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Sithi nous remercie, du fond du coeur, d'accepter le rôle qu'elle souhaite nous voir endosser. Ces remerciements m'étonnent d'une certaine manière. J'ai rêvé tant de fois, enfant, que j'étais un héros remportant de grandes victoires en son nom, que je faisais partie de ses élus. Nous jouions dans les rues de Nessima, vaillants guerriers saints contre dangereux maraudeurs Shaakts, au grand dam des adultes parfois car nous étions indubitablement turbulents. Et aujourd'hui, en cette nuit particulière entre toutes, ce rêve se réalise, devient réalité. C'est à moi de la remercier, de l'honneur qu'elle me fait, de la confiance qu'elle m'accorde, et plus que tout de réaliser mon rêve le plus fou. Je n'ai que le temps d'incliner le visage et d'entrouvrir la bouche pour lui faire part de ma pensée lorsque soudain...
***
Il fait nuit. Une nuit d'un noir d'encre, absolue. Je ne vois rien, strictement rien. Il n'y a aucun repère, aucun de mes sens ne me fournit la moindre parcelle d'information. Je n'ai pas de sol sous les pieds, mais je ne tombe pas, j'ai l'impression d'être totalement immobile. Je n'entends aucun bruit, même lorsque je tente de faire claquer mes mains l'une contre l'autre. En vain car je ne les sens pas se heurter. Je ne sens pas d'odeur, pas même celle qui parfume toujours l'air, si faiblement que ce soit. Aucun goût n'emplit ma bouche, il n'y a rien, absolument rien. Si le Néant existe, c'est à ça qu'il ressemble, cela ne fait pas le moindre doute.
Pourtant...
Je pense.
Des points lumineux apparaissent soudain, partout, en nombre apparemment infini. Il n'y a aucune progression, il n'y avait rien, il y a subitement quelque chose. J'essaye de me rapprocher de l'un de ces points, mais en vain, tout est immobile, immuable, moi compris.
Pourtant...
Je voudrais avancer.
Quelque chose change. Les points se mettent en mouvement, certains changent de couleur, de taille, mais je ne peux toujours pas m'en approcher. Quelque chose a changé: le temps est apparu. Mais je n'ai aucun lien avec lui. Il se déroule, infiniment lentement, mais sans moi. Je ne peux qu'observer, et penser.
Pourtant...
Il y a quelqu'un.
Je ne le vois pas, mais je sais qu'il existe. Ce quelqu'un devient plusieurs, je ne sais pas comment mais ils naissent de ces points de différentes couleurs et tailles. Cela prend longtemps, très longtemps. Tout se passe au ralenti, il s'écoule des éternités entières qui n'ont pour moi aucune importance. Je ne peux que concevoir une vague notion de durée.
Pourtant...
Le temps passe.
Tout accélère soudain. Certains points changent rapidement, ils deviennent des sphères, des plateaux, et mille autres formes encore. Ils se colorent d'infinies nuances, il n'en existe pas deux identiques. La sensation de rapidité croît encore, de plus en plus, le temps semble pris de folie. Cela dure longtemps, très longtemps, jusqu'à ce que...
Le temps me frôle.
Et m'emporte dans sa course folle.
***
J'apparais sur un...monde. Oui, c'est ainsi que les...dieux...ont appelé ces...formes étranges. Les dieux, je ne sais pas pourquoi ils s'appellent comme ça. Ils ont des formes, je ne sais pas pourquoi. Ils sont nés, ou apparus, comme moi, mais un peu plus...tôt? Ce sont eux qui ont créés ces mondes. Je crois qu'il fallait qu'il y ait des mondes pour que j'apparaisse. Mais je n'en suis pas certain. Certaine? Certain? Certaine? Je? Je. Et Je ne suis pas seule. Seul? Nous sommes nombreux. Nombreuses? Je crois que ça ne s'applique pas à moi, mais il me semble qu'il y a, ou qu'il y aura, une différence. Les dieux essayent de faire quelque chose, cela m'intrigue, je les observe. Nous les observons. Ils essayent longtemps, en vain. Alors ils se tournent vers nous et nous expliquent ce qu'ils veulent faire: relier tous les mondes entre eux. Nous ne savons pas pourquoi ils veulent faire ça, mais nous pensons que c'est peut-être comme pour nous: il faut que ces liens apparaissent pour que d'autres...choses...apparaissent. Nous relions les mondes, ce n'est pas très difficile mais je ne sais pas comment on fait. Puis il y a le Premier Quelqu'un qui vient vers nous. Il nous dit qu'il s'appelle Zewen et qu'il a encore besoin de nous. Zewen? Nous lui demandons ce que c'est, un Zewen. Il rit et nous explique que c'est son nom, que c'est ainsi qu'on le différencie des autres.
Ah! Alors ça, ça nous plaît! Nous aussi on veut un nom!!! Après tout, les machins de toutes les formes ils ont un nom: mondes. Les autres machins qui remuent et qui ont des formes bizarres aussi ils ont un nom: dieux. Nous disons ça au Zewen, et il rit de plus belle. Il lui faut un sacré moment pour nous expliquer la différence entre un dieu et un Zewen. C'est compliqué son histoire. Nous finissons par comprendre, il est le Dieu Zewen. Ah! Alors ça, ça nous plaît encore plus! DEUX noms! Nous aussi on veut DEUX noms! Et ça aussi ça le fait rire, mais il nous donne un nom: Faëras. Puis il nous dit que le deuxième nom il nous sera offert plus tard, chacune de nous aura le sien, pour la différencier des autres. Oui, mais si on veut en changer, lui demandons-nous? Là nous le prenons un peu de court, je crois. Il ne rit pas cette fois, il réfléchit. Puis il nous dit que nous aurons beaucoup de noms, que nous en changerons chaque fois que nous aiderons un autre de ses futurs enfants à accomplir son destin, et que ce sera celui que nous aurons choisi qui nous le donnera. Ah! Alors ça, c'est chouette! Nous ne comprenons pas tout, enfants, destin, nous ne savons pas ce que c'est, mais nous aurons DEUX noms et l'un des deux changera souvent, il n'en faut pas davantage pour nous rendre heureuses!
Nous aidons le Dieu Zewen, et ensemble nous créons des liens dans le temps. C'est plus difficile cette fois, parce que nous voyons et apprenons beaucoup, beaucoup de choses. Nous allons dans le futur, si loin que tout, absolument tout, a changé. Nous avons peur de nous perdre, parfois, et le disons à Zewen. Il rit, et nous dit qu'il a tout prévu, tout écrit, et que nous, Faëras, ne pourrons jamais nous y perdre. La peur disparaît, et nous pouvons alors enfin voir notre rôle, notre destin tel que Zewen l'a écrit. Et ça, ça nous plaît presque autant que d'avoir DEUX noms!
Il arrive à un moment que les Dieux créent leurs premiers enfants. Nous savons maintenant quelle est notre place dans le grand livre de Zewen et nous nous précipitons vers eux. Mais Zewen a mis une condition: ce sont ses enfants qui devront nous trouver car ils sont beaucoup plus nombreux que nous et seuls certains auront donc la chance de nous avoir pour guides. Nous trépignons d'impatience, qui sera la première d'entre nous à recevoir son deuxième nom, celui qui la différenciera des autres? Nous nous dispersons par groupes plus ou moins nombreux sur les mondes et dans les temps qui nous ont plu, mais surtout nous choisissons le destin qui nous plaît le plus parmi tous ceux existant dans le grand livre. Je choisis d'aller sur Eden, quelques jours avant qu'une Déesse du nom de Sithi ne crée un nouveau peuple: les Sindeldi.
***
Les souvenirs se multiplient, s'entremêlent de manière insensée pour former une tapisserie démentielle de complexité. Passé, présent, futurs innombrables dont n'émerge jamais qu'un seul en définitive, tout se mélange si indiciblement que je panique soudain, rigoureusement incapable de discerner le moindre détail là dedans. Je vais me perdre à jamais, me disperser dans une infinité de temps et de lieux, de possibles dont aucun ne semble se réaliser! Je sais que c'est faux, sur un nombre colossal de possibilités il y en a UNE qui sera, mais allez la trouver dans la masse...Syndalywë...Syndalywë est capable de trouver son chemin dans cet imbroglio cosmique sans jamais risquer de se perdre, elle voit tout, ce qui fut, ce qui aurait pu être, ce qui est, ce qui pourrait être, ce qui sera et ce qui aura pu être. Elle peut tisser des liens de causes à effets en nombre apparemment infini, mais moi...moi Tanaëth je ne vois qu'une masse informe, ignoble, sans queue ni tête! Des images défilent à la vitesse d'un stroboscope pris de folie, elles n'ont plus ni couleurs ni texture, elle n'ont plus de forme, plus de sens.
Je sens mon coeur battre dans ma poitrine à un rythme effréné, je sens mon esprit vaciller sur le bord friable de la folie, pencher inexorablement du mauvais côté tant le vide semble attirant par rapport à cette monstrueuse perception temporelle. Je vais céder, mon esprit va se rompre brutalement et mon âme se déchirer dans un milliard de lieux et de temps différents, je vais simplement...exploser. Cesser d'être. Et ce sera si bon de ne plus rien voir, de ne plus penser, que j'en viens à appeler cet instant fatidique de tous mes voeux. Par pitié Sithi, fais que cela s'arrête! Fais que cela s'arrête...
***
Il y a un enfant, un tout jeune Sindel d'une dizaine d'années tout au plus. Il est dans une vaste pièce richement meublée, lumineuse et aérée, et tente de grimper sur une chaise pour atteindre le dessus d'un buffet. Ses yeux brillent de convoitise, il ne ménage pas ses efforts pour escalader l'obstacle et , tendant une petite main potelée, finit par s'emparer à tâtons de l'objet de son désir. Ahanant, l'objet est trop lourd pour lui, il le tire, le tire de toutes ses forces pour l'amener au bord du meuble. Soudain tout bascule, la chaise se renverse et le bambin tombe rudement au sol dans un grand fracas, puis c'est l'objet de tant d'efforts qui choit et lui tombe droit sur la tête, manquant l'assommer pour le compte: une épée. Une épée de mithril bleu. Le gamin se frotte la tête d'un air penaud, au bord des larmes, puis sans transition glousse de joie en réalisant qu'il est parvenu à ses fins. Sa frimousse se crispe sous l'effort qu'il fait alors pour extraire la lame de son fourreau, mais soudainement il se fige en avisant une grande silhouette qui le regarde sévèrement depuis l'embrasure d'une porte: sa mère.
"Tanaëth!!! Combien de fois dois-je te répéter de ne pas toucher à l'épée de papa?! File dans ta chambre, ouste!"
Le gamin obéit, tête basse et moue contrite, mais avec pourtant un petit sourire en coin: la prochaine fois sera la bonne! A peine dans sa chambre, il ferme soigneusement la porte et, faute de mieux, joue au guerrier avec son épée en bois, mettant en fuite toute une armée de peluches, de redoutables méchants très très forts, à lui tout seul!
***
"TANAËTH!"
"Oui papa?"
"Pose cette épée, TOUT DE SUITE!"
"Oui papa...mais moi aussi je veux une épée!!! Elle m'a dit que je serai un grand guerrier! Un grand guerrier sans épée c'est NUL!!!"
"Qui t'a dit ça?!"
"Ben, la petite dame dans ma chambre..."
"Pffff...Tanaëth, il n'y a PAS de petite dame dans ta chambre..."
"SI!!! je l'ai VUE! Et j'veux une épée!!!"
"Bon, ça suffit maintenant! File te coucher, tu n'as que quinze ans et il est tard! Hop hop, au lit et que ça saute!"
"Oui papa...mais je veux quand même une épée...la petite dame elle a dit que..."
Regard sévère, mains sur les hanches, le père toise le bambin qui finit par faire profil bas et file en maugréant que c'est vraiment pas juste.
***
"Monsieur Ithil, cela ne peut plus durer, votre fils a ENCORE failli assommer l'un de ses petits camarades!," récrimine l'érudit en charge de l'éducation du gamin.
"Ah. J'imagine qu'ils jouaient une fois de plus à Shaakt perché..."soupire le père.
"Oui, mais cette fois ils avaient dérobé des épées d'entraînement dans la salle de garde..."
"TANAËTH!"
"Oui papa?"
Ce soir là le petit elfe va se coucher avec les fesses bien rouges et ses parents, naïfs, espèrent que cela lui servira enfin de leçon. Ils déchantent dès le lendemain, en s'apercevant que Tanaëth a disparu. La moitié du quartier est ameutée, des recherches sont entreprises mais nul ne retrouve le garçon. Il réapparaît deux jours plus tard, crasseux comme un mendiant, épuisé, affamé les habits en loques.
"Par Sithi où étais-tu passé?!" s'exclame la mère en larmes.
"Ben...j'ai été faire la guerre dans les vieux souterrains...y'avait des ennemis partout et je les ai poursuivis...mais t'inquiète pas maman, on a gagné!"
"Tu veux bien m'expliquer comment il se fait que tu y as passé deux jours, Tanaëth?" demande le père à bout de nerfs.
"Oh, ça. Je me suis perdu...un peu. Mais la petite dame m'a montré comment ressortir. Et puis j'ai trouvé un super temple avec plein de statues très très moches!!!"
"Je ne sais pas ce qu'on va faire de toi..." soupire la mère.
"Un grand guerrier!!! La petite dame m'a dit..."
"Oui, oui, je sais ce qu'elle t'a dit..." marmonne le père excédé, "bon, écoute, on va faire un marché toi et moi: pas de bêtises pendant trois mois et je t'offre une vraie épée. D'accord?"
"OOOOOUUUUUAAAAAAIIIIIIIIIIS!"
Trois mois d'accalmie plus tard, le jeune elfe recevait sa première épée. Le lendemain, son père dit à son épouse, déprimé:
"Tu sais, je crois que j'aurais dû exiger qu'il soit sage trois ans au lieu des trois mois avant de lui offrir ce jouet..."
A quoi la mère répond:
"Trente ans, ça aurait été bien..."
***
Syndalywë, c'était elle la petite dame. Elle était là, à mes côtés depuis le jour de ma naissance même si je ne le savais pas. Depuis cet instant nos souvenirs se mêlent, se confondent, assez familiers pour que je retrouve des repères et m'éloigne de cet abîme de folie qui me menaçait. Je vois ma vie de son point de vue, elle voit la sienne du mien. Nos deux visions se complètent peu à peu, nous n'étions pas encore liés à l'époque, elle n'avait pas accès à mes pensées et ne pouvait se montrer trop ouvertement à moi, ni même me parler trop souvent car j'aurais été enfermé pour folie douce à sans cesse parler d'une petite dame invisible qui me causait. Je revois maintenant par ses yeux des événements de mon passé, incrédule ou amusé, atterré parfois. En particulier en ce qui concerne Jaëlle, mon premier amour. Le corps que l'on m'a montré après qu'elle ait soi-disant été déchiquetée par un dévoreur des sables...j'aurais dû voir que ce n'était pas le sien, si mutilé soit-il. Mais j'étais aveuglé par le chagrin, par la rage, et j'ai vu ce que les Ithilausters voulaient que je voie. Je l'ai crue morte, sans même supposer que l'on pouvait me mentir, me manipuler. Et pendant toutes ces années, ces décennies qui se sont écoulées, elle était en vie...captive et torturée à un point inimaginable, jusqu'à en faire la Banshee que j'ai tuée en Hidirain.
Ma vision se brouille, une rage écarlate occulte tout, inextinguible. Averren...symbole maudit d'un clergé prêt à tout pour accroître son pouvoir, sa richesse, sa domination sur mon peuple...Eden ne vous a pas suffit, non, oh non, vous n'avez rien appris de vos erreurs, corrompus et abjects que vous êtes! Jaëlle non plus ne vous a pas suffit, il a fallu que vous assassiniez Moraën, que vous obligiez mon propre père à tenter de mettre fin à mes jours, que vous assassiniez ma mère. Patience, maudits, patience, je suis bientôt prêt et l'heure de votre chute est proche. Vous connaîtrez le poids de ma colère, de ma haine...
La haine...
Ils débarquent par dizaines, par centaines, par milliers, d'une porte chatoyante. Mon peuple, qui arrive sur Yuimen abattu, épuisé, désespéré. Quelques temps plus tard, une guerre qui va durer des siècles commence. Les Sindeldi se lancent à la conquête du Naora, et pour cela il faut exterminer ceux qui occupent le terrain. Les images défilent, insoutenables. Dirigé par un Clergé qui vient de retrouver sa toute-puissance, mon peuple massacre aveuglément les Elfes Noirs, hommes, femmes et enfants, sans la moindre pitié. En parallèle les Ithilausters traquent les familles et amis des Danseurs d'Opale, puis leurs descendants. Officiellement les hérétiques sont emprisonnés, le clergé se charge de les ramener sur la vraie voie de Sithi, avec bienveillance. Officieusement, les crabes sont bien nourris, et la terre assez meuble pour y creuser de grandes fosses. Il y a bien assez de bois au Naora pour confectionner quelques bûchers, un spectacle qui réjouit une certaine frange extrêmiste parmi les extrêmistes. Je voudrais pouvoir détourner les yeux de toutes ces images, je le pourrais sans doute, il me serait assez aisé de me tourner vers d'autres souvenirs, ce n'est pas ça qui manque dans l'esprit de ma Faëra. Mais je m'y refuse, si je dois guider mon peuple ainsi que le souhaite Sithi je dois connaître son histoire, ses erreurs et ses réussites.
Je vois défiler des millénaires de guerres, d'inquisition, de massacres et de ravages en tous genres. Des souvenirs terribles, à n'en plus finir. Quelque chose en moi se brise, mes dernières illusions peut-être. Comment, après cela, croire encore en la supériorité de mon peuple? Comment haïr encore après avoir vu de quoi la haine était capable, à quelles atrocités elle menait? Ténèbres je vous salue, les abysses n'ont pas de fond, merci de me l'avoir appris.
Il n'y a pas que cela, pourtant, de loin pas. Certains des miens savent la valeur de la bonté, de la compassion et de la tolérance. J'en vois qui dissimulent des Shaakts et les aident à s'enfuir. D'autres tentent de soulager leur misère, ou celle des Sindeldi car tous ne sont pas aussi aisés que ma propre famille, il en est qui peinent à se nourrir malgré l'opulence de la noblesse et du clergé. D'autres encore créent des oeuvres d'art fabuleuses, des poèmes magnifiques, tentent leur vie durant d'honorer les préceptes de Sithi et s'efforcent de guider notre peuple vers un avenir meilleur. Là encore, tant de souvenirs, tant d'images défilent en mon esprit que j'en ai le tournis. Lumière je te salue, même dans les plus absolues ténèbres il reste toujours une lueur d'espoir, merci de me l'avoir appris.
"Es-tu prêt, Tanaëth, à devenir mon Champion sur Yuimen, mon héraut qui empêchera à mes enfants de s'égarer plus encore ?"
La question de Sithi résonne en mon âme, en notre âme, apaisant le fleuve furieux qui nous a emporté au travers des âges et nous ramenant au présent. Sommes-nous prêts? Nous l'ignorons, mais nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l'être. J'étais empli de doutes, de peurs et d'incompréhensions que je dissimulais sous un masque d'assurance plus fragile que du cristal. Je ne sais pas si je serai capable de la suivre, mais je discerne désormais une voie. Je ne prétendrai jamais qu'elle est la seule, ou qu'elle est parfaite, cela n'aurait pas le moindre sens, mais il en existe une que je peux arpenter en connaissance de cause. Que nous pourrons arpenter en connaissance de cause car rien ne pourra jamais dissoudre le lien qui s'est créé entre Syndalywë et moi. Nous sommes un et, paradoxalement, cela n'empêche en rien que chacun de nous ait son identité propre.
***
Sithi nous observe avec satisfaction, et nous lui sourions comme un seul avec la plus ineffable tendresse tandis qu'elle déclare que me voici désormais son Champion, première Lame du Crépuscule de Yuimen. Notre Mère me rappelle que sur Izurith comme sur Yuimen le pouvoir du Fluide de Vision sera à jamais limité, flou et imprécis. Cela me rassure plutôt, après ce que je viens de vivre. Je ne tiens pas à pouvoir contempler le passé à ma guise, pas plus que je ne souhaite connaître le futur, j'en ai déjà trop vu et c'est au présent que l'on vit.
Elle se tourne pour regarder quelques nuages qui voilent la lune, un signe que je comprends avant même qu'elle ne l'explique. Le temps est venu de nous séparer. J'écoute avec la plus extrême attention ses paroles suivantes, les dernières qu'elle pourra probablement m'adresser avant longtemps, un ultime conseil en somme. Elle considère que les devoirs d'une mère envers ses enfants sont infinis, mais que les enfants n'en ont qu'un seul: vivre. Mon rôle consiste donc à guider son peuple pour qu'il puisse vivre, je serai dorénavant son représentant sur Yuimen, son héraut, et ce sera à moi de transmettre ce qu'elle m'a révélé en ce jour. Elle se tourne une dernière fois vers moi avec un air déterminé pour s'assurer que j'ai bien compris que c'est son peuple, mon peuple, que je dois sauvegarder, et non pas elle. J'incline le visage avec le plus profond respect en signe d'acceptation de sa volonté mais, parce qu'elle nous a aussi offert le libre arbitre, je murmure:
"Tu fais partie de mon peuple. Prends soin de toi, Bien-Aimée, nous nous reverrons."
Aussi soudainement que nous sommes arrivés en ce lieu extraordinaire, tout bascule subitement. La texture de l'air change, de même que les odeurs et les sons, nous sommes de retour sur Izurith...
***
Je garde un instant les yeux fermés, gravant en ma mémoire la dernière image que j'ai de Sithi, puis j'ouvre lentement les paupières, étonné de sentir que l'une de mes joues me picote salement. Je découvre avec surprise que je me trouve à nouveau dans le tunnel, dont je ne discerne pour l'instant que le plafond, et avec un étonnement plus grand encore qu'Irina est penchée sur moi. Du coin de l'oeil j'aperçois fugitivement que sa main est en train de s'abattre sur mon visage à toute volée! Je bloque instinctivement le coup en saisissant son poignet d'une main ferme mais douce, et l'attire contre moi pour lui murmurer avec un sourire légèrement narquois au coin des lèvres:
"Si c'est une fessée que tu veux, c'est une très bonne entrée en matière..."
Je lui offre une petite tape sur les fesses de ma main libre en guise d'amuse-bouche, puis je me dégage en douceur et me relève tranquillement sans lâcher son poignet, l'aidant à se relever à son tour avec toute la délicatesse d'un gentleman. Je découvre alors Kay et Heckiël non loin, ce qui me fait hausser un sourcil amusé:
"Hum...navré de ce...contretemps, certaines invitations ne se refusent pas. Merci de m'avoir traîné jusque là. J'ai...dormi combien de temps, au juste?"
J'ai l'impression qu'il s'est écoulé des siècles depuis que je me suis effondré comme une poupée de son mais je doute que ce soit le cas étant donné le délai restreint qui nous a été imposé. Mes compagnons m'auraient sans doute abandonné si mon sommeil avait duré plus de quelques heures, et je n'aurais pu qu'approuver.
(env. 4000 mots)
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