|
Je ne tarde pas, dans ma quête pour trouver Hascan au Palais, à apprendre de la bouche de quelques serviteurs interrogés que le rejeton illégitime du puissant roi de la cité des Hommes d’Elysian ne se trouve pas dans le fastueux bâtiment où je me trouve, siège de toute la vie politique et nobiliaire de cette grande capitale, mais bien dans sa maison personnelle et privée. Je ne suis qu’à moitié surpris d’apprendre qu’il n’a guère de pied-à-terre constant en les murs du palais. On le dit proche du peuple, après tout. Ce n’est que légitime qu’il vive parmi ses pairs, et non dans une tour d’ivoire, loin de toutes les considérations populistes. Sans geindre ni s’y opposer, les servants m’indiquent bien vite la direction de sa propriété, et je note mentalement les tours et détours nécessaires pour m’y rendre. Elle n’est pas loin, inutile donc d’user trop avant de ces pouvoirs de déplacement rapide que me confère mon nouveau statut de semi-divin. La marche sera bien plus agréable, de bon matin.
Je sors ainsi rapidement du siège central d’Illyria pour me laisser un instant éblouir par le soleil naissant à l’horizon, inspirant profondément pour souffler lentement, prenant le temps de faire la part des choses. Cette nuit a été riche en émotions. J’ai encore, à vrai dire, bien du mal à me dire que tout ce qui s’y est passé n’est pas simplement le fruit de mon imagination. Puis, je ressens, en moi, cette nouvelle puissance encore indomptée, presque inconnue, qui me parcoure sans que je l’aie voulu. Et je sais que tout est vrai. Fort et confiant en cette certitude, je m’échine à suivre au mot les indications du personnel de la royauté illyrienne pour trouver la propriété d’Hascan. Je ne tarde ainsi pas à arriver à proximité d’une demeure cossue, quoiqu’au luxe non tape-à-l’œil, qui tout en restant proche du palais, n’était pas sise dans les quartiers les plus bourgeois de la cité. Grande et élégante, elle note tout de même l’importance de celui qui y vit, quoiqu’il ait pu choisir plus blinquant, au vu de sa position. Je m’approche sans tarder de cette grande masure à colombages, à l’aigu toit d’ardoises sombres, et en frappe fermement la porte d’entrée, d’une cognée de bronze décorant le panneau de bois solide.
C’est une petite dame d’un âge plutôt avancé, gouvernante de la demeure, sans doute, qui vient m’ouvrir et, répondant à mon désir exprimé de rencontrer Hascan au plus vite, s’étonne de ma présence ici, les nobles du palais ne se rendant que rarement dans ces quartiers moins pourvus pour rencontrer le bâtard royal. Avec un souci de bien faire évident, elle s’empresse d’aller m’annoncer à son patron, me laissant dans l’antichambre pour se précipiter à l’étage, où elle me presse de la suivre un instant après, m’introduisant dans le bureau privé du sieur Hascan, où celui-ci semble pris en plein travail administratif. De la paperasserie. L’horreur la plus absolue, pour un être d’action comme moi. M’apercevant, il se lève pour venir m’accueillir, s’excusant du manque de prévoyance de ma visite, et commandant à sa servante d’apporter du thé. Je la laisse partir à sa quête d’une boisson chaude et reporte mon attention vers Hascan, qui sans préambule me demande les raisons de ma visite impromptue. Je lui souris d’un air affable.
« Allons, inutile de vous en faire : je ne suis ni noble, ni fils de roi. C’est moi qui suis confus de vous déranger à une heure si matinale… mais comme vous le savez, le temps presse. »
Je ne suis pas un de ces nobliaux de cours à s’insurger de ne pas être reçu avec l’honneur digne à son rang. Il m’aurait accueilli en robe de chambre, encore allongé dans son lit, les yeux collants de la nuit, que ça ne m’aurait pas plus dérangé que ça. Il m’invite à m’asseoir sur un siège en face de celui où il se rassoit à son tour, et je m’exécute sans me laisser prier, et enchaine assez directement sur la suite de mon propos.
« J’ai des nouvelles à vous confier, mais également, au préalable, des questions à vous poser, auxquelles vous répondrez si cela vous sied. »
Appâter l’animal pour mieux le cerner, lui donner une carotte, les nouvelles en question, pour le motiver à répondre avec hâte et précision à mes interrogations. J’enchaine sans attendre, profitant d’avoir ferré ma proie.
« Quelles seraient vos premières mesures en qualité de Roi d’Illyria, compte tenu de la situation menaçante sur ce monde ? L’alliance entre Valmarin et Sihle est inquiétante à bien des égards pour la situation d’Illyria, mais elle l’est aussi pour les Elémentaires. Comment réagiriez-vous à une proposition de cette alliance de les rejoindre dans une éventuelle croisade contre les peuples élémentaires, en échange de la paix sur Illyria ? Comment, si elle n’y est pas mêlée, Illyria gèrerait une guerre entre cette alliance humaine et les peuplades élémentaires des Crocs du monde ? »
J’en suis presque à lui demander un programme politique détaillé, en vérité. Mais j’espère le voir répondre avec franchise et sincérité à mes propos. Une autre question me vient alors, sensiblement liée aux précédentes :
« Et enfin, dans un autre registre, qu’est-ce qui fait de vous le meilleur prétendant au trône, face aux deux autres ? »
Va-t-il me servir une banalité crasse ? J’espère que non, je mise beaucoup sur sa sapience et la pertinence de son raisonnement. Les yeux plongés dans les siens, je l’observe avec insistance, curieux de ce qu’il pourra répondre. Pour ne pas trop le brusquer, cependant, je nuance les choses avant qu’il n’ouvre la bouche :
« Excusez le caractère sans doute intrusif et urgent de ces questions. Mais j’ai besoin de mieux connaître les personnes qui, plus tard, sauront être de puissants alliés. »
Silencieux jusqu’ici, analytique, sans doute, de mes propos volubiles, il prend appui sur ses coudes pour me répondre d’un air engagé. Ainsi, il me détaille ses projets essentiels s’il accède à la royauté, mettant l’accent sur la préparation des armées de la cité pour la de plus en plus inévitable guerre qui se projette à l’horizon d’Elysian, depuis la nouvelle d’une alliance forte, conclue par des fiançailles, entre Valmarin et Sihle. Selon lui, même si le danger est réel pour Illyria, et selon moi plus encore pour les élémentaires, si les habitants de Valmarin n’ont pas évolué en mentalité depuis la rédaction du livre les concernant écrit par un de leurs rois de jadis, c’est pourtant Arden, petite cité agricole, qui serait la première cible. Accaparer les richesses faciles, comme pour rôder une nouvelle union. Et supprimer une alliance de cette ville moindre avec Illyria à l’avenir. À propos des élémentaires, justement, il affirme vouloir faire appel à eux pour l’aider. Je fais une moue ennuyée à ces paroles. Ils seraient forcés de suivre cet appel s’ils veulent préserver une amitié entre la cité humaine et leurs villes des Crocs du Monde, mais ne sont actuellement pas en posture pour aider qui que ce soit, eux-mêmes fort touchés par le drainage. Une occurrence que je me dois de lui signifier, dès qu’il aura fini de répondre à mes nombreuses questions.
Ainsi, pour l’heure, je le laisse enchaîner sur l’appel qu’il lancerait, sans grande conviction de succès, aux elfes et lutins de la forêt d’Aetelryth. Et autres peuples dont j’ignore peut-être l’existence. J’opine du chef silencieusement, alors qu’il accorde à notre entretien un court moment de répit. Je sais que certains se sont rendus dans cette forêt excentrée au peuple un peu exclu. Peut-être parviendront-ils de leur côté à œuvrer pour faire sortir ces elfes et assimilés de leurs bois. C’est tout ce que je peux espérer pour le moment, sachant que je ne m’y rendrai sans doute pas moi-même, tant j’ai encore de choses à faire en ce monde pour régler ces complexes et entremêlées situations.
Après son silence, il insiste sur les raisons le poussant à prendre cette position forte : il ne croit pas à un monde dominé par les humains, au dépend des autres espèces vivantes. Il est conscient que ça engendrerait plus de fragilités qu’autre chose pour le monde, qui manque déjà cruellement d’équilibre actuellement.
Je perçois un aigre sourire sur son visage alors qu’il poursuit, répondant à ma dernière question. Celle demandant pourquoi il ferait un meilleur roi que les autres. Et s’il avance des évidences que j’ai moi-même comprises, en la naïveté manipulable du trop jeune Camiran, et la dangerosité manipulatrice et vile d’un Leodos, qui soutiendrait certainement l’exclusion des élémentaires de ce monde et se rallierait, en échange de la tête d’Aaria, à cette alliance pro-humaine. Imprévisible et colérique, il serait prêt à tout, au pire comme au mieux. Mais le risque est trop grand. Il met alors en avant ses propres qualités : l’oreille du peuple, son rapprochement certain avec ce dernier, et les conseils avisés de sa sœur, parangon de noblesse d’âme et de justice régnante. Et là, une information à laquelle je ne m’attendais pas perle de sa bouche : il se dit pour que sa demi-sœur, Insilbêth, soit proclamée Reine. Pour lui, c’est elle qui a le plus de légitimité au trône. J’avais, dès que je l’ai croisée, envisagé cette option, mais elle l’a vite mise à mal en assurant que ça ne serait pas possible. Que les mœurs d’Illyria ne sont pas assez ouvertes pour ça, ce que m’a confirmé Aaria’Weïla ensuite, par un commentaire sur la récente ouverture de la cité ayant osé laisser une femme en régence de celle-ci. Hascan affirme qu’elle est meilleure politicienne qu’eux trois, et que puisqu’il la suivrait, le peuple en ferait autant.
Il en a fini avec ses réponses. À moi de parler à nouveau. Et pour se faire, j’attends un instant, pensif, l’analysant de mon regard. Je ne dois rien oublier de ce qu’il a pu me dire.
« Je partage votre avis sur les forces de ce monde, et l’utilité de leurs pluridisciplinarité. Mais comme je vous l’ai annoncé, les peuples élémentaires ne sont pas au mieux de leur forme : leur magie se fait drainer par une force ancestrale récemment réactivée. Pour profiter de la pleine potentialité de leurs forces, dans le cadre d’une guerre ou d’une alliance moins violente, il faut qu’ils sortent de cet état. Pourriez-vous, si elle n’est requise ailleurs, mobiliser l’aide des personnes à qui de droit pour trouver cette source de drainage et la détruire pour assurer la survie des élémentaires et, par extension, celle de ce monde, menacé par les anciennes puissances ? »
Sobrement, il confirme qu’il pourrait mobiliser des forces en ce but, sans mettre pour autant en péril la sécurité d’Illyria. J’espère, quoiqu’il en soit, que mon message est passé : sans son aide, les élémentaires ne pourront sans doute pas eux-mêmes venir à son secours lorsqu’il en aura besoin. Je poursuis avec mes propres révélations :
« J’ai discuté avec Camiran. Il se dit prêt à abandonner ses vues sur le trône, car il n’en a pas l’intérêt personnel. Il est juste la marionnette de nobles souhaitant le manipuler à l’envi. Il préférerait à ce rôle qui ne lui convient pas celui d’un ambassadeur auprès des élémentaires et, à terme, auprès de notre monde. Un garant de nos accords. Car bien que nous ne venions pas d’Eden, notre monde a bien des choses à apporter au vôtre, et vice versa. Un lien, une alliance dont il serait garant, pour vous. S’il sort de la course au trône, pensez-vous pouvoir convaincre ceux qui le suivaient pour vous être fidèles ? »
Là encore, Hascan semble un instant méditatif et, après un temps, répond sobrement qu’une alliance avec Camiran serait positive, puisque ses suivants soutiendraient désormais Hascan, s’il se retirait officiellement de la course au trône pour le rejoindre. Mais ça ne ferait pas tout : Leodos a davantage encore de soutien dans la noblesse, et son projet de mariage avec la jeune ingénue d’Hyst garantirait encore plus ces alliés de rigueur. C’est sans compter la mission que j’ai donnée à Hrist, et dont j’espère qu’elle saura respecter les limites, pour une fois. Et concrétiser le meurtre de Leodos une bonne fois pour toutes. Une fois débarrassés de lui, la voie vers le trône sera… royale pour Hascan. Ou pour sa sœur.
« Insilbêth a un sens inné de la justice et de grandes connaissances en politique et en diplomatie. Elle a l’étoffe d’une souveraine, mais semblait signifier qu’une telle chose serait impossible. Je crois que ce changement que vous pourriez vouloir passe par vous, Hascan : Devenez roi, changez les lois et les mœurs, et destituez-vous vous-même pour qu’elle prenne cette place qui lui revient de droit, si tel est votre souhait. Que vous soyez l’un l’autre dirigeant et conseiller ou vice versa ne pourrait, je le crois, qu’être positif pour la cité d’Illyria. »
Il acquiesce une nouvelle fois à mes propos, promettant tacitement de s’en occuper, lorsque tout ceci sera terminé, et que les troubles ne menaceront plus Elysian et Illyria.
« Cette sincérité vous honore. Sans doute ne vous aurais-je pas défendu, sans elle. Une fois la situation réglée ici, quand il sera sûr qu’à la mort de votre père, vous accéderez, vous ou Insilbêth, au trône, je m’en irai à Valmarin pour voir où en est la situation. Le prince héritier me doit la vie. Une faveur que je saurai lui réclamer, au nom de la paix en ce monde. Je me présente à vous comme un allié aux multiples ressources, Hascan. Vous pouvez compter sur moi tant que vous servez les intérêts de ce monde, tel que je vous les ai exposés. Pensez-vous pouvoir m’obtenir un entretien avec le sire votre père, s’il est capable encore de mener une conversation ? Je ne le fatiguerai pas plus que de rigueur. Ensuite, peut-être serait-il bon de convier Camiran et votre sœur à un repas avec vous où je serai présent, et où nous pourrions évoquer la suite de tout ceci, et officialiser les positions de chacun. Qu’en dites-vous ? »
D’un air sobre, quoiqu’appréciateur, il affirme :
« Vous avez su placer vos pions sur ce monde. »
Je ne peux masquer un petit sourire face au compliment. J’espère qu’il a raison, et que plus encore qu’il ne le pense, je suis maître de la situation. Il me souhaite que le prince de Valmarin m’entende dans mes demandes, et accepte ensuite de m’emmener à une audience avec son père, le roi mourant d’Illyria. Le hasard décidera, quant à lui, de son état. Moment de lucidité ou douce agonie silencieuse, ce n’est qu’en me rendant à son chevet que je pourrai en attester. Alors qu’il assure le bienfondé de mon idée de repas, je me lève de mon siège, délaissant le thé de la pauvre servant s’étant décarcassée pour rien, bien que j’en hume le parfum coloré avant d’en goûter une subtile gorgée, et suis le prétendant au trône hors de sa demeure pour, j’espère, enfin rencontrer le souverain impotent de cette importante cité.
[2511 mots]
_________________
|