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Je cherche Maxime, demandant à ceux que je croise s'ils l'ont aperçu, mais à chaque fois la réponse est négative, à croire qu'il a disparu! Mes blessures récentes commencent à saper lentement mon énergie, j'ai beau avoir appris bien malgré moi à supporter la douleur, ma résistance a ses limites. Après avoir erré comme une âme en peine de couloir en couloir, je finis par retrouver la chambre dans laquelle j'ai été soigné et c'est avec un profond soupir de soulagement que je m'assieds sur le lit. Je reste ainsi un bon moment, songeur, regardant sans les voir mes affaires et celles de Moraen, posées contre un mur, à priori complètes et intactes. Je suis épuisé, mais je sais que je ne trouverai pas le sommeil, trop de questions sans réponses hantent mon esprit, indiciblement mêlées d'une rage glaciale que je ne me connais pas. J'ai une espérance de vie élevée, mais je n'ai plus envie de perdre mon temps, les récentes expériences m'ont démontré que la mort pouvait frapper sans prévenir et ce n'est pas une pensée apaisante.
Je jure sourdement, me relevant pour tourner dans la pièce comme un fauve en cage, m'assombrissant quand ma cuisse transpercée se rappelle brutalement à mon souvenir.
(Syndalywë?)
(Tanaëth?) répond ma Faëra avec une pointe de moquerie.
(Je veux retrouver les trois types qui nous ont agressés. Je veux les voir crever, lentement de préférence!)
(Mauvaise idée. Tu te souviens du...combat?)
(Oui. Je n'envisage pas de les défier comme un stupide preux chevalier, si c'est à ça que tu penses.)
(Je sais. Il va être difficile de les retrouver. Et puis, tu es dans une ville humaine, difficile de passer inaperçu pour un Sindel. Tu devrais commencer par dormir...)
(Hum, ce sera plus difficile que de passer inaperçu. Tu sais ce qui me dérange le plus?)
(Évidemment, je lis dans tes pensées. J'aimerais bien que tu te le mettes dans le crâne.)
(Ho, ça va, hein! Tu en penses quoi?)
(Je pense comme toi. Ces trois là n'étaient que des pions, il y a un lien avec l'enlèvement de tes parents, avec la mort de Jaëlle et cette Banshee que tu as croisée.)
Des pions. De vulgaires pions. Mais dans ce cas, qui est derrière tout ça, et pourquoi?! Pourquoi se soucier de moi trente années après mon exil du Naora? Il y a là quelque chose de totalement illogique, ou plutôt, dont la logique m'échappe. Tout cela a une structure, il a fallu des moyens non négligeables, un réseau d'informateurs, une logistique plus ou moins conséquente pour organiser l'ensemble. Je me rassieds, prenant ma tête entre mes mains, les coudes posés sur les cuisses. Je ne comprends pas. Moraen a évoqué un possible lien avec le commerce familial de métaux, d'autant plus précieux que je sais la situation politique et militaire tendue depuis quelques années pour le Royaume du Naora, mais je n'y crois pas vraiment. Trop compliqué, trop étalé dans le temps, même pour des Sindeldi, et puis le meurtre de Jaëlle ne s'insère pas dans l'histoire, pourquoi s'en prendre à elle? Et pourquoi utiliser une créature comme cette Banshee? Pourquoi ne m'a-t'elle pas tué si c'était le but? Les trois tueurs qui nous ont attaqué dans les rues de Tulorim n'ont manifesté aucune intention de m'épargner, bien au contraire, ils sont partis en me laissant pour mort. Alors quoi? Par Sithi! Tout cela me semble complètement obscur, décousu même! Alors d'où me vient cette quasi certitude que tout est lié? Simple paranoïa? Possible. J'ai une méchante envie de hurler, juste là! Je me redresse soudain, les yeux plissés de concentration.
(Attends un peu ma grande...si vraiment il y a un plan derrière tout ça...)
(...les commanditaires voudront être certains de ta mort...)
(...s'ils m'ont repéré dès mon arrivée à Tulorim, cela signifie qu'ils savaient que j'y venais...)
(...et qu'ils ont des contacts en ville. Par conséquent...)
(...ils doivent avoir appris que j'ai été transporté ici et...)
(...surveiller l'université.)
(Oui. Je me demande si...)
(...ce navire, le "Veilleur", ne serait pas par hasard dans les environs.)
(Exact.)
(Cela fait deux points aisément vérifiables. Mais tu devrais quand même dormir avant. Et refaire correctement tes bandages, aller jouer au terrassier n'était pas la meilleure idée de la semaine.)
(Je devais le faire.)
(Évidemment. Et maintenant tu DOIS dormir. Je ne tiens pas à te voir t'évanouir dans une ruelle sordide de cette ville mal famée.)
Je m'abstiens de lui répondre vertement, trop conscient de la pertinence de son "ordre" et sachant que je ne peux rien lui cacher de mes pensées, exprimées ou non. Je m'exécute donc, prenant mon temps pour fouiller mon sac à la recherche du nécessaire pour renouveler mes bandages. Soulagé de tout retrouver, je défais avec précaution les pansements, examinant pour la première fois mes plaies. La blessure qui a transpercé ma cuisse est refermée, de même que celle qui m'a entaillé le bas du dos, sans doute grâce à la magie déployée par Maxime, mais je sens vite en les palpant doucement qu'il vaudrait mieux que je ne tire pas trop dessus. Les entailles sur mon avant bras droit et mon épaule gauche ont été soignées de manière plus conventionnelle, elles sont propres mais pas encore ressoudées. Ce ne sont en réalité que des estafilades, pas carrément bénignes, mais sans réelle gravité. J'y place avec soin quelques feuilles de Snaria, m'avisant qu'il faudra que je pense à en refaire une provision, puis entoure tant bien que mal les deux plaies de bandes de lin propres. D'ailleurs...en parlant de propreté...un bon bain ne sera pas un luxe, mais il attendra encore un peu, et tant pis pour les draps! Je n'ai plus le courage de fouiller l'université en quête de l'endroit adéquat. En revanche, courage ou pas, il y a une tâche qui ne peut être remise à plus tard. Je ris tout seul en repensant à mon maître d'armes, combien de fois ai-je été puni pour avoir négligé mes armes? Pas vraiment souvent sur l'ensemble de mon apprentissage, mais quand même, Jaëlle savait un peu trop bien me faire oublier mes devoirs. J'affute donc méticuleusement ma vieille épée et la dague récupérée à Yarthiss, songeant qu'il faudra que je m'équipe un peu plus sérieusement si je veux avoir une chance de survivre ces prochains temps. Je pose ensuite mes armes à portée de main, vieille habitude, puis je m'allonge enfin, plus rompu que je ne veux l'admettre. Demain, j'espère que je trouverai Maxime, et si ce n'est pas le cas...
(Si ce n'est pas le cas tu partiras pour les montagnes d'Hidirain.)
Je sursaute au ton péremptoire employé par Syndalywë, la questionnant à haute voix sous la surprise:
"Pardon? Pourquoi?!"
(Parce que...parce que j'ai envie de voir ces montagnes.)
Son hésitation ne m'a pas échappé, elle ne s'en tirera pas comme ça, les mystères j'en ai eu ma dose pour la journée:
(Pas très convaincante, ta réponse...quoi d'autre? Tu m'as dit que je devais venir ici pour trouver mon équilibre, et maintenant on devrait déjà repartir? Et que fais-tu des trois assassins et de ce que nous devons chercher à savoir?!)
(J'ai réfléchi. Tu n'es pas à l'aise, en ville, n'est-ce pas?)
(Non...quel rapport?)
(Eh bien, il vaut toujours mieux affronter ses adversaires sur son terrain que sur le leur. Et puis tu as...changé, ces derniers jours. Si Maxime n'est pas là demain...il vaudrait peut-être mieux que tu ne t'attardes pas trop ici pour l'instant. Tu pourras revenir...après.)
(Après quoi?!)
(Après les montagnes.)
(Mouais...il y a quelque chose que tu ne me dis pas...)
(Une chance pour toi, si je devais tout te dire ta vie n'y suffirait pas. Dors maintenant, chaque chose viendra en son temps.)
(Tu abuses. Pourquoi est-ce que je te fais confiance?!)
(Parce que tu sais au fond de toi que c'est la meilleure chose à faire.)
(Hum...oui, je sais, tu lis mes pensées. Bon, je renonce pour ce soir, mais ne crois pas que tu vas t'en sortir comme ça!)
Son rire cristallin résonne en mon esprit, légèrement moqueur, mais pour je ne sais trop quelle raison je n'arrive pas à me mettre en colère contre elle, ni même à lui en vouloir. Après tout, elle m'a sauvé la vie au moins deux fois ces derniers jours et, même si la mort de Moraen m'affecte, ma vie est devenue bien plus palpitante depuis qu'elle est à mes côtés. Je souris pour moi-même en m'endormant, si elle veut voir les montagnes, après tout, pourquoi pas?
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