J’étais trop concentrée à ajuster mon tir sur ma cible que je ne m’étais pas immédiatement rendue compte que Lilo n’avait pas pu transpercer la bête de pierre de sa lame de fer. Elle avait sans doute été distraite par la petite Lily derrière son dos qu’elle essayait tant bien que mal de protéger.
Alors que Nevol poursuivait son vol s’éloignant de la gargouille et se dirigeant vers la fillette désemparée, je vis ma petite flèche pénétrer l’immense gueule ouverte. Bien que tout petit, mon trait obtint plus que les résultats escomptés puisque la bête figea d’abord sur place avant de s’écrouler au sol. Lorsque son immense dos heurta les dalles de pierre, nous pûmes observer la poussière se relever et puis, quelques instants plus tard les rubis flamboyants s’éteindre. La gargouille n’était plus, elle était enfin morte et ne pourrait plus blesser mon amie l’elfe bleue ni la fillette aux yeux mélancoliques.
Le fidèle corbeau avait rejoint Lily et j’en avais profité pour sauter sur l’épaule de la jeune humaine. Toujours hypnotisée par la dépouille de ma victime, sans prononcer un mot, je descendis du frêle corps de Lily et j’atteignis rapidement le sol.
(J’ai réussi à nous débarrasser de la gargouille… j’ai tué la gargouille… j’ai tué... j’ai tué !)Rien n’allait comme il se devait. Moi et Lilo avions travaillé en concert et nous avions réussi à terrasser ce redoutable ennemi. J’aurais dû me sentir fière d’avoir participé au combat, d’avoir fait ma part, de m’être bien défendue malgré ma petite taille et puis d’avoir donné le coup final. Et pourtant, ce n’était pas le cas. J’avais tué, c’était la seule chose que je retenais et qui me troublait. J’avais enlevé la vie. C’était la première fois et j’espérais ne plus avoir à le faire. Ma respiration était saccadée et difficile, ma gorge serrée, mes jambes tremblotantes, ma vision commençait à être floue, des larmes s’amassaient dans mes yeux et menaçaient de s’écouler sur mes joues. C’est à ce moment précis que j’entendis une des immondes gargouilles lancer une dernière plainte pour appeler sa congénère et prendre la fuite par la voie des airs.
(Et si j’avais tué un innocent ?)Il ne s’agissait pas d’un acte de défense de notre part, je ne pouvais me mentir. Je ne savais que trop bien que c’est nous qui avions provoqué le combat contre ces créatures qui n’étaient peut-être après tout que des gardiens.
J’en étais là dans mes pensées quand je détournai enfin mon regard du gros tas de pierre. Je vis deux de mes compagnons aux chevets d’un troisième qui semblait blessé.
Trop soulagée de fuir mes remords, je me dépêchai de les rejoindre afin de constater l’étendue de ses blessures. Le jeune homme roux était étendu par terre et à l’agonie. Il avait sûrement combattu du mieux qu’il put, mais n’avait pas eu autant de chance que nous.
Alors que Karz et la jeune elfe à la chevelure rose s’activaient pour trouver une façon de ramener le jeune guerrier inexpérimenté à l’auberge, je m’en approchai. Vu ma petite taille, il fut facile pour moi de me faufiler et de me rendre jusqu’à lui. Son poitrail était transpercé et le sang s’en échappait. Je détournai les yeux et m’approchai de son visage. Je n’avais aucun talent de guérisseuse et je n’étais pas assez corpulente pour aider à le transporter. Tout ce que je pouvais faire, c’était l’accompagner dans sa souffrance et essayer de lui insuffler le courage de rester parmi nous jusqu’à notre arrivée à l'auberge. C’est dans cet état d’esprit que je m’approchai encore plus et que délicatement de ma petite main gluante, je lui caressai la joue, tentant de lui donner un peu de ma chaleur.
« Courage, vous n’êtes pas seul. »Puis je me souvins des propos de ma grand-mère. Celle-ci nous disait que nous pouvions nous priver de nourriture pendant plusieurs jours, mais que c’était différent pour l’eau.
À la hâte, je fouillai donc dans mon sac pour en ressortir la petite fiole de sirop au miel que m’avait offert la gentille Adèle à mon départ de sa ferme.
(À défaut d’eau, un petit peu de liquide sucré ne peut lui faire de tort.)
Dans mon empressement, je ne remarquai pas ma méprise. Au lieu de prendre le sirop au miel, j’avais ramassé une autre bouteille, celle-là même que j’avais retrouvée sur la table de chevet à mon réveil dans la salle de repos.
Sans prendre garde, je débouchai le petit contenant de verre et y versa le contenu tout en entier dans sa bouche.
« Boire quelques gouttes vous fera le plus grand bien.»(((Utilisation de Potion de soin total (1 dose) - regain de tous les PV.)))