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Lorsque j'évoque l'Exil, l'exode de notre peuple suite à la chute d'Eden, la jeune Sindel semble complètement perdue, effarée, choquée. Elle ne semble pas croire ce qu'elle vient d'entendre, me répondant que ce n'est pas de cela qu'elle parlait en mentionnant un exil. Visiblement bouleversée, elle me demande ensuite ce que je veux dire en parlant du sacrifice de Sithi. Quelque chose m'échappe, juste là...Aënalia ne semble pas être au courant qu'Eden n'est plus et pourtant, à la date qu'elle a évoquée, soit dix-sept millénaires plus tôt, notre monde était ravagé depuis plus de trois mille ans...et si ce n'était pas de cela qu'elle parlait en évoquant l'Exil, alors de quoi, bon sang? Perplexe, je lui réponds songeusement:
"Eden n'est plus, il y a un peu plus de vingt millénaires que notre monde a été ravagé par un déséquilibre fluidique. Les Sindeldi ont été contraints à l'exil. Tu l'ignorais?"
Evidemment, l'histoire a fort bien pu être aussi dénaturée ici que sur Yuimen, volontairement ou pas. Compte tenu des événements, beaucoup avaient intérêt à présenter leur version plutôt que la stricte réalité, sans même parler de l'inévitable altération due au temps. Et si j'ai moi-même vécu certains événements par procuration grâce à ma Faëra, je n'en connais malgré tout qu'une bribe infime et indubitablement partiale. J'ai quelques certitudes, pourtant, il y a des faits qui ne trompent pas, des indices en faisceau qui témoignent tous de la même chose. Quand j'évoque Sithi, son amour pour son peuple, je ne me base pas sur des légendes mais sur ce que j'ai vécu en la rencontrant.
"Sithi est une mère, elle aime ses enfants à un point que tu n'imagines sans doute pas. Elle s'est condamnée à une solitude éternelle pour que ses enfants survivent, Aënalia, parce qu'il n'y avait pas d'autre solution. Les mondes propices à notre survie ne le sont pas à la sienne, et réciproquement. Elle ne nous a pas abandonnés, pourtant. Lorsque les temps l'exigent elle envoie à ses enfants un Héraut, une Lame du Crépuscule, afin qu'il ou elle guide son peuple lorsqu'elle-même n'est pas en mesure de le faire."
La réaction de l'adolescente à la suite de mes paroles me fait hausser un sourcil d'incrédulité. Un sermon plein de haine? Il me semblait avoir pris soin de rappeler les faits sans l'accuser, de la manière la plus neutre qui soit. Je voulais simplement m'assurer qu'elle avait la possibilité de réaliser que ce n'était pas une situation normale que de vivre sur un monde aussi dévasté, supposant qu'il pouvait être difficile pour des natifs de cette terre d'avoir un point de comparaison avec un monde encore préservé. De la haine...s'il y a bien un sentiment que je n'éprouve pas actuellement c'est celui-ci. De la tristesse, une certaine amertume en étant confronté une fois de plus aux conséquences de la folie des vivants, cela oui, mais la haine n'a aucune place dans tout cela. Je m'abstiens de répondre, cela ne servirait à rien pour l'instant, il n'y a pas de pire sourd que celui ou celle qui n'a pas envie d'entendre et je suppose que c'est là un point extrêmement sensible parmi les jeunes de ces peuples condamnés à payer pour des erreurs qu'ils n'ont pas commises. Tout comme avec les trois fillettes humaines que nous avons rencontrées en arrivant, j'ai le sentiment d'avoir à faire à des écorchées vives de l'existence, quelle tristesse...
Les réponses suivantes d'Aënalia sont si impensables que je manque en avaler de travers. Le clan de la rose se serait rebellé sur Eden et aurait été défait par l'armée Sindel et les Danseurs d'Opale avant d'être condamné à l'exil? Rien d'impossible en y songeant, à condition de considérer le facteur temps comme imprécis ou faussé pour une raison ou une autre. Cela dit, j'en sais assez sur les fondateurs des Danseurs d'Opale pour être certain que de telles extrémités n'auraient pu être envisagées sans raisons extrêmement graves et puis, je suis accompagné de quelqu'un ayant les réponses à ces questions!
(Tu es au courant de cette histoire, Syndalywë?)
(Oui...triste affaire...cet ordre a tenté un putsch quelques siècles avant la fin d'Eden, ils ont échoué et ont du quitter cette terre.)
(D'où leur aversion pour Sithi et leur pensée qu'elle les a abandonnés...je vois...dis-moi, tu perçois des fluides chez cette enfant?)
(Oui, elle possède du fluide de Lumière...)
(Tiens donc...)
La jeune elfe nous explique encore que cet ordre purement Sindel ne prône pas grand chose d'autre que sa volonté de suprématie et une forte aversion envers Sithi qui, selon ses matriarches, les aurait abandonnés. Si tous étaient d'accord avec cette vision de notre créatrice, la défaite cuisante contre les humains a néanmoins insufflé le doute, l'autorité de ce clan aurait été remise en cause et certains Sindeldi se seraient retournés vers Sithi pour lui demander de pardonner leurs errances. Le clan de la rose aurait alors réagi violemment afin de rétablir sa suprématie compromise en exécutant purement et simplement les contestataires. Une réaction d'une logique imparable pour des êtres aveuglés par le pouvoir, mais stupide sur le long terme, les régimes de terreur ne survivent jamais bien longtemps, ils engendrent toujours une opposition qui se durcit proportionnellement à l'étau imposé, l'histoire l'a assez montré. Toutefois, un dénuement extrême permet à ce genre de gouvernement de maintenir sa position plus longuement, c'est peut-être bien ce qui permet à ce clan d'être encore au pouvoir chez les elfes d'Izurith.
Aënalia poursuit en évoquant les différentes factions, nous parlant pour commencer d'un clan de patriarches qui voudrait remplacer le régime matriarcal. Elle décrit ces patriarches comme partisans de la solution militaire, férocement esclavagistes et partisans de l'éradication pure et simple des humains, une fois que ceux-ci auront fabriqué des machines permettant de se passer d'eux du moins. La première guerre ne leur a pas suffit, apparemment, je serais intellectuellement curieux de savoir comment ils compteraient s'y prendre au vu du rapport de force avec les humains...et j'espère pour eux qu'ils ont accès à un fluide spatial menant à un nouveau monde s'ils venaient à passer à la pratique.
Il y a encore, nous dit la Sindel, un clan de matriarches Shaaktes qui se plaindraient d'un favoritisme à l'égard des Sindeldi et voudraient donc reprendre le pouvoir. Afin de mettre en place un favoritisme Shaakt sans doute, histoire d'équilibrer un peu... Je grimace lugubrement à toutes ces évocations, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre dans ce foutoir...et nous avons une semaine pour mettre bon ordre dans tout ça? Je jette un coup d'oeil entendu à Heckiël, dans le genre panier de crabes on a trouvé le gros lot! Pour finir, Aënalia évoque les partisans de la paix, allant souvent de pair avec les adeptes de Sithi, mais ils ne formeraient pas une véritable faction car ils seraient inévitablement considérés comme traîtres et donc exécutés. Nul n'a eu le courage de les rassembler, comme c'est étonnant, mais l'adolescente suppose que ces idées sont largement répandues. Je souris imperceptiblement pour moi-même, c'est un parieur fou qu'il leur faut, prêt à risquer sa peau sur ce voeu pieux...
Mon visage se transforme en un masque froidement poli aux paroles suivantes de la jeune femme. Ainsi elle ne peut pas nous révéler la nature de ses liens avec les humaines...tiens donc. Je hausse un sourcil lorsqu'elle poursuit avec une nette hésitation, nous révélant que sa marque bleue est le signe de son ascendance, qui la voue à prendre place aux côtés de la matriarche suprême du clan de la rose pour diriger les elfes...
(Tu penses comme moi, Syndalywë?)
(Moui, là je crois qu'on commence à cerner l'embrouille. Mais ça...)
(...ouvre certaines possibilités, à condition de...)
(...parvenir à définir quelles en seraient les conséquences.)
(Voilà. C'est salement risqué compte tenu...)
(...de ce que nous savons de la situation.)
(Patience...)
(Oui, écoutons pour l'instant...)
Kay prend le relais en posant quelques interrogations joliment pertinentes, ce qui ne manque pas de me surprendre tant elle s'est faite discrète durant les dernières heures. Aënalia lui répond que les partisans de la paix dont elle fait partie ne forment pas un front uni, et ne peuvent donc être considérés comme une forme véritable de résistance. Elle dit également que les Shaakts sont sur ce monde depuis aussi longtemps que les Sindeldi, qu'ils étaient alliés avant de trouver Izurith. Voilà qui éclaire un nouveau pan du passé...un passé que j'entends bien creuser davantage pour comprendre ce qui s'est véritablement passé. La jeune Sindel poursuit en parlant à Kay de la déesse Zarha'Eïla, la présentant comme n'étant ni vraiment divine ni vraiment mortelle. Peu de choses sont connues sur elle, si ce n'est qu'elle était là avant les Elfes, que c'est une créature aux pouvoirs exceptionnels ayant décidé de les aider pour son amusement, ou par vengeance. Hum, pourquoi par vengeance?! Encore un mystère qu'il faudra éclaircir... Quoi qu'il en soit c'est elle qui aurait donné à la matriarche suprême ses pouvoirs et son immortalité avant d'observer les Elfes torturer les humains pendant des millénaires, avant de se retourner contre eux en aidant un professeur Hynt à armer les hommes.
Puis c'est Arkalan qui ajoute ses propres questionnements, nuancés d'un doute sérieux quand à la possibilité de réussir cette mission qui nous a été confiée. Aënalia répète qu'elle n'est pas habilitée à nous parler de ses liens avec la maison Kobayashi, mais aimerait tout de même que nous lui fassions confiance malgré cela et son lien au clan de la rose. Elle ajoute penser que c'est en rassemblant les foules en faveur de la paix qu'il sera possible de supprimer la domination de son propre clan sur la société elfique et d'atteindre ainsi une solution pacifique. Je jette un regard à Heckiël, m'efforçant de conserver un air impassible malgré l'amusement mêlé d'ironie que ces déclarations font naître en moi. La Sindel ajoute qu'elle se battra jusqu'au bout pour que la paix soit possible entre les peuples, et qu'elle n'ira donc pas de son plein gré rejoindre les humaines si nous échouons. Une douce idéaliste, à moins que tout ceci ne soit qu'une comédie savamment orchestrée. Un peu des deux, à mon avis...Je plisse légèrement les yeux à son assertion suivante, disant qu'elle est généralement surveillée mais qu'elle sait quand elle l'est et que ce n'est pas le cas actuellement.
Lorsque Irina se manifeste à son tour, c'est pour se placer face à moi en me tenant les bras et, le visage tourné vers la jeune Sindel, lui demander de pardonner la rudesse pourtant très relative de mon discours. Je hausse un sourcil, hésitant à me dégager sèchement de cette étreinte qu'elle se permet mais, avant que je n'aie eu le loisir de le faire, elle me dévisage avec colère puis m'abreuve en murmurant de remontrances quant à mon ego et à l'amour que je porte à Sithi, me conseillant de les mettre de côté. Loin de s'en tenir à ces commentaires aussi déplacés que stupides, elle pousse la témérité jusqu'à me menacer de profiter de mes faiblesses si je devais manquer encore de délicatesse et, d'après elle, menacer ainsi sa précieuse existence. Je suis las. Infiniment las de ces comportements enfantins et irréfléchis, las des menaces proférées à mon encontre. Il me semblait pourtant avoir prévenu cette elfe noire de se tenir à carreau, il me semblait également avoir précisé lors de notre marche jusqu'à ce lieu que j'allais provoquer des réactions afin que se révèle ce qui se voudrait dissimulé.
Mon énergie intérieure jaillit du lac du silence qui se trouve en chaque être, plus aisément que d'habitude car ma récente rencontre avec Sithi m'a apporté une paix de l'esprit que je n'avais encore jamais atteinte. Je sens mon Ki se déployer en moi, fleuves d'argent liquide qui se répandent en mes muscles, en mes nerfs et en mon âme, prêts à briser leurs digues, à déferler en une létale explosion améliorant puissamment ma maîtrise martiale. Mon épée d'Eden glisse hors de son fourreau à la vitesse de l'éclair, sa garde et ma main frôlant au passage le visage de l'elfe noire si proche de moi que la moindre erreur dans ce geste la blesserait...
Le mortel tranchant s'arrête net contre la peau de la gorge d'Irina alors que la pointe de mon arme est encore au fourreau, faisant perler quelques gouttelettes de sang. Mon regard d'obsidienne est plus froid encore que ma redoutable lame, inflexible et impitoyable, je suis d'Ombre et il suffirait que j'accentue à peine la pression pour que la Shaakte rejoigne ses dieux sombres. D'un ton glacial dénué de toute émotion je m'adresse à la noire:
"Tu as écouté ce que je vous ai dit pendant que nous marchions, petite sotte?"
De ma main libre je la force lentement à s'éloigner de moi d'une poussée sur son sternum, laissant ma lame aux trois-quarts dégainée regagner son réceptacle par la seule force de son poids. Mes prunelles sont rivées à celles d'Irina alors que je lui murmure encore:
"Ta prochaine menace à mon encontre sera aussi la dernière, Shaakte."
Je vais m'adosser calmement au mur le plus proche, chassant de mes pensées ces enfantillages pour réfléchir posément à ce que je viens d'apprendre. L'appartenance d'Aënalia à ce clan de la rose me laisse songeur et, lorsque j'y ajoute le fait que les liens entre elle et les humaines reste occulté, il y a quelque chose qui me dérange profondément. Il se pourrait qu'il y ait une entente entre ce clan Sindel et la maison Kobayashi, les matriarches de la rose pourraient manipuler leur monde pour recouvrer leur pouvoir absolu en contrant la raison principale de l'opposition, et chercher à créer une alliance entre elles et les humains. Elles seraient ainsi en mesure de brider Patriarches et partisans de Sithi, prouvant par cette alliance qu'elles maîtrisent la situation. La position de force qui en découlerait leur permettrait en outre d'écraser les matriarches Shaaktes et de préserver leur suprématie totale. Dans cette hypothèse, Aënalia serait la marionnette plus ou moins consciente des dirigeantes, son joli minois radieux d'innocence invitant à une confiance aveugle. Plus vicieux encore, les matriarches de la rose utilisent simplement la naïveté de l'adolescente pour amener leurs opposants à se révéler, prêtes à écraser sans pitié tous ceux qui se manifesteront.
Autre possibilité, la jeune femme a été convaincue par les humaines qu'il fallait abolir l'autorité de son propre clan pour obtenir la paix, la place de matriarche suprême aurait pu lui être promise et elle aurait vu là une manière de réaliser son utopie pacifiste. Ce qui en ferait le pantin des humaines, qui pourraient alors influencer les Elfes dans le sens qui leur plairait. La maison Kobayashi pourrait alors avoir accès à leur technologie et utiliser cela pour s'emparer du pouvoir dans la cité d'Izurith. Elle pourraient inciter les elfes à agir contre les autres factions influentes de la cité et, en cas d'échec, reporter sur eux la responsabilité. Elles pourraient même profiter d'un tel échec et de la position nouvelle et précaire des elfes parmi les humains pour les éradiquer. D'autant plus que la jeune Sindel utopiste devenue matriarche serait sans doute prête à rendre le canon elfique inopérant au nom de la paix...
Enfin il y a cette espèce de Déesse aux agissements pour le moins étranges. Qui est-elle, quels sont ses buts? Aënalia a évoqué une possible vengeance, mais une vengeance dirigée contre qui, et pourquoi? Là encore le passé est la clé de la compréhension, le présent se construit sur des rancoeurs, des haines ou des vexations plus ou moins anciennes, tant que nous ne saurons pas exactement de quoi il retourne, nous serons aveugles. D'autre part cette déesse aurait offert l'immortalité et de mystérieux pouvoirs à la matriarche suprême, ce qui pourrait nous poser de sérieux problèmes si nous devions nous confronter à elle à un moment ou à un autre.
Irina pose encore quelques questions concernant l'ordre de la rose, demandant en particulier s'il est possible de l'infiltrer. Ce à quoi la jeune Sindel répond que ce ne serait pas impossible mais qu'elle ne verrait pas comment procéder. Elle précise encore qu'elle n'est pas en odeur de sainteté au sein de son clan et qu'elle est tenue à l'écart de passablement de choses, mais qu'elle peut tenter d'en apprendre davantage en s'efforçant de gagner leur confiance. Je pousse un discret soupir, la notion de temps semble échapper aux deux jeunes femmes...inflitrer un clan, ou même simplement gagner sa confiance est un travail de longue haleine, pas le genre de chose que l'on aurait une chance de réaliser en cinq ou six jours. J'ai bien une ébauche de plan susceptible de donner quelque chose, mais la Shaakte vient de démontrer qu'on ne pouvait pas compter sur elle. Au delà de ses mots suaves, elle ne cherche qu'à obtenir du pouvoir et le fait avec une maladresse naïve, se surestimant largement en supposant pouvoir tromper des dirigeantes expérimentées. Plus probablement ces dernières l'utiliseraient sans vergogne, lui offriraient des mirages et la prétendue manipulatrice devenue pantin à son insu deviendrait un danger pour chacun de nous. La seule solution raisonnable serait de mettre fin à ses jours ici et maintenant, je n'ai pas besoin d'user de mon pouvoir de Vision pour savoir que cela nous éviterait bien des problèmes...mais, par chance pour elle, je ne suis pas un assassin, je ne tue pas à la demande sur de simples présomptions.
Je finis par demander à Aënalia:
"Quelques questions encore: cette déesse...où puis-je la trouver? Tu as dit qu'elle pouvait chercher à se venger, mais de qui, de quoi? Autre chose, le cas échéant, pourras-tu me conduire discrètement à cette Matriarche suprême? Ou encore me faire rencontrer les dirigeants des Patriarches, ou les Matriarches Shaaktes? Et enfin, existe-t'il un moyen de faire passer rapidement un message à l'ensemble des elfes de votre cité?"
(env. 3200 mots)
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