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Mais rien ne vient m’interrompre, ni rencontre subite, ni téléportation inattendue, ni arrivée impromptue d’une Hrist encolérée. Je soupire d’aise en m’allongeant sur le grand lit défait de nos frasques de ce matin. Ou de la veille ? Je ne parviens plus à le déterminer. Il s’est passé tant de choses depuis cette entrevue avec la tueuse, et cette fameuse bataille de polochons. J’ai du mal à tout replacer dans l’ordre. Ce que je sais, fermant les yeux en soufflant pour mieux profiter de cet état de confort retrouvé, c’est que j’ai bien œuvré, aujourd’hui. Tous mes plans se sont révélés efficaces, et l’alliance née autour de deux des prétendants au trône autour d’une troisième inattendue est foncièrement scellée, grâce à mon intervention. Je sais l’avoir joué humble en ne réagissant pas aux propos flatteurs d’Insilbêth, mais je suis conscient de mon implication fondamentale dans tout l’avenir de la Cour et de la Royauté d’Illyria. J’ai convaincu le Roi Coryphème, Hascan et Camiran du bienfondé de la succession féminine au trône. J’ai trouvé des sorties honorable au futur Conseiller de la Reine, et au futur ambassadeur d’Elysian sur Yuimen. Qu’ont fait mes pairs, pendant que j’œuvrais ici dans le palais, pour Illyria ? Kerenn, isolé ; Faëlis, disparu de la circulation depuis que Hrist l’a entrevu ; Hrist elle-même, et sa mission meurtrière ; cette lutine dont m’a parlé Aaria’Weïla ; et tous les autres parcourant ces terres ? Ont-ils été aussi efficaces ? Il me tarde d’avoir de leurs nouvelles, d’en apprendre plus sur ce qu’ils ont fait.
Mais pour l’heure, j’aspire au repos. Non cette maudite méditation qui est certes suffisante pour recouvrer mes forces, mais un vrai somme, tout humain, abandonné dans les limbes des rêves et de l’inconscience. Cette nuit, je compte bien en profiter, et ne tarde d’ailleurs pas à choir dans un profond sommeil, dont je ne suis tiré, non sans brusquerie, que le lendemain matin, alors que l’aube pointe ses lueurs éthérées. Et pas par n’importe quel moyen : un véritable carillon sonne sur Illyria. M’étirant tel un chat sortant d’une sieste confortable, je me lève et me déplace vers la source lumineuse de la pièce, cette fenêtre donnant sur un balcon, où un radieux soleil projette son apaisante et vive lumière.
Le beau temps dénote avec l’ambiance de la cité qui s’étend sous mes yeux : là où la vie prenait son cours avec un fourmillement nerveux la veille, tout semble à la fois calme et tendu, sous les tintements frénétiques du bronze.
Cloche d’alerte ou de célébration, je ne tarde pas à l’apprendre, lorsqu’un serviteur du palais débarque dans ma chambre, arborant une expression dont il ne sut se défaire de la panique et du malaise. Ses mots furent brefs, mais signifiaient tout :
« Le Roi est mort. Vive la Reine. »
J’accuse le choc, atterré par la nouvelle. Très vite, de folles pensées s’emballent dans mon esprit, partant dans tous les sens. Je ne peux me permettre d’y prêter attention. Je dois rester pragmatique sur la situation. Sans doute pas un meurtre. La journée de la veille a été éprouvante pour lui, un voyage libérateur, une décision difficile à prendre, une longue soirée de pression et de stress… Il est normal qu’il n’ait pas passé la nuit. Qu’il repose en paix, ce bon souverain que nombreux avaient déjà enterré, et qui s’est finalement réveillé une bonne fois avant de partir, sous mon injonction. Je reprends ma respiration, me forçant au calme. S’il annonce que la Reine est nommée, c’est que la nouvelle de l’édit royal a déjà fait le tour du palais. Serviteurs, nobles et invités sont au courant, et bientôt toute la cité saura qui est leur nouveau souverain : Insilbêth première du nom, première femme à accéder au pouvoir en ces terres. Là encore, je souffle pour évacuer le stress montant. Avant qu’il ne s’en aille, j’adresse la parole au serviteur :
« Où est la Reine ? Où est Insilbêth. Je dois la voir. »
Il m’indique qu’elle se trouve dans son bureau. J’acquiesce sans un mot pour le libérer : je sais où cette pièce se trouve, pour y avoir été reçu la veille. Nouveau soupir. Je me prépare hâtivement, passant mon visage à l’eau dans la salle des ablutions de ma chambrée, et préfère enfiler aujourd’hui mes habits d’aventurier, mon armure somme toute élégante, pour me présenter face à la Reine. La journée sera dangereuse pour tous, aujourd’hui, aussi préféré-je m’y préparer au mieux. Toujours nichée dans mon corps, dans ma chair, partageant celle-ci de ses pouvoirs faeriques, Lysis m’enjoint à me hâter. Mais alors que je finis de me préparer, et que mes pas me rapprochent, à travers les couloirs du palais, vers le bureau de sa majesté, je sens le médaillon qui pend à mon cou vibrer. Le pendant d’Uraj. Et alors que je m’en saisis, une vois apparait dans mon esprit, que je reconnaitrais entre mille.
(Kerenn…)
Ce qu’il annonce, en des termes pressés et hachés, n’est pas pour me plaire. Pas du tout du tout. Si je n’avais été au courant de la situation politique de ce monde, j’aurais même pu douter de ses affirmations. Pourtant, là, je sais qu’elles sont vraies : Arden, la cité qui aurait pu être l’alliée d’Illyria, est tombée aux mains de la redoutée coalition entre Valmarin et Sihle. J’ai échoué. Je n’ai pas été assez rapide pour gérer Valmarin et l’interdire d’entrer en guerre, via mon contact avec son prince. Rageur, je frappe de mon poing un mur du palais, serrant les dents sous la colère. Il affirme également que la Reine de la cité a été assassinée. Il précise, cependant, que la situation politique de Sihle est instable, et qu’il œuvre là-bas pour… Réincarner une déesse ? Quelle folie lui prend-il, pour penser que c’est à cette heure la bonne solution ? Qui est cette déesse, Shill, qu’il veut ramener sur ces landes ? Je décide, pour le coup, de lui faire confiance. Il indique, pour conclure son message, qu’il me tiendra au courant grâce aux pendants d’Uraj. Apparemment, Yuralria a terminé d’étudier les capacités de cet objet magique décidément fort puissant, tel que me l’avait annoncé la Reine des Sylphes. Et si je ne sais comment les utiliser en ce sens, je sais désormais qu’il est possible d’envoyer des messages avec. Ce qui est une très bonne chose. Nous allons enfin pouvoir nous coordonner, communiquer nos avancées.
Je lui répondrais bien en indiquant la présente situation à Illyria, mais j’ignore comment m’y prendre, et mes pas m’ont amené devant le bureau d’Insilbêth. J’aviserai plus tard pour lui prévenir. Quand j’aurai eu plus d’informations sur ce qui s’est passé cette nuit. Je n’ai pu m’empêcher, parcourant les couloirs du palais, de remarquer une présence bien plus nombreuse été accrue de gardes que les jours précédents. Un branle-bas de combat qui n’annonce rien de bon. Tous sont sur le qui-vive. Les menaces de Leodos sont-elles déjà tombées ? La coalition des connards de la noblesse locale a-t-elle dévoilé son odieux visage ? Ceux qui glisseront bientôt le long de mes lames s’ils ne cèdent pas à la diplomatie pacifique. L’on m’ouvre la porte, et je peux apercevoir dans l’office la nouvelle Reine, have, les traits tirés et bien plus pâles qu’à l’accoutumée, mais préservant ce regard acéré et combattif. Elle ne ploiera pas face au chagrin qui doit l’accabler. Elle est Reine, désormais. Je ne suis pas surpris de voir à son côté Hascan, son beau-frère et conseiller.
Je ferme derrière moi la porte du bureau, et me dirige vers le duo, la mine grave.
« Majesté, Ser Hascan. »
Je les gratifie d’un bref salut, trop peu guindé, sans doute, mais qu’importe.
« Je vous présente mes plus sincères condoléances pour le décès du Roi Coryphème. Je vous promets que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que ses derniers instants soient à nul autre pareil. Je garderai de lui cette image d’un vieillard au regard illuminé de l’émerveillement d’un enfant, face au spectacle de ce pour quoi il s’est battu toute sa vie. »
Je baisse un instant les yeux, en signe de recueillement, mais les relève aussitôt, les plantant avec intensité dans le regard de la Reine.
« Mais de graves nouvelles m’amènent. J’ai appris de source sûre qu’Arden, la cité à laquelle vous souhaitiez vous allier, est tombée sous le joug d’une alliance martiale entre Valmarin et Sihle. Sa Reine aurait été assassinée. Je vais devoir me rendre au plus vite à Valmarin pour faire cesser cette folie, grâce aux contacts que j’ai là-bas. Je ferai mon possible pour faire stopper cette guerre avant qu’elle ne puisse atteindre Illyria. Par la voie de la diplomatie, ou s’il le faut par le feu de mon être, les lames et le sang. Leurs armées n’atteindront pas vos portes indemnes. »
Je suis conscient de la brusquerie de la nouvelle, et du fait qu’elle soit malvenue, en ce jour. Mais l’urgence est réelle, et je ne pouvais laisser telle information traîner. Je poursuis, ferme et droit, volontaire et sévère.
« Mais avant de partir, je me dois de respecter ma promesse : comment est la situation à Illyria ? L’annonce de votre succession a-t-elle été réalisée ? Des soulèvements sont-ils à apaiser au sein de la noblesse ou du peuple ? Je ne quitterai pas la cité sans votre autorisation, ni l’assurance de ne pas vous laisser seule face à une situation insoluble. »
Et je la regarde, fier, sûr de moi, attendant sa réponse.
Si d’abord, elle me précise qu’elle n’est pas encore Reine et qu’elle ne mérite pas que je l’appelle pour l’heure par ce titre avec un sourire un peu triste, elle n’en acquiesce pas moins sincèrement aux condoléances que je lui présente. Elle va même plus loin, précisant que si je ne l’ai que peu connu, j’ai su, en peu de temps, considérablement changer le Roi Coryphème, le rendant à lui-même, même si ça n’a été que pour quelques heures. Alors qu’elle me remercie, je la salue en silence, sent la gêne me monter aux joues sous le compliment. Mais je ne commente guère, car le sujet redevient sérieux, quand elle aborde non sans avoir été au préalable surprise, la chute d’Arden. Ni elle ni son frère, au vu de leur sursaut et de la panique subite dans leurs yeux, ne sont au courant de ce qui s’est passé : je suis bien le premier à leur en parler. Je ne me ferai pas chantre de l’information, en divulguant cette information au reste d’Illyria : ils sauront le faire pour moi le moment venu. Et qui sait, pourquoi pas s’en servir comme moyen de pression pour apaiser les foules soulevées par les nobles misogynes et frustrés.
Insilbêth affirme que la chute d’Arden met directement en péril Illyria, surtout si une guerre civile éclate aux suites de la succession litigieuse au trône royal. Ils ne sauront pas faire face à l’union de ces trois cités, quand bien même la troisième y aurait été embarquée de force. Un allié de moins pour Illyria, dans une période bien trouble. Aussi m’encourage-t-elle de me rendre prestement à Valmarin, sans attendre, afin que je puisse faire tout ce qui est en mon pouvoir pour ramener la paix. Ou en tout cas éviter la guerre, la retarder, la tuer dans l’œuf. Afin de me montrer sa motivation dans mon projet, elle me propose même un navire sur lequel je pourrais voyager. Je rétorque, avec un sourire mystérieux :
« Grande Dame, je ne vous referai pas le discours de mes premières erreurs d’étiquette, prophétiques, à votre égard. Mais plus que quiconque vous méritez ce titre. Ne laissez personne vous convaincre du contraire. »
Puis, plus sérieusement :
« Je ne vous départirai d’aucune troupe ou d’aucun navire, Dame. Vous en aurez besoin ici si la guerre civile éclate. Et j’ai mes propres moyens de voyager… Je me rendrai donc au plus vite à Valmarin pour couper court à cette guerre et alliance, tuant les deux dans l’œuf aussi vite que je puis le faire. Soyez assurée que d’autres œuvrent dans le même but, en ce monde. »
Elle opine sentencieusement du chef, non sans avoir esquissé un petit sourire au rappel de notre première rencontre, et poursuit sur l’annonce de la succession, dont elle dit qu’elle a été faite ce matin à la Cour avant le décès du Roi. Comme prévu la veille, lors de notre repas commun, certains ont crié au scandale, appelant aux dernières volontés d’un fou pour renverser l’édit promulgué, mais sans qu’aucun ne soit particulièrement visé comme le meneur de la bande. Beaucoup sont apparus comme indécis sur la question. Beaucoup qui pourraient crouler sous le poids politique du Seigneur d’Hyst ou du Baron Leodos. Je serre les mâchoires, ne sachant pas si Hrist a pu mettre son assassinat à l’œuvre. Je dois pourtant m’en assurer… Ou lui faire confiance ? Sombre, mais innocemment, je rétorque : « Le Seigneur Leodos est-il à la Cour, en ce moment ? Avez-vous pu déterminer sa réaction à la succession ? Sera-t-il un danger, dans ceux qui pourraient vous accabler ? »
Sans hésiter, elle m’indique qu’elle ignore où il peut bien se trouver, désignant son manoir, sa résidence à Illyria, comme l’endroit le plus probable. Elle le suspecte de rassembler des partisans, sans avoir de vraies nouvelles de lui, bien qu’elle le décrive comme un danger évident pour la suite des événements. Je fronce les sourcils. Aucune nouvelle d’un assassinat, d’une mort prématurée. Soit Hrist a été foncièrement discrète, soit elle n’a pas encore œuvré, et Leodos reste un danger. Mais je ne peux mêler la future Reine ou son Conseiller à ces détails macabres : j’acquiesce donc, avant de conclure :
« Si d'aventure mon épouse reviendrait ici pour quérir de mes nouvelles, dites-lui qu'elle me trouvera à Valmarin. Elle saura quoi faire. Je prends congé de vous, Dame, Ser, avec la promesse de revenir au plus vite, porteur des meilleures nouvelles. »
Insilbêth me remercie encore, assurant que je n’aurais qu’à demander si je voulais quelque chose de leur part. Le temps viendra pour les demandes. Une alliance avec les élémentaires, un soutien indéfectible dans la recherche de l’origine du drainage et sa destruction. Mais pour l’heure, ils ont fort à faire. Sans un mot, je salue le duo et me tourne vers la porte pour quitter la pièce. Mais alors que je m’en approche, la voix d’Hascan, proche, intime, me parvient. Il s’est approché de moi pour murmurer, subrepticement :
« Ce que vous avez fait avec mon père, est... je n'ai pas de mot pour le dire, mais je ne saurais vous en être assez reconnaissant. Vous avez réconcilié une famille sur un lit de mort, en plus d'avoir permis à un mourant de mourir le cœur apaisé. »
Avant de m’assurer que je n’aurais qu’à demander pour qu’il me concède ce que je souhaite. Je me tourne une dernière fois vers lui, posant une main amicale sur son épaule, le regardant dans les yeux avec une volonté indéfectible.
« Faites juste en sorte qu’Illyria ne sombre pas. C’est ma seule demande, pour l’heure. »
Et après un regard entendu, je tourne les talons et passe la porte, qui est refermée par les gardes derrière moi. Je fais rapidement le chemin de retour vers ma chambre, où il me faudra décider de ma destination future : le manoir de Leodos ? Valmarin ? L’urgence me dicte de me rendre au plus vite dans la cité du Prince Valérian pour faire taire à jamais ces rumeurs de guerre, et briser l’alliance malsaine qu’ils ont menée avec Sihle, mais un doute persiste, concernant l’avenir de Leodos. Et si Hrist avait échoué ? Si elle s’était perdue ? Si elle ne s’était pas montré à la hauteur, ou avait trahi mes plans ?
Tout dans ma réflexion, je croise un serviteur affairé, auquel je demande, sans conviction de connaître ma destination, où se situe le Manoir de Leodos. Il me l’indique grossièrement, bien assez pour que je puisse le retrouver, et je le remercie avant de pénétrer dans ma chambre, fermant la porte derrière moi et me saisissant de toutes mes affaires restantes : sac, bourse et tout le reste. Puis, m’approchant de la fenêtre, je soupire. Le choix est nécessaire, maintenant…
Et je choisis la confiance. Je choisis la foi en mes comparses, en mes pairs aventuriers. Eux aussi ont droit à leur heure de gloire en ce monde, fut-elle macabre. Aussi prends-je l'apparence d'un rapace, d'un aigle majestueux, et m'envolé-je vers la cité lointaine de Valmarin, aussi vite que je le puis. Aussi prestement qu'il m'a été donné de le faire. Là-bas, à vue de la cité, mais sans qu'on puisse me voir, je reprendrai ma forme elfique. Celle sous laquelle le prince de cette cité m'a connu, et me reconnaîtra. Et j'avancerai vers les portes d'un pas décidé, demandant sans hésiter à voir le Prince Valérian, qui m'y attend.
[2843 mots]
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