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Auparavant~
~21~
Pendant quelques minutes, j'ai l'impression que tout accélère. Kuon mène le poney avec une force qu'il n'avait pas à notre arrivée, m'obligeant à allonger les foulées. Il ignore même les gardes de l'entrée de la Cité noire, sans doute car aucun d'entre eux n'est le garzok qui nous a accueilli. Rapide, il nous amène aux abords des Bois Sombres, ne demeurant sur place que quelques instants pour laisser les autres passants disparaitre de notre champ de vision. Suite à cela, il met pied à terre et m'ordonne de faire de même. Je m'exécute, me questionnant quant à son attitude et surtout au sujet du conseil de Ruru. Je conserve le silence, avançant à la suite du chariot tandis que les essieux commencent déjà à écraser des ronces.
L'atmosphère humide et froide de cet endroit ne m'avait pas manqué. Maintenant que j'y pense, je n'ai finalement passé que l'équivalent d'une journée à Omyre. Ce que j'y ai vu m'a inspiré divers sentiments, et surtout des négatifs. Peut-être devrais-je en parler avec mes camarades miliciens à mon retour. Je pourrais parfaitement en toucher un mot avec Kuon, mais l'attitude du milicien semble m'avertir de ne pas émettre un son.
Après un long moment de marche à travers des passages encombrés et étroits, le chariot nous fait la mauvaise surprise de s'embourber dans une vaste flaque teinte glaise. L'humain pousse un grommellement contrarié, ou tout du moins je l'interprète ainsi. Aux aguets, je surveille les alentours afin de repérer d'éventuels danger. Un chariot immobilisé est une cible facile, et si une patrouille venait à nous repérer...
"
Viens m'aider !"
Pieds dans la boue, Kuon cherche à soulever l'essieu et à le pousser vers l'avant. Après avoir rajusté la sangle de mon arme pour avoir les deux bras libres, je le rejoins, ajoutant mes efforts aux siens. Force est de constater que le véhicule demeure immobile, la roue pas même entièrement extirpée de la boue. Un sifflement agacé échappe à mon guide.
"
Bon, continue de la garder hors de ce piège, je vais chercher de quoi lui donner un appui."
J'acquiesce, m'efforçant de garder ma posture malgré l'inconfort dans mon bras gauche. Tout de même, je pensais que Kuon était plus prudent que cela. Est-il de si mauvaise humeur qu'il n'a pas remarqué l'étendue boueuse ? Il a pourtant l'air de connaitre les environs. Un frisson me dévale l'échine en repensant aux paroles de Ruru. Je secoue vivement la tête, tentant de chasser cette idée. Bien que je n'apprécie pas particulièrement cet humain, il fait tout de même partie des miens.
En l'attendant, je m'efforce de faire se mouvoir le véhicule, chose que le poney n'a pas l'air décidé à faire. Il faut une poignée de minutes pour que le milicien revienne avec une épaisse branche, et quelques autres pour la mettre en place sous l'essieu. Bottes dans la boue, je pousse à sa directive, concentré pour ne pas trop en demander à mon corps. Soudain, alors que je relève la tête vers mon guide au moment où il m'interpelle, un liquide froid asperge mon visage. Malgré la présence de mon heaume, une portion de cet élément inconnu atteint mes yeux, m'y faisant porter le revers de la main.
Mon coeur accélère quand je suis soudain pris d'une lassitude anormale. Mes yeux se ferment seuls, et j'ai du mal à tenir debout. Tandis que je m'appuie au chariot, je sens une présence et un contact au niveau de ma sacoche. Par réflexe, je tente de repousser l'intrus, qui ne fait que me rendre la pareille. Mes jambes se dérobent, me faisant choir dans ce que je pense être la flaque boueuse.
"
Ne rend pas les choses plus difficiles, Taorak."
Ma mâchoire se serre tandis que je lutte contre le sommeil qui m'envahit. Je devine ma sacoche agrippée et ouverte. Je n'ai plus de doute, et cela me fait prendre un ton froid.
"
Kuon, que m'as-tu fait ?"
"
Voile nocturne. Je n'aime pas me battre."
Voile nocturne. Ce nom me dit quelque chose. Oncle Masaya m'en avait parlé après une visite chez un ami alchimiste. Un poison non-naturel qui endort sa cible. Heureusement peu dangereux en lui-même, il n'en est pas moins mauvais signe dans une région pareille. Si c'est un élément de poison, alors ma lumière peut sans doute le contrer. Mes oreilles en pointe entendent le bruit de parchemins effleurés confiés par Ruru, sans doute examinés par le milicien. Ou plutôt Nouk.
"
C'est tout ? C'était ça ta mission ?"
Après une longue inspiration pour conserver le contrôle de mon corps, je daigne prendre la parole.
"
Pourquoi agis-tu ainsi ?"
"
Ne réponds pas à une question par une autre."
Je demeure silencieux, yeux clos malgré moi, et m'efforçant de rassembler ma lumière curative. Un bref étourdissement manque de peu me faire perdre ma concentration. J'ai envie de dormir, mais je lutte et essaie de me relever.
"
Disons que certains employeurs ont de meilleurs arguments que d'autres."
"
Alors... Tout ce discours sur... Sur la milice, devant ces corps... N'était que paroles vides ?"
Ma cape est subitement agrippée, et je suis relevé de force, presque étranglé par mon vêtement. Je perçois vaguement qu'il me repose la question, mais je ne réponds pas, engourdi par la lassitude. Ma peau me fait comprendre qu'il m'a frappé au visage, mais je n'y réagis pas. Pendant de longs instants, je le sens fouiller ma sacoche, priant Gaïa pour qu'il s'en tienne à cela. Ce qu'il fait.
Je suis brutalement repoussé, et la hampe de mon arme meurtrit mon dos quand je tombe dans d'épais buissons proches. Les efforts que je fais pour ouvrir les yeux me permettent d'apercevoir le traître faire sortir le chariot du piège boueux. Ses pas se rapprochent de moi, et je le devine s'accroupir à proximité.
"
Ce ne sera plus très long. Nous sommes sur l'itinéraire d'une patrouille qui ne devrait plus tarder. Tu comprends que je ne veuille pas rester. Bonne nuit, shaakt... Ah, il ne m'entend déjà plus."
J'attends. Je patiente encore. Quand je n'entends plus le déplacement du chariot, je me concentre pour appuyer vivement contre le buisson proche. Les épines fichées dans ma peau sombre dérangent ce sommeil forcé, m'offrant la chance d'élever une main chargée d'énergie curative à mes yeux. Je matérialise ma lumière, la sentant agir progressivement. Petit à petit, les environs retrouvent leur forme, et mes paupières reprennent leur rythme naturel. J'inspire vivement, apposant une main tâchée de glaise contre ma tunique. L'écharpe est à sa place, m'apportant un regain d'énergie. Il est étrange que Nouk n'ait pas cherché à me fouiller, mais cela m'arrange.
Je me redresse avec prudence, avisant les traces de roue sur le sol forestier. Kuon ne devait pas s'attendre à ce que je puisse combattre les effets de son poison. Il m'a sous-estimé, et son attitude ne fait qu'ajouter un froissement de plus à ma fierté.
(
Je n'oublierai pas ta traitrise, Kuon. Si nos chemins se recroisent... )
Mes pensées sont brutalement interrompues par les pas lourds et le cliquetis métallique d'êtres en armure. Je n'ai plus de temps à perdre. Me ramassant sur moi-même, je contourne la végétation et m'enfonce dans les bois, cherchant à m'éloigner le plus possible des arrivants. La crainte me noue l'estomac, m'incitant à progresser vers ce que je crois être le sud. Je ne dois pas m'arrêter, quelle qu'en soit la raison. Pas avant d'être sorti de ces bois, ni d'avoir remis les pieds sur les terres de la République. Toutefois, j'ai beau être pressé de rentrer, je m'efforce d'être vigilant.
Je ne peux pas me permettre d'échouer maintenant, pas si près du but.