La Régente observait Hrist sans la moindre émotion. Elle ne semblait ni surprise, ni inquiète, encore moins troublée. Son sens du devoir alimenté par cette tension en période de crise semblait être à toute épreuve et la femme affichait une grande tolérance à la pression. De nombreuses personnes auraient très probablement craqué dans un tel climat mais la future Reine ouvrit la bouche après quelques secondes de réflexion. Elle n'avait rien interprété de travers, les deux femmes s'étaient comprises.
Elle employa le mot " Assassin " pour la première fois. Comme si elle prenait conscience que c'était maintenant une solution à envisager. Cependant, elle souhaitait envisager la solution avec des pincettes. Elle lui annonça marcher sur des oeufs, être en position très délicate et soucieuse de la pérennité de son Royaume, la Reine voulait à tout prix éviter la guerre civile. L'homme devait donc disparaître sans mourir. La demande était lancée. La Reine savait que le temps pressait et qu'à mesure ou les heures s'écoulaient immanquablement, le danger approchait. Et ce danger pouvait revêtir de nombreuses formes. Assassin, destitution, guerre civile, déshonneur...
Autant de catastrophe que tous les Rois et Reines s'échinaient à combattre tout au long de leur règne.
La Reine en devenir lui demanda si elle se sentait à la hauteur de la tâche. Faire disparaître le partisan sans qu'on puisse remonter jusqu'à elle. Hrist poussa un petit soupire, elle commençait à trouver agaçant qu'on la confonde avec une magicienne. Elle était tueuse, assassin expérimenté mais elle trouvait épuisant que tous les commendataires qu'elle rencontrait ici la prennent pour une faiseuse de miracle.
Elle dit tout simplement :
" C'est pas impossible. " Commença-t-elle comme pour tempérer avant de reprendre.
" Mais toutefois, je me permets de vous rappeler que je suis étrangère à cette ville et que pour faire disparaître quelqu'un sans le tuer et en brouillant une trace, il faut avoir quelques contacts. Ah, et si vous ne voulez pas connaître le même sort que votre Reine Consœur, je vous recommande quelque chose d'un peu plus... Sec. "Hrist caressa le dossier d'une chaise haute avant d'y prendre place, les yeux plantés dans ceux de la Reine, elle respira profondément et ajouta :
" Pour être tout à fait franche et pragmatique, vous n'avez que deux options. Je pourrais employer un de mes... Atouts ici afin de trouver ce partisan, lui faire couper la langue et l'envoyer se faire vendre comme esclave pour travailler dans des mines de sel ou de charbon. Ainsi il sera hors-jeu et il y a peu de chance qu'il puisse revenir vous hanter. Ou alors... Et tant pis pour la mémoire de votre Défunt Père, vous le faites capturer, vous le jugez pour avoir été l'auteur des contrats d'assassinat sur la personne de votre Père, Feu le Roi, et l'exécutez. Au moins, ça rassemblera vos partisans à votre cause et vous vous octroierez dans la foulée le droit de pouvoir briser les alliances de partisans qui sont en votre défaveur. Sans atouts, ils auront bien plus de mal à lever une guerre civile. J'entends que de toutes façons, vous allez devoir faire face à quelque chose de très compliqué, si ce n'est pas sous forme d'une guerre civile dans vos murs, cela se pourrait bien que ça soit l'alliance entre le Roi Guerrier et Valmarin. Eux représentent un grand danger. "Elle s'arrêta, après tout, si la guerre devait éclater avec Valmarin et qu'une guerre civile faisait rage ici, la Reine n'aurait aucune chance. Ceci dit, en ralliant ses partisans elle pourrait faire face suffisamment longtemps pour que Cromax puisse trouver une solution diplomatique ou enrayer les plans ennemis.
Après ils auraient peut-être enfin le temps de se concentrer sur le véritable fléau de ce monde mourant. Quelle ironie après tout, ils étaient tous là à se soucier des couronnes et des palais, certains craignaient pour le peuple, d'autres rêvaient de territoire et de conquêtes. Et Hrist était là, au milieu à savoir que quoiqu'il adviendrait de ces vivants, de ceux qui foulaient ce monde, il n'en resterait plus rien sous peu.
" Comme je vous le disais. " Hrist ôta ses deux armes de sa ceinture et les posa devant la Reine.
" Je mets mes talents à votre service ainsi que mes conseils. Mais à l'heure actuelle, que ce partisan disparaisse dans les mines ou dansant au bout d'une corde, il y aura toujours quelque menace. Faites taire les menaces, une bonne fois pour toute. S'il ne fait que disparaître, un autre prendra sa place, mais s'il meurt, il y aura probablement moins de volontaires... Ralliez vos partisans, envoyez la garde le chercher, laissez moi exécuter la sentence si cela vous plaît mais si vous voulez que votre Règne dure plus de deux jours, gardez-vous bien des assassins qui pourraient vous en vouloir car si je suis occupée à devoir le faire disparaître, je ne pourrais pas assurer votre sécurité."Elle lui adressa un sourire assez sincère, Hrist était peut-être aussi chaleureuse qu'un serpent, mais elle savait reconnaître une situation de danger quand elle en voyait une, de plus, cette histoire lui évoquait son passé à Keresztur. Les marchands voulant la faire tomber parce qu'elle était une femme, ça passait encore, mais qu'elle soit Elfe, ça, ça faisait longtemps qu'ils avaient décidé de ne pas le lui pardonner. Alors en plus une Elfe qui s'amusait à faire torturer les marchands qui essayaient de la lui mettre à l'envers...
Mais elle en avait passé, des heures à essayer, en compagnie de Katalina, à confectionner des anti-poisons tous plus efficaces les uns que les autres. Ce qui lui a d'ailleurs valu une solide expérience en la matière.
Un dernier souvenir revint à la surface de sa mémoire, un souvenir noir. Un souvenir qu'elle avait voulu enterrer depuis longtemps, quelque chose qu'elle avait dissimulé. Un monstre hideux, quelque chose de si triste et abject que même Hrist, la Lame Perfide d'Omyre avait désespérément cherché à enterrer. Quelque chose de si lourd à porter qu'il avait effacé le sourire de ses lèvres, ce souvenir d'enfant, de jeune femme qu'elle était pour ne laisser qu'un rictus vide d'émotion soutenu par deux yeux las qui n'évoquaient rien de bon.
L'esprit du Vent avait à peine éclairé ce caveau infernal en lui ramenant la présence de Silmeria, mais voilà que la Reine de cette Citée lui évoquait douloureusement le souvenir
de Camillia.
Hrist commençait à sentir sa gorge piquer et elle craignit de voir ses yeux s'embuer de larmes. Elle résistait face à ce souvenir infernal qu'elle s'efforçait à dissimuler...
Il ne doit pas refaire surface.
Il ne doit pas refaire surface.
Il ne doit pas refaire surface.
Il ne doit pas refaire surface.
Il.
ne.
doit.
pas.
refaire.
surface.
(" Tu sais... La mort a fait oublier certaines choses mais... Ces souvenirs sont comme autant de graines enterrées qui finissent par germer à un moment ou à un autre... Je suis vraiment désolée, mais je crois que tu viens de te rappeler de sa mort. ")Hrist adressa à la Reine un sourire poli, en elle se dessinait déjà l'amertume et l'amer. Encore une fois, la Tueuse se retrouvait seule face à elle même, ce qu'elle avait fait et le poids de toutes les conséquences. Elle attendrait probablement l'ombre pour de nouveau s'y retrancher...
Quoiqu'il en était, et même si d'extérieur, elle ne laissait rien paraître, son âme était troublée et meurtrie, condamnée à l'errance.
Une fois de plus.