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J'écoute pensivement les réponses d'Heckiël puis l'intervention d'Irina et enfin les réponses d'Aënalia, l'esprit un peu ailleurs. Quelque chose me distrait, j'ai le sentiment qu'une ombre menaçante me survole mais, le plafond de la grotte n'étant qu'à quelques mètres de moi et parfaitement discernable, je m'efforce de me convaincre qu'il ne s'agit là que d'un effet de mon imagination. Pourtant, au fil des secondes qui passent, une anxiété de plus en plus profonde me noue les tripes, incompréhensible et déplaisante, dont je ne parviens pas à localiser la source. La mission qui nous attend est certes périlleuse, mais j'ai connu des situations bien plus extrêmes sans pour autant éprouver pareil trouble. Plus je cherche la cause de cette sensation moins je la comprends et plus la nervosité me gagne, quelque chose cloche et salement, mais quoi par Sithi?!
(Ethëll...), murmure soudain ma Faëra.
(Quoi Ethëll? Que se passe-t'il? Elle est sur Izurith?!)
(Non, je...concentre-toi sur elle...il se passe, ou il va se passer, ou encore il pourrait se passer quelque chose. Quelque chose de grave...)
Jamais je n'ai senti ma Faëra aussi prudente, réticente presque, à me répondre. Il m'est aisé de visualiser le beau visage de ma compagne, son regard d'un vert printanier, sa chevelure d'or blanc, mais cela ne m'apprend évidemment rien que je ne sache déjà. Instinctivement, je me plonge peu à peu dans un état second en m'efforçant de percevoir ou d'imaginer ce qui pourrait bien lui arriver d'assez grave pour que je le ressente malgré l'insondable distance qui nous sépare, Sithi chercherait-elle discrètement à me prévenir? Après quelques secondes de perplexité, je réalise lentement que c'est de Syndalywë que provient mon trouble ou, plus exactement de ce qu'elle-même perçoit. Je sens qu'elle s'efforce de m'aider en limitant de son mieux l'incommensurable immensité de ses perceptions et de ses souvenirs auxquels je pourrais accéder, mais il en reste malgré tout une telle quantité que je pourrais aisément m'y perdre à jamais. Je focalise davantage ma concentration sur Ethëll, chassant de mon esprit tout ce qui n'est pas elle jusqu'à voir soudain une image qui me fait tressaillir: ma compagne marche difficilement, couverte de sang et portant aux poignets de lourds fers reliés à une chaîne que tient une Shaakte. Je ne distingue pas précisément le paysage qui l'entoure, tout est flou, changeant, mais c'est un effrayant spectacle de désolation, de flammes et de ruines. Je reconnais subitement la silhouette du palais de la Perle Blanche, ce qu'il en reste du moins car l'édifice semble s'être en grande partie effondré. Mon coeur manque quelques battements dans ma poitrine et mon souffle se fige alors que qu'une goutte de sueur glacée perle à ma tempe et glisse sur mon visage, je frémis alors qu'une angoisse atroce s'empare brutalement de moi. Par les enfers, que s'est-il passé?!
(Cela n'est pas encore arrivé, c'est une bribe d'un possible futur que tu entrevois Tanaëth...un futur...probable.), chuchote ma Faëra au creux de mon âme, s'efforçant de m'apaiser sans doute.
Je plisse les yeux en sentant un étrange mélange de soulagement et d'abyssale colère remplacer mon angoisse, ainsi l'armée Shaakte de Khonfas est en passe d'assaillir Hidirain malgré l'élimination de la matriarche qui la dirigeait et l'évacuation de la relique de la mère d'Oaxaca? Je me maudis intérieurement, j'aurais dû le savoir bon sang! Ecoeuré, je réalise qu'au fond de moi je le savais, je l'ai su dès l'instant où nous avons libéré les esclaves de cette mine près de Khonfas. Les Shaakts dépendent de leurs captifs pour toutes les tâches ingrates, leur armée était déjà en route pour Hidirain et, comme ils savent pertinemment que la défense sera faible, il leur suffit de poursuivre leur route pour renouveler à moindre frais leurs stocks de larbins. Je m'assombris à ces pensées, la mission qui m'a été confiée ici est d'une importance capitale pour un grand nombre des miens, des Sindeldi que je suis censé guider et protéger, mais je ne peux accepter que la cité d'Hidirain soit anéantie. Mes seuls amis y vivent, ma compagne y réside et l'Opale de Lune serait trop dangereusement exposée si la Perle Blanche tombait, la survie des Danseurs d'Opale qui y habitent ne tiendrait plus qu'à un fil. Je n'ai pas le choix, je dois retourner sur Yuimen de toute urgence et tout tenter pour empêcher que ce futur advienne. Arriverai-je à temps? Rien n'est moins sûr, mais je dois essayer. Plus que tout, je ne peux pas laisser ma compagne devenir une esclave de ces maudits elfes noirs, cette unique raison suffirait pour que je retourne en Hidirain sans délai. Je préfère ne pas songer à ce que j'éprouverais si j'arrivais trop tard, je préfère ne pas penser à ce qui s'abattrait sur les Shaakts de Khonfas s'ils avaient assassiné Ethëll à mon arrivée. Le terme "extinction de masse" est probablement ce qui s'approcherait le plus de leur destin, si cela était, mais j'ai douloureusement conscience que cela ne ramènerait pas mon étoile à la vie. Je dois arriver avant, il le faut! Je me secoue sans complaisance et sors de l'espèce de transe dans laquelle je viens de plonger, mes traits formant un masque dur et glacial transpercé par mon regard qui, lui, brûle littéralement d'une rare sauvagerie:
"Je dois retourner sur Yuimen. Une armée de Shaakts s'apprête à massacrer les miens, je dois les rejoindre immédiatement. Vous devrez vous débrouiller sans moi, désolé Aënalia...puisse Sithi te protéger et te donner la force de guider ton peuple vers une fin heureuse."
Je me tourne vers Kay et la dévisage une seconde avant de poursuivre à son attention:
"A toi de décider si tu souhaites poursuivre cette mission ou venir combattre en Hidirain, c'est un choix qui n'appartient qu'à toi. Mais si tu souhaites venir avec moi, décide vite car je pars à l'instant."
Je fais ensuite face à Heckiël, le fixant pensivement avant de le saluer d'un signe de tête plus respectueux qu'aucun salut que j'aie jamais adressé à un Shaakt:
"J'aurais aimé avoir le temps de mieux te connaître, tu es différent de tes congénères et je crois qu'un certain respect aurait pu naître entre nous. Si tu reviens sur Yuimen et que tu souhaites toujours lutter contre la folie des matriarches de ton peuple, rends-toi en Imfitil et cherche les Danseurs d'Opale, nous t'aiderons."
Pour finir j'adresse un regard indéchiffrable à Irina, réprimant sévèrement mon envie de lui faire payer les exactions de ses compatriotes malveillantes avant de partir, et me contente de lui dire:
"Réserve tes jeux malsains à des adversaires à ta mesure, si tu veux revoir Yuimen un jour. Ton ambition t'aveugle et te fait commettre des erreurs magistrales. Bonne chance quand même, Irina."
Je salue la petite compagnie d'une légère inclinaison de la tête, puis me mets en route d'un pas rapide sans regarder en arrière, rejoignant bien vite l'air libre et le triste paysage des terres ravagées de ce monde d'Izurith.
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