« Alors Beorth. Paraît qu’t’as laissé sur l’carreau un aut’ maître ? Qu’t’as r’tourné ta veste ? »
La voix suave de margoulin tire l’homme du sommeil à demi éthylique dans lequel il s’est plongé quelques heures plus tôt ; ses premières pensées sont pour sa hache et sa bourse : l’une est encore entre ses doigts épais, l’autre un poids confortable contre son cœur. Levant une paupière, agressé par la lumière du petit matin blème, il identifie son interlocuteur, et grogne son mécontentement.
« Par la peste. Qu’est-c’que j’t’ai fait pour voir ta sale gueule dès l’matin ? »
« Ben alors Beorth ? T’as pas l’air frais ? T’as encore cuvé comme un ivrogne ? Tout l’magot qu’t’as palpé pour trahir j’parie ! »
« Oh, ferme ton claquemerde ! » aboie Beorth au gringalet qui lui fait fasse. Non sans s’aider de sa hache pour tenir bon, il se redresse, prenant la mesure des courbatures infligées par sa mauvaise nuit contre deux caisses, dans l’humidité du port. « Quand tu causes, ça sent l’purin à dix pieds, reste pas sous l’vent, j’vais gerber. »
« Dis donc, t’as pas compris mon gros. T’es fini, t’es plus rien. T’as trahi ton maître, alors p’têt’ ben qu’tu t’en es mis plein les fouilles, mais maint’nant, t’es tout seul, t’es plus rien. » Le coquelet, petit receleur, informateur, balance trempant dans toutes les combines jugées juteuses, s’emporte et se gonfle, sachant pertinemment que seul il ne fait pas le poids, mais les deux costauds qu’il a amené avec lui suffisent à le rendre bouffi d’assurance.
« T’as pas digéré la dernière fois qu’j’tai sorti, hein ? Qu’tu battes une femme, j’m’en cogne comme d’ma première pognée, mais quand c’est une pute, et celle d’mon patron… Bah faut m’comprendre, c’est d’l’investiss’ment, ça fait pas rentrer les ronds, une édentée avec le visage comme une citrouille bleue. Et pis c’était quand même pas sa faute si t’as pas la trique. L’était bien gironde la gamine, pas vérolée pour un sou. Fallait pas t’forcer tu sais, j’suis sûr qu’un d’ces deux gaillards, pour trois yus d’plus que c’que tu leur donne, y t’aurais arrangé l’oignon bien comme y faut. »
La provocation, et le sourire en coin de Beorth suffisent à pousser le coquelet, peu connu pour sa patience, à bout, si bien qu’il beugle comme un cochon qu’on égorge :
« J’vais t’faire passer l’goût du sarcasme, j’vais t’trancher les roustons, t’les faire bouffer, et ensuite… »
Mais le guerrier ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase. Causer avec cette petite frappe ne l’intéressait guère, la provocation gratuite ne lui accordait aucun plaisir, elle lui avait juste permis de gagner un peu de temps pour retrouver ses esprits, et dissiper le léger sentiment de vertige qui l’a pris lorsqu’il s’est levé. A peu près d’aplomb, il ne compte pas laisser trainer l’affaire plus longtemps, bien conscient que prendre l’initiative lui permettra de réduire considérablement le nombre d’ennemis sur pied. Joël – le receleur – en a gros sur la patate, mais est con comme ses pieds.
(Les deux autres… Y’en a un, jamais vu. S’il est pas con, y va se tirer quand y sentira le vent tourner. L’autre… Je me souviens de sa trogne. Ce nez de traviole, je crois que c’est moi. Une bagarre de taverne, ou quelque chose comme ça. Lui, il a le regard mauvais d’un type qu’aime voir souffrir. Je suis sûr qu’il jute dans son falzar à la seule idée de me travailler au surin…)
Passant à l’action avec une vivacité que ne laisse pas présager sa masse, Beorth commence par neutraliser le « combattant » le moins redoutable. Dague en main, Joël n’a même pas le réflexe de parer la hache qui fonce à hauteur de son crâne ; l’alcool qu’il a ingurgité pour se donner du cœur au ventre a aussi largement émoussé ses réflexes. Fort heureusement pour la poursuite de son existence, c’est du plat de la lame que frappe son adversaire : sonné, il s’effondre sur le pavé inégal du port.
Balancer la hache, l’air méchant. Beorth sait que la moitié du temps, il n’y a pas besoin de plus pour en mettre plein la vue des barboteurs plus habitués à régler leurs comptes à coup de poing, de gourdin, de surin. Comme prévu, il s’en trouve un pour se débiner. (Le plus futé des trois). Reste donc le mauvais. Celui-là savait à qui il aurait affaire. Ceux qui connaissent Beorth connaissent sa hache, les deux font la paire. Le coutelas qu’il secoue à hauteur de nez a l’air vicieux : une lame de bon acier, solide, passée à la suie, bonne pour tous les coups de main, pas jolie pour un sou, un outil de sale type.
« Toi t’as des couilles au cul on dirait. »
« T’as ruiné mon pif… »
« J’te rassure, t’es presque mieux comme ça. »
« Ouais, p’têt’ bien… D’toute façon, quand y s’dira que j’t’aurai r’froidi, plus personne s’intéress’ra à mon pif. P’têt mêm’ qu’on m’paiera quelques bières pour… »
La charge de Beorth ne le prend qu’à moitié au dépourvu, il pare le coup de hache de justesse, une main sur le dos de la lame pour supporter le poids, recule de deux pas pour se dégager. Aussitôt un deuxième coup vient le cueillir, histoire de le mettre en difficulté : pas question pour le guerrier de faire dans la dentelle, il a appris à se battre sur le tas, dans des conditions moins favorables. Trancher, blesser, se dégager et laisser les mourants crever dans leurs tripes, voilà ce qui lui convient le mieux. Malheureusement, celui-là s’avère plus coriace, l’âme moins décidée à s’en aller aux Enfers. Qu’importe, Beorth y met un peu plus de vigueur. Le combat l’éveille un peu plus, ses muscles répondent à nouveau, irrigués d’un sang revigoré. Les affrontements ne suscitent pas chez l’homme un sentiment de jouissance particulier, il apprécie simplement les ruptures qu’ils constituent dans la routine, la preuve qu’ils constituent de la bonne marche de son corps et de sa tête, surtout lorsqu’il vainc, et n’est pas contraint à la retraite.
Le répit n’est que de courte durée ; à peine le temps de porter deux trois coups de hache, et déjà les excès de la veille viennent se rappeler au bon souvenir du grand brun hirsute. Un vilain mal de crâne point à sa tempe gauche, comme un gros œuf de douleur logé sous la peau, un peu au dessus de l’œil, et chaque mouvement un peu vigoureux est comme un élancement. Pas moyen de continuer dans de telles conditions, il faut en finir.
D’un large coup venu de la droite, Beorth balaie les jambes de son adversaire, qui esquive comme il peut d’un petit bond, mais se blesse tout de même le mollet gauche sur le tranchant de la lame. Le gredin recule, boitillant à demi, une nouvelle lueur dans le regard. Soudainement, il a peur. Plus pour longtemps, fort heureusement. Lorsque la hache se plante dans son épaule, non loin de la jointure du cou, il tombe à genoux, un cri étranglé comme au revoir à l’existence. Vite achevé par un second coup, pas tant par altruisme que par souci de le faire taire : le bruit n’apaise guère les élancements au crâne de Beorth.
Sur le mort, il prend le temps de récupérer le fourreau et le coutelas, qu’il passe à sa ceinture, et la maigre fortune du trépassé passe dans sa bourse.
« T’aurais dû rester couché ce matin… »
Le temps est venu de s’occuper de Joël. Beorth lui fait également les poches, et le dépouille des quelques bagues qu’il arborait toujours fièrement – de la camelote, mais peut-être avec assez de valeur pour être échangées contre une pinte, ou convaincre une fille de faire un petit extra. Pour le reste… les pelures que Joël trouve élégantes sont trop étroites pour le guerrier, qui ne compte pas se faire chiffonnier. Par contre, il a envie de mettre les points sur les i avec ce freluquet, et qu’il soit dans les vapes l’emmerde profondément. Les pintes de la veille se rappellent opportunément à lui, et délassant sa braguette, il pisse copieusement à la figure du vaincu, qui manque de s’étouffer en respirant de travers ce qui lui pleut sur la gueule.
« Mais… Mais… »
« Ca c’est pour avoir voulu me faire bouffer mes burnes. »
Avec un bon élan, Boerth lui balance un coup de pied dans les parties, assez fort pour les lui broyer. La descendance de ce crétin, il s’en balance, tout comme de sa douleur. Simplement, il faut que les choses soient claires. Maintenant sa priorité est de trouver un coin à l’ombre où récupérer, avant que les quais ne commencent à grouiller de monde et d’activité.
L'offre du capitaine