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Jour un
Cela faisait plusieurs heures déjà, qu’Adenor marchait, droit au Nord, en direction de Tulorim, grande ville d’Imiftil. Jamais avant, la jeune femme n’avait franchi les frontières d’Hidirain, et ce n’était pas sans une légère crainte qu’elle poursuivait sa route.
Bien entendu, durant sa croissance, elle avait eu maintes occasions de rencontrer les divers peuples siégeant dans le monde dans lequel elle évoluait. LesThorkins, voisins de sa contrée, entretenaient d’excellents rapports avec son peuple. Nombreux étaient les échanges, amicaux et économiques qu’entretenaient les deux races. Ensemble, ils participaient au maintien du bon équilibre de la montagne. Aussi, ils se tenaient, unis, prêts à d’éventuelles invasions de la part des autres espèces, bien que la communauté d’Adenor ait généralement été en bons termes avec ces dernières. Seuls les gobelins déclenchaient chez elle une abominable répulsion, qui, selon elle, ne serait égalée par aucune autre espèce - la belle n’ayant encore jamais rencontré d’orque. Leur couleur immonde déclenchait chez Adenor un profond dégoût et elle se demandait régulièrement comment des créatures aussi ignobles avaient pu être produites sur des terres aussi merveilleuses que celles de Yuimen. Dans ses souvenirs d’enfance, Adenor revoyait vaguement une attaque-surprise de ces bestioles sur son territoire. Les idiots pensaient pouvoir s’approprier les mines des Thorkins et les savoirs, par la contrainte, des Hiniöns. Les images qui restaient à l’esprit d’Adenor à ce propos étaient vagues. Une seule lui venait distinctement : son père, rentrant de combat et brandissant vaillamment une tête verdâtre et poilue, à bout de bras. L’affrontement était terminé, le meneur des troupes de gobelins était défunt.
La route serait longue. Tulorim était à plus de quatre jours de marche. Et le froid ralentirait certainement le rythme de progression d’Adenor, augmentant la durée du trajet à 5 jours. Ses pas étaient, pour l’instant, déterminés, et ce, malgré les quelques craintes que la jeune femme pouvait ressentir à propos d’éventuelles rencontres avec les autres peuples. Elle traversait encore l’épaisse forêt de la vallée, connue de sa personne. Enfant, elle prenait un malin plaisir à effrayer les étrangers osant s’y aventurer. Traverser cette forêt étant la seule possibilité pour arriver à Hidirain, tout peuple vivant dans ces montagnes se devait de la défendre. Il n’était donc pas rare, lorsqu’on parcourait la forêt, d’apercevoir un Hiniön perché sur une branche d’arbre, arc armé, à l’affut de quelconque intrus.
Dénuée de chemin, la forêt offrait une suite impressionnante de végétaux, face à laquelle Adenor devait prendre garde. Heureusement, elle avait toujours été très attentive aux cours de botanique dispensés par un vieil Hiniön barbu, durant ses apprentissages. Elle pouvait donc aisément reconnaitre les plantes dangereuses, telles que les selavs, ces arbustes poilus empoisonnés. Au loin, elle apercevait de longs rayons de lumière. Il s’agissait bien de l’orée de la forêt, et non d’une clairière, peu courante dans cette partie de la forêt. La vue de cette lumière motiva Adenor à progresser plus rapidement. Emmitouflée dans sa longue cape de fourrure, elle pressa un peu le pas, enjambant les Malarrhes dans lesquelles les pans de sa robe avaient tendance à s’accrocher. Déjà, le soir tombait. Adenor le savait : l’obscurité de la forêt rendait les journées très courtes. Dans ce milieu qui lui était familier, elle n’avait pas besoin de se protéger outre mesure. Elle se contenta de grimper au sommet d’un sapin, et s’y attacha à l’aide d’une liane. Rapidement, elle sombra.
Jour deux
Le lendemain, la jeune femme quitta l’humidité et l’obscurité de la forêt. À vrai dire, la partie la plus agréable du trajet était derrière elle. Devant ses yeux, droite, abrupte et impressionnante, se dressait la montagne. Le sommet n’était pas bien élevé, quelques centaines de mètres seulement. Mais Adenor n’avait que rarement été jusqu’à cette frontière. La montagne était peuplée d’êtres étranges, ce qui avait toujours rebuté Adenor, qui préférait alors se balader vers le sud d’Hidirain.
L’Hiniönne emprunta le petit chemin rocailleux qui s’enfonçait dans les gorges de la montagne. De temps à autre, elle trébuchait sur une racine, de laquelle s’échappait un arbre, des dizaines de mètres plus loin. Le soleil pointait déjà vers l’Ouest , le jour se coucherait dans une petite paire d’heures. Il fallait qu’Adenor trouve un endroit où loger, une fois située légèrement en altitude.
Plus tard, Adenor quitta le sentier montagnard, pour s’enfoncer sur les pantes abrupts. Sa vue étant mauvaise au-delà de 5m, elle se fia au lit d’une rivière, dont elle remonterait le cours, pour dénicher une grotte qui lui servirait de toit. Elle profita de la source pour s’abreuver d’une eau pure et glacée.
Dans la grotte, la jeune femme fit quelques pas. Elle était trop sombre et Adenor n’osait pas s’y enfoncer trop profondément. Quelques chauves-souris s’envolèrent lorsqu’elle y lança une pierre. Le lieu ne semblait présenter aucun danger. C’est donc à cet endroit qu’elle passa sa première nuit, loin des siens. En s’assoupissant, Adenor pensait à ses parents et son petit frère. À cette heure-ci, ils devaient certainement se réchauffer au coin de l’âtre, partageant un bon repas. Elle ferma les yeux et s’imagina parmi eux, se laissant emporter par le sommeil.
Jour trois
Au petit matin, Adenor se réveilla avec de lourdes courbatures. Dormir sur de la roche n’était pas des plus confortable et la nuit ne fut pas des plus agréables. La jeune femme se dirigea vers la rivière remontée la veille et en profita pour effectuer un brin de toilette. L’eau lui gelait les mains et, de sa fine bouche, une épaisse buée s’échappait au rythme de sa respiration. Adenor frissonna et remonta sa cape jusqu’au creux de son cou. Elle fixa solidement sa gourde à sa ceinture, et y glissa sa précieuse dague. Elle rejoignit ensuite le sentier et poursuivit son chemin sinueux, alors que le soleil se levait à peine, baignant la montagne d’une lumière dorée intense.
La matinée passa relativement vite aux yeux d’Adenor. Selon son estimation, elle devrait encore passer toute la journée suivante dans la montagne, mais cela était loin de la décourager. Au rythme de ses pas, la petite bourse qu’elle portait au ceinturon faisait tintinnabuler les quelques yus qu’elle possédait. Haut dans le ciel, le soleil lui prodiguait une douce chaleur, réchauffant la peau blanche de la jeune femme.
Soudain, Adenor se retourna. Elle venait d’entendre un bruit étrange, un bruissement. Sa vue avait beau lui faire défaut, ses oreilles ne la trompaient jamais. Plus loin, dans le buisson, elle était certaine qu’un être vivant y était tapi. Une sueur froide l’envahit, faisant ruisseler quelques gouttes le long de son dos. Dague à la main, la jeune femme s’avança en maitrisant ses tremblements. La dague n’était malheureusement pas son arme de prédilection. Elle pensa un instant qu’une fois en ville, il lui faudrait acquérir une épée. Mais elle ne se laissa pas entrainer par ces pensées parasites et retrouve rapidement toute son attention.
Adenor expira longuement, avant de s’exclamer d’une voix claire et ferme :
- « Qui est là ? »
Personne ne répondit à son appel. Le contraire l’aurait étonnée. Elle s’approcha encore et enfonça lentement sa dague entre les feuilles du buisson, quand un long cri de frayeur retentit.
- « Ne me tuez pas ! Je ne vous veux pas de mal ! »
D’un coup, la tension d’Adenor retomba. Un humain. Il ne s’agissait que d’un abruti d’humain. Comment avait-elle pu se laisser prendre par l’angoisse de la sorte ? Les humains étaient idiots et puérils. Adenor ignorait tout de leur utilité et, il fallait l’admettre, s’en moquait éperdument. L’homme s’extirpa du buisson et, toujours apeuré, recula de quelque pas. Il répétait :
- « Ne me tuez pas ! Ne me tuez pas ! »
Adenor n’en avait nullement l’intention. Mais elle aimait plus que tout voir cette frayeur dans les yeux d’un être à la vie tellement fragile. Ce regard suppliant, à la fois vague et intense. Elle y lisait également beaucoup d’admiration. Les hommes, elle le savait, étaient souvent fascinés par la beauté elfique.
- « Qui es-tu, homme ? Et que viens-tu faire par ici ? »
L’homme, bien que se rendant peu à peu compte qu’Adenor ne lui porterait pas préjudice, tremblait toujours comme une feuille. Il n’osait pas regarder l’elfe dans les yeux et c’est d’une voix peu assurée qu’il répondit.
- « Je m’appelle Radulf. Je, je suis marchand. Marchand de tissus »
Si cet homme était marchand de tissus, son chargement était certainement important et… confortable. Adenor sourit intérieurement. Elle avait pris du retard dans son voyage à cause du froid et voyait en ce marchand une belle occasion de profiter d’une monture.
- « Et où vas-tu vendre ton tissu, Radulf le marchand ? »
- « Je me dirige vers Exech, au Nord. »
- « Bien. Où se trouve ton chargement ? »
L’homme pointa d’une main tremblante un petit bosquet non loin de là.
- « Je l’ai caché là bas, pour éviter qu’on ne me le vole pendant que je remplissais ma gourde d’eau fraiche. »
En plissant les yeux, Adenor pouvait en effet apercevoir un cheval broutant tranquillement l’herbe riche de la montagne. La charrette et les tissus étaient camouflés par les arbres.
- « Bien. Emmène-moi, et je te laisserai la vie sauve. Je ne pèse pas lourd et ne ralentirai en rien ta route. Je me rends à Tulorim et te quitterai à la bifurcation du bas de la montagne. »
Radulf hocha docilement la tête et emboita le pas à Adenor, qui se dirigeait déjà vers le bosquet. La jeune femme fut surprise par la quantité de tissus que transportait ce marchand. Ils étaient variés, offrant aux acheteurs la possibilité d’acquérir du lin, du coton et même de la soie.
L’homme se hissa aux rennes de sa charrette, tandis qu’Adenor, monta élégamment à l’arrière de celle-ci, s’installant confortablement sur les tissus. Le cheval se mit en marche et son rythme de pas balançait Adenor qui n’éprouvait aucune difficulté à maintenir son équilibre.
Le temps passait. La fatigue faisant surface, Adenor s’allongea sur les étoffes, mais s’empêchait de dormir. Elle sentait, de temps à autre, le regard de l’homme se poser sur ses formes fines et élégantes. Il ne lui en fallait pas plus pour l’empêcher de s’endormir. Jamais elle ne ferait confiance à un homme.
Quelques heures plus tard, l’homme secoua timidement Adenor. Elle s’était endormie ! Comment avait-elle pu être aussi imprudente ? Elle s’en voulait et son visage se renfrogna.
Radulf l’informa qu’ils étaient arrivés à l’embranchement. Il continuait sa route vers Exech. Adenor se dit un instant que cet homme semblait définitivement bon, il n’avait aucunement profité de la situation. Mais cela ne suffit pas à faire émerger sa bonne humeur. Elle descendit de la charrette et, sans décrocher le moindre mot ni se soucier de l’avenir proche de Radulf, s’éloigna à grandes enjambées sur le chemin de Tulorim, alors que le soir tombait. Un jour et demi de marche l’attendait encore, il ne fallait pas perdre de temps.
Adenor parcourut rapidement la distance séparant la montagne des bois du sud de Tulorim. La route était devenue étroite et s’enfonçait dans la pénombre de la forêt, accentuée par la nuit largement entamée. Adenor frissonna. Ces bois étaient terrifiants. Des bruits inconnus à l’ouïe de la jeune femme se faisaient entendre. Généralement, elle était totalement contre, mais ce soir, Adenor allumerait un feu. Cela éloignerait les créatures les plus étranges dont Adenor redoutait de faire la rencontre. Certes, un feu de camp donnerait se position à de quelconques malfrats. Mais peu lui important, elle ne connaissait de toute façon pas suffisamment les lieux que pour profiter d’une réelle discrétion. Le moindre de ses pas faisait craquer brindilles et feuilles mortes, elle était déjà une proie facile.
Quelques mètres plus loin, une petite clairière laissait apparaitre une lumière pâle et envoûtante, celle de la lune. Le ciel était dégagé et les étoiles brillaient poétiquement au-dessus de la tête d’Adenor. Aucun arbre ne lui gâchait cette vue magnifique. L’Hiniönne huma l’air glacial. Elle eut l’impression que des dizaines de lames s’enfonçaient dans ses poumons, tant il était froid. Le feu lui ferait du bien, et l’endroit s’y prêtait à merveille. Elle s’attela à la tâche et bientôt, de belles flammes orangées illuminaient la clairière silencieuse. Silencieuse ? Pas vraiment. Allongée sur l’herbe humide, Adenor tendait l’oreille. De nombreux bruits envahissaient l’espace, tels des murmures qui se propagent dans une foule abondante. Le vent dans les feuilles, un ruissellement au loin, un bruissement d’aile de rapace, un cri étrange d’animal non identifié. Ce bois ne plaisait décidément pas à Adenor. Somnolente, elle savait qu’elle ne dormirait pas profondément cette nuit. Finalement, il était heureux qu’elle se soit assoupie sur la charrue du marchand. Aux aguets, elle gardait une main sur le manche de sa dague, prête à se défendre si le besoin en était.
Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un craquement de branche plus sonore se fit entendre, suivi de ricanements infâmes, venant dans sa direction. Adenor bondit. Elle distinguait deux voix criardes, mais le feu ne jouait pas en sa faveur. Il permettait aux individus de la voir distinctement et de constater qu’elle n’était que peu armée. Sa vue lui faisant défaut, elle ne distinguait que deux petites silhouettes, sans pouvoir en déterminer la race.
- « Une elfe… Une elfe blanche. C’est notre jour de chance, Falk ! Regarde, elle ne porte qu’une dague ! »
Et l’autre ricana bruyamment.
Ils étaient suffisamment proches à présent, et Adenor pouvait les voir distinctement. Des gobelins ! Elle ne put dissimuler une grimace de dégoût. Les deux se ressemblaient énormément. Ils semblaient être jumeaux. Leurs têtes en forme d’œuf et leurs longues oreilles légèrement rabattues leur donnaient un air idiot. Adenor distinguait de longs poils, sortant de leurs oreilles tels des bouquets de fleurs dans un vase. Elle grimaça à nouveau. Il se dégageait des deux individus une odeur infecte, semblable à ce qu’on pouvait imaginer être l’haleine d’un mort-vivant malade. C’était insupportable, il fallait qu’elle en finisse au plus vite. À en juger de leur taille, ces gobelins n’étaient pas âgés. Il était en plus rare de les voir se déplacer par deux, à moins qu’il ne s’agisse d’adolescent en conflit récent avec leurs géniteurs (pouvait-on réellement parler de famille pour les gobelins ? Adenor ne le concevait pas une seconde). L’anxiété d’Adenor s’estompa un peu, de jeunes gobelins étaient souvent vaniteux et trop sûrs d’eux, bien que totalement inexpérimentés. Elle espérait vivement qu’il ne s’agissait pas là d’exceptions… L’elfe empoigna sa dague, la tenant fermement de sa main droite. Les deux autres étaient moins armés que ce qu’Adenor s’imaginait. L’un était flanqué d’une branche d’arbre de taille moyenne et d’épaisseur non négligeable. La jeune femme s’étonna de ce que les gobelins étaient capables de manipuler. Quant à l’autre, il tenait en main un petit objet légèrement brillant dont la jeune femme ne pouvait déterminer la nature. Adenor examina la situation.
Les gobelins semblaient manquer de stratégie. Chacun faisait le tour du feu dans des sens opposés. Adenor y voyait une opportunité de s’attaquer aux deux petits êtres verdâtres. Elle courut vers le premier, à l’arme suspecte, espérant l’asséner de coups avant que le second n’ait pu les rejoindre. Elle ne semblait pas longue et, par sa petite taille, si le gobelin devait toucher Adenor, il ne pourrait viser beaucoup plus haut que ses hanches. En approchant, elle distingua enfin l’arme de l’assaillant. Il s’agissait d’une sorte de couteau, à peine aiguisé. Il ne pouvait procurer beaucoup de dégâts. Sans doute un vieil opinel qu’on lui a donné étant enfant pour tailler les arbres. Donné ? Adenor se rendit compte de la stupidité de sa pensée et sourit légèrement. On ne donne jamais rien à un gobelin, il se l’approprie lui-même ! Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, Adenor dut retenir sa respiration, tant l’odeur était abominable. Un gobelin se lavait-il une seule fois tout au long de sa vie ? Et il ne s’agissait que d’adolescents ! Qu’en était-il des vieillards ? Elle ne préfèrera même pas essayer de se l’imaginer.
Le gobelin tenta d’envoyer un coup de couteau dans le genou d’Adenor. Celle-ci ne put l’esquiver à temps, et reçut le coup violemment. Elle retint un cri, il ne fallait pas qu’elle montre la moindre faille. Ce coup ralentit fortement Adenor dans la tactique qu’elle avait mise en place. L’autre gobelin était déjà à ses trousses. Une seconde fois, le premier tenta de cogner le genou d’Adenor. Comment peut-on être assez idiot que pour utiliser deux fois la même technique d’approche ? Cette fois, Adenor para le coup sans grande difficulté. Sa dague cogna fortement contre le petit couteau, que le gobelin tenait trop fermement que pour s’en trouver désarmer. Adenor profita de cette petite confrontation pour asséner un puissant coup de pied sur ce gobelin ignoble. Celui-ci s’étala sur le sol humide, ses cheveux atterrissant droit dans les flammes, sans que le gobelin ne s’en rende compte.
Adenor se retourna vivement. L’autre gobelin arrivait droit sur elle, hurlant un cri d’attaque strident, sa lourde branche armée devant lui, telle une perche avant un saut en hauteur. Le gobelin semblait y mettre toute sa force. La branche étant d’une longueur considérable, il pourrait aisément atteindre l’estomac d’Adenor. L’équilibre du gobelin était instable. Un simple changement de trajectoire pourrait certainement rompre cet équilibre et mener le gobelin dans une chute, ventre contre terre. Mais Adenor, peu habituée au combat, sous-estima la vitesse de son ennemi. Elle n’eut pas le temps de modifier la trajectoire du gobelin. Sa seule solution était désormais le combat au corps à corps. D’un point de vue technique, il était nécessaire que l’Hiniönne réduise la distance de combat, afin d’atteindre aisément le gobelin avec sa dague.
Lorsque la branche arriva à sa hauteur, Adenor para le coup du gobelin à l’aide de sa dague. Le morceau de bois s’envola en diagonale, mais le gobelin faisait preuve de force et ne le lâcha pas. Cependant, son équilibre était perdu et le monstrueux perdit de sa vitesse et de son agilité. Adenor réduisit la distance de combat à une cinquantaine de centimètres, laissant une marge de manœuvre très réduite au gobelin et sa longue arme.
Derrière eux, un long cri de douleur se fit entendre. Le premier gobelin venait se réaliser que son immonde tignasse était en feu. Il courait en tous sens, hurlant à la mort. Adenor devrait prendre garde à ne pas se heurter à lui.
La jeune femme profita de la lenteur momentanée de son assaillant pour y planter sa dague. La petite taille du gobelin désarma Adenor dans la portée de son coup, d’autant plus que l’elfe n’était pas habituée à la dague, l’épée étant son arme de prédilection. L’arme offerte par son père vint se planter dans l’épaule gauche du gobelin. Il aurait désormais plus de difficultés à se battre avec sa lourde branche, dont la manipulation nécessite l’intégrité des deux mains.
C’était la première fois qu’Adenor pénétrait de la chair vivante avec un couteau et son geste avait été impulsif. Jusque-là, elle avait toujours cru que la sensation procurerait en elle un sentiment désagréable. Mais ce ne fut pas le cas. Elle récupéra rapidement son arme, laissant place à des giclures épaisses et odorantes. Adenor fut prise de nausée et dût retenir un vomissement imminent. Le gobelin rugit. L’adrénaline envoyée dans son organisme par cette douleur provoqua chez le gobelin un regain d’énergie. Il lâcha son bâton dont il ne pouvait plus se servir et s’agrippa aux jambes d’Adenor, enfonçant ses ongles crochus et noirs de saleté dans la peau blanche et fraîche d’Adenor. Elle frémit de douleur, serrant les dents pour empêcher le moindre cri d’être émis. Surprise par la douleur, elle n’eut pas le temps de réagir avant que l’infâme ne plantât ses dents pointues dans la cuisse de l’elfe.
Enragée, elle ne rechigna pas à transpercer à nouveau l’épaisse peau de la brute de petite taille. Sa dague se planta vivement, et dans de longs cris, tant ceux d’Adenor pour se donner de la force, que ceux de douleur du gobelin, dans le dos de l’adversaire. Adenor sentait la lame fine de son arme passer au travers des côtes du gobelin, et, par chance, elle atteignit le cœur de l’être. Lentement, ses doigts se décrispèrent. Mais les dents restaient plantées dans la chair de la jeune femme, et elle n’eût d’autre choix que de tirer sur le corps hideux pour se défaire de lui. Adenor sentait le sang chaud couler finement sur sa peau. Mais avait de s’occuper de ses blessures, elle devait s’assurer de la fin de l’autre gobelin. Ce dernier gisait sur le sol, non loin du premier, les cheveux presque inexistants. Son ventre dodu se soulevait lentement, il n’était pas mort. Adenor était penchée au-dessus de lui, lorsque ses yeux s’ouvrirent lentement. Il revenait à lui. L’elfe s’empara alors de l’arme de bois laissée à l’abandon, et puisa dans ses dernières ressources pour asséner un coup douloureux sur le crâne de cette boule puante cramée. Son souffle fut coupé et sa tête, qu’il avait légèrement redressée, retomba lourdement sur le sol. Était-il mort ? Certainement, mais Adenor ne chercha pas à le savoir. La nuit était fortement avancée, il était temps qu’elle se repose.
Jour 4
Péniblement, Adenor ouvrit les yeux. Sur elle, était penchée une petite tête joufflue, à la peau rosée par le froid. Ses grands yeux bleus, intrigués, clignaient au même rythme que ceux d’Adenor. Un large sourire s’afficha sur le visage rond. D’habitude méfiante, Adenor n’eut pas la force de se mettre en garde. De toute façon, ce petit être ne dépassait pas 30 centimètres et ne semblait pas présenter un potentiel danger.
L’elfe se redressa légèrement, tandis que ce qu’elle constatait être un lutin, recula de quelques pas, toujours aussi souriant, faisant tinter de petites clochettes fixées sur ses souliers. Adenor suspectait le malicieux d’une farce peu risible. Mais ses craintes n’étaient pas fondées. La jeune femme soupira. Elle peinait à recouvrer ses esprits, son état était confus. Elle repensa vaguement à la nuit précédente, aux gobelins… Elle n’eut pas le temps d’y songer plus longuement, le lutin se mit à parler.
- « Bien le bonjour, jeune elfe blanche ! Ou devrais-je dire, charmante Hiniönne ! Je sais ô combien vous, les elfes, êtes susceptibles sur la vulgarisation langagière de vos races respectables. J’ose espérer que vous ne me tiendrez pas rigueur de cette petite inattention de ma part. Voyez-vous, nous les lutins, sommes souvent distraits. Et quand nous ne le sommes pas, nous faisons en sorte de laisser croire, ce qui, vous vous en doutez, nous donne de belles opportunités pour infliger à nos interlocuteurs d’irrésistibles farces. Vous ai-je dit que j’étais un lutin ? Pas encore. Mais voilà qui est fait. D’ailleurs, je suis confus, jolie dame, je ne me suis pas encore présenté ! Soit dit en passant, je ne sais pas trop comment m’y prendre… Dois-je vous épargner mon appellation complète ? Parce que mon nom est… Comment dire ? Légèrement… long. Non, ce n’est pas le mot que je cherche… Quel est-il déjà ? »
Adenor écoutait le lutin d’un air amusé, la tête légèrement penchée sur le côté. Elle se perdait quelque peu dans ses paraphrases interminables. Le lutin avait cette manie de poser des questions et d’y répondre lui-même, sans qu’Adenor ne puisse intervenir. Elle profita de la pause que faisait le lutin pour interrompre ce monologue.
- « Je m’appelle… »
Mais elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase, que le lutin, prolixe, poursuivit : - « Sans doute n’y a-t-il pas de mot plus juste pour exprimer la longueur de mon nom. Mais avez-vous remarqué ? Long, exprime la longueur, la durée, parfois même l’infini. Et pourtant, il s’agit d’un mot extrêmement court. Quatre lettres seulement le composent. Tout de même, c’est étrange, n’est-il pas ? »
Adenor hocha cordialement la tête, prenant son inspiration plus ample pour répondre de vive voix. Mais un unique phonème eut le temps de franchir ses lèvres, que déjà, le lutin poursuivait.
- « C’est comme le mot air. L’air est constitué de milliers de particules, et pourtant, c’est un mot unisyllabique. Et la poussière, qui est dans l’air, avez-vous déjà compté le nombre de lettres que contient ce mot ? Moi pas. Mais je vais le faire immédiatement ! »
Et le lutin se mit à épeler tout bas le mot poussière, comptant le nombre de lettres sur le bout de ses fins doigts. Cette fois, Adenor réagit promptement.
- « Neuf ! Il y a neuf lettres dans ce mot. »
Le lutin redressa vivement la tête. Il semblait avoir totalement oublié la présence de la jeune personne qui, pourtant, ne se trouvait qu’à quelques dizaines de centimètres de lui. Il perdit le fil de sa pensée, et se rappela les règles de bienséances. Dans une large révérence, ôtant son chapeau de paille, il dit simplement :
- « Salawik, gente demoiselle, pour vous servir. »
Ouf. Son débit incessant de parole semblait interrompu, du moins pour l’instant. Adenor eut l’opportunité de se présenter. Tout en se nommant, elle eut un flashback. La morsure, les griffes, le gobelin. Il fallait qu’elle se soigne au plus vite, sans quoi la plaie s’infecterait. Mais à y faire plus attention, elle ne constata aucune douleur. Étrange. Elle souleva légèrement sa jupe et constata que les blessures étaient presque guéries.
- « Je vous ai administré quelques plantes curatives de ma propre réserve. Votre jambe enflait à vue d’œil, seule une morsure de gobelin pouvait provoquer cela ! Et les ennemis des gobelins, sont mes amis ! »
- « Je ne peux que t’en être reconnaissante, Salawik. Tu m’épargnes là un retard non négligeable sur mon voyage. Si je pouvais te remercier d’une quelconque manière, je serais heureuse de le faire. Mais ma route est encore longue. Je n’ai pas le temps. Adieu. »
En se levant, Adenor vacilla légèrement. Une fois son équilibre retrouvé, elle se remit en route, cueillant dans son baluchon un fruit juteux et revigorant.
Le lutin hésita. Il savait que les elfes étaient des êtres souvent admirés, et que ces derniers en profitaient pour être dédaigneux vis-à-vis d’autrui. Il n’allait pas se laisser faire ! D’un pas certain, il emboita le pas d’Adenor, en parlant d’une voix audible. A l’entendre, Adenor soupira. Manifestement, elle ne se débarrasserait pas de lui si facilement.
- « À vrai dire, chère Adenor, je crois que vous pourriez aisément me rendre service. »
Adenor ne se retourna pas encore. Elle savait que, de toute façon, le lutin continuerait à la poursuivre. Le pauvre devait courir pour parvenir à suivre les grandes enjambées de l’elfe.
- « Vu la direction que vous prenez, je déduis que vous vous rendez à Tulorim. C’est également là que je me rends. Mais, voyez-vous, si le chemin à parcourir à compter de ce point, est pour vous d’un jour et demi, ma petite taille double le temps du trajet. Ne pourrais-je pas profiter de vos épaules jusqu’à la ville ? »
Adenor s’arrêta. Le lutin, toujours plus concentré sur ses paroles que sur son entourage, fonça droit dans les jambes d’Adenor, qui, d’exaspération, leva les yeux au ciel. Elle commençait à flancher, et le lutin ne manqua pas de le regarder.
- « Après tout, nos services seront équivalents. Je vous ai fait gagner du temps de voyage en vous soignant, et vous m’en ferez gagner en me permettant de vous accompagner. »
Il avait raison. Adenor se baissa.
- « Allez, grimpe là. Mais je te préviens : pas d’interminable soliloque durant la route ! Sans quoi, je t’expulse de mon épaule d’un coup de main, et je m’enfouis en courant pour ne plus jamais te revoir »
Salawik se fondit en remerciements. Il n’avait jamais réellement pensé qu’Adenor accepterait.
- « Chut ! »
Et cet ainsi que le duo poursuivit sa route. A plusieurs reprises, Adenir dut rappeler le lutin à l’ordre, qui, prit de soudaines inspirations, dissertait sur la forme d’un nuage qu’il trouvait semblable à son vieil oncle borgne, le parfum d’une fleur insuffisamment sucré à son goût ou la couleur trop grise, mais pas assez noire d’une pierre.
Lorsque la nuit les rattrapa, elfe et lutin formèrent une couche de feuilles mortes, dans le creux d’une souche vieille de plusieurs millénaires, qui avait cet avantage de couper le vent glacial qui s’était levé. L’humidité trop présente dans ce bois les empêchait d’allumer un feu. Paradoxe incompréhensible puisque le bois était parsemé de nombreuses Malarrhes.
Jour 5
- « Dis-moi Adenor, que vas-tu faire à Tulorim ? »
La complicité avait grandi entre Adenor et Salawik. Ce dernier se permettait donc quelques familiarités, notamment en tutoyant l’elfe. Cette dernière n’avait pas relevé le fait, évitant par là un long discours supplémentaire. Et puis, elle devait l’admettre, Salawik était attachant autant qu’il était agaçant.
À l’aurore, ils avaient repris leur route. Le vent était tombé. Il ne leur restait que 4 heures de marche, tout au plus. Au loin, un loup hurla, Adenor frémit autant que Salawik. Pour ne pas y penser, de toute façon, ils étaient vraiment hors de portée pour l’animal, Adenor se concentra sur la question de Salawik.
- « Eh bien… Je ne sais pas si tu le sais, mais chez nous, les Hiniöns, nous entrons à l’âge adulte par l’accomplissement d’un compagnonnage. C’est une période de 10 ans qui nous permet, auprès d’un mentor, d’apprendre la pratique du métier pour lequel nous avons étudié de nombreuses années. »
Pour une fois, Salawik écoutait Adenor sans l’interrompre. Il semblait fasciné par ce qu’elle disait. Heureux, aussi. Heureux de constater que la jeune femme lui faisait suffisamment confiance que pour se dévoiler à lui de la sorte.
- « Pour ma part, j’ai choisi le métier d’aubergiste. J’ai donc décidé de rejoindre l’un de mes oncles, aubergiste lui aussi, à Tulorim, pour qu’il m’apprenne les rudiments de sa profession. Et toi, que comptes-tu faire dans une si grande ville ? Je croyais que les lutins vivaient tous en campagne ou dans les forêts.»
- « C’est vrai oui, et je viens d’une campagne proche de l’orée du bois, en bas de la montagne. Si je viens juste Tulorim, c’est simplement pour le commerce. Nous possédons des animaux dodus, et des cultures impressionnantes, qui pourraient intéresser de nombreuses personnes. J’envisage donc de mettre en place une route de commerce et je viens chercher à Tulorim les renseignements nécessaires à cela. Et puis, je dois l’admettre, la ville est un endroit parfait pour un lutin en manque d’espièglerie tel que moi ! Car, sache le Adenor, tu as été épargnée de mon esprit farceur ! Ce n’est pas une faveur que j’offre à tout le monde. »
Et c’est en riant qu’Adenor et Salawik poursuivirent leur avancée. La jeune femme devait l’admettre, il était bien plus agréable de voyager en compagnie que seule. La conversation de Salawik lui faisait trouver le temps plus court.
Arrivée au bout de la forêt, le chemin de feuille morte laissait plate à une jolie route, bordée de fleurs résistant au froid qu’il faisait à ce moment. Au loin, on apercevait Tulorim. Il ne s’agissait pas d’une très grande ville et d’ici, elle semblait endormie. Mais sa population hétéroclite était nombreuse et, Adenor le savait, cet air endormi n’était qu’un leurre. Au plus elle se rapprocherait, au plus ses bruits se feraient intenses. Elle apercevrait les habitants grouiller, comme une colonie d’insectes à l’affut de nourriture.
Cela donna à Adenor un souffle d’énergie supplémentaire. Elle se réjouissait à l’avance de la nuit qu’elle passerait à l’auberge de son oncle le soir même. Une chambre chaleureuse, un lit confortable. Bien entendu, les draps seraient loin d’être aussi soyeux que ceux qu’elle avait chez elle. Mais il pourrait s’agir de laine piquante qu’elle passerait, elle en était certaine, une meilleure nuit que les dernières.
Il ne lui restait plus qu’une vaste plaine à franchir, dans laquelle évoluaient de braves paysans. Inspirant l’air frais, Adenor laissait derrière elle son premier voyage.
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"Il y a ce que la vie te donne, et ce que tu en fais. Ce sont les deux forces qui définissent qui tu es."
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