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(((désolé pour le retard, j'aurais du prévenir)))
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, le soldat abandonna sa posture guindée et exprima par la gestuelle son désarroi le plus total. Il s’était enfin rendu à l’évidence : mieux valait ne pas chercher à comprendre la logique scabreuse d’une vieille peau déterminée à vous faire aller dans son sens. C’est donc avec une certaine satisfaction qu`Àma emboîta le pas à son guide en songeant à la manière dont elle lui avait embrouillé l’esprit pour parvenir à ses fins. Un sentiment de victoire teinté d’une exceptionnelle mauvaise foi, car elle oubliait volontiers l’échec cuisant de sa comédie de vieille femme aux pouvoirs psychiques surnaturels. La mémoire flanchante des Earions avait ses avantages …
Sa lance dans une main et son tabouret pliant dans l’autre, la rôdeuse rattrapa rapidement l’étranger et parvenue à ses côtés cala sa démarche sur la sienne, lourde mais précipitée, avant de tourner la tête vers lui pour demander :
- Où c’est qu’tu m’amène alors, hein?
Aucune réponse. Pas même un geste de la main. Peut-être avait-il même allongé le pas dans l’espoir de la distancier. Àma renifla bruyamment ; elle le saurait bien assez tôt. Les deux tentes périphériques du camp étaient déjà derrière eux, et contournant une troisième, Àma découvrit enfin ce qui devait être leur destination : un chapiteau dressé à la croisée de plusieurs sentiers et qui surplombait le reste du campement. L’édifice de toile grisâtre évoquait vaguement ces lieux de fêtes agraires que l’ancienne éleveuse fuyait comme la peste. Toutes ces greluches qui se paraient le temps d’une soirée comme les dames de Tahelta, à mi-chemin entre les prostituées des quais et les courtisanes du palais !... Mais Àma chassa résolument ce souvenir de sa vie passée en Naora ; elle avait tout laissée derrière elle pour une raison : les gris étaient un peuple perdu entre une classe dirigeante sclérosée et un peuple servile, décérébré et qu’un clair de lune suffit à éblouir.
Alors c’est avec une certaine aigreur d’estomac qu’elle s’entendit être saluée par un l’un de ses congénères… Qui ça ? Ah, oui, les quelques minutes qui avaient précédées n’avaient fait que traverser la tête pleine d’eau de la bâtarde sindelo-earionne. Son guide et elle avaient rejoint un duo d’inconnus devant l’embrasure de la porte. Et tandis que leurs escortes métalliques respectives tentaient surement de se refiler l’un l’autre la charge de conduire les potentielles recrues à leur supérieur, un jeune homme la dévisageait tranquillement, sans gêne aucune. Pour sûr, il devait s’attendre à voir les femmes rougir sous le feu de ses yeux – flippantes ces iris dilatées– avec son physique de jeune premier : Cette peau délicatement hâlée, cette barbe de trois jours et demi soigneusement négligée, et comble du ridicule ce bandeau en argent et cette longue cape d’un bleu acier qui travestissaient la pragmatique simplicité de son amure de cuir ! Mais ce dont elles se souvenait c’est combien elle exécrait ce genre de bellâtres tout à la fois narcissiques et en manque de confiance, qui semblaient demander au monde de les rassurer sur le pouvoir de leurs charmes. Et il n’avait même pas ouvert la bouche qu’elle l’avait déjà ainsi catalogué. Ainsi donc, lorsqu’il s’adressa enfin à elle pour lui dire qu’ils partageaient une ascendance Sindel, la langue de celle-ci se perdit entre les nombreuses insultes, rictus et grognement méprisants qui se bousculaient pêle-mêle dans sa bouche. *L’opale qui brûle… p’tit péteux*.
Lorsqu’il tourna les talons sans tenir compte du mutisme grossier de son aînée, une note de surprise fit cependant dissonance au sein de ce refrain haineux maintes fois entonné. La rôdeuse misanthrope s’était attendue à ce que son attitude revêche provoque chez ce jeune bien-pensant une moue offusquée, une certaine dose d’indignation… Mais au contraire, celui-ci lui adressa un simple sourire dont la franchise ne faisait aucun doute, même aux yeux de l’elfe la plus opiniâtre de Naora. C’était un fait inédit. : Àma doutait de sa première impression sur quelqu’un.
Ainsi donc, la bâtarde A’As pénétra sous le chapiteau à la suite de cet intriguant aventurier, son regard planté dans son dos, préférant observer sa souple et puissante démarche que l’intérieur spartiate dans lequel ils étaient conduits par le soldat en armure. Et c’est presque avec surprise qu’elle entendit une voix féminine s’élever d’un canapé isolé. Une jeune femme les y avait attendus et s’était levée avant de se présenter à eux : Colonel Shitzune. Un officier de l’armée Ynorienne ? Non, sa tenue vestimentaire exotique la désignait comme l’une des étrangers. Le regard d’Àma s’arrêta notamment, avec une vague lueur d’appétit émoussé, sur les courbes de son corps moulées par le cuir élastique de sa combinaison noire. Aucune Ynorienne ne se montrerait ainsi en public ; cette contrée lointaine promettait d’offrir d’intéressante perspective pour ses yeux, si ce n’est avec beaucoup de chance pour ses mains usées. La voix chaleureuse dudit Opale-qui-brule répondit posément au Colonel. Encore une fois, son attitude surprit la vieille elfe : elle se serait attendu à ce qu’il fasse le coq devant un brin de femme tel que l’Ynorienne, ou du moins qu’il réponde avec la suffisance du misogyne. Mais au contraire, il s’adressa à elle avec déférence et droiture. Elle-même aurait peut-être eu du mal à prendre l’officier au sérieux au premier abord. Alors la rôdeuse resta prudemment en retrait, attendant de se faire une opinion sur leur interlocutrice, et observa l’étrange tube métallique qu’Aliéron désigna curieusement comme étant un sabre… Un sabre sans lame !? Un sourcil haussé, son œil ouvert en entier comme il l’était rarement, Àma l’écouta avec intérêt expliquer qu’il recherchait un second exemplaire dont un certain Professeur Hynt connaissait l’existence.
Ce nom semblait évoquer quelque chose d’effrayant, d’intimidant tout du moins, car la carnation du colonel Shizune vira au gris dans une sorte de camouflage qui avait quelque chose de comique. Peut-être que la jeune femme n’apprécia pas la lueur moqueuse dans les yeux d’Àma, car celle-là lui jeta un regard où le mépris n’égalait qu’une haine palpable. Mais la raison de se ressentiment était en fait tout autre, de ce que la rôdeuse pouvait juger des dire du Colonel lorsqu’elle s’adressa enfin à la vieille elfe :
- Tu es d'origine Sindel, n'est-ce pas ? Mais si tu es venue nous aider, soit, tu auras un résumé de la situation.
L’officier ne portait visiblement pas dans son cœur les elfes gris. Qu’elle la comprenait... ! Àma se détendit à l’idée que ces jeunes gens semblaient partager ses valeurs.
Cependant, elle n’obtempéra pas lorsque le Colonel les invita à s’asseoir pour écouter le briefing. Les habitudes ayant la vie dure, Àma préféra s’installer sur son pliant de pêche en bambou et toile. Et de cette manière, elle restait la plus proche de la sortie au cas où l’entretien tournerait au vinaigre.
Luttant contre les faiblesses de sa mémoire d’Earion, Àma tenta d’enregistrer du mieux qu’elle pouvait le flot d’informations qui suivit. Elle devrait vraiment apprendre à écrire convenablement pour prendre des notes dans de pareils moments… Mais peu importe, plus tard elle tenterait de coucher sur le papier ce dont elle se souviendrait, une fois seule et au calme. En attendant, deux choses résonnèrent profondément avec les motivations de la bâtarde vengeresse. Etrangement ce n’étaient pas que la femme qui leur parlait venait d’un autre monde – leur accoutrement était pour sûr pas d’ici. Après tout, les Sindeldi venaient eux aussi d’une planète nommée Eden à en croire les légendes ; elle la croyait donc sur parole.
Non, ce qui retint son intérêt c’est la précision qu’apporta le colonel concernant le Professeur Hynt : c’était un scientifique de premier plan chez eux. Peut-être connaissait-il le secret de technologies qui permettrait à la rôdeuse d’exercer sa vengeance sur les Gazorks qui avaient massacrés le village de sa mère. Et, plus encore, Àma avait le pressentiment qu’il y avait des leçons importantes à tirer de l’histoire de ce peuple opprimé qui avait éradiqué ses tyrans. Comment s’y étaient-ils pris ? Avaient-ils vaincu par la force des armes, ou par un moyen plus sournois… un moyen qu’une vieille elfe déterminée pourrait mettre en œuvre contre l’engeance Omyrienne. Un souvenir de son voyage remonta des brumes de sa mémoire : un groupe d’Anciens Earion lui avait raconté une histoire qu’ils se transmettaient oralement de génération en génération. Celle de la disparition des Garzorks primitifs et de l’apogée du royaume Earion en Omyrie… Une maladie avait décimé ces concurrents des Earions selon les Anciens… se pouvait-il que l’arrivée propice de ce mal mystérieux n’ai pas été un accident ? Et les humains de ce monde dominé par les Sindeldi et les Shaakt avaient-ils eux aussi recours à une arme biologique ? *Arf… tas de conneries tout ça*
Àma se reprit aussitôt, comme d’autres après avoir dit une quelconque grossièreté. Les réflexions alambiquées avaient quelque chose d’indécent, surtout venant d’elle, trouvait la rôdeuse. En bonne chasseuse, elle se rappela son mantra : * la piste, c’est la piste ici et maintenant. On suit une trace après l’aut’, l’oreille cont’ le sol et l’ nez dans la fange*. Donc commençons par le commencement :
- Si j’peux en placer une... attaqua-t-elle de mauvaise grâce, moi j’ vous aiderai. Si j’comprend bien, faut débusquer les taupes dans vot’ potager humain avant qu’elles dézinguent les patates royales et autres courges dirigeantes ? Ca m’ connait les nuisibles ; suffit de leur dire ce qu’ils veulent entendre et ils déballent tout en retour. Trop heureux d’avoir quelqu’un à qui parler… des vauriens en manque d’attention.
Et Àma ponctua ce diagnostic murement réfléchi d’un raclement de gorge aboutissant à un glaviot entre ses pieds… Bah quoi, ça faisait longtemps qu’elle se retenait. Mais par bonté d’âme, la vieille elfe étala son méfait dans la poussière d’un geste de botte négligent.
Finalement, la rôdeuse se redressa sur son séant – pour autant que sa bosse lui autorisait – et repris en plantant son regard mi-clos dans les yeux naturellement bridés du colonel Shizune :
- Ça risque de pas êt’e de la tarte c’la dit, vot’ histoire-là… Moi, comme l’jeunot ptet aussi, ajouta-t-elle en désignant d’un geste de la tête son congénère, on risque de pas se fondr’ dans l’ paysage. J’imagine pas que vous faites la distinction entre bâtard et pur-sang Sindeldi par chez vous hein, et qu’est-ce qui vas nous empêcher d’être étripés à vue par la foule ? C’est vot’ Seiiiigneûr Valaï qui va nous protéger ?
Puis en marmonnant dans sa barbe :
- C’est qui ça d’ailleurs… J’aime pas ça, d’bosser pour un péteux d’aristo. Non, non, j’aime pas ça.
(((1700 mots)))
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