite fait au château et en causer avec Mériri. Donc d'ici quoi... Deux semaines ? Trois ?
C'qui ramène à leur problème de départ : qu'est-ce qu'on mange ?
(
Après)