Prise de risque
Sa popularité fait de la "Taverne du Paladin" l'un des meilleurs établissements de sa catégorie et c'est après une rapide randonnée nocturne que j'atteins les murs de l'auberge à l'aube. Cette fois, nul besoin de demander mon chemin. J'ai déjà eu l'occasion de poser les pieds dans cet endroit par le passé, mais les souvenirs remontent à loin. Quoi qu'il en soit, les ruelles résonnent des pas des marins, pêcheurs et marchands qui filent en direction du port pour commencer leur journée de travail. Naturellement, tout semble indiquer que l'auberge est fermée à une heure aussi matinale, m'obligeant ainsi à contourner l'établissement pendant presque une demi-heure pour y trouver une voie d'accès. Mes recherches aboutissent dans une ruelle barrée par un lourd portail en bois sur lequel un petit panneau est cloué à la va-vite.
(Accès réservé aux chariots de livraison. Encore une impasse. Je vais retourner voir l'entrée principale pour tenter de la forcer, les premières patrouilles de la Milice ne vont pas tarder à circuler.)Alors que je m'éloigne du porche, celui-ci relâche un fort bruit de crochet métallique avant de s'ouvrir en grinçant. La silhouette d'un homme se dessine dans la lueur des premiers rayons du soleil, occupé à maintenir les portes battantes à l'aide d'un ancrage dans le sol. Finalement, le gaillard me repère et se laisse surprendre un bref moment avant de me héler en s'approchant, main en l'air et sourire sur le visage.
"Ha, mon bon ! Vous êtes matinal, dis donc ! Je ne pensais pas que Monsieur Banel m'enverrais du personnel aussi tôt dans la matinée. Peter Rhel, propriétaire de la "Taverne du paladin". Vous êtes seul ?"Sans émotion visible, je le regarde s'approcher et serre la main qu'il me tend en rajustant mon foulard, encore surpris qu'il ne se doute de rien.
"Heu, oui, je suis seul. Mes collègues sont encore à l'abattoir, je ne sais pas quand ils se joindront à nous. Moi, c'est... Timur.""Ho, je vois. Et bien, j'ai beaucoup avancé pendant la nuit, vous savez ? Pour tout vous dire, c'est la première fois que j'organise des festivités de cette ampleur ! Impossible de fermer l'oeil ! HAHA !"Je me joins à son rire dans un pouffement à peine voilé et le suis lorsqu'il m'invite dans son établissement, loin des rencontres fortuites. Le bougre me fait visiter la cuisine, éclairée de mille lanternes et prête à fonctionner. Ses pas le mène jusqu'à un petit comptoir sur lequel sont présentées de nombreuses bouteilles toutes entamées.
"Je vous sers quelque chose avant de commencer ? Il va falloir ouvrir les cargaisons et assaisonner la viande avant de la cuire."Je refuse d'un signe de la main, le laissant remplir largement son verre en haussant les épaules. Une fois fait, Peter Rhel s'approche de moi en grimaçant, les yeux plissés par la stupeur.
"Oula ! Vous avez un visage pour le moins... étrange, mon ami. Vous avez fait la guerre ? A moins que vous n'ayez survécu à un incendie ?""Rien de tout ça. C'est de naissance.""Ho... Hem. Je suis navré pour mon indiscrétion, on me l'a déjà repproché... Bref, passons. Je vous laisse vous occuper de la cargaison ? Tout est là, il n'y a plus qu'à s'y mettre. De mon côté, je vais terminer les derniers préparatifs dans la salle principale. Bon courage !"Sur ces mots, l'aubergiste termine son verre d'une seule traite et me salue d'un dernier signe de la tête avant de quitter la pièce. Je le laisse s'éloigner jusqu'à entendre des bruits de chaises que l'on déplace signifiants qu'il est désormais occupé. Le champ libre, je jette un œil à la cargaison qui dépasse de loin mes attentes.
"Il doit y en avoir pour une quinzaine de caisses. Je ne vais quand même pas passer la journée dans la cuisine comme une bonne femme, j'espère ?"Grognant de mécontentement, je débute l'ouverture des caissons en arrachant le couvercle de bois à la barre de fer. Deux immenses cuves sont mises à ma disposition dans lesquelles je dois certainement y mélanger bidoche et marinade avant de laisser reposer le tout. La tâche paraît longue et fastidieuse, mais l'occasion est bien trop rêvée pour enfin terminer ma mission. C'est donc pendant un long moment que je m'affaire à vider le contenu de chaque caisson dans les énormes bacs prévus à cet effet. Si j'agis de façon totalement mécanique et à mon rythme, la fatigue se fait bientôt ressentir à un niveau encore insoupçonné. La nuit a été chargée et rien ne m’ennuie plus que de trimer comme un pouilleux à nourrir ma cible et ses laquais. Finalement, une heure s'écoule sans que la moitié du travail ne soit accompli, mais mon corps refuse de continuer. Le corps en sueur et les cheveux gras comme du beurre, je m'affaisse sur un tabouret de la cuisine en m'appuyant sur le comptoir. La porte s'ouvre au même moment et un homme aux allures de noble pénètre dans la pièce en jetant des coups d’œils ici et là avant de poser un regard sévère sur moi.
"Mais qui êtes vous ?! Où sont les autres ?! Je pensais que Drom et Merry s'occuperaient de la préparation ce matin !"Surpris, je me lève aussi vite qu'à son arrivée et cherche une réponse à lui donner sans éveiller chez lui la moindre suspicion. Le lardon enroulé dans ses étoffes de soie me fixe avec insistance en jouant avec les bagues sur ses doigts, mais Peter Rhel me sauve de l’interrogatoire en détournant la discussion sur un autre sujet.
"Monsieur Banel ! Je suis heureux de vous voir ! Tout se prépare pour la fête et je vous remercie encore d'avoir envoyé l'un de vos employés aussi tôt dans la matinée !"(Banel ? Ce type est ma cible, alors. Il va falloir jouer discret pour ne pas l'obliger à me foutre à la porte avant que je n'ai empoisonné la viande.)A l'entrée de l'aubergiste, Lotric Banel change d'expression et gonfle ses joues en écoutant attentivement les mots de Peter Rhel. Son visage s'apaise, mais sa voix reste dure, allant à l’encontre de la déclaration faite précédemment.
"J'avais pourtant demandé à Drom et Merry de venir à l'aube pour aider ! Et tout cela ne m'indique toujours pas qui vous êtes !"La suspicion du tavernier s'ajoute à celle de Banel comme le procès d'un vulgaire criminel. Ma réponse se doit d'être aussi naturelle que possible si je ne veux pas brûler ma couverture.
"Hem... J'ai commencé à travailler aux abattoirs y'a pas longtemps, m'sieur Banel. C'est Drom qui m'a demandé de le remplacer ce matin parce qu'il n'avait pas fini le boulot. Merry est arrivé aussi rond qu'une barrique hier soir et ça nous a bien ralentis."Quelques secondes s'écoulent durant lesquelles l'expression de ma cible ne change pas, avant d'éclater les mains vers le ciel en vociférant.
"Par les Dieux, j'avais déjà insisté pour que Merry ne recommence plus ses conneries ! Ce petit con va m'entendre, tout à l'heure ! Je vais lui arracher son tablier moi-même et le foutre à la rue si vite qu'il n'aura même pas le temps d'être sobre !"Au vue de sa réaction, mon mensonge semble avoir porté ses fruits. Banel crache une nouvelle fois sa rage et quitte la pièce sur les recommandations de Rhel, désireux de lui présenter la décoration de la salle. La porte se ferme et je me retrouve seul à nouveau, le sourire aux lèvres, avant de reprendre mon travail.