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Les réponses d’Aaria’Weïla ne tardent pas à revenir, me faisant retourner dans cette réalité tangible qu’un instant nous avons quittée. Elle approuve ma prise de position pour Camiran, précisant qu’elle ne veut pas de bain de sang, et qu’elle apprécie pouvoir compter sur un allié supplémentaire éventuel. Il faut que je le recontacte, brièvement, une fois mon retour à Illyria, pour lui signifier l’accord de la noble Reine des Sylphes à son égard. Ça ne fera que le motiver davantage en ce sens. Elle approuve à demi-mot ma décision de choisir Hascan comme successeur à l’actuel Roi d’Illyria, citant quelques qualités conséquentes de ce que j’ai pu révéler sur lui. Mais je ne sais que trop bien ne pas le connaître suffisamment pour faire une conclusion définitive et si hâtive. Je devrai également le confronter à nouveau, sans sa demi-sœur pour prendre son parti et le défendre, cette fois. Une discussion d’homme à homme, qui détourerait les positions qu’il pourrait prendre en arrivant sur le trône, où je le hisserais par mes actions et celles de mes camarades aventuriers sur place dans la grande capitale humaine. Aaria s’étonne tout de même qu’Insilbêth ait été nommée régente, de par sa nature féminine, arguant les progrès culturels marqués de la cité. Je ne peux m’empêcher de soupirer, pensant très sincèrement qu’ils sont loin d’avoir été jusqu’au bout de cette démarche progressiste, puisqu’il lui est toujours interdit d’accéder au trône en qualité de reine, alors qu’elle aurait fait une majesté à la fois juste et respectée. Une succession que nul n’aurait pu contester : la lignée filiale directe du précédent roi. Et non pas des cousins véreux ou des bâtards opportunistes.
La noble Reine, ensuite, me recommande de garder un œil sur les actions de Hrist. Ce que je compte bien faire. Elle la décrit comme féroce, mais aussi capable de nous desservir par ses actions trop poussives et meurtrières. Je devrai la raisonner, et gérer sa soif de sang si puissante qu’elle a tendance à déborder sur la pertinence de son jugement. Elle me donne également des informations sur les autres aventuriers. Certaines que je sais déjà, comme la présente de Pureté et Faëlis à Illyra, mais également d’autres, innovantes, telle que la présence de Guasina, la lutine, dans le murs de la même ville. Earnar, cet elfe bleu si curieux et méfiant serait sur les terres d’Arden, la cité agricole humaine. Kerenn, lui, ce sindel intéressé par les Amants de la Rose Sombre, serait dans le désert de Shill, non loin de Sihle, la cité humaine s’apprêtant à faire une alliance avec Valmarin. Je crois pouvoir compter sur sa perspicacité pour retarder ou comprendre les actes d’alliance matriarcale du prince de Valmarin, s’il se rend sur place. Kalas, l’homme-loup, serait en compagnie de deux inconnus, Tartuffe et Meraxès, dans la forêt des elfes, à Aetelrhyt. Ce sont toutes les nouvelles qu’elle peut obtenir d’eux, par manque de moyen de contrôle sur leur position exacte. J’acquiesce du chef alors qu’elle me précise que Yuralria, la jeune chercheuse Ishtar, amie d’Ixtli, cherche actuellement une solution pour augmenter le pouvoir des pendants d’Uraj, pour nous permettre de communiquer entre nous. Je la salue de la tête en précisant :
« Ce serait fort pratique, à n’en pas douter. Mais ces informations sont pour l’instant bien plus que suffisantes. Lorsque Yuralria aura terminé, car je ne doute pas de sa science, je saurai qui contacter pour que ses actions soient pertinentes en fonction de sa position. »
À ma dernière question, cependant, elle se fait pensive, nostalgique. Elle n’y répond pas de suite, posant son regard calme sur l’horizon bleuté évanescent, faisant redescendre la ferveur de notre joyeuse envolée. Puis, après un moment de silence où le calme a retrouvé nos êtres, elle me précise avoir vécu une fois cette joie, avec quelqu’un, il y a fort longtemps. Quelqu’un dont elle ne cite pas le nom. Qui n’est sans doute plus là. Elle affirme que depuis, seul Jillian a pu comprendre son ressenti profond, sans qu’il puisse y accéder lui-même, de par sa mortalité. Sans me laisser répondre, elle bat subitement des ailes pour reprendre son envol et partir en piqué dans la masse nuageuse nous entourant. Je la laisse aller sans l’y suivre, songeant qu’elle a besoin de calme, de solitude. Je ne resterai sans doute plus longtemps en sa compagnie, conscient d’avoir ravivé d’anciennes peines. EN lieu et place, je reprends à mon tour mon envol, décrivant dans les cieux de larges courbes, comme pour m’entraîner à cette nouvelle maîtrise de mon corps changeant.
Après quelques minutes, la blanche dragonne est de retour, et sans un mot effleure mon aile de la sienne. À nouveaux, nous sommes transportés vers un nouveau décor, que je reconnais sans peine, cette fois, tant il a su si vite devenir familier. Nous survolons les Crocs du Monde, dominant la belle cité, lointaine mais reconnaissable entre mille, d’Ilmatar. La Reine accroche ses pattes griffues à un éperon rocheux, où je me pose à mon tour dignement. Ses yeux sont tournés vers sa cité. Elle souhaite que je la laisse, sans aucun doute, mais sans le dire. Je baisse la tête, souriant de compréhension, et tâchant de capter son regard du mien.
« Moi, je crois te comprendre, noble Reine. Et toujours tu pourras faire appel à moi, si longues que soient nos vies. Je m’en retourne à Illyria au plus vite, ils m’attendent, là-bas. Merci pour cet instant, le plus pur et sincère que j’ai pu vivre depuis fort longtemps. À ton retour parmi les tiens, dis à Ixtli qu’il me tarde de la revoir. »
Et sans un mot de plus, je prends à mon tour mon envol. Et piquant à une vitesse vertigineuse vers les plaines humaines, je survole une dernière fois les Crocs du Monde. Un détail attire mon attention, loin en bas. Sur des éperons de glace géants, dressés vers les cieux comme des armes, des créatures comme celles que nous avons combattues dans les plaines d’Illyria sont perchées. Plus massives que celles que nous avons rencontrées, elles semblent monter la garde sur les Crocs, leur territoire sauvage, prêtes à fondre sur leurs victimes. Je me tâte un instant à descendre les voir mais… ça m’éloignerait de ma mission primale. La sûreté de ce monde avant tout. Mais je garde leur position dans un coin de la tête, pour y revenir plus tard.
Arrivé loin au-dessus de la grande cité des hommes, je change d’apparence pour en choisir une plus discrète, passe-partout. Celle d’un corbeau au plumage d’un noir profond. Croassant, je m’approche de la fenêtre du palais reliée à la chambrée qui m’a été confiée, dans les ombres de la nuit. Me perchant sur l’appuis de fenêtre, je jette un coup d’œil à l’intérieur, pour voir Hrist de retour de son expédition quitter la chambre par la porte. Aussi, je me hâte de passer à travers la fenêtre pour reprendre ma forme elfique et, assis contre celle-ci, j’apostrophe ma collègue sindel avant qu’elle ne soit trop loin.
« Lenneth, mon amour, où partez-vous donc en ces sombres heures ? »
Certain d’avoir attiré son attention, et fier de l’effet que ma subite apparition peut avoir sur elle, je vais à sa rencontre et, m’assurant que quiconque ne nous surveille ostensiblement, l’attire vers la chambre pour en refermer la porte, me glissant contre elle avec une lascivité provocatrice grisante, quand on sait son aversion pour la chose.
« Alors, chère épouse, où en sont nos plans ? Qu’avez-vous pu obtenir ? J’ai pour ma part nombre de changements à vous faire connaître. »
Mais d’abord, j’attends son rapport sur ses états de service.
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