L'Univers de Yuimen


Forum de Jeu de Rôle Médiéval-Fantastique




Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 77 messages ]  Aller à la page 1, 2, 3, 4, 5, 6  Suivante
Auteur Message
 Sujet du message: Les bois sombres
MessagePosté: Jeu 30 Oct 2008 21:04 
Hors ligne
Admin
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Dim 26 Oct 2008 15:46
Messages: 13855
Les bois sombres


Image


Entre Oranan et Omyre vous passerez obligatoirement par ces bois sombres qui s'étendent sur les collines. Le danger y est permanent, y résident orques et gobelins sauvages des plus hargneux. On dit que des fanatiques auraient trouvé refuge au fin fond de ces bois, mais bien fou est celui qui ira vérifier !

Le bosquet des chants perdus :

Au cœur des bois sombres de la forêt d'Omyre se trouve un endroit qui est régit par étrange poésie. Un endroit où l'obscure végétation brille d'un noir enchanteur, d'une peine infinie, d'une tristesse épouvantable. Où les arbres pleurent les feuilles tombées de manière sempiternelle, où les fleurs vous regardent avec les foudres du désespoir, où les rares animaux vivant sur place ne sont que mort éthérée qui hante avec morosité ce sinistre lieu. Mais, dans ce bosquet où la mélancolie s'est ancrée, on peut entendre un chant, un bref chant différent selon la personne mais toujours envoûtant, entraînant et omniprésent ; ce chant, nul ne sait qui le chante mais bon nombre de légendes se sont créés à partir de celui-ci.

Certains disent que Phaïtos lui-même vous invite à mourir, d'autres parlent d'un couple de magiciens des ténèbres, mais la plus grande des spéculations est que c'est notre esprit lui-même qui parle et qui nous invite à nous témoigner sa tristesse.

Quoiqu'il en soit, si les orques et les gobelins sauvages n'osent y aller, c'est que cet endroit est louche et franchement mystérieux.

_________________
Chibi-Gm, à votre service !


La règle à lire pour bien débuter : c'est ICI !
Pour toutes questions: C'est ici !
Pour vos demandes d'interventions GMiques ponctuelles et jets de dés : Ici !
Pour vos demandes de corrections : C'est là !
Joueurs cherchant joueurs pour RP ensemble : Contactez vous ici !


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Jeu 8 Jan 2009 15:43 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Si elle avançait ainsi, les ailes repliées le long de son frêle corps, c'était pour de nombreuses raisons. La première étant qu'elle était exténuée au possible, les muscles de ses ailes étaient tétanisés et elle n'avait plus le courage de les remuer pour chasser l'engourdissement. La seconde et certainement la principale, c'est qu'elle avait froid, très froid. Pourtant dans ces insondables ténèbres elle avançait pieds nus, se servant de sa rapière comme d'une canne d'aveugle.
Tant d'heures à marcher ainsi avait amené la noirceur à l'envelopper, emplissant tout l'espace, lui laissant à peine assez de place pour se mouvoir, à peine assez d'air pour respirer, alors elle marchait encore et toujours.
Pour la énième fois, ou peut-être la première, elle s'interrogea. Pourquoi marchait-elle dans ce boyau infernal ? Et pour le énième fois ou peut-être la première, elle ne put répondre. Elle ne savait pas et cela l'angoissa tout d'un coup. Elle ralentit la cadence de ses pas et scruta de ses beaux yeux en amande l'immatérialité autour d'elle. Son coeur se mit à battre un peu plus rapidement à mesure qu'elle prenait conscience de son égarement.
Elle voulut crier :
« Mais où suis-je bon sang ? »
Mais aucun son ne sortit de sa gorge tant elle avait peur d'ouvrir le bouche, d'y laisser entrer les ténèbres avides. Elle allait s'arrêter quand elle sentit qu'on l'épiait. Un regard pervers, tout mouillé du désir de celui qui se sait invisible, était sur elle, tout autour d'elle. Si elle n'avançait pas, elle serait consumée par cette monstruosité avide. Alors, elle courut. Mais ses muscles lui rappelèrent que son errance n'avait que trop durée et ses jambes, minuscules fuseaux blanchâtres, manquèrent de se dérober.
Elle tourna la tête et son adorable petit menton frôla le duvet cendré à la racine de ses ailes. Derrière comme devant il n'y avait que l'obscurité dure et froide...

Mais que diable faisait-elle ici ?
Elle pensait s'être déjà posée la question des centaines de fois, mais elle n'en n'était pas sûre. Cela trainait au fond de sa mémoire comme l'apreté d'un mauvais nectar au fond de la gorge. Un souffle glacial passa sur elle, balayant sa chevelure flamboyante en tout sens. Des mèches toutes bouclées lui tombèrent devant le visage et lui apportèrent les senteurs des jardins de son enfance. Des saveurs fruitées, piquantes, du miel coulant sur du pain d'épices voilà ce qui prit forme dans son esprit engourdi. Bientôt y apparurent des rayons de soleil et la douce caresse du vent transportant milles pollens.
Elle réalisa qu'elle n'avait pas toujours été dans ce cauchemar. Un autre monde s'épanouissait ailleurs et pourtant il semblait si lointain. C'était impossible. Comment la chaleur pouvait-elle même exister là où Oona ne se rappelait que de l'angoisse du noir ? Où trouver le réconfort des couleurs dans ce dédale de souffrance ?...

Elle se demanda où elle pouvait bien être. Quelque chose passa près d'elle. Si près que l'hideuse sensation de son frôlement persista longtemps après son départ. Elle trembla de plus belle. Pourquoi était-elle la seule à souffrir ? Immédiatement elle douta d'être seule. Quelqu'un avait dû l'envoyer ici. Mais pourquoi ? Qui serait assez cruel pour jeter une petite fleur gorgée de soleil droit dans cette horreur drapée de malheur ?
Les ténèbres se resserrèrent soudain autour d'elle. Elle les sentait pointer leurs milliers de tentacules brumeuses droit sur elle. Elles voulaient la charmer, la forcer à les rejoindre, à abandonner l'espace, le temps, pour se fondre dans la mélancolie de ce qui ne sera jamais. Elles avaient soif de sa vie.
Oppressée, tétanisée, suffoquant dans sa propre angoisse, Oona sentait son esprit l'abandonner. Il se réfugiait dans les plus petits recoins de son âme comme une bête blessée désirant mourir loin des regards. Elle se voyait de l'extérieur. Petit bouchon flottant à peine au creux d'un tsunami de noirceur, terrorisé par sa propre terreur, manquant de se noyer dans le néant...

Elle ne s'interrogea même plus pour savoir où elle était, les ténèbres lui étaient familières. Cela lui glaça le sang plus que jamais. D'ailleurs, depuis combien de temps était-elle ici ? La question lui parue très absurde car aucune réponse ne lui venait. Elle était dans le noir, elle ne faisait plus qu'un avec cet infini sans forme. Pourquoi marchait-elle ? Elle s'arrêta.
Soudain un siphon s'ouvrit en elle. C'était bien plus qu'un siphon, c'était un trou noir et déjà il avait commencé à dévorer son âme. Ne restait d'elle plus que le halo, la coquille vide que même l'angoisse et la peur ne parvenaient plus à remplir. Elle se mit à courir furieusement et sa trajectoire changea. Chaque mouvement déformait la gueule béante qui la rongeait de l'intérieur. Celle-ci hurla de ne pouvoir remporter cette bataille et son cri vibra dans chacun des membres de la petite Aldryde. Lorsque le démon avide eut craché sa dernière haine, Oona s'effondra sur le sol. De sa main tremblante elle le toucha, le sol. Ce n'était rien qu'une surface inégale, rugueuse et hostile à toute foulée mais elle le caressa...

Elle avançait, percluse de fatigue dans un cauchemar qui ne voulait pas s'arrêter. Elle avait même oublié, peut-être n'existait-il pas, le sens du mot réveil. Y avait-il autre chose au-delà des ténèbres ?
Elle sentit une aspérité à la pointe de son épée et sauta pour l'éviter. Mais elle ne l'avait pas évité, elle était dessus. Curieuse comme elle ne se rappelait jamais l'avoir été, elle allongea le bras et bientôt quelque chose stoppa son inspection. De sa pointe effilée elle suivit le contour de cette incroyable découverte. Elle comprit bientôt qu'il s'agissait d'une marche, du début d'un escalier. Comment pouvait-elle le savoir, elle qui errait depuis toujours dans les ténèbres ? Elle resta un instant droite comme une statue alors que son esprit luttait.
Ce fut soudain comme une respiration, un reniflement lent de prédateur, là juste derrière elle, devant elle, tout autour d'elle. Un appel ou un contact et tout ça à la fois. On la désirait ici, ici on l'aimerait pour toujours. Dans les replis de la noirceur elle pourrait disparaître comme tant d'autres. Elle serait en paix pour toujours, enroulée dans une couverture de songe sans fin, seule, comme eux tous.
Elle recula doucement, acculée de toute part et rencontra immédiatement le bord de la marche. Elle la gravit incertaine, son esprit entièrement tourné vers les ténèbres, son regard ne scrutant rien avec une mortelle détermination. Elle en gravit plusieurs ainsi, puis elle sentit l'escalier lentement tourné. A son tour elle se retourna et accéléra son ascension. Les marches devenaient de plus en plus courtes, de plus en plus courbes et de plus ne plus fourbes. Elle s'aidait de ses mains désormais, parfois même, elle battait des ailes pour aller plus vite mais immanquablement elle finit par glisser.
Ses genoux percutèrent la dureté des marches avec une violence inouïe. Son corps, exacerbé par le supplice sans fin se rebella tout d'un coup et elle s'écroula sur les marches, les ailes dans le vide.

Désirant sa revanche ce dernier rampa comme une immonde sangsue droit sur l'Aldryde en pleurs. Son petit corps l'avait abandonné et sa volonté désormais chancelait. Au milieu de ses lourds sanglots elle demanda maintes fois pourquoi.
Pourquoi était-elle ici ? Pourquoi l'avait-on envoyé ici ? Qu'avait-elle fait de si horrible ? Où était-il maintenant ?
Ses yeux gonflés de tristesse refoulées se dilatèrent sous la surprise. Qui était-il ? L'absence de son souvenir était plus horrible que tout.
La douleur l'envahit, elle hurla si fort qu'elle ne s'entendit plus. Comme le chasseur attiré par les bruits de sa proie blessée, les ténèbres rampèrent sur leurs immondes tentacules droit vers elle. Elle était à leur portée désormais complètement, s'abandonnant à la plus tenace des douleurs, l'oubli de la perte.
Quand ses dernières forces furent consumées par le désespoir elle se recroquevilla au bord de la marche, en équilibre au bord du gouffre. Contre sa volonté ses lèvres tremblaient et balbutiaient un incompréhensible charabia.
Elle ferma ses lourdes paupières sur des yeux vides.
La musique apparut d'un coup et emplit tout son être, on venait d'ouvrir le rideau cachant le brillant soleil d'une matinée de printemps. Elle ne la connaissait plus cette musique pourtant c'était bien en elle qu'elle résonnait, son corps tout entier vibrait sous cette sublime impulsion. Ses ailes frémirent alors qu'elle se sentait portée par une chaude brise, ses petits pieds s'agitaient pour suivre la grande farandole serpentant dans les champs de fleurs. Puis ses mains se joignirent aux siennes, à cette poigne hésitante qui en disant plus long que n'importe quelle déclaration. Et, l'espace d'un instant magique, elle sentit sur ses lèvres froides le contact des siennes encore incertaines.

Elle ouvrit les yeux et les larmes qui en coulèrent n'avaient plus un goût amer, elles roulaient sur ses joues et la vidaient de sa mélancolie. Mais bien vite elle oublia. Devant elle désormais, des marches, seulement des marches, trop de marches et l'esprit vide...

Elle s'arrêta tout d'un coup, en proie à une foule de questions sans réponse. Elle se retourna et décida qu'il n'y avait aucune raison à poursuivre dans cette voie, elle ferait demi-tour. Mais alors qu'elle se baissait pour descendre la marche, celle-ci monta. Elle essaya la suivante pour constater le même résultat. Elle se retourna et gravit encore une marche. La peur l'étreignit. Combien de fois avait-elle était happée par ce poisson vorace et visqueux ? Cette perspective la troubla bien plus encore et l'angoisse fleurit, somptueuse, sur ce terreau obscur.
Elle se força à gravir encore une marche et fut stupéfaite de l'emprise qu'elle avait sur son propre corps, soudain consciente du pouvoir qu'elle possédait. Mais des marches il n'y en n'eut plus devant elle. De la pointe de son fleuret elle ne sentit plus aucune aspérité mais une inquiétante plateforme. Elle rengaina et du bout de ses fragiles doigts, petit corail piégeant cinq étoiles, chercha. Elle rencontra immédiatement une surface verticale. Elle était ronde et semblait flotter dans les ténèbres. Oona imagina une porte sans vraiment savoir pourquoi, elle avait beau forcer rien ne bougeait. Elle fit alors demi tour et fut étonnée de retrouver des marches.
Portée par un regain de courage elle les gravit quatre à quatre, pieds, mains et ailes l'aidant dans sa ascension. A sa grande surprise elle trouva une autre porte. A peine l'eut-elle touchée qu'elle passa à travers.

Tout d'abord elle ne vit rien. Non pas qu'il n'y avait rien à voir mais justement parce que quelque chose émergeait soudain de l'assommante noirceur. La pièce était sphérique et de ses parois transpirait une lumière chaude et rassurante. L'Aldryde s'abandonna au repos, ou plutôt retrouva ce mot et cette sensation au fond d'elle. Elle ferma les yeux, une musique au bout de la langue, ne parvenant pas à s'en rappeler.
Un grattement la tira d'un début de songe. Elle ouvrit les yeux pour voir devant elle un immonde charançon. La bête était d'un noir sale et sa trompe s'enfonçait avec envie dans les parois de la pièce, laissant une trainée de bave écœurante. Oona se redressa et s'aperçut bien vite que des dizaines, voire des centaines de ces mêmes insectes étaient en train de dévorer lentement la salle.
Emplie d'un colère inconnue elle dégaina son arme et trancha la bête en deux. Immédiatement elle regretta son geste.
Tuer n'était pas dans sa nature, on lui avait enseigné les armes par défaut, sachant pertinemment que personne n'attaquerait le petit peuple discret des Aldrydes. Mais surtout, tous les congénères du charançon avaient cessé leur oeuvre et pointaient sur elle leur affreuse trompe pleine de minuscules et immondes dents.
A peine fit-elle un mouvement de son arme pour les chasser qu'ils se ruèrent sur elle. Les premiers, elle les trancha en l'air, les épingla habillement, mais les seconds elle du les arracher de sa robe et de ses cheveux. Quant aux autres, marée chitineuse sortant des murs par milliers, elle ne les voyait plus, tellement affolée qu'elle était par cette mort aux multiples têtes.
Elle se retourna pour fuir mais ce fut un cri qui explosa en elle juste au moment où elle pivota. Deux poignes gelées la prirent par les épaules, l'empêchant de bouger alors qu'elle hurlait de terreur. Car ce qu'elle voyait en face d'elle s'était elle.
Son reflet, sa copie à travers une miroir d'obsidienne, aussi terrifiée qu'elle et pourtant immobile. Quand elle n'eut plus de souffle, elle osa regarder ce visage. Car ce n'était pas elle, non, c'était lui. Lui prisonnier de sa gangue de glace, lui implorant de ses yeux à jamais figés, lui hurlant son désespoir muet, sa mâchoire montant et descendant comme celle d'une étrange marionnette privée de son ventriloque.
Lorsqu'elle réalisa, se fut elle qui voulut l'étreindre pour le ramener, mais déjà son corps fuyait, happé par une spirale infinie. Alors qu'il n'était plus qu'un point à l'horizon elle voyait toujours son visage bleu en face du sein et elle crut même entendre ses lamentations.
Elle tomba, lui sembla-t-il, pour toujours.

Dans une herbe rase, au pied d'une énorme digitale dont la plus grosse fleur venait d'éclore, le petit corps tout en sanglots était allongé. Désormais elle se souvenait, les vannes de son esprit s'étaient ouvertes pour envahir son esprit et le faire déborder jusqu'à ses yeux.
Lasse et sans but elle avait avalé l'élixir des Ventres Creux. Cette potion réservée aux maudites comme elle, qui devait la libérer de toute souffrance, mais c'était un mensonge, un de plus.
Elle prit conscience qu'elle était loin de chez elle, de sa terre bénie, de ses semblables, de lui à tout jamais et que la seule personne à blâmer était bel et bien elle, seulement elle. Ses pleurs plus gros que jamais car refoulés depuis trop longtemps coulèrent sur ses joues creusées de désespoir collant quelques mèches rebelles à sa fine peau. Allongée sur le flanc elle ramena le long de son ventre vibrant de colère ses genoux tremblant et les enserra des ses bras grêles.
Ses émotions étaient trop fortes pour pouvoir être contenues plus longtemps et pendant un temps qui sembla infini elle s'évertua à les expulser dans toute la gamme de sanglots dont une âme meurtrie peut accoucher.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Lun 19 Jan 2009 00:20 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Les yeux et la bouche ronds comme le son qui en sortait, le gobelinot se saisit d'Oona. Sa main grossière, déjà déformée par des labeurs ingrats enserra ce qu'il prenait pour un délicat oiseau tombé du nid. Il l'éleva jusqu'à ses yeux globuleux et auréolés de gale, l'examinant attentivement jusqu'à ce que son ventre affamé se manifesta. Alerté par ce funeste gargouillement, l'Aldryde souleva la rêche couverture d'un sommeil hanté de remords et ouvrit des yeux aussi ronds que ceux du petit gobelin.
Elle cria et sursauta devant ce monstrueux visage, son propriétaire, bondit de terreur et se mit lui aussi à crier.
Bientôt touts deux hurlaient sans vraiment savoir pourquoi.
Lorsque le verdâtre réalisa qu'il était soudain le seul à s'égosiller et que sa proie voletait à quelques mètres de lui, il continua à remuer les lèvres comme si on venait de lui ôter une friandise. Vexé qu'on eut osé cesser son solo, il dégaina son sabre sylvestre en singeant la menace. Elle, légère, pointa sa rapière vers la bête, cachant son incertitude derrière un visage de guerrière.
Prenant lentement conscience de la nature de son adversaire, elle remarqua que celui-ci ne comprenait pas tout à fait ce qui lui arrivait. Elle pensa qu'à l'évidence il était bien jeune ou très stupide, si ce n'était les deux à la fois. Mais Oona pouvait bien combattre la plus abrutie des horreurs, cette dernière n'en restait pas moins un ennemi de plusieurs fois sa taille.
Que pouvait-elle faire avec sa petite aiguille ?
Elle aurait tellement aimé que Iamiach soit présente, la maître d'arme l'aurait comme à son habitude soutenue du coin de l'oeil. L'air de rien n'y faire, elle scrutait attentivement les moindres gestes de ses élèves et savait leur prodiguer de sages conseils. L'aldryde aurait donné beaucoup pour pouvoir sentir sur elle ce regard maternel. Mais le combat la ramena bien vite à la réalité.
L'arme que le gobelin agitait avec défi, avait été taillée dans l'éclat acéré d'une grosse bûche ou d'un tronc après sa chute, mais cela restait une menace. En un coup inspiré il pouvait lui couper les ailes, voire même pire et de cela elle était pleinement consciente.

Les deux combattants hésitaient dans leurs attaques ne sachant pas bien comment appréhender la menace adverse. Ils n'arrivèrent vraiment qu'à s'égratigner l'un l'autre sans qu'aucun des deux ne parvienne à prendre le dessus. Les attaques du peau verte, ponctuées par des cris impressionnants étaient des plus prévisibles et Oona n'avait aucun mal à les éviter. Cependant dès que la lame sentant encore la sève, la frôlait elle ne parvenait pas à plonger assez rapidement pour toucher le visage ou la gorge de son ennemi.
Ils exécutèrent ainsi un étrange ballet, le gobelin chargeant et crachant ses poumons à chaque attaque, l'Aldryde voletant ça et là pour trouver l'oeil de ce petit cyclone vert. De loin, on aurait même pu croire à une blague visant le gobelin. Une mauvaise âme ayant accrochée une poupée de chiffon au bout d'une canne comme une carotte devant un âne. Bien loin de telles allusions, la petite poupée volante commençait à s'épuiser et les coups devenaient de plus en plus durs à esquiver. Petit à petit, la peur et la panique commençèrent à lui faire perdre pied. Elle ne parvenait plus à maintenir la bonne distance avec son adversaire ni même à maintenir sa garde. A bout de souffle, elle rompit le combat et alla se réfugier sur une branche. La sueur collait sa fine robe verte à sa peau et ses cheveux lui tombaient en cascade sur le visage. Elle respira profondément plusieurs fois et se ressaisit.
Quant à son adversaire, lui s'épuisait en hurlements et autres vociférations, désirant plus que tout reprendre le combat. Il essaya même de grimper à l'arbre, plaçant le sabre dans sa bouche à la manière d'un corsaire se coupant ainsi profondément la langue ce qui ne fit que l'énerver encore plus. Lucide, Oona le regarda. Cette pauvre créature n'était pas un adversaire digne d'elle. N'était-elle pas une guerrière ? N'avait-elle pas jurer de défendre son peuple et sa Reine ? Sous cette nouvelle clarté la fleur de vérité déploya toute sa corolle chatoillante. Chaque pétale illumina l'esprit de l'Aldryde et la réponse colora en pastel son âme triste.
Elle avait fuit.
Soudain emplit de colère elle resserra la prise sur sa rapière et fondit droit sur son ennemi. Lorsqu'il frappa, elle s'enroula pareille au serpent autour de l'arme profitant de l'aspiration provoquée par le coup pour attaquer avec plus de détermination. Sa frappe rasa de près le cou du gobelin mais ne parvint pas à faire beaucoup de dégâts. Elle resta dans son dos alors que ce dernier la cherchait. Oona sentit au mouvement de ses épaules qu'il allait se retourner et c'est à ce moment là qu'elle passa entre ses jambes. Elle était bien décidée à profiter des points faibles de son adversaire.
Elle leva la tête et plissa les yeux au moment où son dard perça l'un des deux petits sacs poilus. Le cri qui s'en suivit fit passer tout le vacarme précédent pour le clapotis d'une fontaine.
L'Aldryde souria un instant en le voyant cavaler comme un lapin et hurler comme un putois. Incongru sur son visage triste, ce sourire la troubla, la fissure sur son masque de procelaine ne se propagea hélas pas longtemps et bien vite, la réminiscence de ce qu'elle avait affronté la fit trembler. Son sourire s'envola vers un pays dont Oona était de plus en plus étrangère.

Pour stopper la vague de chagrin qu'elle sentait poindre au fond de sa poitrine elle voleta vers les rares fleurs qui poussaient sous ce climat ingrat. Elle voulut tromper sa mélancolie en avalant quelques pistils et en buvant un peu de nectar mais l'âpreté du repas ce révéla fatal. Les images se précipitèrent, innombrables dans son esprit mais furent aussitôt bousculées par des parfums, ces fourbes vagabonds de la mémoire. Au milieu de l'herbe rase et ingrate elle voyait presque les champs chamarrés de son enfance et dans ces jardins qu'elles chérissaient tant, elle voyait voler ses soeurs et ses très jeunes frères. Lorsqu'elle revit son visage à lui, elle baissa la tête pour fuir ses souvenirs et se concentra sur la terre grisâtre.
La jeune Aldryde préféra se dire que c'était les rafales de vent qui lui humidifiaient les yeux et que ses larmes n'étaient provoquées que par de la poussière et non pas par la peur, le doute et le vide immense qui grandissait en elle.

Pendant de nombreuses heures, Oona regarda, hagarde, sa prison. Partout elle ne voyait que le gris brumeux du ciel et la brume grisâtre du sol se mêler pour former un paysage fantomatique. Hors de la réalité de la forêt, à la pointe même de la branche où elle déprimait, il n'y avait rien. Elle était seule et pensait que l'existence n'avait que pour unique définition sa petite et misérable personne.
Méritait-elle son sort ? Voilà ce qui hantait son esprit. Sombre et indéfinissable songe pareil à une nuée de corbeau, attendant sa mort pour déchiqueter la dépouille du petit ange. Elle avait ramené sa robe sous elle puis s'était enroulée dans sa cape, sa triste tête posée sur ses genoux.
Lorsqu'elle se remémorait les événements encore une fois elle ne voyait que trop bien ses erreurs. Elle n'avait pas été forte, elle n'avait pas accepté son destin et elle s'était montrée égoïste.
Après tout que pouvait bien y comprendre toutes ces princesses comblées et leur joyeuse cour fleurie ?
Rien, absolument rien. Oona avait été seule à partir du moment où sa tare avait éclatée au grand jour. C'est à partir de ce moment que sa mémoire était devenue plus claire, comme si, privée des danses infinies où tous s'écroulaient perclus de fatigue, comme si, exclue des cueillettes de pollens sous le soleil éclatant ou celles de rosée au clair lune, elle y voyait enfin clair. Si la mélancolie ne l'avait pas épuisée des semaines durant, l'apprentissage des armes ce serait fait à son corps défendant. Mais lorsqu'elle fut confiée à Iamiach, son petit corps justement était devenu une miette de rien, vibrant à peine sous l'impulsion de quelques soupirs tristes comme des pierres.
Le jeune Aldryde savait bien que le vide qui était apparu en son sein ne pourrait jamais être comblé. Plus elle avait peiné sous les exercices de sa soeur instructrice, plus elle avait comprise où trouver son remède. Protégée par une nuit sans lune elle se faufila jusqu'aux chambres sacrées, son corps tremblant tout autant de peur que d'excitation.

Désormais, seule sur sa branche, elle se plaignait presque. C'était le moment où elle avait vraiment perdue son innocence. Son union avec Iles était le prolongement de leur amour, ce n'était absolument pas une rupture mais une continuité. Tous les deux enlacés, ils se voyaient déjà descendre paisiblement le fleuve sans horizon de la vie sur le radeau de la félicité, porté par la voile toute gonflée de l'espoir. Mais tout devait finir dans un ton monochrome. Bleu comme son visage à jamais pétrifié dans une grimace d'horreur. Bleu comme l'eau qui ruissela de ses beaux yeux, capturant la froide lumière des étoiles hautaines. Bleu enfin comme le sentiment qui ne devait jamais la quitter.
Elle pressa ses lèvres contre le doux tissu de son vêtement et se souvint alors de la dureté irréelle de cette glace sur laquelle elle avait déchaîné sa colère. Elle avait lancé ses bras, maigres comme des fuseaux, droit dessus, sans retenue, sans plus se contrôler et bien vite son sang avait taché le tableau. Elle avait du crier aussi, mais ça elle ne s'en souvenait pas, car bientôt des gardes étaient arrivées alors qu'elle tentait désespérément d'embrasser l'amour de sa jeune vie.
L'adolescente n'avait pas attendu son jugement, car elle en connaissait déjà la sentence. De savoir qu'on n'allait rien lui faire, de savoir que tout ça ne changerait pas la routine, de savoir que désormais elle ne le reverrait plus qu'en rêve, c'était comme de lui peindre pour toujours la marque de l'infamie dans le dos. Tout le monde la verrait, mais elle ne pourrait jamais l'expier.
Elle frissonna de plus belle sur sa petite branche et s'aperçut soudain que le soleil se couchait au loin. Lentement le gris maladif cédait devant la noirceur inquiétante. Déjà la forêt s'agitait d'une foule de créature dont il ne valait mieux pas croiser le chemin. L'Aldryde se pelotonna encore un peu plus, petite tâche argentée lentement avalée par l'obscurité dévorante.

Le groin en l'air, l'une de ces horribles créatures nocturnes, avançait sans faire un bruit. Ce qu'elle humait dans l'air lourd des senteurs d'une forêt rongée par la mort, c'était un piquant parfum de pain d'épices, le parfum d'un petit ange sucré.
Cette dernière se faisait lentement une raison sur son sort, elle était désormais sûre qu'elle ne pouvait plus faire demi-tour. Lorsqu'elle était entrée dans la loge de la Grande Maîtresse des Parfums, celle-ci lui avait immédiatement tendu la fiole de son désir. La très sage Aldryde, autant respectée que la Reine, avait alors déclamée d'enivrantes paroles, qu'Oona avait bu jusqu'à la lie. Très peu de leurs soeurs osaient emprunter le hasardeux Sentiers des Senteurs, mais ce chemin permettait aux forts de se faufiler entre les pires embuches et de résoudre tous les problèmes à condition de le mériter. Ne prêtant pas attention aux menaces cachées, la jeune Aldryde avait goulument but la potion pour sombrer dans une noirceur totale. La suite la faisait encore frissonner et elle préféra fermer les yeux pour ne pas encore pleurer.
Elle ne savait pas combien de temps elle avait erré dans ce labyrinthe d'angoisse. Il n'y avait guère de réalité dans ce dédale, le fil de la vérité était bien trop fragile et à chaque fois qu'elle tirait dessus il se rompait. Libéré de la tension dans un claquement sinistre, il fouettait l'espace autour de lui jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'obscurité et bientôt plus rien. Oona avait cru se perdre cent fois alors qu'elle marchait sur son passé, rebroussant chemin vers ses souvenirs ou bien lorsqu'elle défrichait des pistes oubliées. Mais elle en était sortie et malgré la terreur moite qui lui avait collé à la peau, ce fumet de proie traquée, elle ne pouvait s'empêcher de sentir une autre présence. Ce n'était pas lui, certes non, même figé son regard était bienveillant, c'était un oeil sans paupière et sans sommeil. Un globe espion aspirant toute lumière et toutes pensées.

Elle sentit vaguement ployer la branche où elle était assise. Lorsqu'elle redressa la tête auréolée de mèches rousses, se fut pour voir une immense paluche crasseuse la propulser dans une cage d'une seule claque. En proie à la panique elle fonça droit vers le carré de lumière qui restait mais aussitôt celui-ci disparu, laissant la place à une herse contre laquelle elle se cogna violemment. Fébrile, croyant encore cauchemarder, elle dégaina son arme et frappa les murs. Mais rien n'y faisait. Le dard cérémonieusement recueilli sur la dépouille d'un frelon impérial, griffait et raclait la surface de sa prison sans rien faire plus que de décoller une fine poussière rougeâtre.
Soudain sa prison s'agita en tout sens et elle fut projetée douloureusement dans un coin. Redressant lentement la tête elle vit de l'autre coté de la herse le visage d'un monstre qui baragouinait d'incompréhensibles et grossières paroles. Un cri de peur lui échappa et elle porta sa main à sa bouche tout en se blottissant dans un coin de la cage, son épée teinta légèrement avant de rouler sur le sol rouillé. Le monstre parla de plus en plus fort et la colère déforma bientôt ses traits. De fureur, il secoua la petite boite tant et si bien qu'Oona se cogna violemment la tête et s'évanouit, son corps se couvrit à de nombreuses reprises de futures ecchymoses avant que la torture ne cesse.

La petite exilée et maintenant prisonnière ne vit pas le gobelin, son ancien adversaire, exulter de joie lorsque son orque de maître descendit de l'arbre avec son trophée dûment protégé. Ballotée en tout sens lors du trajet elle ne se réveilla pas non plus. Elle ne rêvait certainement pas, son esprit était bien trop fatigué pour cela. A chaque secousse, son corps se contenta de rouler lentement comme sur le pont d'une minuscule barque pour finir par se caler gentiment dans un coin poussiéreux. Droite et blanche, enroulée dans sa robe aux allures de suaire on aurait pu croire qu'elle était morte et que, ne sachant pas quoi faire d'elle, on l'avait cérémonieusement déposé sur le sol d'une crypte son arme à son flanc comme pour un grand guerrier.
A la mort elle y avait souvent songée, frissonnante sur sa branche et désormais elle en était plus proche que jamais, cependant elle lui tournait le dos, se laissant flotter au milieu du tumulte que sa présence déclenchait.
En effet, à peine l'orque était-il arrivé au camp, que ses congénères l'avaient repérés et s'étaient déployés pour le dépouiller. Un violent coup de coude dans la mâchoire l'allongea pour un moment sur le sol boueux et ce spectacle suffit à faire déguerpir son acolyte. Conscient que sa prise était inhabituelle, Rumar balaya d'un regard de tueur ses sbires, qui plongèrent instantanément dans la contemplation de leurs bottes crasseuses. Ses arrières assurées le puissant orque se rendit droit vers la tente de son chef.

Ce fut le feu et son atroce poigne qui tirèrent l'Aldryde des ténèbres angoissantes. Elle voulut porter ses mains vers ses chevilles meurtries mais constata qu'une étrange chaine courait tout le long de son corps, la maintenant plaquée. A travers le rideau embué de la douleur lancinante, elle aperçu un grande forme devant elle, clignant des yeux, sa vision s'éclaircit, elle vit alors un humain, gigantesque et terrifiant, l'observant depuis l'ombre de son ample capuche. Elle se tortilla pour observer ses jambes et savoir d'où venait cette douleur insupportable. Ce qu'elle vit à ses pieds la terrifia encore plus que la grande ombre prédatrice la détaillant. Deux anneaux de métal en fusion tournaient délicatement autour de ses chevilles graciles, leur chaleur infernale presque contenue par un halo jaunâtre. Soudain une main aux ongles comme des serres, jaillit de la grande ombre. Exécutant une étrange passe au-dessus de l'Aldryde, les anneaux se solidifièrent d'un coup laissant apparaître un instant de fines inscriptions avant de faire ressentir leur poids. La douleur ne cessa pas.
Devenant vivante la chaine autour d'elle, la libéra pour aussitôt plonger ses deux extrémités pareilles à des crochets dans les anneaux à ses pieds. Continuant son incompréhensible ballet le serpent de métal se mit à ramper avec force vers la cage qui avait contenu la petite créature. Effrayée rien qu'à l'idée d'y retourner Oona hurla de toutes ses forces et griffa le bois de la table où elle était posée, mais en vain. Elle se retrouva de nouveau dans sa froide prison, déboussolée et en proie à la panique. Elle se saisit de son arme et voulut attaquer ses entraves mais elle ne réussit qu'à s'écorcher les jambes.
Ce qui la stoppa dans son hystérie de se trancher les jambes fut le rire démoniaque et perçant derrière elle. Elle se retourna, tremblante, pour voir le visage de son geôlier exulté devant sa détresse. A bout de nerfs elle tomba à genoux toute en pleurs alors que le rire de son tortionnaire couvrait ses supplications.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Dim 8 Fév 2009 18:08 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Les jours qui suivirent furent une descente aux enfers, une sinistre épopée gravée à même la peau, ses vers imprimés à l'encre brûlante du supplice.
Pendant des heures, l'humain la scrutait d'un oeil avide, sans bouger, sans ciller, désireux de ne rien rater. Oona pouvait voir sur ces miroirs d'ivoire et d'ébène défiler des émotions à peine contenues. Il était un enfant qui attendait impatiemment le jour de son anniversaire, son cadeau était juste hors de sa portée, posé sur le rebord de la cheminée. Un simple tabouret l'aurait amené à la bonne hauteur, mais il savourait cette attente, repérant les milles variations de la couleur du papier ou du ruban.
Pour le malheur de l'Aldryde, cette attente était sciemment subie pour augmenter son désir.
L'adolescente n'avait bougé qu'une seule fois. Mal à l'aise, elle s'était tournée de coté pour essayer d'échapper à la surveillance malsaine, mais sa réaction l'avait encore plus perturbée. Ses petits yeux s'étaient soudain illuminés d'une lueur perverse, ses pupilles et ses narines dilatées comme celles d'un fauve traquant sa proie. Sans le savoir elle avait fait ce qu'il désirait : que son nouveau jouet se meuve en accord avec sa volonté, qu'il s'éclaire d'une étincelle de vie pour qu'il puisse alors mieux l'étouffer.
La prisonnière restait alors prostrée des heures durant, les jambes repliées sous sa robe, sa tête baissée pour cacher son visage derrière ses mèches rousses. Elle était tendue à l'extrême, osant à peine respirer de peur que le froissement du tissu sur sa peau n'allume un nouveau feu de désir dans l'esprit de son geôlier. Penser à autre chose que de se faire la plus petite possible lui était impossible, son esprit était entièrement tourné vers cette option. A nouveau elle ne s'en n'était pas rendue compte mais elle avait choisi la pire des fuites, elle avait cédé devant la dureté de sa prison et la terreur que lui inspirait ces deux globes pervers. Entre les boucles de sa tignasse elle s'aperçut soudain que le mage s'était approché de la cage à la manière d'un félin. Sans bruit et avec une confiance en soi tel qu'elle en frissonna.

Le long visage du tortionnaire, se fendit alors d'un petit sourire sans lèvre, comme une cicatrice. Réunissant tout son courage, Oona décida d'affronter son adversaire face à face.
A peine avait-elle redressé la tête pour planter ses yeux dans ceux de son ennemi, qu'elle se défila et le regard qu'elle voulait de tueuse se changea en un coup d'oeil de biche effarouchée. La balafre qui tenait lieu de sourire au mage s'agrandit pour laisser pointer des canines effilées. La guerrière comprit que s'était bel et bien lui le chasseur et qu'elle venait de perdre la partie.
Imperceptiblement elle abandonna sa stature, son dos se vouta légèrement, sa tête tomba un peu de coté, peut-être émit-elle aussi un soupir. Et rien de tout cela n'échappa au tortionnaire dont les yeux s'illuminèrent de cette petite victoire. Il s'éloigna tranquillement de la cage et sortit même de sa tente sans un regard, sans une parole, laissant l'Aldryde avec pour seules compagnes la douleur et la honte.

S'il revint dans la nuit Oona ne s'en aperçu pas. Bien avant qu'elle n'eut ouvert les yeux elle savait qu'il était là, tapi devant l'entrée de sa cage à la dévorer des yeux. Elle ne bougea pas tout de suite mais, sentit nettement qu'il la savait éveillée. L'amertume qui l'avait assommée le jour précédent pour la plonger dans un sommeil dur et sans rêve, envahissait à nouveau son corps. Elle décida de ne pas y céder. Feignant de ne pas le voir, la prisonnière s'assit et grignota le morceau de pain rassi qu'il avait déposé en plus d'un minuscule gobelet d'eau douteuse.
De l'autre coté de la cage, ce spectacle ne sembla pas plaire au chasseur, celui-ci leva d'un geste la herse et tira sans ménagement l'Aldryde hors de sa prison. La chaîne qui courait entre ses minces chevilles n'avait été pour l'instant qu'un simple poids mort, mais sous la volonté du mage elle s'agitait comme un serpent scintillant. De milles tintements sinistres était son hissement et sa morsure distillait la douleur le long des jambes grêles de sa proie.

Elle fut trainée jusqu'à un parchemin déplié pareil à un tapis. Sa robe ne la couvrant plus que partiellement elle voulut se redresser pour la rajuster mais la présence soudaine du mage à quelques centimètres d'elle la figea. Il avait plongé comme un rapace et planait maintenant, arrogant.
Plus excité que jamais l'homme fit glisser son regard visqueux le long de cette petite créature tremblante. Il avança lentement son visage d'elle tant et si bien qu'Oona due se recroqueviller encore plus, puis recula en s'aidant de son bras pour s'enfuir, ses jambes définitivement entravées. Le geôlier était si proche, que la prisonnière était presque allongée pour échapper à sa gigantesque face de momie. Son souffle humide s'enroula autour d'elle, désirant envelopper son anatomie sans aucune retenue. N'y pouvant plus, l'adolescente le fixa un instant, des larmes dans les yeux, et le gifla.
Dire qu'elle le caressa aurait été plus juste, car elle répugnait plus que tout son contact et la force s'échappa de sa petite main au moment de l'impact.
Le mage se redressa vivement.
Désormais ce n'était plus une balafre mais une plaie béante taillée en croissant de lune qui fendait à outrance ce masque blanchâtre. De cette blessure s'échappa par saccade un rire étriqué, incapable d'éclater ou de communiquer une quelconque joie. C'était le râle interminable d'un sinistre démon qui fit frissonner le petit ange. Soudain il s'arrêta, et porta deux doigts à sa joue, comme s'il venait simplement de comprendre la portée du geste reçu.
Les traits de son visage ne furent plus tirés vers le haut par une joie malsaine, mais s'effondrèrent gravement, la colère en chassant la moindre trace de vie. Le reptile de métal s'agita soudain et alors que le mage serra la poing à s'en faire blanchir les jointures, les anneaux de métal s'enroulèrent autour de la jambe d'Oona. La douleur qui lui vrilla le corps était indescriptible, si soudaine que la guerrière n'eut même pas le temps de crier, si implacable qu'elle ne tenta même pas de l'écarter. Son corps se tordit en tout sens alors qu'elle sentait les anneaux tourner sur sa peau, la labourant jusqu'à transformer ses muscles en une pulpe informe. Elle crut perdre sa jambe, elle désira même qu'on lui la coupe immédiatement pour ne plus souffrir. Haletant sous les assauts de milles épines d'agonie, elle commença à voir de plus en plus trouble. Puis, aussi soudainement qu'elle avait commencé la punition cessa, les anneaux se desserrèrent d'un coup.
La douleur, elle, ne cessa pas.
Libérée de ce barrage métallique, une souffrance encore plus grande submergea le petit corps de l'Aldryde et la fit se recroqueviller, tremblante, autour de sa jambe, champ de bataille ravagé où la vie revenait timidement. Petit oiseau fauché par une rafale, couverte de sueur gluante et serrant les dents pour ne pas crier, Oona attendit que la peine quitte son corps.

Au bout d'un certain temps, le mage s'impatienta de la voir ainsi immobile. Par un simple effort de volonté il la traina de nouveau sur le parchemin. L'adolescente crut défaillir mais n'eut pas le loisir de se laisser aller à la douleur ravivée que déjà son tortionnaire déposait une foule d'accessoires juste à coté d'elle. Ne préférant pas savoir la suite des événements, elle se concentra sur l'ouverture tout en haut du chapiteau de la tente. Dehors, il faisait jour, du moins il faisait gris, elle pensa que le soleil avait à jamais fuit ces terres où seul poussent la terreur et la peine.
Après ce crescendo de violence, Oona expérimenta une sensation bien plus cruelle, plus incidieuse, marquant l'âme avec la lenteur d'un ruisseau sur la pierre. Avec ses outils, l'homme commença à mesurer son jouet dans tous les sens. Il l'étalonna dans les moindres directions, depuis l'envergure de ses ailes jusqu'à l'angle de rotation de son genou en passant par l'écartement de chacun de ses doigts.
La guerrière se laissa faire. Plus il descendait, plus la tension montait en elle, comme si elle avait voulu enfouir le plus profondément possible sa terreur et ne pas lui laisser ce plaisir. Lorsqu'il s'occupa des jambes, Oona résista un instant mais le feu qui brula alors dans ses yeux fous lui intima l'ordre de se laisser faire. Ce qu'elle fit, jusqu'au bout.
Jamais il ne l'a touchait, se contentant de la frôler avec les pointes de ses compas. Il ne lui arracha même qu'une seule plume pour en examiner la structure. Tant qu'elle était un objet, il était un chercheur pointilleux jusqu'à l'obsession. Qu'elle essaye ne serait-ce que de montrer sa personnalité, son âme et il abandonnait son rôle pour se figer en un rapace avide, ses yeux débordant d'un désir immonde. Pour rien au monde elle ne voulait en savoir plus sur ce monstre tapi à la lisière de l'esprit de son geôlier.

Une fois seule dans sa froide cage, elle voulut vomir. Son corps lui semblait totalement étranger, possédé par une substance visqueuse, hanté par un esprit prédateur. Elle se haït soudain de ne pas avoir résisté, de s'être attachée à cette vie dépourvue de sens. Pourquoi n'avait-elle pas préféré la mort à ce viol ? Voyant le gobelet d'eau à proximité, elle se rua dessus et commença à se laver frénétiquement le visage. Elle se frictionna la peau jusqu'à la douleur. Satisfaite, elle décida de se laver entièrement le corps, de se débarrasser de la souillure qui la couvrait et qui ternissait son âme.
Lentement elle fit glisser, la bretelle de sa fine robe en bien mauvaise état et versa l'eau froide sur sa peau d'albâtre. De sentir le frisson , de se frictionner ainsi le corps lui redonna du courage. Ses caresses lui permettaient de reprendre possession de ce qu'un instant plus tôt elle aurait voulut arracher à pleine main.

Son vêtement s'ouvrait par le coté et n'était retenu que par une fine ceinture de fibres tressées en lambeaux. Alors qu'elle en défaisait le noeud, quelque chose attira son sombre regard. C'était une minuscule plume, un morceau de duvet noir.
Son coeur s'accéléra dans sa poitrine alors morte et c'est une main hésitante qui frôla la douceur de cette surprise. C'était une de ses plumes, une plume à lui, son unique amour. Malgré le tremblement de ses membres, elle s'en saisit le plus délicatement possible, doutant de sa réalité. La plume était tellement lourde de sens et d'espérance, qu'Oona s'aida de son autre main pour l'amener à son visage. Les yeux clos, elle fit glisser le duvet noir sur sa joue rosée par le froid.
Et soudain elle vit. Comment avait-elle pu oublier ce moment où l'amour pouvait s'incarner dans la plus insignifiante des choses ?

Allongés dans l'herbe d'un autre monde, les deux amants feignaient le sommeil. Iles avait précautionneusement retirer son bras de sous le cou gracile de son amante, soulevant au passage une gerbe de feu chatoyante. Dans le silence d'un jardin de printemps et sous les étoiles brillantes comme jamais, il avait alors accroché une de ses plumes à la robe jetée fougueusement à leurs pieds. Il avait donné une partie de son être pour elle, comme pour rembourser ces instants privilégiés mais aussi pour qu'elle ne l'oublie jamais. Elle, lascive sur les herbes courbées, entrait dans son jeu. Faisant semblant de dormir pour ne pas gâcher son présent, l'adolescente observait entre ses paupières mis closes ce bel Aldryde avec qui elle voulait finir ses jours.
Des cascades de larmes rebondissaient sur ses joues et sur son menton pour s'écraser mollement au sol rouillé de la prison. Elle pleurait tellement qu'elle en avait trempé la délicate petite plume. Oona s'en voulait tellement d'avoir oublié ce moment, peut-être le seul qui avait vraiment compté dans sa vie. Son amour avait voulu lui faire une surprise, pour qu'au petit matin ils s'enlacent tendrement et se jurent fidélité sur ce totem improvisé. Hélas les choses ne s'étaient pas passées ainsi. Désormais ce cadeau inespéré réchauffait son coeur et chassait tous les nuages de son âme. Elle s'abandonna à cette félicité et rêva de l'ailleurs qu'elle avait quitté.

C'était sans compter sur la perversité de l'autre homme. Il n'était pas parti, mais s'était caché derrière une magie fourbe pour observer les gestes de son petit jouet. Voyant qu'il était soudain réapparu, l'adolescente se sentit percer de part en part par ce regard envieux. C'était le pire assaut qu'elle avait subi depuis sa captivité car elle n'avait dressé aucune barrière autour d'elle. Oona pensait être seule avec son bonheur fugace, mais on l'avait espionné. Après son esprit et son corps, désormais ce tyran possédait son coeur, son âme. La guerrière sentait que dorénavant elle lui appartenait totalement et cela libéra les derniers flots de larmes, les plus amers.
Non comptant de son statut, son geôlier se mit à la moquer, il la singea comme un enfant cruel, prononçant d'incompréhensibles mais douces paroles pour la railler de plus bel. Il exultait de plaisir de se savoir ainsi supérieur et étendait bien faire comprendre à sa captive qu'il abuserait sans retenu de son pouvoir.
Aveuglée par une colère subite, l'Aldryde s'empara de son arme et chargea vers ce démon ricanant. Elle lança sans retenue aucune son bras à travers les barreaux abimés de la herse. En proie à la fureur, elle bouillait de vouloir le tuer, de planter son dard droit dans ses yeux immondes, de trancher son cou de vautour et de le regarder mourir lentement. Mais tout ce qu'elle arrivait à faire s'était de se couper le bras sur la rouille de la cage et à augmenter l'hilarité du mage. Au sommet de sa colère, elle hurla à s'en bruler la gorge, toute la haine et le désespoir qui la rongeait. Elle frappait dans le vide de toutes ses forces, elle attaquait le métal de sa prison comme une folle, mais rien n'y faisait. Un volcan brulait en elle, il avait éclaté sous les assauts répétés, en crachant cendres et flammes sans parvenir à tout consumer sur son passage. La lave brûlante avait couru, indomptable, dans ses veines mais commençait déjà à se solidifier, emprisonnant dans la noirceur ses plus viles pulsions.

Sans doute attiré par ce terrible brouhaha, un orque, curieux, entrouvrit un des pans de la tente de son maitre. A peine avait-il passé la tête par l'ouverture que le rire de l'humain disparut et se changea en la terrible colère qu'Oona connaissait pour l'avoir expérimentée. D'un geste, la face de l'orque prit feu et se gonfla de milles cloques. Il s'enfuit en hurlant, immédiatement suivit de son maître qui aboya ses ordres à d'autres peaux-vertes.
L'objet de sa colère évanoui, le petit ange se calma un peu. Mais désormais c'était la honte qui l'envahissait, la honte de ne toujours pas être à la hauteur, de se laisser dominer par n'importe qui, même ses propres sentiments. Serrant la plume dans sa petite main elle se jura de ne plus être faible, d'être enfin une guerrière intraitable et sévère.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Sam 28 Mar 2009 13:51 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Oona le détestait, elle le haïssait, ce sentiment était si puissant qu'il était presque impossible à enchaîner dans quelques lettres, à contenir en un seul mot. Lentement, sournoisement et pourtant volontairement, la haine et la rancoeur avaient complètement envahi le fragile être du petit ange. Dans sa vie antérieure, à des éons de ce pitoyable état, la jeune femme n'avait jamais détesté autre chose que les piqures d'insectes et le miel aigre et encore seulement l'espace d'un bref instant car elle était immédiatement secourue, réconfortée, doucement moquée. Ces instants avaient été brefs, une simple frustration qui pouvait même étre retrounée à son avantage pour recueillir une ration supplémentaire de caresses et de douceur.
Mais ce qu'elle avait vécu ici ne semblait pas avoir de fin car elle se savait perdue dans un dédale de souffrance et de peur. Ainsi, pour lutter, pour survivre elle avait choisi de ne plus pleurer sur son sort mais d'arpenter de nouveaux sentiers pour contourner son adversaire et ainsi triompher. Dans cet obscur jeu l'Aldryde était nullement passive, la jeune femme s'enfonçait sciemment dans les profondeurs de la colère, consciente que la marche qu'elle venait juste de descendre s'effondrait, entraînant bientôt les suivantes avec elle.
C'était un chemin dont elle ne pouvait imaginer qu'il y ait un retour tant elle avait changé. Quand on lui en laissait le temps, la prisonnière s'en rendait bien compte, Oona avait tout oublié. Elle avait rayé de sa mémoire son passé, ses souvenirs, son espoir, dans le seul but de laisser plus de place à la seule hôte de son âme, sa soeur ardente qu'était la haine. Le changement avait été plus douloureux que long, car si l'on invite une unique fois l'un des péchés chez soi, il finit irrémédiablement par retrouver son chemin en reniflant ses propres traces sulfureuses. D'autant plus rapidement que les feux de la colère le tirent hors des limbes de l'inconscient.
L'unique autre visiteur de cette cabale était Iles mais encore devait-il se manifester longtemps à l'avance de manière à ce que leur rendez-vous soit discret et rapide, qu'il ne perturbe pas l'entreprise de destruction. Oona lui adressait une pensée brève et furtive, déjà évaporée comme un délicat flocon au milieu d'une tempête de feu.

La rancoeur avait charmé la guerrière en lui promettant la lumière au bout du tunnel mais pareillement à un cancer, elle s'était installée sur des terres saines pour les corrompre impunément. Chassant hors de leur domaine la bonté, l'amour et le pardon par le seul pouvoir de son visage grimaçant, la haine les avait poursuivi jusqu'à l'ultime frontière, jusqu'à ce qu'ils demandent grâce. Mais la rage ne fit pas de quartier, elle se nourrit de la force de ses victimes et c'est donc toute puissante, rugissant son triomphe, qu'elle prit pleinement possession d'une nouvelle marionnette ailée.
Cette dernière avait alors acclamé la conquérante, s'était agenouillée devant sa toute puissance pour ne plus se relever. Elle avait renoncé tacitement à son statut, elle n'était plus un être libre et pourtant pris dans le torrent de ses sentiments mais bel et bien un animal, un fauve, une bête immonde tapie dans l'ombre de sa maîtresse. L'Aldryde était même moins que cela. Elle avait abandonné bien plus que la position debout. A quatre pattes elle était encore trop fière, alors, c'est allongée, rampant qu'elle trouva sa vraie place. La prisonnière était un mollusque balloté en tout sens dans le sillage de la colère, tout juste protégé par sa carapace lentement construite sur les débris de son existence passée. Le sel des larmes trop longtemps retenues cimentait entre eux les restes d'un coeur pur, les lambeaux d'une âme innocente et le shrapnel d'une mémoire éclatée.
Tout au fond de ce bivalve avalant la douleur pour en cracher la haine se cachait pourtant une dernière citadelle, une curiosité, une impureté, enrobée de souffre et de cendres, une perle rubis. Les remparts entourant la dernière étincelle de vie d'Oona étaient érigés autant pour la protéger du monde extérieur, de son tortionnaire, que de sa terrifiante maîtresse, celle qui gouvernait désormais ses jours. C'était son dernier secret, le plus précieux, si précieux d'ailleurs qu'elle n'osait y penser de peur de le dévoiler, elle le savait juste là, en sécurité.
La guerrière s'était donc inféodée au moindre des deux maux, du moins le croyait-elle et grâce à la haine, elle n'avait plus froid, elle n'avait plus faim, elle n'avait plus mal. Tout son être était dirigé vers un unique but : tuer le mage. L'Aldryde ruminait sa colère et la cultivait car après le brûlis auquel elle s'était livrée, l'exilée y avait planté avec la ferveur d'un nouvel espoir, mille graînes de destruction.

Dernièrement le geôlier avait trouvé une manière de martyriser encore plus son jouet tout en y alliant un coté utile. Lorsqu'il bloquait dans ses lectures et ses traductions, il trainait l'Aldryde hors de sa cage puis la faisait voler devant lui tout en la tirant vers le bas grâce aux chaines et par un simple effort de volonté. Si le petit oiseau faiblissait ou refusait de se prêter au jeu, le mage la punissait, la battait jusqu'à l'évanouissement, la torturait ou l'écartelait. Qu'elle y consentît ou non, le résultat était le même pour son ennemi, elle lui avait procuré une distraction plus ou moins longue et donc un échappatoire à ses travaux.
Cependant, focaliser une partie de son noir esprit sur la pression des chaînes restait sa distraction favorite. Oona pensait qu'ainsi l'esprit pervers de l'homme se calmait quelques instants ou bien poursuivait sur un chemin inconscient vers une certaine clarté car chaque séance se terminait immanquablement par un éclair de génie qui la laissait choir au bord de l'évanouissement dès qu'il la libérait de l'insoutenable tension.

En ce moment même, elle voletait, là, depuis presque une heure, devant lui, devant ce visage d'incube desséché. A une époque, ce vieux bout de parchemin ridé avait dû être d'une très grande beauté mais il s'était lentement déformé sous la pression de pulsions incontrôlables et il n'inspirait désormais plus que le dégoût. La guerrière avait appris à gérer son supplice, à simuler suffisamment la fatigue pour que la tension sur ses jambes ne soit pas trop insupportable, mais la seule et unique chose qui la faisait tenir dans cet exercice absurde c'était bien sa compagne échevelée, le démon qui grandissait en elle.
Ainsi chaque battement d'aile n'était plus le fruit de l'effort d'un quelconque muscle. Son vol stationnaire et épuisant ne pouvait durer qu'avec la force de son mental. Chaque tendon venait se crocheter à la base de son cerveau qui ordonnait, sans autre charité, de continuer encore et toujours jusqu'à la frontière de l'épuisement.
La jeune femme aimait aussi à penser que la mutation avait gagné chaque parcelle de son corps, qu'elle avait changé au point que nulle trace de sang ne subsiste en elle. Cette substance bien trop commune, si prodigue et si prompte à se répandre ne convenait plus à sa nouvelle nature sèche et avare. Dans ses veines coulaient des ichors bouillonants et visqueux, fruits d'une sempiternelle distillation de toute la gamme d'ire qu'un être pouvait sécréter. Cette dernière métamorphose tirait la jeune femme hors du règne du vivant pour l'apparenter à celui du minéral, du mécanique devenant un automate propulsé par l'énergie infini de sa rage.

Avec un dédain absolu, le tortionnaire lui tournait maintenant le dos en se relisant à voix haute. Oona ne comprenait absolument rien à son charabia, comme d'ailleurs elle ne comprenait pas toujours ce qu'il advenait dans cette gigantesque tente. Tente qui ressemblait plus à un caprice de prince en villégiature tombé amoureux d'une splendide vue qu'à autre chose. Du lit à baldaquins jusqu'au pot de chambre, tout était le fruit d'un luxe suranné, comme si un château entier avait dû être promptement fui et dans l'empressement le châtelain avait alors pris avec lui tout ce qui lui passait sous la main sans vraiment réfléchir. Maintenant que la demeure devait être réduite à l'état de ruine, seuls en restaient quelques objets trop luxueux qui ne pourraient jamais trouver leur place.
Du moins c'est ce que s'imaginait l'Aldryde, tout en restant absolument froide à ces critères de beautés. En effet comme tout ce qui avait un rapport avec son tortionnaire, elle haïssait cette tente et tout ce qui la composait, elle avait un dégoût profond pour les étagères ornées de têtes de lion qui vomissaient quantité de parchemins, elle méprisait singulièrement le fauteuil, qui aurait fait pâlir plus d'un trône, dans lequel se vautrait le mage, mais surtout elle haïssait plus que tout sa cage et ses entraves.
L'exilée ne les supportait plus car malgré leur fonction avilissante, celles-ci étaient pourtant belles dans leur ligne pure, leur rotondité simple. Et pour s'y être fatigué des heures durant, elle savait qu'il était tout simplement impossible de les abimer et donc de les détruire. Elle finit par en conclure que ce serpent annelé était en fait une projection de l'esprit de son créateur réagissant au moindre de ses caprices et toujours prompt à la maltraiter.

Elle s'était effondrée, comme à l'accoutumée, en sueur, allongée sur le flanc à la manière d'une biche abattue en plein saut, sa chevelure rousse coulant au rythme de sa respiration. Lorsque son coeur retourna à la normale, c'est-à-dire au bout de longues et douloureuses minutes, elle se redressa lentement et d'un geste las rejeta sa tignasse emmêlée. Il n'avait rien remarqué, il marmonnait toujours dans son coin à la lueur d'une lampe magique, perdu dans ses délires paranoïaques. Oona se redressa un peu, chancelante, et rencontra au sommet les étoiles d'un vertige coutumier.
Immobile, la jeune femme fixa d'un regard mauvais le dos du fauteuil capitonné d'un vieux cuir bordeaux. Elle ne voyait véritablement du mage que sa tête chauve souvent prise de tic nerveux, s'agitant sous l'effet d'un remoud de son âme torturée. Certaine qu'il allait l'oublier pour le reste de la journée, si ce n'est pour plusieurs jours, elle retourna vers sa cellule à contre-coeur. Oona aurait volontiers voler jusqu'au gardien pour l'étrangler avec ses chaines, pour lui arracher la gorge de ses mains, pour le rouer de coups jusqu'à que ses propres poings saignent, mais elle savait qu'arrivée à quelques pas, même par derrière, le mage la sentirait et la punirait en conséquence.
Une seule fois elle s'y était risquée après une auscultation encore plus dégradante qu'à l'accoutumée pendant laquelle elle avait dû faire appel à toutes ses forces pour ne pas vomir de dégoût. Elle aurait été violée avec sauvagerie que cela n'aurait pas été différent. Débordante de rage bouillonnante, elle s'était emparée d'un des instruments de torture pour lui planter dans la gorge, hélas, le métal appartenait au domaine du mage et ce dernier lui avait fait payé très cher son insurrection. Pendant près d'une semaine elle avait été incapable de bouger, le simple fait de respirer lui avait été une torture de plus.

Dans sa petite prison rouillée, à peine plus grande qu'une cage à oiseau, devant le minuscule gobelet d'eau, elle s'arrêta. Elle s'en tenait à bonne distance pour ne pas y apercevoir son reflet car d'une certaine manière, l'eau lui était devenue difficilement supportable. L'Aldryde pensait que cet élément ne convenait plus à son nouvel être, il était porteur de bien trop de souvenirs et faisait remonter des moments bien trop heureux en elle.
A quoi pouvait lui servir la mémoire d'une pluie d'été, une véritable douche chaude qui vous invitait à rester dessous et à se tremper dans sa douce chaleur ?
Penser aux ballets aériens qu'elle donnait avec ses amis au-dessus des lacs paisibles, lui serait-il d'une quelconque aide ici même, au milieu de cette plaine vitrifiée par la douleur qu'était devenu son quotidien ? Oona avait décidé depuis longtemps que la réponse serait négative parce que tout cela avait été enfoui, compressé dans sa forteresse intérieure. Elle avait pesé de tout le poids de son chagrin pour rentrer son ancienne vie dans un si petit espace mais maintenant elle se savait plus forte.

Pour laver son visage de souillon baigné de sueur, elle mit sa main en coupelle et récupéra moins d'une goutte d'eau quand à mi parcours elle changea d'avis décidant de boire le liquide au goût de fer. Elle ferma les yeux.
Un petit lac se forma à la commissure gauche, il gonfla comme une grosse larme et sous l'effet de la déglutition éclata en un petit ruisseau. Se frayant un chemin au bas de la joue, le ruisselet se chargea d'alluvions crasseux et alcalins, résidus de nombreuses heures de peine, pour ensuite accélérer prodigieusement le long du cou gracile de la jeune femme puis fut bientôt avalé par un morceau de tissu avide. Assimilant ce nouvel élément, les fibres mises à mal par tant de mauvais traitements se courbèrent légèrement comme en proie à un spasme ou sous l'effet d'un mauvais charme. La source du ruisseau s'étant tarie, le lit s'étant évaporé sous l'effet de la chaleur corporelle, le reste de la guenille tint bon et se redressa, diffusant la substance trop pure dans le reste de la trame.
Des vêtements de l'Aldryde il ne restait à dire vrai rien, tout au plus quelques lambeaux mal réajustés pour couvrir son inimité. Geste totalement inutile face à la voracité perverse de son geôlier, mais geste qui la rassurait un peu. C'est ainsi qu'à défaut de vêtements, elle laissait la crasse, la poussière et la rouille lui construire une nouvelle protection.

Elle fit un pas en avant et vit dans la surface encore troublée, apparaître un visage fin, très fin, trop fin. Il n'était pas émacié au point de faire ressortir chaque os de sa face, mais des semaines d'emprisonnement avaient laissé des traces : ses pommettes rondes d'enfant sauvage avaient disparu, plus rien n'entravait l'ovalité strict de son visage. Privées de soleil ses taches de rousseurs, son masque d'espièglerie, avaient elles aussi disparu ou bien avaient tourné à un noir inquiétant sur sa peau diaphane. Mais ce qui la troublait le plus, et qui la fit aussitôt tourner la tête, était ses yeux. Ses belles amandes qui avaient fait beaucoup d'envieuses étaient devenues deux fentes obliques, des cicatrices fruits des griffes de la colère, ouvrant sur un vide abyssal. Enfin, sa bouche ne méritait même plus un commentaire tant on aurait douté de sa présence, la guerrière se demandait d'ailleurs si elle aurait un jour la force de parler encore une fois, ou même si elle en aurait l'occasion.

La seconde raison qui lui faisait redouter tant l'eau et la toilette et qui faisait du coup passer ses réflexions sur l'armure de souillure pour moins importante qu'un trait d'esprit, relevait encore une fois de l'homme assis dans son fauteuil de roi, répondant à voix haute aux murmures de son âme malade.
Oona ne comprenait pas tout ce qui se passait à l'intérieur de la tente et elle ne pouvait qu'imaginer le monde dehors, cependant elle avait compris que même à l'extérieur le mage était démoniaque et qu'il avait dû se faire pléthore d'ennemis. Il rentrait souvent en colère et dévastait parfois une partie de son logis pour passer ses nerfs. Mais un jour il était rentré empli d'une fureur que rien ne semblait pouvoir apaiser, tout son être était courroucé, il aurait pu dévaster la région entière et ne sentir soulagement. Quand son regard injecté de haine s'était posé sur l'Aldryde elle avait su que sa dernière était venue.

A peine l'idée qu'il aurait pu passer ses nerfs sur sa minuscule prisonnière lui avait effleuré l'esprit que les chaînes aux pieds de celle-ci se mirent à vibrer d'excitation. Plus il s'était approché, plus Oona avait senti irradié du métal glacé des vagues de plaisir sadique. Le tortionnaire l'avait tiré hors de sa cage avec tant de violence qu'elle avait cru y perdre une jambe. Puis, il s'était appliqué à lui faire subir toute la panoplie de souffrances qu'elle avait déjà expérimenté.
Mais cela ne fut pas suffisant. Devant la détermination de la jeune femme à ne pas réagir, à ne pas même se débattre, sa fureur était montée d'un cran et se furent aussitôt les montants de la tente qui avaient vibré au diapason de sa rage. L'homme avait alors cherché dans son esprit pervers un nouveau moyen de décharger son malaise intérieur sur sa prisonnière quand subitement son regard s'était fixé sur une grande carafe de cristal. Immédiatement, il avait soulevé Oona, qui avait peiné à se maintenir droite après tant d'exactions et l'avait lentement fait descendre dans la pleine carafe.

Elle n'avait pas compris ce qu'il avait derrière la tête, l'objet était plutôt inusité, délaissé dans un coin de la table, le mage préférant abuser de substances plus fortes et plus stimulantes pour se désaltérer.
En quelques inquiétantes secondes, elle avait eu de l'eau jusqu'à la taille et avait alors cessé de battre des ailes. La carafe était un très bel objet, soufflée dans un cristal de première qualité et ciselée avec d'infinis précautions, même l'anse était un chef-d'oeuvre en soi. Tout en argent, elle venait épouser les parois et remplir son rôle par le biais de très délicates arabesques de métal enserrant le haut de l'objet.
Et soudain l'Aldryde avait compris. Il avait voulu la noyer. C'était la seule torture qu'il ne lui avait pas encore infligé. Prise d'un début de panique elle avait voulu remonter, mais la paroi avait été trop lisse et ses forces au combien trop diminuées. Voyant qu'elle avait compris, le mage avait tiré violemment par la pensée sur ses entraves de sorte que l'eau lui arrivât brusquement jusqu'au cou.

A ce moment là elle avait été véritablement envahie par la panique. Elle avait battu des pieds, des mains, des ailes sans autre résultat que de diffuser un peu plus sa saleté dans le liquide, mais toujours on l'avait descendu. Son cou avait été tendu à l'extrême alors qu'elle était difficilement parvenue à aspirer les dernières goulées d'air. Soudain, on l'avait tiré d'un coup sec juste sous le niveau de l'eau.
Oona avait fini par tellement bien le connaître, son geôlier, surtout dans ces moments là, qu'elle avait une vision anormalement claire des buts que celui-ci poursuivait. La tirer jusqu'au fond ne lui aurait pas procuré le même plaisir que de la voir suffoquer juste à la frontière entre la vie et la mort.
Un instant elle s'était dégoûtée, qu'avait-elle été en train de faire alors qu'on eût voulu la tuer ? Elle avait pensé à son bourreau, comme son bourreau, pour un peu elle l'aurait aidé dans sa tâche. Sentir ainsi la trace de la souillure en elle, la savoir tellement tenace qu'elle ne parviendrait jamais à s'en débarrasser, l'avait plongé dans un désarroi tel que même la rage, sa fière alliée, s'était éclipsée devant cette présence maligne.

Une pulsion de vie, un réflexe de conservation avait pourtant continué à l'animer pendant ses réflexions et si le mage n'avait pas maintenu la carafe en place d'un doigt noueux, elle l'aurait à coup sûr renversée. Même cet unique doigt qui l'avait presque désigné dans son agonie, elle en avait mesuré tout le sens, il avait été là pour la rabaisser encore et toujours. Tous ses efforts, même les plus désespérés, n'avaient pu espérer ébranler le trône de son geôlier.
La brûlure de l'asphyxie en elle était devenue de plus en plus forte, son corps lui avait réclamé de l'air, l'autre substance de la vie après l'eau et elle avait dû lutter contre lui pour ne pas ouvrir grande la bouche et signer son arrêt de mort. Rassemblant toutes ses forces Oona avait frappé l'invisible paroi de sa cheville entravée, mais l'environnement aqueux avait réduit ses efforts à néant.
Le petit ange suffoquait, il n'avait pu en supporter davantage, il avait alors étiré son petit corps pour atteindre l'autre monde, pour respirer à nouveau, vivre une seconde de plus, mais rien n'y avait fait, le sentiment d'urgence avait grandi en elle si vite qu'il avait envahi toutes ses pensées. C'est alors que, déformés par ses propres remouds, l'Aldryde avait vu l'image son tortionnaire, sa joie, son extase de pouvoir se sentir si fort.

N'en pouvant plus la prisonnière avait cédé à ses instincts et avait aspiré un peu du liquide, mais cela n'avait pas eu l'effet escompté. Elle avait alors toussé pour l'expulser pour reprendre une impossible respiration. Au moment où l'eau avait pénétré ses poumons, son tortionnaire l'avait extirpé de son bocal pour la laisser choir lourdement. Le choc avait été suffisant pour ne pas la laisser sombrer dans l'inconscient et la faire recracher toute son eau. La pauvre créature avait haleté bruyamment, crachant et toussant, peinant autant à retrouver ses esprits que sa respiration. N'avait-elle pas entrevu l'amour de sa vie au moment où l'eau s'infiltrait en elle ?

Là, devant le gobelet d'eau douteuse, elle en était moins sûre mais à ce moment elle aurait parié l'avoir vu dans sa prison de glace et peut-être même entendu sa voix. En regardant une nouvelle fois vers le miroir aqueux, elle frissonna et préféra aller s'allonger dans le coin le plus sombre de sa cage. Là elle attendrait d'être à nouveau utilisée, dominée et humiliée sans autre choix que le suicide, la mort solitaire.

Son geôlier était de moins en moins présent, c'est donc seule qu'elle passait des jours, peut-être des semaines dans sa cage fermée dont seul le mage pouvait en ouvrir la herse. Oona passait se temps à se reposer, à s'ausculter et à masser ses plaies innombrables.
Le fait qu'elle ne rêvait plus était la seule chose qui la préoccupât durant ses longues journées solitaires. Une vieille légende aldryde racontait en effet que les rêves étaient en fait un don de leurs ancêtres. Durant la journée, les esprits de ces derniers suivaient leur joyeuse descendance et recueillaient les envies, les aspirations et même les secrets où qu'ils naissent ; pour, au crépuscule, les assembler en des aventures fabuleuses qui iraient illuminer la nuit de leurs enfants. Ainsi à défaut de les border et de leur raconter des histoires avant qu'ils ne s'endorment, les ancêtres veillaient pour toujours sur les jeunes.
Etait-elle si loin de chez elle, que personne, pas même un esprit, ne puisse venir recueillir sa peine et la transformer en joie ? Même de lui, elle ne rêvait plus. C'est seulement à la dérobée, simulant un hasard, qu'elle caressait parfois son seul trésor, la petite plume de son amant maintenue cachée aux yeux de tous.

Lorsque la prisonnière vit apparaître son geôlier courroucé, elle trembla un instant de peur qu'elle ne devienne encore le défouloir à sa haine, mais celui-ci se calma de lui-même et se mit à arpenter de long en large la tente en parlant très fort. Au bout d'un moment il la prit même à parti en la pointant du doigt ou du menton. Oona préférait garder le silence et l'immobilité face à ce qu'elle imaginait être une nouvelle ruse, les préliminaires à une nouvelle séance de torture.
Alors la grille s'ouvrit par le miracle habituel et elle sortit docilement, ses lourdes entraves raclant le sol d'un tintinnabulement sinistre, puis se plaça bien droite devant lui.

« - Maître Gakmar ! » fut le son qui sortit de l'horrible bouche, deux ourlets parcheminés, du magicien, si détendue à l'instant alors que la prisonnière l'avait vu écumante de désir sadique. Comme elle ne réagissait pas, il se pencha vers elle et émit de nouveau ces étranges sons gutturaux.
La guerrière sentait poindre la colère au fond de sa voix et elle comprit que cela était un nouveau jeu dont elle devait découvrir les règles très rapidement sous peine de subir son courroux. Elle avait dû hésiter trop longtemps au goût du mage car un serpent de métal s'éveilla entre ses jambes et lui fouetta violemment la poitrine. Elle comprit qu'elle devait réagir vite et prononça quelques sons du bout des lèvres, chose qu'elle ne se rappelait pas avait faite depuis fort longtemps. Stimuler ainsi sa gorge, la faire vibrer d'un souffle inconnu, la stupéfia.
Un coup sec sur ses chaînes lui intima l'ordre de recommencer, ce qu'elle fit de sa voix fluette. Le maître fronça les sourcils, se redressa et pointa un index cerclé d'or vers lui même, des sons identiques aux précédents sortirent de ses lèvres. Sons qui s'échappèrent ensuite de la minuscule bouche de l'Aldryde : elle avait compris.

Pendant les jours qui suivirent et même une partie des nuits, le mage Gakmar, déclamait des suites de mots toujours plus longues en pointant leur signification aux quatre coins de la tente. Oona, elle, les répétait plus ou moins aisément. Elle n'avait le droit de se tromper qu'une seule fois, si elle renouvelait son erreur, elle était flagellée ou violemment projetée contre sa cage. Une fois sa diction correcte au goût de son sinistre professeur, elle devait articuler correctement le nom de l'objet qu'il pointait, là encore une seconde erreur n'était pas permise.
La prisonnière avait depuis longtemps perdu la notion des jours et ce nouveau défi ne fit qu'accélérer le processus car bien que ses nuits étaient privées de rêve, elles étaient désormais hantées par des mots innombrables. Elle se surpris souvent, lors d'un réveil brusque avec les restes d'un mot sur le bout des lèvres alors qu'il venait tout juste de prendre forme dans sa gorge.
Ainsi, en plus de son corps, car il arrivait fréquemment qu'elle doive voler en stationnaire en prononçant à bout de souffle des centaines de mots ; son esprit était vrillé par la fatigue. Ce n'était pas un apprentissage, c'était une manière de plus pour son geôlier de s'introduire en elle, de la dominer totalement, entièrement, mais, malgré cela elle ne lui lâchait rien de plus que des sons, une ribambelle de sujets, de verbes, de noms et de pronoms tous plus ignobles à ses délicates oreilles.
Comment pouvait-on imaginer pareil borborygme pour communiquer ? Les couleurs, le soleil et le bonheur perdaient toute leur force par la biais de cette mastication barbare pour être recrachés, presque vomis, en un amas de consonnes brutales et pataudes se marchant les unes sur les autres.

Le bourrage de crâne donna pourtant des résultats car au bout d'un interminable moment l'Aldryde comprenait intuitivement les divagations du mage et les ordres qu'il aboyait à ses sbires orques à l'extérieur. Elle écoutait tout et tout le temps, désormais avide de s'approprier de nouveaux mots, aussi laids soient-ils, et ainsi elle espérait échapper à une nouvelle séance de récitation.
Petit à petit, le monde autour d'elle n'était plus seulement morne et cruel car elle était capable d'en nommer toutes les nuances, de les étiqueter de plus en plus précisément pour en faire jaillir une nouvelle vérité. Désormais c'etait elle, l'exilée volontaire, la triste prisonnière bafouée et humiliée qui gouvernait son monde. Les mots étaient pareils à son épée, rangée dans un coin de sa cellule, fins et précis, lui procurant une nouvelle force pour affronter les embûches de l'enfer quotidien. Même en son fort intérieur, la rage céda un peu de son omnipotence à cette nouvelle foule bruyante, consciente qu'elle pouvait être utile à ses rêves de vengeance et de meurtre.

Un matin ce ne fut plus une liste de mots dont elle dut se souvenir mais bel et bien d'ordres :

«  Je suis las de devoir m'occuper de toi, tu vas avoir le privilège désormais de me rendre la monnaie de ma pièce. »

Le magicien marqua un temps de pause le temps que l'information devienne claire dans l'esprit de celle qu'il considérait comme une privilégiée.
Cette dernière fut d'abord stupéfaite qu'on s'adressât à elle, stupéfaite que la communication fut possible avec ce monstre de perversité. Se faire ainsi capturer par le verbe était beaucoup moins douloureux que de subir des coups, mais en même temps cela requérait d'eux une certaine forme d'union qu'Oona n'avait pas fini de haïr. Elle se rendit alors compte, qu'elle était devenue une handicapée, incapable de voir le monde autrement que par les yeux de la colère et cela l'énerva encore plus. Elle se força au calme pour comprendre les ordres qui allaient bientôt suivre car secrètement la guerrière espérait beaucoup de cette nouvelle opportunité.

« Les petites brimades que je t'ai fait subir ne seront rien comparées à ce que tu pourrais subir si tu échoues. Auparavant tu n'étais que de la vermine, aujourd'hui je t'offre, bien naïvement peut-être, la possibilité de devenir un moucheron utile, un véritable mouchard. »

Visiblement satisfait de son trait d'esprit, il continua son monologue sur le ton d'un noble s'adressant à l'homme courbé dans la boue qui lui offrirait son dos pour enfourcher plus aisément la monture seigneuriale.

« Rumar, l'orque qui me sert d'émissaire auprès de la fange de ce camp ... Oui, celui-là même que tu as déjà vu ! Bref, il joue double jeu avec moi, je le sais depuis longtemps, mais je ne sais en revanche pas en faveur de qui, de plus je suis sûr qu'il y en a d'autres, des traitres. Trouves-les ! Quelle autre explication pourrait-il y avoir aux échecs d'un esprit aussi brillant que le mien ? Aucun, bien sûr ! On m'espionne, on me trompe ! Mais comment discerner un rat dans une fosse grouillante ? En y envoyant une puce savante bien évidement ! Vas maintenant ! Mais si tu n'es pas présente dans ta cage à chaque aube, tu mourras. Telle est ta mission et ta sentence ! »

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Dernière édition par Chak' le Ven 3 Avr 2009 14:59, édité 2 fois.

Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Mar 31 Mar 2009 00:14 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
La liberté, voilà bien ce qui lui était offert à présent. Certes pas une liberté totale, mais une liberté partielle pour la réhabituer petit à petit à ce sentiment étrange et éphémère. Oona était en rémission, on lui accordait une période d'essai et si elle était bien docile peut-être que sa liberté conditionnelle serait élargie. En un geste tout cela avait pris corps, d'un claquement de doigts les chaînes l'avaient abandonnée à sa nouvelle existence, glissant nonchalement jusqu'à un coin sombre comme un félin dédaigneux et hautain. Désormais, seuls demeuraient les lourds anneaux aux chevilles, symboles inébranlable de la volonté du geôlier et de la tâche que le petit ange devait accomplir pour lui.

Sans vraiment sans rendre compte la jeune femme avait battu des ailes vers le lourd rideau servant de porte à la tente, pour le repousser d'un maigre bras et soudain être assaillit par le vide. Le vide infini peuplé de ce qui vit en dehors, ce monde dont elle avait oublié qu'il était si gigantesque, si riche de nuances et si changeant.
La voilà à peine dehors depuis quelques battements de coeur inquiets, qu'on avait déjà peint une autre scène, une courte respiration plus tard et il se mit à pleuvoir.
Des événements banals qui en déclenchèrent une infinité d'autres. Loin devant elle, de frêles gobelins allèrent s'abriter sous un abri précaire bientôt chasser par le regard mauvais d'un molosse boitant désireux de se reposer loin de ces geignards. A coté d'elle, l'orque au visage brûlé gardant la tente devant laquelle elle se tenait, se fit plus petit sous sa sinistre guérite tout en observant par devers la visière de son casque l'état des nuages. Pendant ce temps, la température avait commencé à baisser comme entraînée vers le bas par la myriade de gouttes voilant à moitié le paysage. Et bientôt le sol lui aussi changea d'aspect, la poussière s'agglomérant à chaque impact pour former d'étranges et incertains cortèges désireux de s'assembler en un nouveau relief. La musique même de camp évolua, le brouhaha laissant la place à une symphonie de percutions sourdes à mesure que des gouttes de plus en plus grosses venaient s'écraser là où leurs fluettes soeurs étaient mortes en d'impossibles explosions.

Dans cette scène, Oona dénotait complètement car, hagarde, elle restait à battre mollement des ailes alors que le trop plein d'information engorgeait ses sens rendus gourds par une éternité de souffrances.
Ce pouvait-il qu'il existât pareil spectacle de l'autre coté de la toile pisseuse de la tente, à quelques pas de sa prison rouillée ?
Un instant l'Aldryde pensa être enfin en train de rêver, qu'une de ses aïeules avait entendu l'écho de ses cris de rage et s'en était inquiétée. Une âme pure et charitable était lentement remontée jusqu'à elle, les bras chargés de milles présents oniriques qui devaient la maintenir pendant de longues heures de sommeil réparateur loin de son cloître de peine et du prêtre honnis. Mais la pluie subite fit bien plus que de tasser le chaos de sa crinière feu, elle lui fit prendre pleinement conscience de la réalité, de l'instant présent, de cette lame de sensations qui déchire la trame des futurs possibles. La douche glacée balayait la couche de scories qui recouvrait l'âme de la prisonnière pour s'infiltrer dans les craquelures de son esprit desséché, pour éteindre un instant les fournaises de la colère et permettre à son coeur de voguer loin de ces rivages ravagés.
L'étau de haine desserra d'un tour son emprise et bientôt le petit ange put pleinement prendre possession de son nouvel état.
Elle était libre.

Par ennui ou par goût du risque Gakmar l'avait jeté dehors pour accomplir une ridicule mission, une petite histoire de confidence à laquelle il répugnait de devoir y consacrer son temps. La guerrière comptait bien en faire son partie et tirer de ce nouvel équilibre le maximum pour assouvir sa vengeance. Elle comprit soudain que même dehors, même loin de ce fou, il avait encore un énorme pouvoir sur elle. Les chaînes qui les reliaient n'étaient plus de métal mais d'un matériaux bien plus résistant car forgé patiemment à toutes les températures des émotions. Oona comprit aussi que dans cette histoire, c'était elle qui devrait payer le plus cher, car c'était elle dont l'âme avait sombré dans la rancoeur. Son seul espoir était qu'avec la mort du tortionnaire tout cela s'arrêtât.

Alors que le curieux petit ange allait se mettre à l'abri, il prit le temps d'observer le monde autour de la tente qui lui paraissait si petite désormais. Le camp était assez modeste, les plus grandes constructions étant ladite demeure du magicien, deux longs baraquements à l'architecture incertaine ainsi qu'un ancien tombeau couverts de bannières en lambeaux, d'armes rouillées et de crânes effrayants. Autour des deux principales habitations, une multitudes de huttes, tentes et autres constructions miteuses s'étaient agglutinées comme des tumeurs sur un membre malade.
Seule la partie est du village, celle donnant sur la route possédait un reste de corps de garde et de mur d'enceinte, tous deux voutés et mis à mal par les méfaits du temps. A dire vrai, seul un arbre sinistre maintenait debout par sa seule présence un des pans du mur et c'est sur cette canne sylvestre que l'Aldryde s'était réfugiée par un réflexe hérité d'une autre vie.
L'arbre était tout noueux et le poids du mur n'avait fait qu'aggravé sa situation, mais ce vénérable tenait bon dans sa solitude. Oona se demanda comment il avait pu survivre si longtemps sur cette terre morne et froide où jamais encore elle n'avait senti, ni même vu le soleil à travers le toit percé de la tente. Elle remarqua d'ailleurs que l'arbre n'avait plus que des lambeaux de feuilles ternes au bout de fines branches qui devaient être jeunes et pourtant déjà accablées par tant de maux.

L'Aldryde regarda alors à travers la voute penchée du corps de garde, vers la route, vers l'est, vers cette masse sombre qu'elle discernait mal au loin. Même à cette distance, car elle l'imaginait fort lointaine, la construction était impressionnante et menaçante avec sa base toute édentée comme une mâchoire tellurique qui aurait craché de réels traits de colère sous la forme d'immenses tours qui ondoyaient à travers le voile de pluie.
La petite guerrière n'était pas vraiment protégée de la pluie qui forcissait de minute en minute, mais elle s'en moquait, cela avait au moins l'avantage de la laver de toutes ses souillures et d'achever son retour à la liberté. Cette pensée en amena une seconde : se rappelait-elle vraiment de ce Rumar ? Certes elle avait déjà vu beaucoup d'affreuses et grotesques faces attendre sagement qu'on daigne s'occuper d'elles ou bien subir sans broncher des déluges d'insultes, mais elle n'avait pas le souvenir d'une figure plus massive ou plus intelligente qui aurait marquée celle d'un chef.
Alors que le bruit de l'averse devenait assourdissant et que la jeune femme pensait à vraiment aller s'abriter, le déluge cessa d'un coup, laissant l'ensemble du camp dans un silence interrogateur et pesant. Aucun soleil n'apparut pourtant au travers du perpétuel manteau de brume qui devait ici constituer le ciel et d'un commun accord silencieux, l'on retourna vaquer à ses occupations dans de légers bruits de flaques troublées ou bien de lourdes succions causées par la boue fraiche et collante.

Oona s'habitua très rapidement à son nouveau style de vie et même si au début elle était angoissée de rentrer dormir dans sa cage et de subir au passage l'interrogatoire du magicien et peut-être des brimades pour sa lenteur, elle se rassura en constant que Gakmar l'interrogeait pour la forme car n'ayant à priori plus grand intérêt pour sa personne. Même si cela la rassurait, elle préférait entrer et sortir par l'ouverture du toit, très tard et le plus silencieusement possible, consciente que l'humeur de son geôlier était sujette à des variations aussi violentes que subites. Mais au bout de quelques jours, l'Aldryde crut même qu'il l'avait oublié, ne laissant plus de ration dans sa cage et ne l'interrogeant plus du tout sur son enquête. Cette accroissement soudain de liberté lui plut énormément mais lui fit aussi douloureusement ressentir le court chemin qui lui restait à parcourir vers une liberté totale. C'est pour cela qu'elle cherchât encore plus activement à comprendre le fonctionnement de cet étrange lieu et des ses monstrueux habitants.

Pour la petite exilée en effet, les orques étaient des créatures de cauchemars, grands, difformes, bruyants, sauvages et dont on ne parvenait que difficilement à faire la différence entre chaque représentant de la race. D'autant plus que ces créatures étaient le plus souvent couvertes de tout un amas de cuir pourrissant, de métal rouillé et de poils dont il était ardu de savoir s'ils appartenaient à la bête ou à son armure. L'espionne, car elle en était devenue une en rôdant ça et là, dut passer de nombreuses heures à observer attentivement chaque déplacement, à écouter avidement chaque discussion pour se faire une image mentale, une cartographie mouvante et personnelle du campement grouillant.

La première et la plus importante des choses qu'Oona apprit, fut que tous les orques l'évitaient. Ils détournaient le regard quand ils étaient obligés de croiser sa route et se taisaient quand ils la voyaient approcher et ne pouvaient fuir. Tout ce qui avait attrait à Maître Gakmar était en effet tabou. Personne ne s'approchait jamais de sa tente à moins d'y avoir été convoqué et personne non plus ne la regardait, la preuve en était que le garde était considéré comme un véritable paria, devant vivre loin de tous les autres et se nourrir de ce qu'on voulait bien lui laisser.
D'un autre coté, cette omerta était profitable autant au petit ange qu'au garde car personne n'osait les toucher, ni leur donner aucun ordre. Cela facilitait leur travail respectif autant qu'il l'entravait mais l'un comme l'autre semblait y trouver leur compte. Au bout d'un moment, elle crut même que l'orque lui montrait une certaine sympathie à chaque fois qu'elle s'échappait de la tente. En effet il s'agitait comme si de rien n'était, la saluant presque en sortant de sa routine léthargique, toussant parfois pour attirer son attention. Mais l'Aldryde n'était pas dupe et à chacune des tentatives du verdâtre, elle répondait par l'ignorance ou bien au contraire en le fixant intensément de son regard noir, ce même regard dont usait si souvent la magicien sur elle pour faire grandir son malaise.
La première fois qu'elle regarda ainsi l'orque, agacée qu'elle était par son petit manège, ce fut par pur réflexe mais quand elle s'en rendit compte par la suite, cela lui glaça le sang, elle était en train de devenir elle aussi un monstre. Par la suite elle voulut véritablement cesser de le dévisager ainsi mais l'attitude de soumission qui émanait de cet être dix fois plus haut qu'elle, lui procurait tellement de puissance qu'elle ne put s'y résigner. Cela aussi lui fit froid dans le dos.

Ce qu'Oona apprit ensuite du camp était très simple. Celui-ci était constitué de trois tribus différentes, toutes trois menées par trois chefs différents se fréquentant plus ou moins aimablement. La tension était palpable à longueur de journée et la jeune femme l'expliqua par la présence du mage. En effet s'il n'avait pas été présent, du moins si sa présence n'était pas palpable en permanence, les chefs auraient lancé leurs troupes les unes contre les autres ou se seraient défiés à mort jusqu'à ce qu'un seul et unique se distingue et prenne la tête de toutes les tribus. Or cela aurait signifié de combattre au final Maître Gakmar pour s'approprier tous les pouvoirs et cela aucun orque ne s'en sentait la carrure. Que se soit par expérience personnelle ou à cause des milles rumeurs circulant sur la cuauté du magicien n'ayant d'égale que sa puissance, les trois chefs ne se cherchaient querelles qu'entre eux, Rumar profitant de son statut de bras droit pour administrer plus largement le campement.

L'Aldryde apprit donc que se fut tout d'abord la tribu du Rumar, du moins son prédécesseur qui avait été dominée par le mage et conduite ici après une fuite assez étrange. Vinrent ensuite Okmor et ses orques, qui, comprenant les rapports de force ne cherchèrent pas trop querelle aux propriétaires des lieux, s'installant juste en face dans des ruines qui devinrent petit à petit la deuxième maison longue du camp. Assez récement, bien que la perception du temps restât assez flou pour des orques n'en n'ayant cure, Zaagir et les siens arrivèrent non pas de l'est mais du nord.
L'ordre établi entre les deux chefs, sous la coupelle du mage, fut légèrement bouleversé non pas par l'arrivée du vieux Zaagir et de ses orques mais par la foule d'esclaves gobelins qu'ils trainaient avec eux. En effet, se furent bientôt ces bandes de petites teignes vertes qui semèrent la zizanie en fourrant leur nez pointu exactement là où ils ne devaient pas et en chapardant tout ce qui leur tombait sous la main. Accusés de toutes parts la nouvelle tribu ne conserva pas son intégrité et bientôt chaque orque dut choisir l'un ou l'autre camp. La plupart suivirent leur chef et rejoignirent Okmor dans une alliance aux termes fluctuants et instables.

Temps d'histoires, de rumeurs et de racontars ravirent au plus au point l'esprit curieux de la petite espionne qui prenait désormais un malin plaisir à passer des heures tapie dans les plus sombres recoins à récolter les confessions et les vantardises de chacun. Elle aimait les collectionner comme des joyaux, des trésors bruts d'instantanéités qui, en elle, étaient retravaillés, confrontés, taillés, polis et finalement classés et archivés. Elle adorait plus que tout entendre le même orque raconter encore et encore l'histoire de sa cicatrice ou de son oreille manquante, ainsi que les multiples variations et détails qu'il y ajoutait au grès de son imagination, de la taille de son public et de son taux d'alcoolémie.

Mais Oona devait aussi prendre garde à elle car même si les orques la connaissaient tous de vus et la fuyait comme la peste il n'en n'allait pas de même pour les autres habitants du campement. Ses premiers ennemis furent la foule toute emplumée de corbeaux et autres corneilles qui aimaient la suivre discrètement dans ses propres filatures, bondissant lentement de perchoirs en perchoirs pour l'encercler ou se masser dans son dos afin de la surprendre. L'Aldryde y répondait par l'attaque. Quand elle discernait les débuts de leur manœuvre d'approche, manœuvre qu'elle avait aussi le loisir d'admirer sur de pauvres gobelins souffreteux, ses autres ennemis, qui finissaient sous un suaire de plume couleur de jais ; elle fonçait sur eux avec son dard affuté en faisant de grands gestes, ce qui les chassait pour quelques temps. Parfois, c'était elle la chasseuse et, par défi, elle attaquait les plus gros pour tester ses propres compétences martiales.
Bien souvent les corbeaux, plus volumineux qu'elle, ne comprenaient pas tout de suite la situation et tournaient lentement la tête d'un coté puis de l'autre, jusqu'à ce que la guerrière puisse même voir son reflet dans leur grand oeil vitreux. Au dernier moment, ils s'envolaient, pour ensuite fondre sur elle. S'ensuivait alors un ballet aérien, une bataille céleste dont l'issu restait incertaine car d'un coté l'oiseau ne savait pas très bien comment réagir face à cette créature qui l'instant d'avant aurait pu être une proie et qui maintenant l'attaquait comme un mâle voulant agrandir son territoire. Et de l'autre coté, la combattante ne voulait pas blesser outre mesure la bête mais seulement gagner le combat, la faire fuir et par la même occasion gagner quelques heures, voire quelques jours de tranquilité.

Chaque jour, Oona en apprenait davantage mais il lui en fallut un très grand nombre pour finalement se sentir à l'aise et être capable de reconnaître la plupart des orques du campement ainsi que leur tribu d'appartenance au premier coup d'oeil. Les gars de Rumar et donc ceux du magicien avaient tous le crâne rasé et un grand cercle marqué au fer rouge sur le haut du front, l'identification en était donc aisée. Ceux de Zaagir n'étaient pas de cette région et probablement pas du même sang que les autres orques car plus courtauds et plus larges d'épaules, enfin Okmor et les siens se reconnaissaient par défaut comme n'ayant aucun des deux signes distinctifs.
Évidemment, l'exilée tentait, autant que faire se peut de se rapprocher de Rumar, d'épier ses mouvements afin de remplir sa mission et même si ce dernier ne brillait pas, à l'inverse des deux autres chefs, par son intelligence, il savait se montrer discret.

Cependant un soir, l'Aldryde réussit à le suivre à l'intérieur du caveau qui avait été transformé en autel pour le dieu Thimoros.
Le lieu de culte avait un caractère franchement menaçant avec tous les morceaux d'ennemis vaincus pourrissant ça et là comme offrande à la divinité. Le plus difficile à passer pour la petite guerrière fut la barrière intangible de puanteur qui en émanait et qui devenait de pire en pire à mesure que l'on s'enfonçait dans le caveau.
C'est pourtant avec d'infinies précautions qu'elle fila le chef orque jusqu'à une petite salle encore plus sombre que les autres, où même la silhouette massive de Rumar disparaissait dans les jeux d'obscurité. Oona parvint pourtant à y pénétrer et se cacha dans les restes d'un urne, geste qu'elle regretta amèrement car le vase brisé était à demi rempli d'une substance nauséabonde. Ce fut là, perdant les restes de son odorat que la première partie du voile se souleva.

Une forme grisâtre jaillit de l'obscurité juste devant une statut brisée que l'espionne n'avait pas vu dans pénombre, l'apparition flottait au dessus du chaos de pierre à mesure que les détails de son anatomie apparaissait. Pour l'Aldryde il devait s'agir d'un être humain et non d'un orque, mais il était vêtu d'une grande cape aux contours flous, laissant seulement apparaître un grand vide à l'intérieur de la capuche. La ressemblance avec la première vision qu'elle avait eut du magicien était saisissante.
L'orque, malgré sa taille imposante, perdit tout son charisme et lorsqu'une voix d'outre tombe rompit le silence Oona crut voir le chef orque sursauter. A la lumière sépulcrale qui émanait de l'apparition, le petit ange ne rata pas un instant du dialogue qui s'ensuivit.

- « Parle Rumar, le temps nous est compté ! » ordonna l'apparition. Ce fut sur un ton de garçonnet se faisant rudoyer que celui-ci répondit en bégayant presque.

- « Maître j'ai fait selon vos ordres et je peux vous assurer que le Tyran a bien pris contact avec des mercenaires humains venus de la ville. Ils se sont donnés rendez-vous au bord du chemin dans la forêt à ....
- Je sais tout cela, je t'ai moi-même mis au courant ! Me prendrais-tu pour un fou ? Qu'as-tu d'autre à m'apprendre ? Rien, je suppose ?
- Non, maître. L'orque balayait de son regard inquiet la petite pièce dans l'espoir d'y trouver un quelconque endroit où se cacher.
- Désolé, maître...
- Tu m'es de plus en plus inutile ! Je vais songer à te remplacer et rapidement !
- Pitié, non !
- Je vois que tu es devenu cupide en plus. Soit. Je te paye encore cette fois-ci mais si tu n'as pas de nouvelles la prochaine fois, c'est toi qui le paiera. Déguerpis maintenant, tu sais où trouver tes piécettes ! »

Étrangement les intonations de voix de l'apparition ne s'accordaient absolument pas avec ses propos qui se voulaient véhéments, comme si tout ceci était une mascarade bien réglée, une ritournelle entre vieux camarades. Rumar cependant s'enfuit, penaud et la forme s'effaça.
En revanche, Oona ,elle, resta immobile, à demi enfoncée dans la mélasse mais n'y prêtant plus attention trop occupée qu'elle était à chercher ce qui venait de lui échapper. Elle avait espionné bien trop de conversations dans le camp pour savoir qu'elles ne se terminaient jamais ainsi, même entre supérieurs, même entre races différentes.
L'aldryde médita longuement dans le noir. A peine avait-elle esquisser un battement d'aile dans le but de sortir qu'un orque surgit dans la pièce, immédiatement éclairé par la forme encapuchonnée. La guerrière le reconnut alors, il s'agissait de Taronk, un des lieutenants de Rumar. Il mit un genou à terre, geste auquel la forme répondit par un signe de la main l'invitant à parler. Les choses allaient être bien plus intéressantes.

-« Seigneur, je doute que Rumar vous ait donner de plus amples informations comme toujours.
Pause théâtrale.
- Je peux en revanche vous donner de nouvelles données. Le faux service de coursier que j'ai mis en place entre le camp et Omyre a finalement donné de bons résultats et le Tyran a envoyé deux plis codés.
- Ne me fais pas languir en vain !
- Certes. Le serpent se tapi dans votre ombre seigneur car le Tyran continue d'être en contact avec une certaine Dame Ubylinsk qui réside dans une des tours d'Omyre. C'est du moins ce qu'il confia au coursier. Les lettres seront déposées à l'endroit convenues et à la date convenue.
- Comme le sera ton paiement.
- Merci seigneur. Puis-je vous demander quand projetez-vous d'attaquer le Tyran ?
- Le moment n'est pas opportun, mais n'est crainte, tu auras le contrôle des trois tribus et le droit de revenir à Omyre. »

Sans autre forme de procès, la forme s'évanouit, laissant un Taronk fort soucieux à genoux. Pour Oona en revanche les choses étaient des plus claires, elle tenait sa vengeance.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Sam 2 Mai 2009 16:31 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Deux jours, deux rotations du grand astre fatigué et de sa compagne à demi voilée avaient été nécessaires pour que les pièces du puzzle se mettent finalement en place. Dans l'esprit d'Oona les événements avaient pris lentement formes puis s'étaient rapprochés les uns les autres pour mêler leur concavité incertaine et leur excroissance oblongue. Mais il manquait à ces morceaux de rien, à ces instantanés de vie, un socle, un pilier autour duquel ils pourraient enfin célébrer leur union et former un plan vers la sortie. Lentement, entre les à-pics de douleur et les crevasses infernales, serpentèrent vers une croix libératrice de légers pointillés ocres.

Deux jours plus tard donc, la guerrière suivit Rumar sous la pâle lueur d'un croissant de lune effilé au point de douter de sa présence. Le sourire d'un tueur embusqué. Rarement le lourd orque allait se balader à une heure aussi indue de la nuit mais Oona ne l'avait pas lâché une minute depuis ce fameux rendez-vous à la crypte. Elle sentait encore une fois que la roue du destin allait se mettre en branle et redistribuer de nouvelles cartes à tous les joueurs afin d'entamer un nouveau tour où la guerrière se devait de jeter ses derniers jetons. Après plusieurs minutes de filatures entre les tentes et autres masures délabrées du camp puis après autant de longues secondes à voleter au raz du sol entre les pierres du chemin et les maigres brins d'herbes grisâtres, Rumar s'arrêta près d'un tertre à demi écroulé.
Un nuage passa devant l'inquiétante lune et le froid se fit plus mordant. Même couverte de ses guenilles, Oona tremblait. Elle préféra penser que cela venait de ce que la plaine morne entourant le camp et la forme de cadavre pourrissant du tertre renforçaient encore la sensation de froid. Mais au fond elle savait que l'excitation et une certaine angoisse étaient la cause de ses tremblements. Elle avala lentement sa salive et glissa vers l'orque qui ressemblait à ce moment à un étrange charognard s'agitant sur une gigantesque carcasse. A mesure que le petit ange s'approchait, son coeur se mit à battre de plus en plus vite et fit même un bond lorsque la lune réapparut au moment où l'Aldryde se tenait exactement devant le colosse vert. Cela permit à cette dernière de comprendre un peu plus la raison de cette escapade.
Dans sa grosse paluche cerclée de nombreux anneaux barbares, Rumar tenait une petite bourse dont il s'empressa de défaire le lien. Il en sortit avec une certaine excitation qui illumina ses petits yeux abrutis, trois rouleaux de cuir, qu'il défit avec autant de nervosité. Un éclat lugubre vint éclairer une dizaine de petits disques argentés. L'orque sourit de sa monstrueuse dentition et du bout de son ongle sale compta lentement les pièces une première fois. Alors qu'il entamait un deuxième comptage, l'Aldryde plissa les yeux dans l'obscurité et reconnut finalement la nature de ce trésor.
C'est à ce moment précis, cachée dans un chaos de pierres moussues, courbée et ramassée comme un animal blessé, que le flot de ses pensées se figea un court instant. Un bref et incertain moment de lucidité qui lui fit analyser la réalité autour d'elle avec un oeil nouveau. Son chemin de croix prenait alors fin, car l'exilée venait d'entrapercevoir au loin un sauve-conduit, une minuscule brèche qu'elle se devait d'agrandir rapidement avant qu'elle ne disparaisse, écrasée par la meule du destin.

Elle suivit distraitement le chef jusqu'à sa tente puis se dirigea vers celle du mage adressant presque un clin d'oeil au sourire moqueur de la lune afin que le secret de cette escapade reste entre elles deux. Le petit ange s'engouffra par l'ouverture du toit dans la moite et inquiétante atmosphère puis plana avec un certain baume au coeur jusqu'à sa cage et savoura presque l'exiguïté et la souillure du lieu.
Un instant la guerrière s'en étonna. Cette légèreté soudaine venait-elle de son nouvel état d'esprit ou bien du fait d'être de retour dans ce qui ressemblait le plus à un chez elle ? Le souvenir d'une certaine panique lorsqu'elle s'était retrouvée à l'extérieur du camp refit surface et la tira violemment dans la réalité. Toute trace de joie venait d'être chassée par le poids écrasant de cette immonde cage et par la foule de souvenirs hideux rampant le long des parois rouillées. Comme souvent se fut la frustration et la colère qui fermèrent la marche du défilé de ses émotions la berçant au son de leur trompette de cuivre.
Ce qu'elle n'avait pas vu en revanche c'était son tortionnaire qui se tenait droit comme une statue à quelques pas de son bureau. Du retour de sa prisonnière il n'avait rien raté. Lui aussi avait fini par bien la connaître car même si son esprit narcissique jusqu'à la folie considérait les autres comme de simples objets, ce dernier était aussi aiguisé qu'un scalpel pour trancher dans le voile des apparences et observer les remouds des âmes torturées. Lentement, pareil à un couperet, la herse de la petite prison descendit de son logement sans un bruit. Demain, sa prisonnière ne lui fausserait pas compagnie aux premières lueurs du jour.

La grille fermée qui lentement se matérialisa devant Oona manqua de la propulser droit dans un abîme d'angoisse qui menaçait de se former sous la pression tourbillonnante d'ombres familières et prédatrices. Il lui semblait que les parois resserraient un étau crissant de rouille autour d'elle pour mêler à tout jamais sa chair blanchâtre à cette lèpre rougeâtre. La guerrière se força au calme, fermant ses beaux yeux aux reflets meurtriers et toucha, presque inconsciemment, le fin duvet noir qu'elle avait caché dans ses mèches folles. Des souvenirs plus heureux chassèrent soudain la peur naissante.
Son esprit un peu plus clair, l'Aldryde comprit que tout cela était encore un test, peut-être même le dernier. Mais elle comprit surtout qu'elle avait dû faire une erreur à un moment donné. L'exilée passa donc les heures suivantes à repasser inlassablement la même histoire dans sa tête de sorte que ses mensonges sonnent aussi clairement que la simple et pure vérité lors de l'nterrogatoire qui allait inévitablement suivre.

Pareil à un chat, maître Gakmar, observa sa proie déjà captive, tentant vainement de se rappeler quels avaient été les soupçons qui avaient motivé son geste. Puis il se ravisa, avala d'un trait un verre d'une substance liquoreuse et décida qu'il n'avait pas de raison à se donner pour s'amuser avec son jouet. La grille se leva avec une lenteur calculée. Docilement la jeune femme avança sur le bois patiné du bureau plusieurs fois centenaire.
L'interrogatoire fut violent et d'une certaine manière cela rassura la prisonnière. Les paroles et les gestes du mage pareillement brutaux la confortaient dans sa détermination et chaque pression de la volonté de l'homme, chaque introspection sauvage dans l'esprit d'Oona ralluma les flammes de sa colère. Chaque coup, chaque ecchymose forgeait un peu plus les armes de sa vengeance qu'elle ne tarderait pas à aiguiser sur la pierre même du pouvoir de son tortionnaire. Déjà elle rêvait de voir ternes et dilatés, ces yeux sadiques qui la scrutaient inlassablement, d'arracher bleuie et boursouflée, cette langue qui ne cessait de s'agiter pareil à un serpent désireux de la tromper et de la faire basculer dans les horreurs du passé.
Mais elle tint bon, son discours maintes fois répété était des plus cohérents, elle fit même semblant de chercher ses mots, cachant du même coup ses prodigieux progrès dans cette langue infâme. Cependant le mage n'en démordait pas, son esprit pervers avait flairé le miasme coutumier du mensonge et continuait à farfouiller en quête d'une trace d'invraisemblance. Agacée par ce discours interminable, Oona décida de jouer à un jeu dangereux. Elle planta son regard dans les yeux de son geôlier et commença à l'invectiver, à le traiter de tous les noms d'oiseaux qu'elle avait entendus dans le camp, à se moquer de sa folie pour finir par s'apitoyer sur son propre sort et son incapacité chronique à mener une quelconque mission. Elle esquissa même une larme en se lamentant de ne pas être à la hauteur de la tâche qui lui avait été confiée.
Hélas ce fut la parole de trop. Car depuis le début maître Gakmar s'était tu, surpris et follement amusé de voir la petite vermine jouer son pantomime comique. Pour un peu il en aurait ri et se serait contenter de la rosser une dernière fois pour la forme. Mais cette fausse modestie ne le trompa pas en revanche et son sourire se changea en une dangereuse fêlure.
A dire vrai, le mage n'aurait jamais imaginé que cette petite poupée volante, tremblante et apeurée qu'il avait recueilli il y a quelques mois de cela se serait transformée si rapidement en pareil démon. Automatiquement son égocentrisme transforma cette information en flatteries : il n'avait pas son pareil pour pervertir les autres. Mais une autre partie de son esprit mémorisa consciencieusement cette donnée et la rangea dans les circonvolutions dédiées à l'archivage des menaces.
Étrangement, Gakmar ne dit rien, il se contenta de fixer l'Aldryde. Cette dernière vit clairement les effets de son faux pas sur le visage de son tortionnaire et le regard qui la couvrit pendant de longues minutes la glaça jusqu'au sang. Oona pensa qu'elle allait payer son erreur de sa vie tant son inquiétude face à l'immobilité du mage était grande et envahissante. Elle se revit il y a quelques semaines, transie d'appréhension en imaginant toutes les horreurs qu'elle allait subir. Et cela la terrifia encore davantage. Cette vieille carne folle sur qui la petite exilée avait projeté tant de haine et contre laquelle elle avait imaginé les pires exactions possédait encore un immense pouvoir sur elle. Peu importe que la petite espionne puisse voler librement du matin au soir, qu'elle puisse lui mentir sans vergogne et le moquer, elle était son jouet, sa chose et la jeune femme avait courbé l'échine trop souvent pour pouvoir se rebeller.

L'homme aux allures de momie desséchée se pencha lentement vers le petit ange, son index parcheminé à l'ongle parfaitement manucuré émergea d'un poing rachitique et caressa le ventre sale et humide de peur de la jeune femme. La sensation de cette autre peau touchant la sienne la fit frissonner de dégoût. Puis le doigt remonta jusqu'au nez de son possesseur qui le renifla dans une moue d'écœurement profond. Ce qui sortit de la bouche de ce dernier était tellement chargé de fiel que la prisonnière en eut un haut le coeur.
Certes « Tu pues le rat crevé » n'était pas une prose très recherchée mais cet immonde attouchement couplé à l'attitude du locuteur à cet instant enfoncèrent, tête la première, le petit ange dans un cloaque visqueux. Celui de la honte tenace et malodorante au bord duquel tous se pressent pour conspuer le malheureux bouc-émissaire. Elle s'en voulut d'accorder tant d'importance à de telles paroles et bien plus encore de laisser ainsi son âme se faire pénétrer et retourner si facilement. Car dès que le mage se fût relevé, la moiteur du corps de la prisonnière, le fumet qu'il exhalait l'envahir par chacun de ses pores en une boucle perverse. Elle s'enfuit, devant le regard amusé de Gakmar, et plongea dans la première flaque salubre qu'elle trouva. Plus tard, une larme, réelle cette fois-ci, si pleine de rage qu'elle aurait pu en souiller la pureté cristalline, roula sur la mâchoire crispée d'Oona.
Sans le savoir le mage venait d'accélérer sa chute car l'Aldryde se jura encore une fois, une dernière peut-être, qu'elle ne faillerait plus jamais. A la porte du bastion de son coeur palpitant de fureur, la guerrière venait d'ordonner le branle-bas de combat et déjà la rage, sa soeur de misère, rassemblait les troupes. C'était la troisième fois qu'elle prononçait ce serment de vengeance et pourtant il lui semblait que c'était la toute première fois qu'elle était en mesure de le tenir.

Il restait à la petite guerrière quelques jours avant de mettre à exécution la première phase de son plan, temps qu'elle utilisa pour changer radicalement son mode de vie. Désormais, elle n'était dans sa cage qu'à l'heure fatidique du coucher de soleil et encore y allait-elle le plus discrètement possible pour ne croiser personne. Il lui importait peu désormais de savoir ce que Gakmar pensait d'elle car toute sa volonté était tournée vers un seul et unique but.
Ainsi, la guerrière passait la nuit dans un des nombreux recoins sombres et oubliés du campement et se réveillait à la première heure toujours inquiète de ne pas rêver, de constater que son sommeil n'était qu'un long tunnel d'inconscience sans joie, ni espoir. Après les nombreuses échauffourées qu'elle avait eues avec la plupart des créatures du camp et parfois même certains gobelinots trop curieux, elle ne pouvait constater qu'une chose. Elle ne devait sa survie qu'à la chance ou à une quelconque influence de son geôlier. C'est en s'abîmant dans la contemplation des anneaux qui enserraient toujours ses chevilles qu'elle se décida à un entrainement d'autant plus rigoureux qu'il serait court.

La guerrière connaissait fort bien le camp et elle y trouva facilement un terrain d'entraînement à sa taille. Dans la partie nord du petit village se trouvait une sorte de porcherie où deux grosses femelles orques appliquaient, à grands renforts de cris et de coups, leur étrange art d'élever des cochons noirs et pustuleux. Devant ce semblant de ferme, la majeure partie du camp, sous la forme d'esclaves gobelins charriant des seaux plus grands qu'eux, venait jeter ses immondices et au passage nourrir les affreuses bêtes. Et dans ce tas fumant et nauséabond vivait une faune qui semblait s'être imprégnée de toutes les caractéristiques du lieu quand elle ne mettait pas à un point d'honneur à les dépasser. Au nombre de ces créatures on pouvait compter toute une variété de vers et d'asticots plus ou moins toxiques, pléthores de rats et parfois même quelques gobelins affamés ou en mal d'aventure qui venaient, tout couinant d'enthousiasme, exciter les porcs sans se rendre compte du danger.
Oona trouva en le nuage constant de mouches un adversaire parfait pour son entraînement. Très vite elle avait compris que sa force, aussi négligeable soit-elle, ne lui serait d'aucune utilité sans l'aide d'une dextérité impeccable.
Utilisant l'exaspérante habitude des mouches à revenir exactement à l'endroit d'où on venait de les chasser, l'Aldryde n'avait qu'à faire quelques pas pour que certains membres de l'amas bourdonnant s'approchent d'elle en quête de nourriture facile. Là, la guerrière se faisait un point d'honneur à tuer un à un les insectes, parfois aussi longs que son arme, sans jamais les laisser fuir. Elle passait les premières heures du jour à épingler, à fendre en deux, à décapiter et à trancher en morceaux une bonne partie de la population de la décharge dans des gerbes peu ragoutantes de sang brunâtre et collant. Au début, la guerrière se fatiguait à pourchasser la vermine mais au bout d'un moment, ses attaques devinrent plus sûres et ses coups plus dévastateurs. Quand elle sentait la fatigue poindre, elle corsait alors l'exercice en se forçant cette fois-ci à éviter le moindre contact avec les insectes, comme si les immondes poils couvrant leur corps étaient autant de lances acérées et suintantes de mille poisons mortels.

Excité par toutes ces gesticulations ou bien par la sueur et le sang de leurs congénères, le nuage se resserrait de plus en plus autour d'Oona mais cette dernière continuait de plus bel en poussant parfois des cris sauvages. Tout cela se déroulait sous l'oeil incrédule des cochons mâchonnant leur pitance et parfois devant quelques gobelins quasi hilares, se retenant à leur seaux percés ou à leurs camarades pour ne pas s'écrouler dans un fou rire. A plusieurs reprises la jeune femme crut même comprendre que les avortons prenaient des paris sur tel ou tel insecte dont leur oeil d'expert savait déceler une certaine vivacité.
Le spectacle se terminait pourtant toujours de la même manière. Une Aldryde échevelée et à bout de souffle les chargeait en fendant l'air, zébrant parfois un dos ou un postérieur d'une ligne carmin pour ensuite s'envoler à tire d'ailes vers un point d'eau propre. Les insectes surexcités et incapables de la suivre s'abattaient alors sur les verdâtres pour les harceler de leur trompe avide.

Plus propre, plus reposée mais plus affamée, la guerrière volait alors tranquillement au milieu des feux orques et leur dérobait au nez et à la barbe quelques nourritures. Puis la petite espiègle allait tranquillement manger son butin à l'abri d'un coin sombre. Par la suite elle alliait l'utile à l'agréable en tentant d'espionner les conversations des habitants du campement et plus particulièrement celles des trois chefs.

A propos de Rumar, Oona savait à peu près tout ce qu'il y avait à savoir de lui, elle avait même réussi à aménager un trou suffisamment large dans le chaos qui constituait le toit de ses appartements pour pouvoir l'espionner de l'extérieur. Là, elle avait bien compris que l'orque était obsédé par ses petits disques de métal, tout du moins plus que la majorité du camp. Au bout d'un certain temps, l'espionne avait construit une hypothèse assez solide quant à leur utilité. Hypothèse qui n'était pas si éloignée de la vérité. Ce détail insignifiant prendrait alors, le moment venu, toute son importance.
La petite espionne avait aussi compris que la secrète lutte de pouvoir entre Taronk et le grand chef s'affichait fréquemment. Les deux orques s'insultant souvent à l'intérieur de la tente quant à la gestion du camp sans qu'étrangement rien de plus que quelques coups de têtes ne partent. Rumar se vengeant cependant en confiant à son frère de race des tâches très dégradantes. Cela aussi constitua une nouvelle information que la guerrière saurait utiliser à bon escient.

Souvent, l'Aldryde se faisait repérer très rapidement. Elle prenait alors un air ingénu et lissait distraitement ses ailes ou bien gravait quelques symboles vus ça et là à la pointe de son épée sans prêter attention au silence gênant qui s'était installé. Puis, elle s'envolait lourdement pour disparaître en un éclair et tenter une nouvelle approche. Le petit ange ne savait pas si cette attitude était commune à toutes celles de sa race qui quittaient leur maison de papier. Cependant elle trouvait le furetage et l'espionnage bien plus distrayant que n'importe quel autre jeu auquel elle s'était adonnée. Dans son autre vie, jamais elle ne se serait permise d'écouter la discussion d'une autre et les seules fois où elle restait dans l'ombre c'était au cours d'une folle partie de cache-cache. Mais ici, bien qu'elle ne soit toujours pas persuadée de la véracité de ce monde de mélancolie, cela lui semblait naturel, elle n'y voyait aucune mauvaise action mais bel et bien le seul moyen de survivre et de se venger.

La veille de la première manoeuvre devant la mener à la liberté, Oona fut témoin d'un événement qui acheva, avec une sorte d'apothéose sanglante et barbare, son apprentissage de la nature des orques.
Tout au long de ses vagabondages et séances d'espionnage elle avait été témoin, parfois l'unique, des incessantes rixes qui rythmaient la vie du camp. La plupart du temps, le combat était déloyal car un monstre plus fort que l'autre venait pousser un frère plus faible dans ses derniers retranchements par le biais de tout un panel de gestes irritants au possible. Sans vergogne, il volait sa nourriture sous ses yeux, martyrisait ses esclaves ou simplement se levait et s'étirait ostensiblement juste devant lui, lui coupant ainsi le passage. Puis, aussi soudainement qu'une avalanche, le plus faible des deux, poussé à bout, engageait le combat par un coup de poing rituel. Immédiatement, comme cette même pierre finissant sa course dans le lac au pied de la montagne et diffusant une onde sur la calme surface, tous autour du duo formaient un anneau ourlé d'excitation. Ces bagarres, comme les appelaient les orques, étaient courantes et ne servaient en fin de compte que de préludes aux véritables duels.
En effet, ils étaient souvent rapides et sans grande effusion de sang, le plus costauds des deux écrasant prestement le groin de son adversaire puis il le maintenait au sol dans une pause plus ou moins théâtrale.

En revanche, ce que les orques nommaient duel, Oona n'y assista qu'une fois et cela lui permit de voir que ces créatures simiesques et souvent stupides se révélaient être des adversaires pugnaces et intraitables. Les duels donc se déroulaient entre orques de même force et de même rang et ici il ne s'agissait pas de se détendre en tabassant un avorton mais bel et bien d'un duel à mort dont le vainqueur remporterait toutes les possessions du perdant ainsi que la gloire de sa tribu.
Les préludes à de tels chocs étaient souvent discrets, un regard de travers, un crachat un peu trop bruyant bref tout une série de codes quasi animal dont seuls les membres d'une même race sont conscients. Les étapes suivantes prenaient la forme d'une guerre psychologique dans un crescendo de stress qui envahissait petit à petit le campement. L'un des deux décidant par exemple de s'installer toute la journée durant en face de la cabane de son futur adversaire ou bien s'invitant autour de son feu attitré. Quand la tension était trop forte, mais que le moment ne semblait pas leur convenir, les protagonistes déchargeaient leur violence sur un membre plus faible de la tribu auquel appartenait leur ennemi. Cet accrochage constituait donc les fameuses rixes quotidiennes et la réponse ne se faisant pas attendre longtemps, les orques boiteux ou tuméfiés allaient ainsi souvent par deux.
Si une bagarre éclatait avec la soudaineté d'une avalanche, un duel, lui, résonnait avec la virulence d'un tremblement de terre. Car les adversaires, par un hasard étrange, se trouvaient armés de pieds en cape et au son d'un invisible signal se chargeaient en hurlant sans tenir compte de quiconque autour.
Là, il n'était plus question de spectateurs avides, car tous se tenaient à bonne distance du combat quand ils ne l'observaient pas de l'extérieur même du campement.

Les deux combattants ne lâchaient rien à leur adversaire, ne lui laissant aucune opportunité en frappant avec toute la violence contenue depuis parfois des mois dans leurs gros muscles verts. Dans la folie meurtrière qui s'emparait alors d'eux, ils ne faisaient aucun cas des obstacles ou du temps, défonçant, presque avec joie, portes et cloisons dans de grands cris rauques et cela pendant parfois plusieurs heures. Si les orques faisaient grands cas de ce genre de combat, c'est, comme l'avait vu la jeune femme, qu'ils étaient l'ultime démonstration du talent martial de toute leur race. Les coups pleuvaient avec une violence suffisante pour trancher un homme en deux et pourtant aucun des deux ne flanchaient assumant des blessures terribles et sanguinolentes comme si de rien n'était. Les armes s'entrechoquaient dans un bruit de tonnerre faisant jaillir des gerbes d'étincelles et malgré la brutalité générale, de fantastiques échanges avaient lieu. Certaines lames rasant de près des jugulaires, quand des masses fracassaient un pan de mur là où s'était tenue la seconde d'avant une tête.

Oona avait grandement apprécié le spectacle jusqu'à en ressentir excitation longtemps après que la hache du vainqueur eût profité d'une erreur de son adversaire pour aller visiter ses entrailles et bientôt détacher sa tête de son torse courbé de douleur. Le cri de la victoire avait résonné longtemps dans le village désert puis une foule joyeuse avait accueilli son champion après que ce dernier eût offert cérémonieusement la tête à son chef légitime. L'allégeance ainsi renouvelée, la liesse avait envahi le petit village et un nouveau crâne était allé orner l'entrée de l'autel. Les mortels acclamaient leur héros ainisi que les talents de leur race, quant aux dieux, ils ajoutaient une nouvelle âme à leur collection.
Mais pour l'Aldryde cela signifiait surtout que le chemin qu'elle venait de parcourir n'était rien comparé à celui qu'elle devrait encore arpenter pour espérer rester en vie et peut-être revoir le seul visage qu'elle parvenait à garder intact dans sa mémoire éclatée.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Dernière édition par Chak' le Sam 16 Mai 2009 14:50, édité 7 fois.

Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Sam 2 Mai 2009 20:22 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Les nuits s'évertuaient à être vierges de tout nuage, là où, les journées étouffaient sous l'oppression d'une chape de coton charbonneuse et cette nuit n'échappait pas à la règle. La lune, pareille à un oeil de chat céleste ne voulait sous aucun prétexte rater les péripéties de l'exilée. En effet, un regard ardent et omniscient aurait rappelé au petit ange de trop mauvais souvenirs. Or dans un monde où la noirceur prévalait en toute chose, Oona était très heureuse de cette attention discrète.
Rumar disparut soudain derrière les concrétions crâniennes couvrant la cruelle crypte. Inspirant profondément, l'Aldryde passa une dernière fois en revue son plan et partit aussi vite que ses ailes à la blancheur fade le lui permettaient. Le monstre dirigeant le camp retournait voir son vrai maître et quémander pour son argent, il était grand temps d'agir.

La première étape était la tente dudit chef orque. D'un geste vif de sa rapière elle agrandit l'ouverture par laquelle elle l'avait épié durant tant d'heures puis s'y faufila sans bruit. Elle fut assaillie par une forte odeur de pourriture provenant de la literie plus que suspecte du propriétaire. Des considérations de ce genre lui faisaient perdre un temps précieux et elle s'en voulut d'avoir de telle pensée à un moment si critique. La jeune femme jouait à un jeu très dangereux où chaque minute pouvait décider du succès ou de l'échec de son plan. La guerrière se devait de garder son esprit pointé vers un seul but.
Elle se plaqua dos au gros coffre ceint de nombreuses chaînes et poussa de toutes ses forces, ses talons nues s'enfonçant profondément dans le sol jusqu'au moment où, la masse de bois et de fer se décida à bouger. Quelques pouces étaient suffisants. Elle se retourna et attrapa ce qui semblait être à première vue un cercle de métal difforme mais lorsqu'elle le tira, elle fut soulagée de tenir entre ses mains une clef poussiéreuse. Une vive rotation mécanique plus tard et les chaînes s'écroulèrent dans un bruit des plus suspects, mais la voleuse n'avait pas le temps de s'en inquiéter. Le petit ange agrippa le couvercle et poussa encore une fois de toute la force de sa volonté. Un petit grincement l'incita à redoubler d'ardeur et bientôt elle tenait le couvercle au-dessus de sa tête. Elle poursuivit le mouvement de quelques battements d'ailes pour faire basculer le couvercle. Le coffre était ouvert et cela lui avait pris moins de temps qu'elle ne le pensait.

A l'intérieur, plusieurs crânes, les restes d'une carte, une bouteille et les fameux rouleaux de cuir se disputaient l'espace, Oona s'en saisit du maximum possible. Elle avait en effet quelques doutes sur les talents thésaurisateurs de l'orque mais voulait surtout créer un spectacle qui parlerait d'abord aux tripes du verdâtre avant de s'adresser à son cerveau. Même en attachant les petits liens entre eux, le poids et l'encombrement de tout cet argent ne lui autorisaient absolument pas de s'échapper par l'endroit d'où elle était venue. Il était de plus hors de question de passer par l'entrée principale, les gardes ne la laisseraient pas passer.
Refoulant un début d'angoisse, elle tira son fardeau derrière le coffre ouvert, à l'abri du couvercle retourné reposant mollement sur la toile de la tente. La guerrière dégaina sa fine lame et commença à s'attaquer au vieux cuir qui s'avéra être des plus résistants. Elle dut lutter de longues minutes pour y pratiquer l'ouverture nécessaire à sa sortie.
Une fois dehors, il lui restait encore la majeure partie du trajet à effectuer et le fardeau l'obligeait à faire un deuxième aller retour sous peine de vraiment attirer l'attention.

C'est donc chargée d'une petite fortune qu'elle vola à toute vitesse sur un trajet maintes fois étudié et pratiqué. Elle savait exactement où passer pour rester invisible si tenté que cela fut possible. Pénétrer dans le baraquement où résidait Taronk était plus aisé et la dernière fois qu'elle avait vérifié, les orques à l'intérieur étaient tous endormis sans aucune lumière pour la compromettre.
Aussi discrète qu'un lézard en maraude elle se faufila entre les pierres disjointes. Heureusement l'espionne avait un peu gratté le mortier entre les blocs, elle put donc s'y glisser avec son paquetage puis fondre droit vers la paillasse de l'orque, tout au plus une grande caisse en bois pourri remplie de paille, peaux et autres fourrures toutes plus miteuses les unes que les autres.
Dans un des creux grouillant de punaises et autres cloportes, elle introduisit les précieux rouleaux de cuir en y appliquant toute la force de son inquiétude naissante. De son point de vue, elle perdait beaucoup trop de temps.
Volant lourdement sous le poids d'un deuxième fardeau elle sentit bien que l'affolement de son coeur n'était pas dû qu'à l'effort qu'elle était en train de faire, elle doutait vraiment de la réussite de son plan.

Hautaine et narquoise la lune avait convié tous ses lumineux invités pour assister au spectacle, dardant ses rayons spectraux depuis le balcon de sa loge avec l'intensité d'une habituée des sanglants arts de la scène d'Omyre.
Rouge après cet effort, le visage d'Oona pénétra dans un dortoir maintenant allumé. Juste devant sa couche Taronk était quasi allongé, son bras puissant cherchant à attraper quelque chose sous les premières fourrures. Le sang de la guerrière ne fit qu'un tour, fuyant ses joues pour se réfugier dans son ventre contracté : elle était perdue, elle ne savait véritablement plus quoi faire. Une main retenait cependant le précieux cortège pour qu'il ne bascule pas vers l'extérieur, l'autre, moite et incertaine serrait le pommeau de l'épée.

Taronk stoppa soudain sa fouille, affichant une expression suffisamment éloquente pour que l'on puisse comprendre qu'il avait trouvé quelque chose. Chose qu'il retira de sa literie, la faisant au passage vomir quelques peaux parasitées par la vermine.
A la lumière de sa lanterne, il ouvrit alors un vieux carnet dans lequel il écrivit rapidement quelques lignes avant de le glisser sous son armure de cuir et de ressortir. Le dortoir replongea dans l'obscurité et le bourdonnement sourd des ronflements. L'Aldryde faillit s'écrouler de soulagement et elle peina d'ailleurs à trouver la force pour planer jusqu'au sol avec son fardeau. Presque euphorique, elle glissa les derniers rouleaux à travers la planche pourrie pour n'en garder qu'un dont elle répandit ostensiblement le contenu au sol. Elle glissa enfin deux pièces dans son dos pour la suite de son plan.

Griffant encore un peu plus sa fine peau entre les pierres brutes du mur, elle sursauta son l'effet d'un cri de rage comme elle n'en n'avait jamais entendu. Bientôt tous les orques sortirent à demi endormis et à moitié hébétés de leur logement. Oona, quant à elle, se réfugia sur le toit du baraquement le temps de reprendre un peu son souffle. Soudain, un violent claquement de porte qui envoya certainement valser les planches hors de leurs gonds avertit la petite voleuse que Rumar venait de pénétrer ledit baraquement. La réponse ne se fit pas attendre et un « Taronk ! » hurlé par l'avatar même de la fureur finit d'éveiller les derniers orques ensommeillés.
A l'autre bout du camp la guerrière aperçut ce denier qui avançait prudemment vers l'autel de Thimoros. Puis elle le vit se retourner, surpris, vers la source d'un pareil cri. Hésitant visiblement entre ses deux maîtres, l'orque se décida à rebrousser chemin et à tirer les choses au clair mais à peine tournait-il dans le chemin menant à la tente de commandement qu'un Rumar bouillant de rage se jeta sur lui.
Le petit ange ne vit en revanche rien du dernier acte de son propre spectacle car il volait avec une vigueur retrouvée vers l'autel en espérant y arriver avant la descente du rideau.

Rien n'avait changé dans la petite salle en ruine, la statue brisée encombrait toujours l'essentiel de l'espace, son visage ravagé comme l'ultime signe de la grandeur et de la chute d'une civilisation passée. Oona voleta vers elle quand soudain le fantôme encapuchonné apparu.

- « Que voilà une étrange punaise ! Le ton était toujours aussi neutre avec un léger écho métallique se prêtant fort bien à l'ambiance lugubre du rendez-vous. Parlant aussi fort qu'elle le put l'Aldryde répondit sur un ton se voulant aussi neutre :
- Nous n'avons pas le temps pour les politesses. Je suis en mesure de vous aider bien plus utilement que Taronk.
- Tiens donc ?! Mais je vous en prie ma chère continuez.
- J'ai mes entrées dans la tente de Maître Gakmar, à tout moment.
- ...
- J'ai appris que vous languissiez aussi pour sa perte.
- Tu sembles donc être cet oiseau de malheur qu'il a recueilli depuis quelques temps et qui trouble tant mes sbires ?
- En effet.
- Je suppose que maintenant je dois te faire confiance ? Je n'ai pas grand chose à perdre n'est-ce pas ? D'ailleurs dois-je encore m'inquiéter du sort de Taronk ?
- Plus personne n'a à s'inquiéter du sort de Taronk.
- Je vais donc prendre ce risque, écoutes bien ! Le pouvoir de ton tortionnaire repose presque entièrement sur un artefact. L'oeil du Djinn Kâân. Il doit le cacher bien au chaud dans sa tente. Si tu arrives à le sortir de là sans te faire remarquer, je pourrai me charger de lui et tu retrouveras ainsi ta liberté.

La forme plongea sa main droite dans le gouffre de sa manche gauche pour en ressortir un petit miroir, qu'elle dirigea vers la guerrière. Regardant plus attentivement, cette dernière vit une sorte d'amas globuleux dans une cage finement ouvragée. Le spectre reprit.

- Je n'aurai jamais pensé qu'un si petit camp puisse recéler autant de traitres. Quoi qu'il en soit, j'ai bien plus de pouvoir ici que tu ne l'imagines et ne cherches pas à me trahir. Je ne suis pas une simple apparition, mon pouvoir égal celui du Tyran ! Peut-être suis-je plus sain d'esprit que lui !

Oona ne l'écoutait qu'à moitié à mesure qu'elle intégrait cet élément à son premier plan et au moment où l'ombre commençait s'évanouir, elle s'écria :

- Attendez ! Si vous voulez que je récupère cet oeil, dites à Rumar lors de votre prochain rendez-vous de récupérer son dû à la croisée des chemins des mains d'un autre orque et non près du tertre, je me chargerai de cet autre orque.
- Bien. »

Et il disparut aussitôt, le ton de sa dernière réplique laissant entendre un certain agacement quant au fait de recevoir des ordres.

Au sortir du tombeau, une étrange apparition stoppa la putschiste. Perché sur le crâne pourrissant de l'orque récemment déchu, se tenait un gigantesque corbeau, plus noir et plus impressionnant que tout ceux que l'exilée avait vu jusqu'ici. Lorsqu'il tourna sa tête, Oona ne put qu'être hypnotisée par les trois yeux qui se posèrent sur elle. L'animal n'était nullement effrayé par cette compagne à plume et lorsqu'il eût fait comprendre à cette dernière qu'un éventuel combat tournerait automatiquement en sa faveur, il replongea le poignard lui servant de bec dans les chairs nauséabondes.
La rencontre avec ce fidèle de Phaïtos ne troubla pas tant l'Aldryde que la signification qu'elle pouvait y associer.
Son charmant et insouciant petit peuple avait coutume de croire en les signes. Ces indices plus ou moins intelligibles se devaient de porter une signification et le plus souvent une mise en garde. Comment devait-elle juger celui-ci ?
Les orques en tout cas redoutaient autant qu'ils admiraient ces volatiles, d'ailleurs ils se comportaient ainsi avec tout ce qui prenait la forme d'un pouvoir brut et hors de leur portée. Une chose était sûre, le danger ne devait pas être si immédiat car la terrifiante bestiole l'avait laissé s'échapper et quelques battements d'ailes plus tard elle comprit que le mauvais présage n'était pas pour elle.

Pendu par les bras à l'une des poutres du baraquement principal, Taronk achevait douloureusement sa vie de traître. Sa mâchoire, pendant selon un angle étrange, laissait couler un filet de bave sanguinolant là où aurait dû se trouver la langue. Le reste de son corps portait toutes les stigmates d'un passage à tabac en règle, tant sa peau se couvrait désormais de gigantesques ecchymoses là où elle n'avait pas été tranchée ou percée par un os violemment fracturé. Rumar s'était acharné sur lui avec toute la violence de sa rancoeur d'autant plus que sa position de chef encourageait ce genre de largesse.
Ainsi le corbeau n'était pas venu avertir la guerrière d'un danger mais surveiller sa future pitance. Un instant elle se demanda tout de même s'il ne s'agissait pas non plus d'un des fameux alliés dont avait parlés l'ombre dans la crypte. Un tressautement du corps supplicié la tira de sa rêverie. Elle s'approcha un peu plus pour observer ce qui lui semblait être la conséquence de ses actes. L'exilée examina le résultat de cette mortelle séance de torture en espérant bien y apercevoir le reflet de sa propre conscience. Mais ce qu'elle vit dans l'unique oeil encore animé de la dernière étincelle de vie n'était pas vraiment une Aldryde perfide. Après tout n'avait-elle pas fait tout cela dans le seul but de survivre ? La mort annoncée du Tyran ne valait-elle pas ce genre de sacrifice ? A sa place, ce monstre vert n'en n'aurait-il pas fait autant ?
Non décidément elle ne voyait pas pourquoi elle devrait avoir du remord pour ce pitoyable être. Elle fit alors volte-face et alla chercher un abri pour le reste de la nuit. Nul doute qu'une Oona plus jeune de quelques mois aurait décroché Taronk et achevé ses souffrances, mais dans l'esprit de la guerrière actuelle ce genre de considérations étaient triviales. La rage et la rancoeur avaient finalement gagné la bataille.

Combattre le petit peuple de la fange suffisait à peine à l'exilée pour calmer son anxiété. Car bien que la jeune femme y ait developpé quelques talents dans l'art d'épingler la vermine, elle était pleinement consciente de la dangerosité du jeu auquel elle jouait. Plus que quelques jours avant la phase finale de son plan. Cependant il lui restait une dernière chose à faire avant que tout soit fini, avant qu'elle soit enfin libre de fuir ce cauchemar quotidien. L'Aldryde devait affronter Maître Gakmar et lui révéler son dernier mensonge.
Le jour fatidique où Rumar devait rencontrer le mystérieux comploteur au fond de la crypte, l'exilée rentra à toute vitesse dans la tente du mage, trouvant heureusement ce dernier en train de tirer sur les fils d'une étrange marionnette.
N'osant l'interrompre, elle se tint bien en évidence pour signifier sa présence et l'urgence du message qu'elle devait transmettre. Laissant choir son jouet anormalement réaliste, le geôlier se tourna, tout miel, vers sa prisonnière, l'invitant à parler.

« - Maître Gakmar, je crois avoir des informations pour vous.
- Je t'écoute quel merveilleux mensonge vas-tu me servir aujourd'hui ?

Pesant ses mots avec précaution elle poursuivit :

- J'ai fait selon vos ordres et à n'en pas douter ils m'ont menés vers la réussite. Rumar vous trompe en effet et ce soir, cette nuit, lorsque la lune sera très haute il retourna vers son maître pour comploter dans votre dos.

L'étonnement se peignit alors sur l'immonde face du mage. Oona était enfin parvenue à percer le masque de méchanceté de son tortionnaire en lui donnant ce qu'il voulait, c'est-à-dire, une information importante qui semblait toute droite sortie de son propre esprit malade.

- Continue ! Ordonna-t-il.
- A la croisée des chemins, votre lieutenant recevra une forte somme d'argent de la part d'un sbire de vos ennemis en échange de plans détaillés sur vos agissements. Là, nul doute que vous pourrez vous emparer des deux félons et les faire parler à votre guise.
- Qu'en est-il de la mort de Taronk ?

Même à cet instant, son tortionnaire ne se laissait pas dominer et attaquait sur un sujet dangereux pour le petit ange. La guerrière opta pour la vérité afin de ne pas tout gâcher.

- Il semble que Rumar et Taronk se disputaient en effet les faveurs de vos ennemis, maître. Mais votre question laisse présager que vous étiez déjà au courant.
- Certes. Je vois que je n'ai pas perdu trop de temps avec toi au final. Tu t'es montré plus utile que prévu et c'est donc pour cela que je vais te garder bien au chaud dans ce campement peu importe la véracité de tes dires.

Oona n'eut aucun mal à singer un quelconque malaise car même si elle avait anticipé cette réponse, le désespoir fleurit en elle aisément. Gakmar sourit.

- De la fin de ce jour à mon retour je te veux ici même, à ta place dans ta cage. Je ne veux pas me soucier de toi pendant que j'abattrai mon bras vengeur sur cette vermine ! Me suis-je bien fait comprendre ?! »

Ce genre de tournure, l'Aldryde le savait, n'appelait pas même une réponse. Elle baissa la tête et au bout d'un moment, quand le geôlier se fut désintéressé d'elle, s'échappa par le lourd rideau de l'entrée, il lui restait une dernière chose à faire.
A dire vrai deux choses restaient à faire, dont l'une s'avéra être immensément difficile : attendre. Jusqu'à présent elle avait appris la patience dans l'action en subissant des coups et des brimades innombrables mais là elle devait patienter plusieurs heures sans n'avoir rien d'autre à faire que de se battre contre le doute et l'angoisse.

Alors que le disque solaire toujours voilé par des montagnes de nuages, plongeait loin à l'ouest, la jeune femme se décida à bouger. Sans trop réflechir elle tomba littéralement sur un jeune orque. Celui-ci était bien navré de devoir faire face à l'oiseau de malheur, il décida de l'ignorer en grattant le bois d'une cabane comme pour en retirer une écharde.
Oona prit sa plus grosse voix :

- «  J'ai une mission pour toi de la part du Tyran ! »

S'en était trop pour l'adolescent qui voulut prendre la fuite car si on apprenait qu'il travaillait pour le mage et sous les ordres de son pantin emplumé, il serait exclu pour toujours. La guerrière sortit alors les pièces de monnaie qu'elle avait récupérées dans sa cachette et les fit s'entrechoquer en un doux appel. Le monstre se retourna, surpris, le petit ange esquissa un sourire : l'affaire était dans le sac.

A l'heure convenue, la prisonnière regagna ses quartiers sans un mot, son geôlier ne lui adressa pas même un regard, concentré qu'il était sur ses lectures. Là encore la jeune femme dut se forcer à l'attente, elle bouillait de ne pouvoir partager son plan et ses angoisses avec quelqu'un. En ces moments comme en beaucoup d'autres, elle aurait aimé recevoir des soutiens et des encouragements mais la petite guerrière était véritablement seule, abandonnée de toutes et de tous. Tout en triturant la mèche où pendait la plume d'Iles, elle essaya encore une fois de se souvenir de sa terre natale, de ses anciennes amies, du goût du miel et de la caresse du soleil.
La tactique de la terre brûlée opérée par son alliée la rage qui avait été payante en temps de crise, se révélait maintenant désastreuse. Pareille à une chercheuse de trésor avide, Oona avait beau pelleter des monticules de scories encore chaudes, elle ne trouvait rien d'autre que des vases brisés dont le contenu doux et liquoreux s'était évaporé depuis longtemps. Même les bustes qu'elle dégageait n'avaient plus de visage et les inscriptions à leur base étaient illisibles. Des tableaux chamarrés qu'elle avait elle-même peint, il ne restait plus que des cadres austères tachés de suie.
Finalement quand son tortionnaire s'en alla, elle n'eut même pas à faire semblant d'être accablée par la tristesse et la défaite tant la perspective de ce désert de mélancolie avait tari le flot de la liberté, ne laissant qu'un oued sinueux comme une entrave pierreuse.

Le rideau de la tente s'agitait encore un peu mais la jeune femme n'y prêtait pas attention car elle devait désormais se forcer à scruter ce vaste espace tout empreint de malheur avec un regard nouveau. L'oeil devait bien être quelque part et à défaut de pouvoir bouger encore pendant quelques temps pour ne pas attirer l'omniscient pouvoir du maître des lieux, la guerrière observait seulement chaque recoin de la pièce, en vain. Des livres, des manuscrits, des cartes, tout cela empilé en vrac sur des étagères ou bien sur un bureau au luxe dégoulinant, voilà ce que son cerveau enregistrait et rien d'autre.
Lorsqu'elle se décida à bouger, obéissant à un signal intérieur purement instinctif, c'était pour mettre à l'épreuve deux de ses théories. Cependant une seule chose obsédait son esprit, aurait-elle le temps d'essayer les deux ? Comment Gakmar se déplaçait-il ? Oona ne l'avait jamais vu en dehors de la tente et peut-être avait-il déjà interrogé à sa manière un Rumar tout penaud et un jeune orque liquéfié à l'idée qu'il ait pu être l'instrument d'un quelconque complot. Elle se décida pourtant pour l'option la plus difficile.

Une fois, entre deux leçons de grammaire tyrannique, le professeur avait brusquement défait ses draps de soie, ôter ses couvertures précieuses pour découvrir l'étrange armoire renversée qui lui servait de sommier. Il y avait fouillé rapidement, nerveusement, de peur de se faire remarquer, puis, comme souvent, était rentré en fureur de ne pas savoir où il rangeait ses affaires. C'était là que l'exilée comptait bien chercher car elle ne voyait pas de meilleures cachettes. De plus, ouvrir les différents coffres du lieu lui aurait pris trop de temps.
Retirer toutes les épaisseurs de draps et de couvertures fut un véritable calvaire comme si une force inconnue les maintenait furieusement en place de manière à ce que le lit soit toujours impeccable.
Mais l'un des avantages majeur à l'emprisonnement est qu'il laisse énormément de temps pour la réflexion, certain pourrait même dire trop et que l'on finit par se perdre dans les méandres de son propre esprit. Quoi qu'il en soit la petite prisonnière, elle, avait eut le temps d'envisager tous les cas de figure et comme prévu, les battants de l'armoire étaient verrouillés et la clef introuvable. Le petit ange voleta alors vers une des étagères où elle savait trouver une solution à son problème. A chacun de ses gestes, le plan prenait corps, la rapprochant encore plus de la liberté ou de la mort. Mais la solennité de ses mouvements, le flux de ses pensées la pénétraient totalement et lui insufflaient le courage nécessaire.
Dans une des fioles se trouvait un produit avec lequel elle avait été menacée à plusieurs reprises. Une pâte à l'odeur entêtante qui brulait tout et à propos de laquelle le mage avait émis l'hyptohèse de la plonger membre après membre, si elle n'était pas sage. Soulevant plusieurs couvercles, Oona reconnut enfin l'odeur soufrée et ramena avec elle sa prise. Elle fit glisser la fiole sur son dos et se pencha en avant de manière à ce qu'une goutte ou deux du produit corrosif coulent sur la serrure.

Quelques volutes de fumée plus tard, la serrure avait disparu et l'armoire ne tarda pas à être ouverte. Désormais l'Aldryde savait que le temps lui était compté, Gakmar devait s'être rendu compte que sa prisonnière ne faisait pas que passer ses nerfs sur la literie, mais bien qu'il avait été trompé. Une fois l'un des lourds battants ouverts, la petite voleuse, plongea dans le capharnaüm, rejetant avec force tout ce qui ne ressemblait pas à l'objet de son désir, tel un chien après un os enterré. Mais elle avait beau envoyer valdinguer quantité de babioles elle ne trouvait rien et son stress augmentait au point qu'elle aurait voulu pleurer, crier et s'effondrer dans la poussière en attendant son bourreau. Quand soudain elle la vit, posée ironiquement bien en évidence dans un des coins de l'armoire, juste derrière elle. Une petite lanterne aux arabesques mauresques enfermant milles lueurs pastels. Elle se rua dessus et l'ouvrit légèrement. Immédiatement, elle regretta son geste.
A l'intérieur, des dizaines de petites sphères blanchâtres tournèrent leurs iris multicolores vers l'intruse et manquèrent de la piéger par leur beauté magique. Ce qui fit détourner la tête de la jeune femme dans un réflexe bienheureux était que derrière chacun de ces yeux tentateurs se cachait son geôlier et sa rage d'avoir été trahi.

Rassemblant ses forces et luttant contre la peur, elle tira la lanterne anormalement lourde hors de l'armoire puis la traîna quelques mètres sur des tapis brodés d'or. Ses actions étaient désormais motivées par la seule idée de sortir son fardeau de la tente. Sous l'effet de la tension, à quelques centimètres du rideau agité par une petite brise, Oona rit nerveusement car elle venait de se rendre compte qu'elle n'avait aucune idée de la suite des événements. Son plan longuement mûrit l'amenait finalement dans le néant absolu, elle devait s'en remettre totalement à un inconnu et à sa volonté. Une fois le rideau passé, le spectacle apocalyptique qui s'offrit à elle chassa toutes pensées mauvaises.

La brise qui agitait les parois de la tente n'était rien en comparaison du cyclone qui couvait dehors. Une spirale noire et tumultueuse avait intégralement envahi le ciel et partout un vent vif et froid balayait feuilles et déchets, faisant place nette pour que la fureur des cieux se déchaînât. La pression et la proximité du maelstrom étaient si fortes, qu'Oona crut pouvoir le toucher en tendant simplement son frêle bras et la force qui s'en dégageait dans ce silence quasi absolu annonçait les pires catastrophes. Tous les orques s'étaient réfugiés, apeurés qu'ils étaient par ce nouvel événement dévastateur qui allait certainement s'abattre sur eux. L'Aldryde à bout de souffle et de nerf, se laissa hypnotiser par le spectacle de cette immense spirale ténébreuse chargée d'une puissance affolante dont le coeur rougeoyait comme un prélude au massacre et à la dévastation à venir. Elle était tellement absorbée qu'elle ne vit qu'au dernier moment la cause de toutes ses souffrances apparaître en face d'elle, ses traits hideusement déformés par la fureur qui l'habitait.
Pour l'énième fois l'exilée sentit la vivante peur l'envahir pour réduire en pulpe informe son corps et son esprit. Tout ce qu'elle avait subi s'effaça devant les milles promesses de violence à peine contenues qui s'incarnaient ici même. Elle lâcha la poignée de la lanterne dont tous les yeux, brûlant de haine, étaient rivés sur elle. Le spectacle commença.

Un grondement d'une force telle que tous se plaquèrent au sol pour se boucher les oreilles et prier leur dieu, déchira la scène, immédiatement suivit d'une centaine d'éclairs aveuglants qui pointèrent leurs fourches dévastatrices sur le mage Gakmar. Celui-ci hurla de douleur à mesure que la colossale énergie se frayait un passage dans son corps, brûlant sans autre forme de procès tout ce qu'elle touchait. Le vieillard fut pris de spasmes violents et atroces qui le faisaient tantôt se recroqueviller sur sa carcasse fumante puis, la seconde d'après, étirer ses membres émaciés comme un condamné soumis à l'écartèlement.
En à peine un battement de coeur, l'aveuglante lumière s'était dispersée et on aurait presque pu douter de la réalité de la scène si dans le cratère fumant en face de l'Aldryde ne s'agitait toujours un être calciné mais vivant. Elle sentit encore le poids de son regard au moment où un second torrent d'éclairs s'abattit sur lui, noyant la scène dans une vague irradiée qui projeta le petit ange derechef au sol. Mais c'était bien plus qu'un torrent, c'était un raz-de-marée et toujours pleuvaient plus abondants les tridents du Dieu des dieux, jusqu'à ce que dans un bouquet final une véritable colonne de lumière s'abatte au milieu du campement faisant trembler la terre et s'écrouler bon nombre de baraques.

Quand Oona rouvrit les yeux, quelques secondes plus tard, la tempête était passée et la nuit limpide avait repris ses droits. Il ne restait nulle trace de ce déchaînement onirique de puissance hormis le cratère fumant où quelques orques osaient s'aventurer. A coté de la jeune femme, la tente avait aussi était frappée par la fantastique foudre et ses morceaux gisaient épars. Mais de la lanterne, il ne restait rien. Désormais libre, bien qu'encore enchainée, l'Aldryde ne sut pas véritablement quoi faire et à mesure que de plus en plus de monstres verts venaient constater les dégâts, elle décida de fuir, de peur qu'ils ne s'en prennent à elle.
Poussée par un quelconque instinct, elle retourna dans la sombre forêt où elle avait été capturée et par un hasard encore plus grand se retrouva face aux restes d'une gigantesque fleur desséchée. Réalisant alors qu'elle se trouvait à l'endroit exacte où elle était apparue dans ce sinistre monde, elle s'autorisa une pause pour savourer sa liberté.

Soudain intriguée, elle tourna son minois par dessus son épaule. Le trajet avait été si rapide qu'elle se rappelait difficilement l'avoir parcouru en son entier. N'avait-elle pas croiser sur le chemin des moines aveugles brandissant comme un oriflamme une roue ardente ? Ne leur avait-elle pas parlé ? Au fur et à mesure qu'elle prenait conscience du lieu, elle s'apercevait en même temps que sa mémoire était confuse. Quelque chose de récent venait barrer de manière inquiétante le cours de sa mémoire. Un sentiment de vide profond, comme si une force supérieure l'avait visitée puis s'était prestement retirée, gonfla en elle. Se sentant outrageusement manipulée, la jeune femme força sa conscience à ouvrir le catalogue de sa mémoire mais un sceau invisible l'en empêcha.
Des paroles en Aldryde stoppèrent sur le champ son introspection :

- «  On dirait que j'ai tiré le bon fil finalement.

De derrière une pierre jaillit un petit ange aux ailes noires et à la chevelure immaculée d'un cadavre blanchi par le soleil. Voyant la dague dans la main de l'autre Aldryde, Oona comprit trop tard qu'on l'attaquait. Elle voulut dégainer mais déjà la poigne de son adversaire s'était refermée sur la sienne. La guerrière voulut alors repousser son assaillante d'un direct bien senti mais elle se retrouva sur le dos en un instant, les bras en croix et les lèvres de la jeune femme aux cheveux de centenaires sur sa bouche. La langue intruse caressa la sienne avant de se retirer tout aussi rapidement.

Sa soeur de race se tenait maintenant au dessus d'elle visiblement très heureuse de la situation. Oona, pleine de colère, fixa son assaillante et s'aperçut soudain que son oeil droit, masqué par une franche soyeuse, possédait deux iris, l'un à coté de l'autre. Le curieux globe était pris de constants tremblements, ne parvenant pas à fixer son attention plus de quelques secondes comme une bête traquée. Nonobstant ce détail, l'autre Aldryde semblait parfaitement détendue comme si elle attendait que sa soeur, à défaut d'entamer le combat, puisse entamer la conversation.
La guerrière prépara un chapelet d'insultes mordantes mais se retrouva incapable d'émettre le moindre son, ni même de faire le moindre geste. De plus elle sentit sa respiration devenir de plus en plus difficile.
Tout en se relevant son adversaire dit :

- Toujours aussi rapide ce poison, elle cracha rouge par terre, mais ne t'inquiètes pas ma belle, tu n'en n'as que pour quelques heures. Moi qui t'attends depuis des jours, tu peux au moins m'accorder ce temps, non ? Ne t'inquiètes pas ça ne sera pas long.

Elle se pencha alors vers Oona, complètement désemparée. D'un vif coup de poignard, elle lui entama la main et recueillit, avec la dextérité d'une tueuse qu'elle devait être, quelques gouttes de sang sur la lame sinueuse.

- Merci soeurette ! Maintenant ouvre bien tes yeux de biche ça pourrait t'être utile.

Le petit ange noir s'avança alors vers le cadavre de la digitale et d'une parole sacrée la releva. La fourbe déposa alors tout autour divers objets en psalmodiant des chants qui n'étaient pas inconnus pour sa soeur paralysée. Puis, d'un coup elle planta son arme ouvragée droit dans la tige de la plante qui retrouva immédiatement sa force et ses couleurs. Ravie, l'Aldryde se tourna vers Oona :

- Peu de choses nous suivent sur le Sentier des Senteurs alors je te laisse mon paquetage, qu'elle pointa de son fin doigt, fais-en bon usage. Et rappelles toi d'une chose, la Maîtresse des Parfums n'avait pas menti, le Sentier rend très puissante celle qui ose l'arpenter, du moins si elle le mérite. Adieu et ne m'en veut pas, j'étais à ta place il y a longtemps !

Elle cria une dernière parole et tout son corps explosa en un magnifique nuage de pollen doré qui tourna, comme un adieu, autour de la plante pour finalement être absorbé par la gigantesque fleur au sommet. Puis, tout se volatilisa laissant une seule Aldryde immobile et brisée.
Au moment où elle se devait de savourer sa liberté et les milliers de possibilités qui s'ouvraient à elle, la petite exilée venait d'être trahie pas l'une des siennes. Même si elle avait pu pleurer, elle en aurait été incapable tant la détonation en son sein avait été forte ne laissant qu'un vide destructeur et affamé. Tout avait été beaucoup trop vite, la mort de son tortionnaire, sa fuite et maintenant son abandon. Sa vie sur ce monde devait-elle se résumer à une longue spirale infernale où les pires catastrophes n'étaient que les prémices à d'atroces déceptions qui la traineraient toujours plus bas dans la mélancolie ?
Un instant elle crut devenir folle et si son corps lui avait répondu normalement nul doute qu'elle aurait commis l'irréparable. Mais prisonnière à l'intérieur d'elle-même elle renonça d'avance au combat, laissant la vacuité et l'inanité l'envahir. Appliquant un étrange mécanisme, son cerveau endormit la partie consciente de son esprit, laissant réflexes et pulsions prendre le contrôle du corps encore tremblant. Jamais l'exilée ne devait se rappeler exactement ce moment qui restait encore trop lourd à porter pour ses frêles épaules. Les événements de cette détestable journée se devaient de rester couverts d'un voile léger mais nécessaire pour que l'horreur de la situation n'avale pas toute la personnalité du petit ange et n'en laisse qu'un crâne et quelques os à la manière d'un épouvantail détraqué.

Quand elle parvint enfin à bouger, elle marcha pantelante vers le sac de feuilles cousues posé à même le sol par sa fourbe soeur. Oona ne savait véritablement plus quoi faire, hormis ouvrir ce cadeau en espérant y trouver une solution à cette vie de pantin qu'elle menait jusqu'à présent. A l'intérieur elle trouva nombres de bibelots et autres breloques dont elle ne savait pas trop quoi faire. Machinalement elle tria les objets, son esprit ayant pour l'instant quitter son corps pour se baigner dans les souvenirs d'un soleil chimérique. La jeune femme récupéra un torque de facture Aldryde dont elle ne se rappelait plus très bien l'utilité, ainsi qu'une tunique et une cape qu'elle avait au départ prises pour un vieux tas de feuilles mortes. Enfin, elle défit un rouleau de cuir familier, elle en aurait même ri si en ce moment elle n'était pas qu'un simple automate, et trouva à l'intérieur nombres de disques de métal. Certains brillants plus que d'autres selon la matière, d'autres découpés en quarts ou en demis. Tout au fond cependant, elle trouva un écu fort étrange, il était frappé d'un unique coté d'une face grimaçante et son ancien propriétaire l'avait transformé en une sorte de bouclier. Ça aussi elle le mit de coté.
Quand elle eut fini son tri, elle s'habilla comme si de rien n'était, rangea les deux paquetages et décida de trouver une cachette pour le plus gros des deux ainsi qu'un endroit où passer la nuit. Oona trouva les deux et dormit pendant trois longs jours sans se réveiller, le temps que son inconscient soigne des plaies que l'esprit de la guerrière ne pouvait assumer et cela grâce à un long et doux rêve.

Pendant ce temps, dans un palais de bois et de papier, une autre Aldryde ressemblant à s'y méprendre à celle perdue dans les Bois Sombres, riait de plus bel en expliquant par d'énormes mensonges la raison de son absence et les aventures merveilleuses qu'elle avait vécues. Car il en allait ainsi dans la société féérique matriarcale des gentilles butineuses. Celles qui disparaissaient de la vue, disparaissaient aussi de la mémoire jusqu'à leur retour triomphant. Les chants, les danses, les banquets et les vapeurs entêtantes de pollens magiques faisaient rapidement oublier celles qui avaient fuit ou qui étaient tombées. Seule la Reine restait la gardienne du temps et de la mémoire de toute sa colonie. Nul doute qu'elle vit claire dans le jeu de cette soeur revenue comme par miracle au pays car c'était la même qu'elle avait abandonnée des décennies auparavant dans les ruelles bondées de la cité des Hommes.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Mer 3 Juin 2009 17:47 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Gonflés par les larmes d'un chagrin tenace, les nuages bas coulaient en sanglots tranchants pour s'effilocher en lambeaux sur la sombre forêt. Les câbles cristallins s'engouffrèrent dans la morne végétation pour la saccager de leurs innombrables barbelures acides.
Ces gouttes étaient des claques, des poings, des préludes à un duel entre le ciel et la terre, haineux d'être unis dans la langueur pourrissante de cette contrée désolée. Reflet visible de la mélancolie d'un soleil honteux ou écho de sanglots célestes, ce déluge matinal n'apportait avec lui aucun bienfait.
Enfants maltraités de ce couple déchiré par la haine, les créatures vivantes subissaient l'avalanche glacée avec la résolution d'un martyr foulant le sable de l'arène déchainée. Comment espérer en un avenir meilleur quand les éléments eux-mêmes s'étaient résignés à la guerilla dès que l'arbitre céleste détournait le regard ? Aucun ne semblait avoir trouver de solution et dès le début des hostilités tous se réfugiaient loin sous la terre froide et humide ou profondément dans l'écorce rêche. Parasites jusque dans la fuite.
Mise à vif, la boursoufflure foisonnante et grotesque sur le corps chthonien aspirant à la virginité première, la forêt donc, exsuda alors ses humeurs épaisses. Exhalant corolles de muscs entêtants et miasmes de cadavres ramollis de pourriture. Les vapeurs remontèrent, cobras de brume se tortillant sur les partitions d'un Pan vengeur, leurs crocs suintants d'un venin brûlant de rancoeur.
Plantés dans les lèvres poisseuses de la plaie envahie de mucus buissonnant, les crochets de la tornade s'entortillaient profondément, avides de carnage et de souffrance. Et, loin dans le derme d'un humus rance, profond dans les chairs brunes grouillantes de vers, ils fourrageaient à la recherche d'une veine encore palpitante de vie. Une racine sanguine qui mènerait directement vers ce coeur perdu pour les jumeaux maudits.
Comme l'amoureux bafoué transi de chagrin face aux baisers perdus de son amour, les caresses du ciel roulaient maladroitement sur les courbes incestueuses si proches. Frôlant avec puissance les liens qui maintenaient son image inverse à jamais entravée, soumise à ses caprices. Narcisse sadique ne supportant pas l'affront, il revenait toujours plus brutal à la recherche de ce petit corps mou qui s'était, il y a une éternité, trémoussé dans sa poitrine creuse.
L'amour et la haine dansaient trop parfaitement en fermant le cercle, ils étaient la nue ronde et paisible au dessus d'un monde en bataille où ce berserk se sentait compressé, incapable de relâcher sa fureur. Il fallait une autre donnée pour sortir du cercle vicieux, un centre à la spirale folle des sentiments exacerbés. Mais la rationalité, première prise de guerre, soumise à l'écartèlement du temps et de l'oubli, avait cédé. Alors, elle ne brisa pas le cercle parachevant l'oeuvre de destruction du parangon ultime, amnésique de sa propre souffrance, étranger de son corps, éthéré sublime. Tout au plus vapeur tenace d'un dernier râle.

Car, un millier de milliers de nuits avant cela le ciel et sa soeur honnie la terre s'étaient arrachés le coeur pour se prémunir de ce genre de poison. Dès les premières lueurs pourpres de cette nouvelle ère de douleur, à la croisée des chemins, ils avaient répudié leur palpitant agonisant pour que jamais il ne leur indique le chemin du retour, celui de la compassion. Les accords de cette cabale sinistre ne pourraient plus jamais être renégociés tant le chemin y menant était envahi de ronces lourdes des fruits de la colère.

Effrayées par ce premier assaut, les feuilles gardaient la tête courbée. Leur pointe hésitant à laisser glisser les dernières gouttes soufrées. Nombres des résidents avaient choisi de s'engager dans cette lutte fratricide et avaient alors écouté le chant charmeur des harpies aux ailes d'oriflammes sanguinolentes. L'espoir d'échapper à la peur et au froid les avait fait choisir l'un ou l'autre camp.
Ne pouvant céder leur domaine séculier, chaque élément avait alors tourné son regard qui-jamais-ne-cille, vers ses fidèles.
Et cette guerre ne pouvant être gagner ni mener à un statu quo, elle appliquait toute sa logique aliénante sur les soldats des deux camps, les transformant en ce qu'ils haïssaient le plus, leur propre reflet dans les yeux vides du frère d'antan. Froissant sans pitié ces petits corps fragiles, retournant dans un chaos de sang et de chair la peau vers l'extérieur, les pires atrocités naquirent des peurs les plus tenaces. La ronde de ces baptêmes contre nature jamais ne put cesser tant les prêtres officiant redoublaient d'ardeur à consacrer leurs ouailles avec d'obscurs maléfices, à oindre leurs fidèles de la bile de la discorde.

Alors, au lieu d'accompagner le lever de soleil par de douces mélopées, les êtres damnés de la forêt couvraient son coucher d'un brouhaha effrayant de cris et de hurlements lugubres. La lutte s'amplifiait la nuit venue, elle prenait corps à travers les premières mise à mort crépusculaire. Ce décor de sauvagerie première et éternelle contribua à tirer la petite Oona au fond du tourbillon du désespoir. Le petit ange ne pouvait s'accorder le luxe suicidaire d'être du coté des proies ni céder à la tentation de devenir une prédatrice. Bien que revêtant l'aspect de la première elle conservait en elle assez de force pour se comporter comme la seconde et faire regretter amèrement la moindre attaque à son encontre.
Elle s'éveillait ainsi en plein milieu des jours pâles, quand les crocs et les griffes restaient dans l'ombre de leur tanière, pour lécher les plaies sucrées des arbres blessés par les combats vespéraux. Sans bruit, pareil à un vampire, elle s'accrochait à la peau d'écorce torturée par les ans pour laper le sang ambré des vénérables, espérant ainsi en extraire le secret de leur survie sur ces terres malades. Les quelques gouttes de pluie qu'elle avalait au cours de la journée n'avaient plus aucune saveur pour l'Aldryde car son palais desséché et exsangue avait déjà le goût amer et charbonneux des larmes crachés par le tourbillonnant Prince des Cieux. Petit cadavre emplumé perché au-dessus des lambeaux d'une nature ravagée, Oona attendait que l'heure du carnage soit annoncée par la disparition des derniers rayons de soleil. Bœufs dociles se rendant à l'abattoir, les journées n'avaient plus aucun sens pour l'exilée sinon celui du dégoût d'avoir été doublement trahie, par une de ses soeurs mais surtout par elle-même.

Combien elle aurait aimé frapper à mort la jeune insouciante qu'elle était encore il y a quelques mois, pour que jamais elle ne quitte ce paradis de mensonges où elle vivait. Elle aurait planté ses ongles dans ses beaux yeux pour que plus jamais elle ne pleure sur ses petits tracas. Elle aurait dessiné, avec les bords tranchants des cristallins séchés à la lumière d'un soleil débonnaire, un sourire éternel sur ses joues. Etirant ses lèvres jusqu'aux oreilles pour que plus jamais elle ne cesse de rire, heureuse comme une poupée, esclave d'un bonheur sans fin.
Immanquablement, au son du gargouillis des gorges nouvellement tranchées, la nuit fondait sur le paysage. Par un sombre maléfice, le chœur chantant les malheurs à venir glaçait à chaque fois les palpitants les plus fébriles. Pour la guerrière, il ne faisait plus aucun doute que les tambours de cette chamade de proie attiraient les chasseurs droit vers eux. Aussi directement qu'un petit se jette goulûment vers les mamelles de sa génitrice. Oona avait alors renoncé dans ces moments à se blottir à l'intérieur des plus sombres cachettes de peur qu'elles puissent être des gueules toutes grandes ouvertes de monstres ténébreux. La jeune femme restait aux aguets pendant toute l'orgie de violence, scrutant dans l'obscurité le moindre mouvement suspect, écoutant intensément le silence soudain et fuyant à tire d'aile des dangers à peine entrevus et pourtant porteurs d'une mort certaine.

Les premières heures de la nuit dans les Bois Sombres avaient la saveur d'une étale de boucher sadique, son hachoir planté dans le billot dégoulinant d'entrailles entortillées par le stress d'une longue mise à mort. Le combat entre la terre et le ciel ne cessait donc pas, il se modifiait seulement pour tenir compte des nouvelles données du terrain. Les guerriers bénéficiaient d'un court repos pour laisser la place aux assassins, aux coupe-jarrets et à toute une clique de démons bavant de sombres envies.
Il fallait alors se cacher, courir, se faire plus impressionnant, frapper pour déguerpir et surtout lutter. Lutter contre soi-même, contre cet instinct de préservation qui intimait à tout l'esprit de jeter le corps dans la moindre anfractuosité pour y trembler en paix et suer jusqu'à en être geler. Et mourir.
Si les bois s'emplissaient de cris sinistres, s'ils étaient traversés de morbides cavalcades c'était bien que les prédateurs, monstres engendrés de cauchemars, laissaient ce dernier espoir aux proies pour en humer la trace de longues heures durant et finalement s'en repaitre avec délectation. Rien n'avait plus de valeurs pour ces mercenaires de l'horreur que la saveur d'un coeur qui bat encore au rythme d'un espoir de survie, de la possibilité d'une rémission. En ce sens, l'Aldryde n'avait rien à craindre de la sinistre foule d'ennemis furetant dans la pénombre. Son coeur à elle battait par habitude, sans envie, sans espoir, sans bonheur et sans crainte. Elle était morte à l'intérieur et pourtant cette guerre éternelle ne parviendrait même pas à abréger ses souffrances.

Le prédateur sait, quand il lit une détermination sans faille dans les yeux d'une créature, qu'il ne gagnera pas le combat. Peu importe la taille de son futur repas, il ne parviendrait même pas à le digérer car c'eût été comme de se repaître de sa propre chair. Celle des morts-vivants implacables aspirant au repos impossible. On ne dévore pas son meilleur ennemi, on le met en charpie, on lacère son visage, on broie ses membres pour qu'il ne reste plus rien de lui et finalement on s'enfonce dans un vice plus grand pour oublier son dernier regard. Morne miroir d'une défaite bienheureuse.
L'ironie la maintenait donc en vie pour qu'elle puisse déguster toutes les âpres saveurs de ses échecs successifs.

A l'heure la plus sombre de la nuit, le calme revenait parmi les troncs courbés sous le poids de tant d'horreurs. Comme si, mêmes les plus fourbes assassins prenaient un instant pour communier entre eux et faire scintiller à la lumière d'une unique étoile leurs trophées encore chauds. A cette heure donc où le noir recouvrait tout, balayant sardoniquement les affres les plus cruels, Oona s'accordait quelques heures de sommeil. Sachant bien que désormais seuls quelques charognards viendraient renifler les reliefs du carnage.
Là, parfois, d'étranges rêves venaient lui rendre visite. Certains peignant des scènes quasi irréelles de son passé, d'autres la faisant se réveiller en larmes ou en sueurs. Un soir cependant, elle fut éveillée par un grondement inquiétant, une vibration puissante, un tremblement de terre faisant vibrer toutes les cordes de l'inquiétude. Elle sortit de son trou pour s'apercevoir que le râle bruyant venait de l'arbre lui-même. Car ses rares feuilles s'agitaient en tous sens, elles-mêmes effrayées, semblait-il. A son plus grand étonnement, l'arbre se mit à bouger lentement au début, puis par saccade comme s'il réussissait à briser ses entraves. Le vieil orme chenu, pratiquement avachi sur une grosse pierre ocre moussue, se redressa presque totalement. Chacun de ses mouvements craquaient comme du bois sec et lançaient de sinistres échos dans la forêt. Bientôt, il fut debout et tourna sur lui-même faisant au passage éclater ça et là son écorce épaisse comme de vieilles croutes s'attardant sur une plaie cicatrisée. Le grondement allait crescendo et emplissait la petite clairière finissant de rendre muettes les créatures alentours. L'Aldryde comprit tristement qu'elle avait bien mal choisit son logis pour cette nuit et devant ce monstre végétal elle ne sut pas vraiment quoi faire.

Finalement, le grondement s'arrêta et l'arbre se figea un instant, une éternité pour la guerrière qui hésitait entre la fuite et la curiosité. Elle avait déjà suivi des monstres dans leur traque, parfois même sans s'en rendre compte car se croyant elle-même la proie. Mais à chaque fois, le spectacle qui avait suivi l'hypnotisait par sa brutalité et sa sauvagerie.
Une sphère mouillée apparue à mi-hauteur du tronc bientôt suivie par une deuxième. Oona eut juste le temps de comprendre qu'il s'agissait d'yeux avant qu'ils ne se posent sur elle, battant des ailes, stupéfaite. Les yeux étaient d'un vert pâle, profondément enfoncés dans des orbites craquelées qui leur donnaient une touche de noirceur inquiétante. Mais surtout ils étaient tristes, d'une tristesse infinie capable de transformer le plus joyeux des cortèges en une foule neurasthénique. Ces deux émeraudes, dans lesquelles avaient dues se refléter milles tragédies, capturèrent un instant la silhouette du petit ange pour s'illuminer fugacement alors que l'image montait jusqu'à la conscience ensommeillée.
La curiosité de la guerrière, plus émoustillée que jamais, finit d'être harponnée quand une bouche se fendit dans un craquement lugubre sous les lourds yeux de l'arbre. Une foule de sonorité rauques, des pierres se frottant les unes aux autres au fond d'un ravin, s'écrasèrent en vague sur l'exilée dans un charabia incompréhensible et cependant apaisant. Elle n'osa répondre et attendit qu'une nouvelle vague, presque enivrante, l'enveloppât. Le sens n'avait plus aucune importance tant elle se sentait bien au milieu de ce flot bref de parole, elle reprenait vie par à-coup comme si l'on avait désespérément comprimé sa poitrine afin que le siège de ses émotions recommençât son manège.

La scène se répéta à de nombreuses reprises quand finalement les paroles prirent un sens. C'était du vieil Aldryde et la petite Oona en pleura presque de surprise tant le flot de souvenir faisait pression sur son cerveau. Des foules de visages presque oubliés se pressèrent devant l'oeil de sa conscience remuant les lèvres en rythme pour laisser s'échapper un brouhaha étourdissant. La force de leurs mots, les déflagrations de leurs rires et les silences de leurs larmes plongèrent la jeune femme dans une envie de communication expiatoire. Le dialogue s'engagea alors et pendant de nombreuses heures le petit ange raconta ses malheurs au vieil arbre qui écoutait en silence, éclairant seulement la scène du reflet spectral de la lune dans ses grands yeux tristes. L'orme n'était pas compatissant, ni tendre, il écoutait simplement, enregistrant peut-être les détails dans les stries de son être comme s'il s'agissait d'un hiver plus rigoureux que les autres. Mais il ne manifestait aucune émotion hormis sa tristesse endémique.
Quand elle eut fini son récit et que le soleil au loin faisait son apparition, l'orme soupira longuement comme une vieille bête malade sentant son heure venir et s'endormit presque immédiatement. On aurait pu dire que les mésaventures qui venaient de lui être comptées l'avaient achevées ou tout du moins résignées à ne plus jamais revenir à la réalité. Mais, une fois la plus sombre des heures de la nuit suivante passée, il s'éveilla à nouveau, brusquement, en un sursaut qui chassa de ses branches une chouette au masque morbide, pour reprendre la conversation comme si de rien n'était.
L'exposé qui s'ensuivit laissa Oona perplexe.
Ce miracle de la nature, cet être rare tenait un discours fort décousu et pourtant riche en enseignement. Il lui conta le monde avant qu'il n'eut changé, alors qu'il n'était qu'un très jeune arbre, il lui chanta avec une tristesse immense les complaintes et les mélopées des elfes résidant jadis ici. Il n'omit aucun détail de la violence qui s'ensuivit et de la perversion qui les toucha tous jusqu'aux éléments eux-mêmes. Il lui montra que sous cette écorce épaisse coulait une sève immonde, lourde du sceau de la damnation contre laquelle il avait cessé de lutter. Il n'avait aucun regret.
Pour l'être sylvestre, le changement, aussi drastique soit-il, était dans l'ordre des choses et, par faiblesse ou par sagesse, il avait choisi de ne pas s'opposer à cette mutation. Nombres de ses frères, de ses amis et de ses enfants étaient tombés en voulant restaurer un ordre qui avait depuis longtemps disparu. Certains littéralement sous les coups des orques et d'autres, plus lentement, de manière plus perverses, dévorés de l'intérieur par des maux toujours plus nombreux ou bien par la folie pure et simple.

Le discours de l'arbre était très ironique voire même carrément cynique mais ce dernier l'assumait complètement. Il n'était nullement étonné des déboires de l'Aldryde. S'il avait survécu jusque là, s'était en acceptant en lui une part de destruction qui le faisait d'ailleurs sombrer de plus en plus souvent dans des rêves inquiets. Et non pas en se berçant de doux mensonges. D'une certaine manière, et c'est ce qui conclu cette seconde nuit, l'ordonnancement actuel des choses lui convenait, même s'il sentait une haine grandissante entre ses cousins immobiles. Il était en paix, cette paix des vieillards infirmes qui n'espèrent même plus à une amélioration de leur état mais seulement à une diminution de leur souffrance, à une contemplation enfin sereine de leurs derniers moments.
Oona recueillit cérémonieusement ces dernières paroles sonnant comme un adieu, ne sachant pas très bien si elle devait revenir la nuit prochaine ou bien s'enfuir à tout jamais de ces terres ou même les arbres n'ont plus de raison de pleurer.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Dernière édition par Chak' le Ven 5 Juin 2009 12:01, édité 1 fois.

Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Ven 5 Juin 2009 12:00 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Dim 23 Nov 2008 18:11
Messages: 2946
Localisation: Elysian
À midi, nous atteignons enfin ces sombres contrées boisées. Cette forêt respire le mal qui l’habite, et semble bien loin des autres futaies du continent. Terne, morne, grisâtre et sans vie, elle diffère fondamentalement de ce qu’on pourrait s’imaginer être un bois. Les troncs noirâtres n’abritent pas d’écureuils follets, et les branches élevées et dénuées de feuillage ne portent aucun oiseau chanteur. Le silence morbide de ces lieux est déroutant, et lourd, autant que l’atmosphère chargée d’une brume épaisse ajoutant encore à la vision maussade de ces lieux maudits… Les Bois Sombre, à n’en pas douter, portent bien leur nom, et c’est sans entrain que je pénètre avec l’elfe bleue dans l’orée de ce pays de la Mort… Mon cœur est bien loin des réjouissances des villes, de l’héroïsme des batailles sur Verloa, et mon humeur s’en fait ressentir. Mon visage est fermé, sévère. Mes lèvres sont pincées et mes doigts serrés contre le manche de ma lame. Il y a quelque chose de malsain dans l’air, une odeur de peur, de haine, de mort… Et ce parfum létal influence mes pensées, je le sens, je le sais. Je n’ai pas le cœur à la fête, ni envie de rire, de m’amuser. Je ne vois plus en Sidë une compagne de voyage frigide à décoincer, mais un fardeau qu’il me pèse de porter, et le regard noir que nous nous décochons mutuellement est loin d’être équivoque : une dissension est claire entre nous, une rivalité, une distance qui ne saurait souffrir du moindre écart. Intérieurement, je me demande quand la demoiselle compte abandonner ma protection fort confortable pour elle pour s’emparer elle-même de l’artefact que nous cherchons, m’abandonnant en pâture aux monstres résidant ici, ou achevant elle-même le court de ma vie. Comment lui en vouloir ? Elle n’aurait sans doute pas tort… Elle s’attirerait la gloire et la fortune, tout en ayant accompli une tâche en toute sécurité. Elle n’aurait que du bénéfice à en tirer. Je sais que je dois redoubler de vigilance, désormais. Rien ne la retiendra plus contre moi, ni témoins ni morale. Nous sommes en terre maudite, et ici nul regret n’est permis pour les actes répréhensibles ailleurs…

La tension monte sans arrêt à mesure que nous avançons sous le couvert des branches mortes et sombres, menaçantes. Derrière chaque roche, derrière chaque buisson, chaque bruissement ou craquement, une menace se fait sentir. Je suspecte un instant être sous l’effet négatif d’un maléfice visant à nous déstabiliser, mais après réflexion je ne vois là que le résultat de l’environnement sur l’esprit, sur la raison… La peur, peut-être…

Et puis soudain, une lame est tirée, dans un crissement de métal. Les fers s’entrechoquent. Je ne sais déterminer qui a menacé l’autre en premier, si c’est ma lame qui a bloqué son trident, ou son arme qui a bloqué la mienne. En l’espace d’une seconde, nous sommes devenus ennemis, et tout semble s’arrêter dans cette posture, aucun des deux ne sachant visiblement réellement ce qui s’est passé. Nos regards sont fixes et perçants, visant les yeux de l’autre comme pour les transpercer, et la tension monte encore, jusqu’à arriver à son paroxysme…

Les secondes s’égrainent, et rien ne se passe, comme si nous nous étions changés en statues de marbre. Intérieurement, Lysis me hurle d’agir…

(Vas-y, fauche-là avec ton autre arme ! Elle ne mérite pas d’être en ta compagnie, en notre compagnie ! Tue-là, avant qu’elle ne te tue, toi. Ne laisse pas ta raison diriger tes actes, suis ton cœur, suis ton instinct, écoute-moi !)

Mais je ne peux me soumettre à cet ordre. Quelque chose me retient, quelque chose d’inexprimable. Serait-ce de la pitié ? Ou un sentiment envers Sidë ? Quoi que ce soit, je ne le comprends pas, mais je sais que je ne dois pas la tuer, je ne peux pas la tuer…

Alors, au bout d’un moment, vient l’événement qui met fin à cette attente pesante. Des centaines de petits crissements métalliques deviennent trop clairs pour qu’on puisse les éviter, les nier. Voilà plusieurs secondes, minutes, qu’ils remplissaient petit à petit l’air ambiant, comme une armée miniature approchant petit à petit, mais sans que ça soit conséquent. Mais là, si proches, nous ne pouvons les négliger… Je détourne le regard en même temps que Sidë vers l’origine du bruit, et sans plus nous sentir une menace l’un pour l’autre, nous nous élançons silencieusement à couvert pour observer ce qui cause ce raffut…

Et arrivé derrière un rocher, jetant un œil furtif par-dessus, je ne peux m’empêcher de lâcher un soupir de surprise, alors que les yeux de ma voisine s’écarquillent devant le spectacle qui s’offre à nous : à travers les bois, une armée de créatures mécaniques et métalliques avance en couinant et en grinçant. Ces machines pas très grandes ont la forme de nombreuses araignées, et semblent mues par une magie puissante… Leurs mandibules d’acier laissent apparaître un fin rayon électrique, comme un mini éclair rejoignant deux pôles… Au premier regard, j’en dénombre une petite cinquantaine, peut-être un peu moins. Celles-ci ne semblent pas affublées de sens très développés, puisqu’aucune ne réagit à notre présence pourtant toute proche, bien que dissimulée. D’instinct, je pressens qu’il me faut les suivre, et je sais que Sidë n’est désormais plus une menace. Nous avons un ennemi commun, non négligeable, et notre union sera nécessaire pour en venir à bout. Même à travers des rivalités nettes, nos buts s’entrecroisent et ne peuvent s’égarer face à l’adversité. C’est de nouveau alliés que, sans un mot, sans un signe, nous nous lançons à la traque de ces étranges bestioles toutes de métal…

La poursuite discrète dure à peu près une heure. Soixante minutes à fureter, à suivre avec discrétion et silence ces machines enchantées, à se tapir dans les ombres de cette obscure forêt, à se dissimuler derrière les troncs, les rocs et les buissons secs et piquants. Les créatures n’ont pas ralenti une seule fois la cadence, et n’ont pas dévié de cap. Précises, efficaces, elles savent où elles doivent aller, et elles y vont sans attendre. Leur caractère mauvais est évident : ce sont des machines de guerre, à envoyer pour ne pas faire subir de pertes trop lourdes à des guerriers vivants, mais à tuer un maximum d’ennemis, ou en estropier le plus avant une vague d’assaut… L’horreur que pourrait provoquer ces choses sur un champ de bataille est immonde, mais en forêt, ces créatures d’acier ne sont pas dans leur élément…

Puis, soudain, les araignées mécaniques s’arrêtent devant un énorme arbre creux, noirâtre, exhibant une faille en son sein, un trou semblant s’ouvrir sur un passage…

(C’est là…)

« La tanière du Souvenir Eternel… »

Ma voix n’est qu’un souffle, et Sidë me jette un regard plein d’incompréhension, même si je la sais baignée de la même certitude : ces créature arachnéennes poursuivent le même but que nous, recherchent le même artefact…mais pas dans le même camp. Ce sont donc clairement des ennemies, et il nous faut les empêcher d’atteindre avant nous notre but, sous peine d’avoir fait tout ce travail pour rien… Face à un tel nombre, une attaque frontale est suicidaire, même pour un maître dans le maniement des armes de guerre… La ruse et la tactique primeront sans doute avant tout sur la brutalité d’un combat irréfléchi. Me penchant vers mon acolyte bleue, je lui murmure mon plan alors que les araignées semblent toujours immobiles face à la faille, comme si elles attendaient quelque chose…ou quelqu’un…

« Nous devons nous séparer, pour le moment, les prendre chacun par un côté. Ça sera à toi de démarrer les hostilités en lançant ton harpon parmi ces créatures… Elles seront attirées vers toi, et tu devras fuir, si possible en hauteur. Je serai dans cet arbre, là, et je pourrai les clouer au sol avec quelques traits… Pour la suite… On verra comment ça se présente. »

Et oui, même avec un plan, je laisse toujours une grande part au hasard et à l’improvisation. Réfléchir sur le tas, dans le feu de l’action, est mon point fort, alors autant ne pas le négliger. Avec la prudence la plus extrême – il serait navrant de se faire prendre maintenant – nous rejoignons tous deux nos postes de combat : Sidë sur le faîte d’un rocher haut et solide, et moi sur les branches mi-hautes d’un arbre dépourvu de feuilles. Mes gestes sont lents, et la présence de branches basses m’aide dans mon escalade tranquille et assurée. Mon attention est sans cesse sur les arachnéennes robotiques, et elles ne semblent toujours pas réagir. Tout se passe comme prévu. En haut de mon promontoire, je fais un signe à Sidë, qui s’empare lestement de son harpon avant de le lancer avec puissance vers le centre de la troupe bruyante et immobile. Et elle fait mouche ! Son arme de jet se plante cruellement dans la carapace métallique fine recouvrant le dos de ces sales bestioles, arrachant un cri artificiel, un grincement de rouages, un grésillement électrique. Tous les petits yeux rougeoyants se tourne comme un seul homme vers le rocher duquel Sidë est déjà descendue, prête à grimper dans un arbre qui me fait face. De mon côté, mon arbalète est parée à faire feu sur ces abominations, et lorsque la première patte de métal touche le roc, j’appuie sans attendre sur la détente. La pression fait vibrer la corde raide et envoie le trait à une vitesse vertigineuse vers l’araignée, qui se fait transpercer de part en part par mon projectile. Et d’une !

La corde se remettant en place, je tire une nouvelle fois, et une troisième, puis une quatrième, faisant mouche à chaque coup, et répandant ressorts et rouages sur le sol sec et froid de cette sombre forêt. De son côté, l’elfe bleue a réussi à grimper sur son arbre, et attend de pied ferme nos assaillantes, son trident doré à la main. Les petites pattes métalliques dérapent sur la surface dure de la pierre, et les bestioles semblent en proie à la confusion la plus totale, ne sachant plus où donner de la tête. C’est alors qu’elles se divisent, sans qu’un ordre fût prononcé, en deux cohortes identiques en nombre. L’une d’elle poursuit vainement l’escalade du rocher, et le contournement de celui-ci, alors que l’autre fait volte face pour se tourner vers mon arbre. Le premier œil rouge qui m’aperçoit se fait bien vite transpercer d’un trait, et les araignées se ruent alors vers les racines de mon abri. J’en tire encore trois autres le temps qu’elles arrivent sous moi. Je les toise avec un sourire narquois. Elles ne savent sans doute pas escalader les arbres, avec leurs pattes de métal. Elles risquent de déraper encore plus que sur la pierre, de par la verticalité du tronc. Mon plan est génial, et c’est avec un regard mauvais que je les regarde s’arrêter sous moi pour me reluquer, se faisant le plus haut possible sur leurs pattes articulées.

« Bouh… »

Et hop, un trait planté dans une d’elle. Je n’avais jamais réellement usé de ma capacité à utiliser des armes de jet lors d’un combat, et je le regrette, ceci s’avère tout à fait utile et confortable, sans grand danger. Je me prépare donc à arroser tranquillement ces araignées inoffensives, m’imaginant presque en train de siroter un petit vin elfique de qualité irréprochable… Grossière erreur… J’ai sous-estimé mes adversaires, qui se montrent plus habiles que je ne l’aurais cru : terrifiantes, les araignées plantent littéralement l’extrémité acérée de leurs pattes pointues dans l’écorce sèche de l’arbre, et elles sont bientôt une quinzaine à grouiller sur le tronc, grimpant rapidement pour me rejoindre.

(Et zut…)

Mon arbalète m’est désormais inutile, et il est temps de repasser aux bonnes vieilles méthodes : En un geste leste, je m’empare de mes deux armes de mêlée, ma rapière noire de provenance infernale, et le glaive, récemment acquis, à la lame parcourue de reflets bleutés. Et je fais bien de me presser : les créatures sont plus vives qu’il n’y parait, et déjà les premières arrivent en couinant pour essayer de choper mes chevilles de leurs mandibules électrifiées. Je ne peux que bondir sur une branche supérieure, trop surpris pour frapper directement. Mais elles continuent leur ascension, et je me promets de ne plus me laisser surprendre. Je repère la plus rapide en escalade, et attend qu’elle soit à la portée de mes armes. D’un coup vif, je plante ma lame noire à travers le capot cabossé de l’araignée, avant de terminer mon mouvement par un battement de mon glaive qui tranche la créature en deux dans un croustillant grésillement. Les déchets inanimés tombent au pied de l’arbre, alors que les autres poursuivent leur course. Elles sont bientôt trois à ma hauteur, et les autres suivent de près. Ces bestioles non vivantes commencent à me courir sur le haricot, et je perçois bien le danger qu’elles représentent en grand nombre… Si je reste immobile, je me retrouverai bientôt submergé sous le nombre.

Octroyant un coup puissant de glaive sur la carapace de l’une d’elles dans une nouvelle décharge électrique, j’essaie d’envoyer un coup de pied dans une seconde… Tentative qui se solde par un échec cuisant, puisqu’au lieu de la blesser, c’est moi que je mets en position délicate. Les réflexes du robot l’ont fait s’accrocher à ma botte avec ses huit pattes abominables, et je suis déséquilibré. Je n’ai que le temps de trancher la moitié de ces pattes articulées avant de choir en arrière, chutant de mon arbre.

La réception est douloureuse, sur le dos. Je m’effondre lourdement sur le sol caillouteux heureusement recouvert de vieilles feuilles, et une douleur cuisante naît dans le bas de mon bassin. Au dessus de moi, je vois les araignées me dévisager de leur œil rouge unique, et je grogne en montrant les dents, le temps de bondir pour me retrouver en position verticale, malgré un élancement dans tout le dos. Mes ennemies ne semblent pas satisfaites de leur petit tour, puisque je ne suis toujours pas mort : non contente de m’avoir jeté à bas, c’est à leur tour qu’elles s’élancent en bondissant de leur branche et du tronc pour tomber vers moi.

(Sales bêtes…)

Je réceptionne la première au vol d’un balancement horizontal de mon glaive, ce qui la démolit littéralement avant qu’elle ne touche le sol. La seconde à avoir sauté, sitôt réceptionnée sur ses pattes souples, se fait embrocher par ma rapière, que je sors aussitôt du trou crépitant pour écraser la saleté d’un coup de talon. Les dernières ont le bon sens de se réceptionner hors de portée directe de ma lame, même si sitôt sur le sol, elles s’élancent ensemble vers moi, hormis celle séparée de la moitié de ses pattes, qui ne peut plus désormais que tourner sur elle-même nerveusement… La confrontation directe ne semble plus évitable, désormais, et bien que leur nombre soit nettement réduit, n’en laissant plus qu’une demi-douzaine face à moi, la mêlée est risquée. Mais c’est sans hésiter que je me lance vers elles, mes deux lames en main, rugissant pour vainement tenter de les impressionner. À partir de là, je ne calcule plus mes coups, qui vont et viennent sur mes ennemies du jour avec acharnement plus qu’avec précision. J’en rate plus souvent, même si mes touches sont meurtrières, explosant littéralement leur carapace métallique. Dans l’effort du combat, je sens quelques décharges contre mes mollets, dont une me fait même mettre un genou à terre. Fort heureusement, c’est la dernière de mes ennemies, et d’un coup rotatif, je me retourne pour la trancher de mes deux lames, en trois tartines de même épaisseur, mais peu recommandées pour déjeuner…

Non sans un brin de sadisme, je me dirige alors vers l’araignée handicapée qui tourne toujours rageusement sur elle-même, et par un geste d’une extrême pitié, je mets fin à ses souffrances en la découpant en deux en suivant une belle trajectoire oblique.

(Pitié, tu parles ! Tu prends ton pied à les tuer, oui !)

Mais nulle trêve, et pas de repos pour les braves. Un cri féminin empli de détresse retentit soudain. Sans perdre une seconde, je me précipite dans la direction où Sidë semble se faire ‘truSidë’ (huhu). Le spectacle de son combat est nettement moins réjouissant que le mien : bien qu’elle ait dispersé quelques cadavres déformés autour de son arbre, elle semble aussi avoir été mise à bas, sauf qu’elle, n’a visiblement pas eu le temps de se redresser. Allongée sur le dos, elle gémit d’impuissance en se débattant follement, son khatar à la main, sous une grosse dizaine de ses ennemies. Son trident, lui, sert de couvre-chef à un cadavre d’araignée qui en est transpercé. Rangeant ma rapière, je me saisis du couple métallique et d’un mouvement en cloche, j’abats avec violence l’araignée du bout du trident sur une de ses consœurs à proximité du corps remuant de l’elfe bleue qui semble se faire électrocuter sur place.

(Et ce soir, rôti d’Earion au menu!)

(Hum… Sans façon, je la préfère saignante que carbonisée…)

La victime de mon coup de marteau improvisé explose sous le choc, tout comme sa semblable contondante, qui libère ainsi le trident de son étreinte métallique. Ainsi armé, du trident et de mon glaive, j’ai presque l’impression d’être muni d’une fourchette géante et d’un couteau non moins disproportionné, paré à débuter un repas sanglant. Je ne peux m’empêcher une réflexion pour le moins stupide, puisque ces bestioles ne me comprennent pas :

« À table, mes chéries… »

Et le carnage prévisible a bien lieu : d’un coup de trident, je plante une araignée, que je tranche aussitôt en deux avec mon glaive, évitant de peu le poignet armé de ma compagne, qui cabosse dans son mouvement une des survivantes. Tout en tranchant dans le métal et les rouages, je tends son arme à la belle, et elle s’en saisit de sa main libre, un peu en désespoir de cause. Avec brusquerie, et force vigueur, je tire sur l’arme pour relever Sidë avant de lui laisser son trident. Je dégaine alors ma rapière pour taillader nos ennemies mécaniques. Il n’en reste bientôt plus qu’une bouillie infâme de ressorts tressaillant de derniers efforts virtuels. La victoire est à nous, bien que quelques dégâts soient à déplorer. De mon côté, le dos douloureux et les mollet grillés, et pour Sidë, de multiples écorchures fumantes sur les bras et le torse, ainsi qu’une mèche rousse en moins dans sa chevelure déjà peu longue. Et cette mèche, son regard assassin m’identifie clairement comme son exécuteur. Je devrais faire plus attention à mes lames. Il aurait été dommage de perdre la demoiselle dans un coup perdu alors que le but était de la sauver…

Hargneuse, et jetant ses armes au sol rageusement, elle s’approche de moi pour me gifler royalement, avant de s’effondrer de soulagement dans mes bras, où je l’accueille en la serrant contre moi. Nous sommes vivants et relativement indemnes, prêts à poursuivre notre aventure…

Et la Tanière s’ouvre devant nous, alors que mon regard noir se perd dans l’obscurité de la faille de l’arbre…

_________________


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Lun 15 Juin 2009 17:33 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Seule la sagesse des aînés aurait permis à Oona d’apprécier à leur juste valeur les remouds dégoulinants du temps hémophile. Car, assise à la pointe d’une branche torturée et pelée comme un ongle de sorcière ou bien vautrée dans le creux d’une fourche pareille à ses propres hanches de jeune femme stérile, l’exilée subissait l’attente. Bien plus que l’attente, c’était la constatation, toujours plus douloureuse, qu’aucune joie ne viendrait jamais briser la spirale descendante sur les bords de laquelle elle gravitait, inquiète du vide tentateur sommeillant au fond. Ses discussions avec l’être de la forêt avaient rapidement tourné en un monologue incompréhensible où se mêlaient expériences personnelles, légendes et fantasmes. L’Aldryde se rendit surtout compte que sa propre présence n’était absolument pas indispensable car le vieil arbre semblait fréquemment divaguer seul, une fois la nuit venue. Un auditoire plus ou moins attentif ne faisait que prolonger ses discours et les rendre de plus en plus confus.
Au final, Oona se retint d’aller le voir chaque nuit car elle sentait douloureusement se nouer un lien entre eux, les maillons d’une chaîne entravant chacun des êtres de la forêt au même mur décrépi de la prison de la vie. Elle ne voulait pas finir comme l’orme, seul au centre de sa clairière désolée, entouré d’une foule anonyme de frères et de cousins perdus à jamais dans les ténèbres. Languissant pour la chute de leur berger qui éteindrait à tout jamais cette immonde tache de lumière et d’espoir. L’arbre combattait un ennemi invisible et plus puissant que n’importe quel bûcheron ou incendie. C’était sa propre volonté qui se fissurait et prenait lentement l’eau sans qu’aucun marin ne puisse rien y faire. Il naviguait sans boussole et sans but dans les plus grosses tempêtes, espérant y trouver un instant le calme de la furie pour en ressortir brisé et languissant de sa propre chute. Et pourtant la jeune femme savait que sa propre barque peinait, elle aussi, à s’éloigner de ces rivages morbides et tentateurs. L’attraction du désespoir était grande dans ce monde où le jour et la nuit, la mort et la vie se mêlaient dans un même creuset de malédiction et de peur.

Soudain une légère silhouette, tout au plus une ondulation courbant le voile de la réalité, sortit l’Aldryde de son inquiétante transe. Une abeille venait bourdonner juste devant elle. Certes elle n’appartenait pas à la catégorie des guillerettes butineuses chamarrées tant son corps était couvert de plaques, de piques et de griffes chitineuses, mais elle n’en restait pas moins une abeille. Oona se redressa alors et entreprit de suivre ce petit mirage. Bien vite elle eut la surprise de voir un second, puis un troisième insecte croiser sa route.
Les Aldrydes et les abeilles ont toujours été très proches, les premières protégeant les secondes des plus gros prédateurs, les préservant des désirs expansionnistes des autres colonies d’insectes et se récompensant en piochant dans leurs savoureuses réserves. Certaines légendes éluderaient même le mystère des origines Aldrydes par une parenté entre les butineuses et une princesse fée en exil.

Quoi qu’il en soit, le peuple d’Oona avait acquis un solide savoir sur ces insectes et elle savait qu’en ce moment, l’abeille devant elle rentrait directement à la ruche à en juger par son abdomen gonflé et ses pattes lourdes de pollens sombres.
Bientôt la guerrière fut devant la ruche, du moins devant la mince fente sur le flanc d’un arbre à demi fauché par les ans. Elle passa alors quelques minutes à observer le balai des ouvrières avant de se décider. La jeune femme, qui arrivait à ne plus trop se perdre au milieu des troncs mornes au feuillage d’un automne perpétuel, vola vers un vieux chêne qu’elle avait déjà repéré de par son intrigante majesté. Elle s’était bien vite rendu compte que l’arbre cachait sous la grandeur de ses ramures une bien sinistre vérité car il était, lui aussi, l’esclave d’un mal qui grossissait en lui. Une colonie de pucerons gros comme des galets avait investit son tronc pour le creuser de leur trompe avide. Quand l’arbre n’avait plus suffi à leur voracité, ils l’avaient déclaré terrain conquis et transformé en nurserie pour vampire sylvestre, s’attaquant désormais aux autres espèces alentours. Oona ne préférait pas savoir de quelle manière les parasites s’acquittaient d’une forme de loyer, mais une chose était certaine, l’arbre continuait de croître. Peut-être cachait-il comme l’orme une certaine forme de perversité autre que celle de son corps de laquelle tous deux tiraient leur obscure force.
L’espace de quelques heures, la guerrière se fit artisan en récoltant soigneusement quelques glands pour les façonner à son goût. Bien vite, les gestes de son enfance lui revinrent. Elle choisit les fruits déjà vidés et percés par des larves et dont la petite ouverture circulaire se situait le plus bas possible. Improvisant un couteau d’une pierre aiguisée, elle ôta le chapeau des glands et en découpa le sommet puis nettoya soigneusement le contenu. Quand l’Aldryde, en eut travaillé quatre de belle taille, elle les glissa dans son sac et repartit vers la ruche.

Là, elle dut encore une fois faire appel à des souvenirs qu’elle croyait perdus à jamais car, déposant son lourd paquetage, elle commença à exécuter la Danse de l’Harmonie. Au début elle ne parvint pas à coordonner son vol et sa chorégraphie car son esprit était bien trop occupé à essayer de se rappeler des paroles. Elle voletait, pataude, devant l’entrée de la ruche attirant dangereusement l’attention des ouvrières. Quand soudain, les paroles sortirent d’elles-mêmes de sa fine bouche, courant avec légèreté sur sa langue et rebondissant avec la pureté d’une cascade printanière sur ses lèvres amincies de chagrin. Le rythme la pénétra avec une certaine magie et, s’abandonnant alors à la mélodie, elle dansa avec une grâce retrouvée.
Tournoyant vivement mais non brutalement devant un essaim nombreux et inquiet, la jeune femme ne tarda pas à étourdir chacune des individualités bourdonnantes avec cette danse inconnue parlant cependant avec sens à leur esprit communautaire. Les butineuses abandonnèrent leur posture de défense pour se mettre, elles-aussi à tourner sur elle-même, reproduisant à l’infinie des cercles frénétiques qui firent vibrer toute la colonie.

Oona dut se faire violence pour abandonner un état de bien être qu’elle n’avait plus connu depuis des mois pour rentrer dans la ruche. Le charme ne durerait pas longtemps, elle devait hâter sa collecte. Elle fut étourdie quelques instants par les vapeurs sucrés qui émanaient, lourdes et capiteuses, des rayons d’une pureté dorée et inespérée dans cette contrée. A mesure qu’elle collectait le miel et la cire et qu’elle se paya même le luxe de récupérer un peu de gelée royale, elle comprit aussi que cette fabuleuse réserve annonçait l’imminence d’un hiver particulièrement âpre.
Lorsqu’elle fit glisser le liquide à l’intérieur de ses curieuses amphores naturelles soigneusement bouchées, elle chercha alors à discerner dans le gris du ciel un quelconque signe de la saison à venir mais n’y vit que le reflet d’une langueur et d’un désespoir profond. Alors qu’elle scellait avec la cire le chapeau sur les sommets des glands elle pensa qu’aucune saison n’aurait le courage de venir retourner le morne paysage, de venir labourer cette terre ingrate, pétrifiée par le sel d’innombrables larmes.
Peu importe les intentions du plus chaud des étés rieurs ou du plus implacable hiver dans son armure de givre, aucun ne serait en mesure de sortir cette forêt du cauchemar éternel dans lequel elle avait plongé. Oona conclut ses activités, alors qu’elle sentit les rumeurs de la nuit au loin gronder, en mélangeant la gelée qu’elle n’avait pas dévorée avec les restes de cire selon une recette bien connue au sien de son peuple. Le résultat, qu’elle glissa dans un des capuchons, était une sorte d’onguent dont s’enduisait bon nombre d’Akrillas pour garder leur peau douce et ferme. Sa peau à elle avait encore la douceur de sa jeunesse mais les marques des sévices passées étaient encore nombreuses. L’exilée décida donc de s’en enduire le corps avant d’aller s’endormir dans les branches du vieil orme. Ce soir elle espérait bien qu’il divague et qu’au son de sa voix de ténor elle rêverait de ce passé qu’elle croyait perdu.

Son souhait ne se réalisa que très tard dans la nuit, alors qu’elle s’éveillait au milieu de ce qui semblait être un chant. Encore couverte d’un doux parfum sucré, elle glissa jusqu’au vénérable pour se poser sur la veille pierre servant d’assise à corps noueux. Quelques minutes plus tard, les deux émeraudes capturèrent le reflet de l’Aldryde.

« - Suave et délicat parfum. Il soupira comme une veille bête malade. Loin au nord, je me souviens il y avait un verger. Magnifique et fécond planté par les elfes. Ces fous d’elfes ! Son expression changea à mesure que la lueur de ses yeux déclina. Ils se croyaient si supérieurs, si parfaitement supérieurs ! Ordonnant aux arbres de pousser, aux boutons de grossir pour éclater en fleurs multicolores nonobstant les saisons et la menace à venir.
Il fit une pause douloureuse comme s’il essayait de contenir une vilaine toux.

- Maintenant tout est calme. Plus de chants, plus de danses, seulement les rumeurs de la mort et de la douleur. Les lâches choisissent de sombrer dans la mélancolie car on y voit le spectre de la fin tout au fond, alors que les braves s’entêtent à vouloir gravir les sommets de la joie. Me reste-t-il suffisamment de pugnacité pour redresser la tête vers l’Olympe des forts ?

Ne sachant pas vraiment s’il était encore conscient de sa présence, Oona se tut. Alors que le gris du jour diluait au loin l’encre de la nuit, l’arbre reprit.
- Loin au nord, je me souviens il y avait un verger. Magnifique et fécond planté par les elfes. Ces charmants elfes. Il y avait des abeilles et des papillons par millions et comme berger les Aldrydes joyeuses et insouciantes. Suave et délicat parfum je me souviens.

L’orme entonna une complainte ressemblant étrangement à l’un des classiques Aldryde mais là où les petites voix fluttées portaient la mélodie vers un ciel pur, la voix rauque l’alourdissait en une ode mortuaire et frissonnante. Il s’interrompit, soudain rigide, comme piqué à vif par un souvenir d’une clarté insoutenable:
- Passe le long plateau qui plonge vers la rivière à l’île coupée, petite Oona. De l’autre coté de ce vaisseau de pierre est caché le verger. »

La jeune femme avait décidé de voler léger. Elle avait seulement pris deux de ses nouvelles gourdes, son dard et sa cape. En effet la guerrière n’était pas encore habituée à utiliser son étrange bouclier qu’elle trouvait bien lourd et inconfortable dans ses déplacements. Mais plus que tout elle n’avait nullement imaginé que les bois fussent si étendu et leur traversée si périlleuse.
C’est ainsi que dès le début elle dut adopter un rythme de croisière éprouvant. En effet, pour ne pas perdre la direction du septentrion, elle devait voler non loin de la sinistre canopée, cet amas nauséabond de feuilles à peine écloses et déjà pourrissantes. Et malheureusement pour elle, c’était aussi là que se trouvaient bon nombre de prédateurs. Des bandes de corbeaux innombrables attendaient à la cime des arbres l’heure de la curée, ne s’envolant que pour laisser la place à plus gros qu’eux ou aux sombres affidés de Phaïtos qui les faisaient déguerpir d’un simple regard de leurs trois yeux. Il y avait aussi quantité de vautours et autres charognards courbés sous le poids de leur propre honte ainsi que, blottis en grappe velue, des chauves-souris d’une taille prodigieuse.
Nul doute qu’Oona aurait pu tirer son épingle du jeu si elle avait du les affronter en combat singulier mais ici, elle savait qu’elle aurait à peine le temps d’esquisser une attaque qu’elle serait traîtreusement empalée par un bec acéré. Elle évoluait donc juste au-dessous des feuilles, se cachant le plus possible aux yeux faussement endormis des volatiles pour parfois fendre rapidement la canopée et trouver son chemin.
Bien vite elle s’aperçut que ce qu’elle avait pris pour l’orée du bois et donc sa fin potentielle, n’était en réalité qu’un mirage flou causé par les vapeurs de décomposition de cette multitude appelée forêt. Quand elle scrutait l’horizon à la recherche d’un point de repère, d’une éventuelle rivière, elle ne voyait rien d’autre que des monticules bruns à l’infini, des vomissures sur patte parfois égayée par un vert lugubre de moisissure tenace. La jeune femme n’avait finalement aucun point de repère et aurait même été incapable de rebrousser chemin tant les arbres prenaient un malin plaisir à se resserrer les uns des autres de manière à ce qu’aucun rayon de lumière ne pénètre l’obscurité oppressante à leurs pieds. Oona comprit qu’elle était perdue, une fois de plus, et qu’elle avait été bien naïve de croire en les contes d’un vieil arbre fou. Elle doutait même de la réalité de ce verger. L’orme lui avait certainement raconté cette histoire dans le but de se débarrasser de cette gêneuse. Lorsqu’il s’éveillerait à nouveau, il glousserait certainement de joie de se savoir à nouveau solitaire dans sa mélancolie avec d’autre auditoire à ses divagations que ses cousins déchus.

Le premier jour de voyage avait été très éprouvant et le seul réconfort que l’Aldryde pu trouver fut de constater que cette soir, nul nuage ne viendrait masquer la lune parfaite. Les plus terribles créatures de la nuit n’oseraient pas sortir, préférant ruminer sur leur faim et leurs fantasmes d’effroi. C’est à la fourche d’un colosse végétal, décapité par une formidable tempête, qu’elle s’assoupit, roulée en boule dans sa cape sur un tapis de feuilles moisies.
La douche matinale la trouva encore endormit et la sortit avec violence du sommeil paisible dans lequel elle avait sombré. Le petit ange s’en étonna d’ailleurs beaucoup et préféra changer de perchoir le temps de déjeuner un peu, de peur qu’un quelconque maléfice ne puisse la retenir à tout jamais près de ce roi de la forêt sans tête. Malheureusement pour elle, l’averse se révéla être beaucoup plus longue que prévu, le ciel usant d’un nouveau stratagème en voulant certainement noyer sa sœur la terre. Bien vite, Oona ne put que planer de branches en branches car ne parvenant pas à maintenir ses ailes étanches. Le déluge eut bien tôt fait de transformer les bois en un bourbier sans nom où vinrent joyeusement se mêler, feuilles et branches mortes, cadavres fraîchement dépecés ou boursouflés barbotant dans cet étron fumant. La puanteur qui jaillit alors des lieux était difficilement soutenable et la jeune femme dut, à plusieurs reprises, s’arrêter pour escalader un tronc et aspirer un peu d’air frais. L’unique avantage était que les prédateurs eux aussi se retrouvaient bloqués par la situation et préféraient alors attendre stoïquement la fin du déluge plutôt que de courir après le petit ange.

La pluie ne cessa que très tard dans la soirée et l’Aldryde, plus eau que chair, avait trouvé refuge dans une vieille termitière déjà fracturée par les soins d’un quelconque animal heureusement absent. Elle ne parvint pas à s’endormir tant elle grelottait et d’affreux souvenirs de captivité revenaient en vague à chaque fois que ses tremblements faisaient s’entrechoquer les anneaux à ses chevilles, ultimes et indestructibles signes de son calvaire. Beaucoup plus tard, un bruit la tira de sa léthargie. La lune était cette fois-ci couverte d’un épais manteau de nuage et ses rayons transformaient le paysage en un clair-obscur théâtral, un appel au meurtre. Juste en dessous de l’arbre où était fixé la termitière abandonnée, trois gobelins couinaient doucement, se chamaillant visiblement au sujet d’un piège qu’ils devaient poser. Oona avait déjà vu ce genre d’appareillage, des mâchoires d’acier se refermant avec une violence telle, qu’elles pouvaient sans peine sectionner un membre. Les trois maraudeurs le maniaient pourtant avec nonchalance, vaguement conscients du danger. L’un d’eux fit soudain une démonstration de force qui intima le silence et le respect aux deux autres. Ils se mirent bientôt à déblayer les feuilles et à creuser un petit trou.

Le sang de l’espionne, tapie dans son antre, se glaça soudain car quelques mètres derrière les piégeurs, une ombre venait d’apparaître. Bien plus qu’une ombre ou qu’une forme, c’était un amas de noirceur enfanté par l’obscurité alentour, comme si, la réalité de cette nuit sinistre venait à l’instant de prendre corps, une monstrueuse et ténébreuse génération spontanée. Bien vite la forme sinistre glissa, silencieuse, parmi la futaie et, animée par un instinct insensible au doute, fondit droit sur l’un des gobelins. Sa masse informe s’enroula autour de la petite créature pénétrant chacun de ses orifices de ses tentacules, profitant de son cri de douleur pour investir sa bouche, sa gorge, ses poumons et finalement tout son corps. Les deux autres compères étaient frappés de stupeur, incapables de réagir alors qu’ils voyaient leur frère transpercé, envahit par cette entité démoniaque. Ses yeux exorbités de stupeur et de douleur pleuraient du sang alors que son ventre se distendait à l’extrême pour bientôt se craqueler, incapable de contenir l’intruse vorace. Le gobelin convulsait, bavait, étouffait, se griffait jusqu’au sang le visage et la gorge mais rien n’y faisait, l’ombre investit le moindre recoin de son corps, se glissant même sous les paupières pour faire gicler les yeux hors de leurs orbites et les laisser pendre, dilatés, sur les rebords d’un nez sanguinolent.
Devant tant d’atrocités, les verdâtres hurlèrent de terreur et s’enfuir sans se retourner. Heureuse de pouvoir enfin se divertir, l’ombre cessa son spectacle et fit littéralement exploser le corps à l’agonie qu’elle martyrisait dans une gerbe de sang et de bile. Les entrailles décorèrent toutes les branches alentour. Cet être démoniaque, issu du plus noir de la nuit d’Omyre, faisait bombance de la terreur de ses victimes et cette calvacade allait lui ouvrir l’appétit. Au fur et à mesure que l’ombre se rapprochait des gobelins en fuite, ses contours devinrent plus évidents, comme si elle abandonnait son luxueux manteau à ses fidèles observateurs cachés ça et là dans les bois. Des angles osseux et des arêtes sombres se détachèrent alors à lumière de la lune et bientôt jaillirent, comme des langues affamées, deux paires de griffes plus fines qu’un brin d’herbe. Elles s’allongèrent à l’extrême et bientôt découpèrent en lamelles le moins habile des fuyards. Son cri résonna longtemps encore après sa mise à mort bientôt suivi par un second dont Oona ne put en revanche pas voir l’exécution.
Le spectacle macabre réfréna ses ardeurs et, ne parvenant pas à dormir, elle s’interrogea une bonne partie de la nuit sur les raisons de sa survie sans en trouver aucune. L’Aldryde avait été terrifiée par l’apparition de cet enfant des ténèbres car elle avait soudain senti le danger environnant, mais le spectacle que le démon offrait avait cependant chassé une partie de sa peur pour la remplacer par une curiosité malsaine. Rapide et rodée, silencieuse et meurtrière, la traque avait fasciné la guerrière au point de désirer même être la proie de pouvoir faire parti de ce grand bal de l’effroi, de plus être un moucheron insignifiant.

Un grondement inhabituel et une légère colonne de brume l’avertir peu de temps après le début de cette nouvelle journée de péripéties, qu’une rivière devait coulait non loin. Une lueur d’espoir explosa en couleur sur la toile monochrome de son esprit. Même s’il n’avait aucune chance pour que les Aldydes vivant ici, à supposer qu’il y en est eut un jour, aient eut connaissance de sa propre colonie ; peut-être y avait-il une Maîtresse des Parfums capable de la faire retourner dans son pays. L’espace d’un instant elle rêva de clairières, de fleurs abondantes, de chants, de danses et d’Iles. Elle se savait désormais prête à tout sacrifier, à brûler ce tableau idyllique pour que les cendres de la colère fassent fondre sa prison de glace et qu’ensemble, à jamais, ils puissent voler heureux, loin des autres Aldrydes. C’est sans une seule hésitation qu’elle aurait combattu ses sœurs, tranchant leurs ailes et leurs gorges pour se frayer un chemin sanglant vers celui qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer, le seul qui lui avait permis de survivre à cet enfer quotidien qui la dévorait un peu plus chaque jour.

Tout à ses rêves, la guerrière ne prit pas garde et s’emmêla une aile dans une grosse toile d’araignée. Bientôt une deuxième fut prise et alors qu’elle se débattait furieusement, un pan entier de soie collante s’effondra sur elle la paralysant presque totalement. Bondissant d’une cachette de feuilles, une araignée blanche comme un cadavre et piquetée de rouges comme du sang séché, émergea. La bête était presque aussi grosse que le petit ange cherchant désespérément à attraper le pommeau de son arme. Oona se tortillait en tous sens, tentait de sauter sur place, s’aidait de ses ailes prisonnières pour faire céder quelques rayons gluants mais rien n’y faisait. Elle avait beau hurler et se débattre, la maîtresse des lieux amorçait sa descente avec prudence. Nul doute qu’aucune créature de cette taille n’avait du se prendre dans ses filets. La jeune femme voyait se rapprocher les multiples yeux globuleux et vides de toutes expressions et cela la fit redoubler d’effort. Tant et si bien qu’au moment où les pattes griffues allaient se poser sur ses ailes, la toile céda en bloc, emportant le chasseur et la proie ensemble.
Le choc fut rude, mais pas assez pour libérer la guerrière qui, saucissonnée comme un jeune Aldron dut rouler sur elle-même à plusieurs reprises pour se redresser. Mais rien n’y fit et au moment où elle parvenait à trouver un équilibre instable, l’araignée fondit sur elle. Obéissant à son instinct de tueuse affûtée depuis des semaines, Oona ne chercha pas à fuir et se jeta, elle-aussi, de tout son poids sur l’arachnide. Plus grand, le petit ange s’écroula sur le dos de la bête surprise par la manœuvre.

Par un heureux hasard son bras droit parvint à s’extirper de sa camisole de soie et la guerrière en profita pour s’accrocher à la carapace velue de l’animal. Ce dernier, essaya tant bien que mal de détacher la passagère clandestine de son dos, mais la forme de ses pattes ainsi que la nature gluante de sa propre toile l’empêchèrent de parvenir à ses fins. Il commença donc à tourner en tous sens, dans l’espoir de détacher sa prise.
Ballottée, Oona attendit le bon moment pour se laisser choir et lorsqu’elle sentit l’araignée au sommet de son excitation elle lâcha prise pour partir valdinguer dans les feuilles mortes. Son manège avait au moins eut le mérite de déchirer une grande partie de sa délicate prison, elle pouvait désormais se mouvoir plus facilement lors du duel à venir. Car l’animal ne comptait pas en rester là et avança, dressé sur ses huit pattes, ses crochets déjà pointés vers sa proie. La jeune femme regretta alors amèrement de ne pas avoir pris son bouclier et opta, comme bien souvent, pour l’attaque. Elle ne pouvait pas encore voler mais sa légèreté naturelle lui garantissait une certaine rapidité. Elle feignit donc d’attaquer de face, pour ensuite tenter de percer la carapace par le flanc. Hélas l’araignée réagit plus vite qu’elle, et son arme glissa sur l’une des pattes.
La guerrière renouvela l’attaque à deux reprises pour ne pas laisser le temps à son adversaire de réagir mais ne parvint qu’à trancher l’extrémité d’un membre. Cela suffit cependant à faire reculer l’araignée quelques instants durant lesquels l’Aldryde resta immobile à reprendre son souffle.
Alors qu’Oona se préparait à attaquer, elle vit que son adversaire ne bougeait plus, seules ses pattes antérieures battaient l’air comme si elle cherchait un quelconque indice. Oona sauta d’un coté et immédiatement l’araignée se précipita vers elle, puis s’immobilisa aux à-guets. Timidement le monstre fit quelques pas droit devant elle. La guerrière comprit alors qu’il était complètement aveugle et s’orientait seulement grâce à ses propres mouvements. Retenant sa respiration et préparant son coup, le petit ange laissa l’araignée s’approcher au plus près.
D’un seul coup bref et précis elle perça le crâne de la bête, entre sa dizaine d’yeux, et enfonça toute la longueur de sa lame dans son corps mou, puis la retira tout aussi rapidement avant de fuir se cacher. L’animal se débattit alors furieusement, sifflant et bavant, ses pattes battant l’air en tout sens à la recherche d’un ennemi ou d’un secours alors qu’une humeur visqueuse et jaunâtre coulait abondamment de la plaie. L’araignée ne mourait pas, roulant sur elle-même, parcouru de spasmes, elle souffrait énormément mais la mort ne viendrait la prendre que bien plus tard, quand la folie de la douleur l’aurait rendu léthargique et baveuse. L’exilée en profita pour ôter un à un les fils collants et se restaurer nonchalamment. Voyant son ennemi continuer à se débattre avec des chimères, elle décida de la laisser là, à la portée des charognards et de poursuivre sa route.

Elle n’avait désormais que peu de considération envers les autres créatures vivantes, d’autant plus s’il s’agissait d’ennemis de cet acabit. Le destin de ceux qu’elle parvenait à battre ne l’intéressait en rien, pas plus d’ailleurs, que ce qui pouvait advenir après la mort. Oona avait un objectif, il ne lui restait plus que ce torrent franchir. Finalement peu lui importait le destin de cette bête immonde, l’exilée était saine et sauve et c’était la seule chose importante. La mort l’avait enveloppée d’un voile terne qui maquillait ses traces sanglantes. Désormais elles avançaient ensemble sur les sentiers des ténèbres, main dans la main, sœurs de malheur.
Ce qui était sorti de la chrysalide de candeur il y a quelques mois n’était plus la même âme gaie nourrie de vibrations heureuses mais un monstre de détresse en puissance capable d’enrouler ses ennemis dans les partitions barbelées de souffrances. Oona en était encore à accorder son instrument au diapason de son propre chagrin, hésitante à jouer l’implacable symphonie du meurtre. Elle savait cependant que bientôt elle guiderait avec détermination un terrible orchestre qui emporterait les foules extatiques sur des rythmes infernaux et sanguinaires. Lançant un regard vide à la bête consciente de son agonie, elle ne frissonna même pas à cette idée, mais la forêt, elle, adressa un sourire complice à son héraut. L’entité putréfiée et foisonnante comptait bien forger ce petit soldat aux plus dures épreuves de la vie sauvage.

Comment pareil lieu pouvait-il perdurer sur cette terre ingrate ? Se demanda l’Aldryde alors que l’entourait un magnifique verger auquel il ne manquait qu’un rayon de soleil pour avoir le goût du paradis.
Traverser le torrent et la petite île rocailleuse en son centre avait été une véritable sinécure tant les flots tumultueux étaient menaçants et pouvaient masquer milles bouches voraces prêtes à jaillir du ruisseau pour happer un bien étrange repas. Mais dès que la guerrière s’était éloignée de la brume et du vacarme, une odeur aigre l’avait enveloppée. C’était pour elle un signe indubitable de la proximité d’un lieu paradisiaque. Les effluves de vieux vinaigre étaient autant de pistes sûres vers un verger où des fruits s’entassaient et pourrissaient sans la présence d’un jardinier pour les ramasser. Le petit ange voletait maintenant avec une légèreté retrouvée au milieu de ces lourds et étranges arbres. Leur épaisse écorce avait de curieux reflets bleuâtres et sur leurs branches pendaient une multitude de fruits rouge carmin qui ne demandaient à qu’à être cueillis. Les arbres ressemblaient à des obèses assis en rang serré, absorbés par la contemplation du petit ruisseau qui coulait et chantait autour leurs pieds bouffis.
Alors qu’Oona se posait sur une des grosses branches, elle réalisa soudain qu’hormis cette douce musique cristalline il n’y avait dans le verger nul bruit. Ainsi même si ce lieu avait gardé une force palpable, un écho, une ultime pulsation de vie, il n’était point habité. Les immondes créatures de la forêt devaient redouter cet espace découvert, calme et apaisant. La jeune femme déposa son petit paquetage et décida de goûter à ces fruits qu’elle pressentait gorger de jus succulent.
Elle dégaina alors son arme et arma théâtralement sa frappe. Une bouture de joie croissait en elle, nourrie par l’eau pure du puit dans lequel elle s’était lentement enterrée, le même qu’elle avait creusé avec toute la force de sa haine. Peut-être qu’au final, cette tombe ne l’engloutirait pas dans le flot de ses larmes mais la ramènerait à la vie, juste au niveau du sol, sur le plancher des vivants d’où elle pourrait prendre un nouvel envol.

Au moment où l’exilée allait détacher le fruit de moitié sa taille, celui-ci s’ouvrit en un claquement sec. Elle se stoppa, interdite. Le fruit se déploya un peu plus, laissant s’échapper une flopée d’antennes recourbées et bientôt de petites pattes acérées. La sphère aux reflets bordeaux, se scinda lentement en trois parties plus ou moins égales tout en tournant lentement sur elle. Bientôt les deux plus petites sections firent sens dans l’esprit de la guerrière sous la forme de gigantesques griffes chitineuses, la troisième partie constituant au final un abdomen bondé et robuste. Cependant interloquée, Oona comprit qu’il ne s’agissait nullement d’un fruit mais d’un insecte recroquevillé, un gigantesque scarabée qui était accroché à la branche comme un tic sur une gorge animal.
Au moment où l’insecte desserra son étreinte sur l’arbre pour faire apparaître toute la dangerosité de ses mandibules, la jeune femme crut même voir une goutte de sève perler sur l’écorce ici fragile. L’insecte, tourna plusieurs fois sur lui-même puis fit face à l’intruse. En le contemplant dans son armure de sang, cette dernière eut comme une impression de déjà-vu. Elle n’eut cependant pas le temps de réagir que déjà le scarabée frappait avec fureur l’écorce qui résonna d’étranges sonorités métalliques. Obéissant au branle bas de combat, toutes les sphères autour de l’Aldryde s’ouvrirent et partout dans le jardin se répercuta l’écho métallique, jusqu’à ce que le dernier des insectes fût tiré de ses rêves. Les carapaces s’ouvrirent partout en corolles rutilantes. Le paisible verger se changea en un essaim grouillant et foncièrement belliqueux de scarabées de toutes tailles soudain animés par une violente colère xénophobe à l’encontre d’Oona. La vision de milliers de petits rubis pâles glissant et frappant à l’unisson les écorces bleuâtres fascinait autant qu’elle terrifiait et si leurs percutions ne s’étaient pas arrêtées aussi soudainement qu’elles avaient commencées, nul doute que la guerrière aurait commencé à être prise de vertige. La transe l’aurait paralysée et laissée à la portée de milliers de crocs bavant d’excitation.

Mais un calme invitant à une violence encore plus grande s’installa. Une pause dont la jeune femme voulut profiter pour tenter de s’envoler et fuir la surface fêlée de ce miroir aux alouettes qu’était, au final, le verger. Désormais, elle en était sûre, il n’y avait rien de bon dans cette forêt, les choses ne s’amélioreraient jamais, elles deviendraient plus compliquées et plus cruelles.
Un vrombissement assourdissant la stoppa dans sa détresse et dans sa fuite. La foule de scarabées venait de s’agglomérer en un essaim volant, lui barrant la route de sa masse compacte et mouvante. A chacun des mouvements de la guerrière l’essaim répondait de même car il était évident, que la somme de leurs petits esprits ne pouvait se manifester ici, dans ces bois maudits, que sous la forme d’une entité vile et retorde. Appliquant sa méthode favorite, Oona dégaina et chargea la multitude dans l’espoir de s’y frayer un chemin. Celle-ci sembla fuir devant l’assaut, se courbant jusqu’à perdre sa cohésion pour finalement se reconstituer et repousser violemment la guerrière. Cette dernière profita de l’impulsion pour tenter de fuir mais bien vite, la foule volante s’étira et l’encercla dans un mince bandeau d’ailes rutilantes.
Les insectes étant plus proches, elle frappa avec dextérité mais son arme plia et ripa sur la solide carapace d’un petit monstre volant. Combien même elle arriverait à en abattre ne serait-ce qu’un seul, deux autres viendraient prendre sa place.

Avec une coordination parfaite le nuage belliqueux se resserra immédiatement en une sphère compacte, pareille à boule de bois lisse et chaude. Tourna plusieurs fois sur lui-même quand, tout d’un coup, en jaillit un scarabée hérissé de piquants, ses courbes rehaussées de rainures noires menaçantes. La guerrière eut à peine le temps de réagir que déjà la bête venait de planter son dard suintant dans sa jambe et qu’un deuxième insecte fondait sur elle avec les mêmes intentions. Là encore , la fulgurance de l’attaque l’a surpris et même si elle empala l’attaquant, ce dernier avait lui aussi atteint son but avant de choir, mort. L’Aldryde recula alors esquivant de justesse un troisième assaillant pour tenter de fuir mais quelques secondes plus tard, l’essaim lui faisait de nouveau face, menaçant.
Etonnée de ne ressentir aucune douleur elle se pencha et s’aperçut avec horreur que ses jambes avaient doublé de volume, l’un des dards continuant à injecter son poison dans une plaie noirâtre. Oona l’arracha avec rage juste au moment où un autre vint sournoisement se planter dans son ventre, lui coupant la respiration. D’un geste furieux elle découpa l’insecte déjà agonisant et arracha son cadeau venimeux. La vision de ses membres et de son abdomen se distendant abominablement sous l’impulsion d’un poison violent et surtout, le fait qu’elle ne ressente absolument rien, l’horrifièrent. Ses forces soudain l’abandonnèrent et elle peina à maintenir son vol.

Le petit ange décida de prendre la fuite au moment même où un quatrième dard perça sa peau, mais ce ne fut hélas pas le dernier car bien qu’elle volât avec la force de sa détermination, deux autres scarabées accomplirent l’œuvre pour laquelle ils avaient été crée en plantant leur arme dans le dos de la jeune femme. La vision complètement embuée et à bout de souffle, celle-ci tomba comme une pierre dans le petit ruisseau. La fraîcheur soudaine la ranima un court instant. Instant qu’elle voulut mettre à profit pour saisir un petit arbrisseau sur la berge afin de se sortir du ruisselet où elle était incapable de nager. Mais le minuscule arbre n’était en fait qu’un reste de branche morte qui tomba sur la guerrière au moment où elle s’y accrocha, finissant de l’assommer et de la noyer à moitié.
Le courant était rapide et ballottait en tout sens l’Aldryde désormais inconsciente.
L’essaim avait cessé son assaut mais bourdonnait toujours au-dessus du petit corps entravé dans la branche morte et, dès que le frêle radeau eut quitté l’enceinte du jardin, la compacte masse volante se dispersa comme si de rien n’était. En revanche pour l’intruse les choses allaient en s’empirant à mesure que le ruisseau grossissait. A chaque vague Oona s’accrochait plus profondément dans la fragile construction de bois qui lui griffait la peau, lui arrachant plumes et morceaux de tissu.
Cependant la Providence l’a maintint plus ou moins hors de l’eau alors même que son corps avait déjà pris l’apparence bouffie d’un cadavre de noyé, ses veines distendues par un mal noir battant à tout rompre sous la peau d’albâtre. Le venin faisait rapidement son œuvre en châtiant cette intruse trop curieuse. Cette forêt n’abritait véritablement aucune trace de beauté, ni de bonté mais seulement de froides logiques meurtrières dont Oona venait de faire la funeste expérience.
Plus tard, la pitoyable embarcation fut déviée vers un segment plus calme de la rivière et buta doucement sur les racines noueuses d’un arbre millénaire comme on toque à la porte de la cabane d’un vénérable pour s’instruire de ses conseils.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Sam 8 Aoû 2009 13:48 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
Les fins rayons du soleil, mèches blondes enchanteresses, vinrent caresser le corps nu de l’Aldryde, la faisant doucement frissonner. Elle se tourna alors langoureusement sur le tapis de mousse pour retrouver le petit creux de l’épaule de son amant. Une toute petite grotte d’ivoire qu’elle avait pourtant su trouver dès le premier rendez-vous, un havre de paix moulé pour elle seule dans le corps de son amour encore endormi. Oona ne se rappelait plus depuis combien de temps ils étaient ainsi couchés dans les premiers rayons d’un soleil éternellement jeune, à respirer les premières senteurs du monde, à s’enivrer du parfum de leur amour généreux. Tout était beau, tout était doux, le temps n’existait plus car ils avaient fondé leur propre univers où seule l’attraction était reine, appliquant sa douce force à faire se rencontrer leurs cœurs battant d’excitation.
C’était un rêve devenu réalité, c’était un rêve dans un rêve, celui de leur union qui sublimait son petit quotidien féerique rendant les couleurs plus brillantes, les saveurs plus fortes et les plaisirs quasi infinis. La jeune femme n’avait d’ailleurs même pas à ouvrir les yeux pour s’en rendre compte car même ainsi, somnolente, elle ressentait les vibrations positives envahir cet être à deux têtes qu’ils constituaient désormais. Ils étaient seuls au monde et pourtant le monde grâce à eux se peuplait d’une foule de rires et de joies autant d’éclaboussures sucrées surgissant des fontaines du miel de leur bonheur.
Finalement Oona se retint de penser, car cela même lui semblait vain face à la déferlante d’allégresse qui emplissait son corps et son âme. Elle était incapable de la dominer et se laissait submerger, noyer complètement pour ressurgir, radieuse, sur la crête d’une nouvelle vague de joie pure. Resserrant sa prise, l’Aldryde fit remonter sa tête vers celle de son compagnon pour le réveiller d’un bouquet de baisers. Ses lèvres pulpeuses et brillantes, scarabée écarlate, s’approchaient lentement de la joue d’ivoire de son amour. Celui-ci tourna soudain sa tête vers la bienheureuse, tendant ses lèvres crevassées et blanchies par les âges.

La jeune femme cria et se dégagea de ce corps qu’elle avait désiré si fort l’instant d’avant et qui maintenant perdait de sa substance. La peau se tendait sur les os qui se mirent à pointer ça et là, alors que le derme se couvrait de taches sombres. Ce qui était désormais Iles, se redressa sur un coude et fixa de ses yeux rongés par la cataracte et la gale son amour. Ses traits tirés affichaient un masque de momie ricanante. Apeurée et soudain en sueur, Oona se recroquevilla sur elle-même tremblante d’incompréhension mais ne parvenant pas à détacher son regard du terrifiant spectacle devant elle.
Iles tendit une main décharnée et tremblante vers sa campagne en émettant un borborygme immonde au moment où ses plumes noires se détachaient par poignée, tourbillonnant autour d’eux sous l’effet d’un vent glacial soudain. Ses ailes, grotesques pattes d’araignée albinos rongées de l’intérieur, tombèrent soudain. Bientôt, tout le corps sembla suivre le mouvement alors que la peau, presque liquide, se mit à pendre puis à tomber en lambeaux sanguinolents sur le sol.
La main, qui tremblait de plus en plus, se rapprochait du visage couvert de larmes de la jeune femme, semant dans son trajet ongles et phalanges comme un lépreux maudit des dieux. Le soleil avait disparu et il régnait dans cette petite sphère un froid et un silence hivernal seulement interrompu par les immondes bruits de peau et d’organes tombant en pluie sur la mousse déjà rouge et gluante de tout ce sang. Les sanglots de l’Aldryde se transformèrent bientôt en cris au moment où le bras se décrocha du corps pour se raccrocher, dans un dernier espoir, à sa chevelure feu. Elle voulut fuir en rampant, s’accrocher au sol, mais elle ne parvint qu’à arracher des touffes de mousse pour découvrir en-dessous un tapis de cadavres se mouvant encore grâce aux remouds de la foule nécrophage en leur sein. Oona hurla de plus bel avant de se faire violemment retourner et projeter à terre.
Iles, du moins ce qu’il en restait, se tenait au-dessus d’elle et approchait son crâne suintant de mucus et de pus. Ses cheveux étaient une morbide corolle d’asticots et de vers brandissant crocs et griffes droit vers le délicat visage nacré de la jeune femme. Celle-ci se débattait et frappait la carcasse de toute la force de sa terreur. Ne réussissant qu’à accélérer le processus de décomposition en faisant voler là une côte lourde de lambeaux de poumon nécrosé, là une mâchoire déjà ramollie. La langue d’Iles, boursouflée et longue comme une vipère, rampait alors sur la poitrine tressautante et le cou baigné de sueur de la jeune Aldryde en laissant une trace humide de limace lubrique.

La guerrière se réveilla soudain et ne put retenir un premier renvoi. Elle vomit longtemps et abondamment, avant que milles épingles chauffées à blanc ne transpercent son cerveau et la fassent à nouveau se convulser au bord de l’étouffement. Oona tremblait sous l’effet de l’effort, des sueurs froides mais aussi d’une peur chimérique tapie à l’orée de sa mémoire. Elle n’eut que le temps d’ouvrir ses yeux trempés de larmes avant qu’un puissant vertige ne la propulse violemment dans un sommeil néfaste.

Derrière sa paroi de glace, Iles se tenait droit, beau et fort comme un Apollon dans son temple de cristal. L’amour qu’elle ressentait pour lui sublimait chacun de ses traits pour en faire la vivante statue de ses fantasmes. Dans le long corridor glacé, ils étaient seuls. Elle, belle comme un bouton de rose gorgé d’espoir et lui, immobile, digne comme un iris dans son vase éternel. L’Aldryde, fébrile, fit quelques pas vers la prison de glace de son amour. Au moment où elle crut pouvoir la toucher, sa main fut stoppée. Elle voulut la retirer, mais n’y parvint pas car elle restait figée dans l’air et bientôt elle en perdit toute sensation. Un léger duvet apparu alors sur ses phalanges, comme si elle était en train de muer, puis l’onde soyeuse se mit à courir le long de sa main toujours immobile. Le duvet se resserra très délicatement autour de ses doigts, sublimant ses courbes d’une aura de porcelaine.
La carapace bleuâtre d’Iles se fissura dans un bruit sec et Oona voulut sourire quand une soudaine décharge de froid la fit tressaillir de douleur. Le givre s’était solidifié en glace et avançait désormais avec une détermination morbide le long du bras de la jeune femme qui peinait déjà à respirer sous l’effet du froid. Iles repoussa de ses beaux muscles lisses les parois de sa prison qui allèrent voler en éclats sur le sol lisse et infini. Il s’extirpa des restes de glace comme un magnifique serpent de sa coquille et déploya alors ses ailes nuits dans une pluie d’échardes translucides. La jeune femme aurait voulu se relever, prendre son amant dans ses bras pour, qu’ensemble, ils puissent se réjouir de cette liberté soudaine, mais elle ne pouvait que le regarder, à genou et suppliante. Le manque d’égard qu’il eut à son encontre ne fit que le rendre plus beau, plus digne et la força à sourire un peu plus alors que son corps était parcouru d’ondes mortelles. Finalement l’ange noir sourit et fit quelques pas mais se fut pour fondre son corps nu et musclé dans celui d’une garce à la blondeur surréelle, cachée juste derrière une Oona agonisante.

Les fins doigts d’Iles parcouraient la peau de miel de l’inconnue avec une infinie douceur, les frissons et les rires coquins de cette dernière rajoutant encore à la sensualité de la scène. Bientôt ils unirent leurs lèvres, leur langue et leur bouche, mêlant leur haleine de plus en plus chaude, s’étouffant l’un l’autre sous l’effet de la passion. L’apollon releva doucement la cuisse de sa compagne pour la renverser sur le dos et bientôt tous deux flottèrent à quelques centimètres de Oona, immobile dans la glace qui l’avait maintenant emprisonnée, yeux grands ouverts mais incapable de pleurer. Le couple s’agita un peu plus et bientôt l’usurpatrice se cambra, plaçant sa tête de poupée magnifique dans le creux de l’épaule de son amant. Elle gémit doucement et la valse se poursuivit sur un rythme plus soutenu.
Ils étaient le soleil et la lune enfin réunis, des ailes de noirceur portaient le corps enflammé, impatient et avide d’Iles qui pénétrait la rondeur douce, délicate et mordorée de cette putain sublime. Sa chevelure de pure lumière ondulait sensuellement pour magnifier l’union ardente.
Malgré l’épaisseur de la paroi, l’Aldryde entendait chacun des gémissements, chacune des suppliques mais elle ne pouvait rien faire, ni se boucher les oreilles, ni fermer les yeux. Elle était la spectatrice désemparée de sa propre trahison, le seul témoin de sa dernière chute. La jeune femme fut presque soulagée quand l’étreinte passionnée se termina. Mais lorsqu’Iles s’envola, son corps magnifique ruisselant de sueur, pour se jeter tel un rapace affamée sur nouvelle proie, elle hurla si fort qu’elle se redressa d’un bond et se réveilla.

Une fois encore la nausée la fit se courber vers le ruisseau sous elle, finissant d’achever son supplice. Oona eut juste le temps de s’allonger sur le dos pour apercevoir le décor autour d’elle. C'était dans un entrelacs de racines à la base de ce qui, pour la malade, ressemblait à un gigantesque arbre noueux et tourbillonnant au feuillage de noirceur pure. Elle se pencha à nouveau sous l’impulsion d’une contraction bilieuse, mais une douleur affreuse la stoppa dans son élan et elle resta dangereusement au bord du gouffre alors que la bave jaunâtre se mêlait désormais au sang de ses narines.
L’Aldryde s’éveilla, des heures ou peut-être des jours plus tard, nauséeuse, frissonnante et en proie à une détresse d’autant plus forte que l’origine lui restait inconnue. Elle s’aperçut aussi qu’elle était calée entre deux grosses racines dans une sorte de matelas de feuilles brunâtres. La jeune femme voulut bouger mais son corps s'entêta à ne pas lui répondre. Regroupant le peu de force qu’il lui restait, la guerrière releva la tête pour apercevoir un amas blanchâtre, tuméfié et parcouru de veines noires et boursouflées juste sous elle. Lorsqu'elle comprit qu’il s’agissait de son propre corps elle plongea à nouveau dans un sommeil comateux hanté par un amour pervers et des regrets tenaces dansant sur les bords incertains d’un abîme de désespoir. Spirale qui chuchotait langoureusement son nom à travers les brumes empoisonnées.

Soulevant le poids d’une montagne, Oona parvint à ouvrir une paupière collée par le pus. Il faisait nuit, il faisait froid et si la mélancolie pouvait se traduire aussi aisément, elle aurait pu dire qu’elle la ressentait à travers chacune de ses fibres moribondes. La jeune femme n’aurait véritablement su dire si la sphère bordeaux qui se balançait au-dessus de sa tête relevait ou non de ses cauchemars mais elle ressentait envers elle une attraction très forte, de l’ordre de la pulsion, la dernière étincelle de vie. Par un titanesque effort, sans doute le dernier, elle voulut lever le bras pour la saisir, mais ne parvint qu’à remuer péniblement un de ses doigts. Elle abandonna son geste et s’oublia du même coup au gouffre mortel qu’elle sentait vibrer sous elle. Une douce chaleur l’envahit petit à petit, ainsi qu’un sentiment de sérénité, elle n’aurait jamais cru que la mort puisse être si douce.

Soudain, une foule de sensation l’assaillit, il faisait jour, il faisait nuit, chaud et froid en même temps, les corbeaux se perchaient par milliers sur ses branches immenses puis s’affaissaient en millions de feuilles sous l’effet d’une brise. Les parasites rongeaient son écorce et buvaient sa sève qui, l’instant d’après, devenait acide et faisait se tordre de douleur les petits vampires. Oona était la forêt, elle était le vent putride, la terre purulente, la pluie ingrate, elle était un arbre seul, elle n’était qu’un arbre seul puis elle n’était rien.
Elle se redressa déjà debout, somnambule apeurée sur le fil du destin. Combien de fois la malade s’était-elle réveillée ainsi ? Des dizaines, peut-être des centaines de fois, la douleur de la nausée lui avait labourée les entrailles pour en extraire la dernière pulsation de vie.
Elle était hors de son corps, elle ne dormait pas, partout il neigeait de la cendre rouge, des gouttes de sang séché qui couvraient tout comme un linceul de fin du monde. Un battement sourd envahissait la forêt endormie, un cœur gigantesque et proche faisait vibrer tout son petit corps bouffi de miasmes. Oona plongea tête la première dans la sphère brunâtre devant elle et une infinité de parfums l’ensorcela.

La jeune femme s’éveilla encore et encore pour mordre ce cœur délicieux et gorgé de vie dont le jus sanguinolent remontait le long de son délicat menton pour venir mourir dans sa bouche desséchée. L’Aldryde avalait goulûment cette quintessence de vie, elle dévorait sans retenu. A chaque bouchée la chaleur revenait, le mal s’en allait, purgeant du même coup son organisme de toute sa substance pour la remplacer par quelque chose de différent. Le remède était aussi dangereux que la maladie car c’était une amputation globale, une réincarnation d’urgence et imparfaite qui laisserait des séquelles à vie.

Enfin Oona s’éveilla sans être tiraillée par la douleur et le désespoir, elle pouvait presque bouger sans que la tête ne lui tournât au point de la faire vomir encore une fois. Il n’y avait plus de neige, plus de cendre, plus de sang, plus de cœur palpitant ni aucun de ces fantasmes écœurants. Il n’y avait qu’une Aldryde faible à en mourir, crasseuse, allongée dans un fatras de feuilles mortes et lovée autour d’un noyau aux circonvolutions féeriques. Doucement, comme un nouveau né, elle se redressa à quatre pattes et observa, tremblante, le ruisseau en contrebas. Le fin cours d’eau se trouvait à moins de deux pieds au-dessous et se fut qu’une fois arrivée en bas qu’elle se demanda comment elle y était parvenue.
La fraîcheur de l’eau fut un supplice en même temps qu’une libération et elle accueillit cette vague cristalline avec soulagement, mais bientôt les forces lui manquèrent et elle s’allongea là où, il y a une éternité, le courant l’avait déposée pourrie de poison. Elle émergea sur son lit de feuilles mortes et un nouveau fruit odorant et juteux à souhait se trouvait juste devant elle. La guerrière s’en régala jusqu'à la dernière bouchée et se coucha revigorée, assurée que le lendemain elle pourrait reprendre sa route.

Hélas, elle dut encore attendre quelques jours pour pouvoir repartir, jour qu’elle mit à profit pour ausculter son organisme encore gonflé de mort ainsi que l’étrange arbre qui semblait l’avoir recueilli. Entre deux vertiges et crises de tétanie, elle interrogea le vénérable. Cependant aucune de ses questions ne trouva de réponses, car l’arbre resta dans un mutisme et une immobilité total, seul un fruit quasi divin apparaissait tous les matins devant sa couche. Pour avoir déjà bien souffert des maux de l’égoïsme, Oona ne se leurra pas. Elle acceptait le cadeau tout en sachant qu’il y aurait une contrepartie à payer, l’exilée devrait rembourser bien plus que ce qu’on venait de lui donner.
Le jour du départ, Oona ne manqua pas d’emmener l’un de ces noyaux, espérant pouvoir propager cette étrange essence, d’autant plus étrange que l’hospitalité semblait être une valeur disprue des terres d’Omyre. Une seule et dernière chose perturba le petit ange encore faible. Elle ne savait absolument pas dans quelle direction aller, où pouvait bien se trouver le vieil orme et sa clairière ?

La première et épuisante journée ne lui apportant pas de réponse elle s’endormit dans un vieux nid l’esprit préoccupé. La nuit ne lui procura aucun réconfort, chassant même cette légère sensation de plénitude qu’elle avait ressentie près de son hôte pour la remplacer par une angoisse grandissante et des visions de son amour torturé mais aussi tortionnaire. Le second jour ne faisant que l’égarer un peu plus, l’Aldryde voulut faire demi-tour mais surprit bientôt une étrange forme iridescente près d’une mare stagnante et nauséabonde.
L’exilée voleta vers l’apparition pour s’apercevoir qu’il s’agissait d’une très belle femme, couverte d’un voile si fin et si beau qui semblait être confectionné à partir de toiles d’araignée perlées de fraîche rosée. Tête baissée et traits tirés, elle semblait prier avec autant de ferveur que de chagrin. Se sentant soudain très proche d’elle, Oona vint se poser à proximité.
Quelques instants plus tard, la femme lui adressa un sourire d’une beauté et d’une mélancolie telle qu’elle crut un instant se voir dans un miroir d’argent.

« - Ce ne peut être qu’une délicate créature comme toi, belle Oona, qui se lamente si fort depuis des jours. N’est-ce pas ?
- La forêt entière étouffe sous les sanglots, les miens, eux, sont taris depuis bien longtemps.

L’apparition lunaire cacha son rire délicat derrière ses fins doigts argentés.

- Seul un ange peut discerner le mal dans les ténèbres, pour nous, elles sont un quotidien aussi fascinant que mortel. Je sais que tu es perdue dans ces bois car tu y cherches quelque chose que tu ne pourras hélas jamais trouver. Ici aucun n’espoir ne pousse.

Elle fit une pause pour que cette petite vérité fasse son effet.

- Tu poursuis une bien étrange chimère qui te mènera droit à ta perte. Car, n’as-tu pas vu ton amour te trahir ? Le passé est révolu et son souvenir un poison bien pire que celui que tu as déjà affronté.

L’Aldryde porta machinalement la main au pommeau de son épée. Le fait que cette femme en sache autant sur elle ne la perturbait pas tant que la force avec laquelle ses paroles remuaient son propre cœur. Oona avait compris qu’en ces lieux, sur cette terre flétrie, elle resterait le jouet de force supérieure et vile. Mais le trouble qui l’envahissait à chaque mot lui rappelait de trop mauvais souvenirs de sa captivité, d’une époque qu’elle voulait à jamais oublier.
Comme si l’apparition lisait dans ses pensées, elle continua de sa voix cristalline :

- Oui il faut oublier, oublier et briser les chaînes qui te relient à ce petit enfer. La force des nôtres est d’accepter sans aucune contrainte. Dis-moi pour qui portes-tu ce fardeau ? Dit-elle en pointant la plume noire dans les boucles emmêlées d’Oona. »

Celle-ci réfléchit quelques instants, quelques secondes qui firent alors ressurgir tous ses cauchemars, ses rêves brisés, tout ce qui l’avait tourmenté ces derniers jours. Elle se rappela aussi les visions torturées qu’elle avait eut, son amour bafoué, trahi, mais aussi celles montrant un simple arbre combattant avec les armes de ses adversaires pour finalement vaincre. Ce vieux tronc desséché l’avait pourtant accueilli, lui avait offert de sa vie pour qu’elle guérisse, il avait abandonné son état antérieur pour se fondre avec l’enfer quotidien et gagner sa place quel qu’en soit le prix. Cette vieille souche régnait désormais sur la rivière comme l’orme sur sa clairière, certes il s’agissait de royaumes bien laids et bien tristes mais eux n’étaient plus le jouet de forces supérieures. Tout au plus avaient-ils courbé l’échine pour mieux se relever.

Résigné, le petit ange se saisit de ladite plume, qui se libéra comme par miracle de ses nœuds et tomba dans la main de l’Aldryde. La femme devant elle se pencha, comme devant un enfant à qui l’on veut offrir une friandise et tendit sa délicate main. Oona y déposa alors la plume sans regret, comme si elle venait enfin d’arriver à bon port et qu’elle pouvait déposer son fardeau. Elle soupira presque.
A ce moment, l’apparition se redressa et tira le voile de réalité derrière elle comme s’il ne s’agissait que d’une simple tenture, un rideau de théâtre qui s’ouvrait pour révéler un nouvel acte. Derrière, de l’autre coté de cette scène surréaliste, se tenait, voûté, le vieil orme solitaire dans sa clairière. L'idée qu’elle devait désormais aller vers son futur et ne plus subir les aléas d’autres puissances s'imposa à elle, presque malgré elle. Elle dépassa l’humaine, soudain moins impressionnante, et traversa ce rideau chimérique. Lorsqu’elle se retourna, il n’y avait plus rien qu’une forêt immense et assoupie.

Soudain la vérité la frappa, le charme vola en éclats dans un vacarme assourdissant dans la vacuité de son esprit désenchanté. Qu’avait-elle fait ? Elle venait de se séparer de l’unique souvenir tangible de son passé, le seul fragment de vérité qui lui permettait de refaire surface dans ce cauchemar. Elle avait jeté l’ancre et filait droit vers la tempête sans carte, ni boussole à bord d’une coque de noix déjà pourrie et rongée par les vers. Les démons affamés étaient maintenant libres de se jeter sur son âme car elle venait d’abandonner sciemment la seule miette d’espoir, la clef du coffre de son innocence qui allait désormais mourir faute de lumière, faute d’attention. Et les rares pleurs qui parviendraient à franchir les barreaux de cette cellule finiraient, eux-aussi, perdus dans le brouhaha assourdissant de cette vie sans but.
A bout de nerfs, l’exilée dégaina sa fine arme et se mit à frapper les arbres autour d’elle en hurlant comme une folle, maudissant le jour qui l'avait vu naître, jurant qu’elle brûlerait cette forêt maudite et exilerait tous ses parasites dans les méandres glaciales où elle venait de se condamner à errer.
Alerté par un tel vacarme, l’orme sortit de sa torpeur :

« - Est-ce bien toi Oona qui vocifèrent ainsi ? Voilà bien que tu es devenue un oiseau de malheur. Dois-je te chasser comme les autres ?

S’arrêtant pour reprendre une respiration hésitante, il poursuivit.

- Quelque chose à changer en toi, n’est-ce pas ? Tu me sembles plus familière, nous sommes nous déjà vu auparavant ?
- La ferme ! hurla-t-elle à bout de souffle.
- Mais je vois que tu as rempli ta mission. Bien, bien. Apporte-moi donc cette graine que je désirai tant.

L’Aldryde fixa l’arbre pitoyable qui semblait trembler adossé à son rocher. Sa vision se brouilla de colère, ses tempes frappèrent si fort son crâne qu’elle fut un instant sonnée.

- Cette forêt est bien grande, trop grande pour nos vieilles racines, nous avions besoin d’un agile et rapide coursier pour ce colis. Ne soit pas ingrate, mon antique compagnon t’as sauvé en quelque sorte, non ?
- Allez ! Apporte-moi cette graine immédiatement ! »

Comprenant alors l’ampleur de sa méprise, comprenant qu’elle avait été une fois de plus manipulée et qu’elle y avait perdu bien plus qu’elle ne possédait, Oona s’effondra en larmes, martelant le sol, hurlant et bavant à s’en étouffer. Elle agrippa ses cheveux en grappes et voulut les arracher de colère, se griffer le visage jusqu’au sang, pour ensuite se briser les phalanges en martelant le tronc flétri de ce traître sylvestre. Elle voulait vraiment sombrer dans la douleur au point de ne plus apercevoir la lumière, au point même de ne plus s’en rappeler et pourrir lentement au fond d’un puit qu’elle aurait elle-même creusé. L’Aldryde voulait juste que tout cela cesse, elle voulait ne plus exister, disparaître à jamais et que son âme retourne vers le paradis de son enfance. Mais cela ne signifiait déjà plus grand chose pour elle, les chants et les danses n’étaient plus qu’une mince poussière dans le hall désert de ses souvenirs. Les galeries s’enchaînaient vides et nues sans autre perturbation que le raclement sinistre des pas d’un gardien aveugle, commentant pour un public de fantômes des œuvres disparues. La jeune femme comprit qu’elle était désespérément seule désormais, elle ne désirait même plus revoir les siennes, elle souhaitait juste remplir le silence intérieur, combler le vide béant.
Hélas, un dernier vertige foudroya son corps amaigri au milieu de sa crise de démence et elle s’effondra une fois de plus, incapable même de contrôler son propre corps meurtri. Bientôt la clairière retrouva son calme. L’orme soupira puis s’assoupit avant que ne vienne l’heure la plus noire de la nuit et que tous se gaussent ouvertement de l’insignifiante chute de ce petit ange désormais maudit, que tous fêtent dans le sang l’arrivée d’un nouveau compagnon d’horreur.

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Dernière édition par Chak' le Mar 11 Aoû 2009 16:18, édité 4 fois.

Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Dim 9 Aoû 2009 16:44 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Mer 7 Jan 2009 21:32
Messages: 130
La rancœur que l’Aldryde éprouvait envers le vieil orme se dissipa rapidement sous l’effet des humeurs pastels exhalées par cette contrée flétrie. Le climat ne supportait en effet aucune autre violence que celle de la haine bestiale, primaire et insatiable, le reste était balayé, froissé puis jeté au fin fond des mémoires. Tout au plus, ce sentiment âcre pouvait servir de combustible à la gigantesque fournaise de colère enflammant les plaies innombrables de la région. Oona avait tristement senti le poids de cette logique infâme lorsqu’elle avait voulu retrouver la ruche et ses trésors ambrées.
Les seules abeilles qui l’accueillirent étaient des spectres volants et apeurés, vibrant sans but dans l’air épais du sous-bois, bientôt plantés dans le sol acide après un dernier envol tragique. La minuscule ouverture protégeant leur palais de papier avait été défoncée par une force surnaturelle dans le seul but, semble-t-il, d’annihiler cette mince trace de vie. Car à l’intérieur même de la cavité de bois, les morceaux de rayons pourrissaient entre les cadavres innombrables des vaillantes guerrières. La jeune femme avait été tellement secouée ces derniers temps qu’elle n’avait tout simplement plus assez de force pour s’apitoyer sur ce genre de génocide. Cette sotte croyait encore en un espoir, le très mince et très insignifiant espoir de pouvoir contempler le balais rythmé des butineuses. Un instant Oona crut même qu’elle était la cause de cette destruction, qu’on avait pénétré son esprit dans le but de la faire souffrir par tous les moyens, même les plus infimes.
Du bout de son minuscule pied elle retourna une larve moribonde ressemblant à s’y méprendre à une très jeune Aldryde, pour apercevoir en-dessous, enchâssé dans un écrin de miel rance, une pierre lumineuse, une chaleur toute minérale. L’extrayant de sa gangue, la guerrière admira cette sphère aussi grosse qu’une pièce de monnaie dans laquelle se reflétaient les rares rayons de soleil, illuminant les tristes parois de petites taches sucrées. C’était la première fois qu’elle voyait pareille merveille, jamais elle n’aurait imaginé qu’autant de vivantes beautés puissent être contenues dans une si petite sphère. C’était comme si la jeune femme contemplait un autre monde, elle était un petit dieu se penchant sur son minuscule monde pour y déceler toutes les déclinaisons de sa propre image. Cette pierre avait capté la force d’une époque maintes fois révolue, elle recelait un mystère bienfaisant qui irradiait en vagues diffuses sur quiconque prenait le temps de la contempler.
Oona y passa alors de longues heures, jusqu’à ce qu’un changement imperceptible ne lui donne suffisamment de force pour s’extirper de ce charnier. L’exilée cacha soigneusement sa découverte et récupéra les dernières miettes de miel et de cire avant de s’enfuir vers la glauque clairière.

Depuis son retour la guerrière avait beaucoup dormi, bercée par les murmures du vieil arbre, mais elle sentait bien qu’au fond d’elle quelque chose avait changé, un petit quelque chose qui continuait à grandir, qui se gavait de ses forces vitales. De même, elle savait que l’orme périclitait, sa fin était proche désormais. Plus recroquevillé que jamais, il avait perdu ses dernières feuilles et ne s’éveillait que pour murmurer des complaintes d’outre-tombe. Bientôt l’Aldryde imaginait qu’il allait s’effondrer pour toujours sur son rocher et finir sous les coups de hache d’une quelconque tribu de peaux-vertes. Elle aurait alors à se chercher un nouveau perchoir.
Mais un soir, la triste mélopée lui sembla familière et elle s’aperçut que l’arbre l’appelait dans un dernier râle.

« - Je me meurs petite Oona. Il respira comme un tuberculeux avant l’extrême onction. Mais il me reste tellement à faire. Je n’ai pas oublié mon serment. Non, je n’ai pas oublié ! dit-il en resserant sa prise sur le rocher.

Cette poussée de rage soudaine sembla l’effrayé lui-même car il garda longtemps le silence.

- C’est directement que je te demande ton aide fière Aldryde. Mon œuvre se doit de continuer et j’ai besoin que tu m’aides.

L’intéressée ne pesa pas longtemps sa réponse car la rancœur avait quitté son âme. La douleur lui avait apporté une sorte de pureté infernale, un oubli progressif du bien et du mal pour se concentrer sur la satisfaction de l’instant, sur la survie. Elle n’espérait plus et c’est donc tout naturellement qu’elle acquiesçât.

- Bien, bien. Je dois rentrer en contact avec une vieille amie. Si nous autres sommes les bergers des arbres alors disons qu’elle appartient au peuple qui défriche les sentiers et rend les pâturages gras. Il hésita soudain. Elle aussi a dû bien changer depuis la disparition des derniers elfes. Entendra-t-elle mon appel ?

Comme un feu de joie qui soudain perd de sa force après son embrasement, l’arbre se tut de très longues minutes pendant lesquelles Oona se perdait dans la contemplation de ses entraves de métal. Vestiges et traces de ses supplices mais aussi lourds paragraphes de sa triste bibliographie.

- Entendra-t-elle mon appel ? Certes oui. Mais pour cela il me faut les crânes d’ennemis respectables. Il y a fort longtemps les derniers elfes de cette forêt accrochaient aux branches de mes vaillants aînés les têtes de leurs morts ainsi que celles de leurs plus féroces ennemis. C’est au milieu de cet ossuaire volant que circulaient les rares dryades qui avaient survécues à la venue de l’Ombre. Je dois parler à ma dryade Oona ! Même si elle ne doit recueillir que mon épitaphe !

Puis, plus rien qu’un râle long et chargé qui intima à la guerrière de se mettre en chasse d’un ennemi digne. De par sa taille et son inexpérience, n’importe qu’elle bête plus ou moins féroce aurait fait l’affaire mais elle douta que cela fut suffisant.

Lorsque le gris matinal repoussa pour quelques heures les ombres aux pieds de leur propriétaire, la jeune femme s’arma de sa rapière, de son bouclier et emporta son maigre butin de miel pour la route. Route qui menait vers le levant fébrile, vers cette masse inquiétante et barbelée dont le seul nom résonnait comme un appel au meurtre et à la débauche : Omyre.
Le petit ange ne comptait pas entreprendre le périple jusqu’à la cité noire mais espérait bien trouver en route quelques orques de bonne taille pour les combattre et éventuellement vaincre. Et bientôt un choc sourd et répétitif lui indiqua à coup sûr la présence d’un groupe de bûcherons puis les vociférations et la puissante odeur de musc confirmèrent sa première intuition. Perchée à la lisière de la forêt, l’exilée épia ses proies.

Les orques étaient une douzaine à trimer sous l’œil inquisiteur d’un chef gigantesque qui se fatiguait à les houspiller en vain pour leur faire accélérer la cadence. Pendant des heures tous levaient et abattaient leur hache et leur merlin avec la régularité d’un métronome n'ayant que pour seul résultat de faire voler de minces copeaux de bois. La prodigieuse force et l’ardeur sans faille qu’ils mettaient dans leur entreprise n’étaient nullement en cause, mais ces arbres étaient plusieurs fois centenaires et refusaient d'abdiquer face à une menace si insignifiante après avoir tant endurés. Finalement quelques vénérables finirent par céder lentement, nonchalamment, bien décidés à continuer le combat sous la forme de nœuds impossibles et de termites voraces. Une bonne partie de la journée s’était écoulée et Oona avait eut tout le temps de préparer son plan. Au moment où les peaux-vertes eurent fini de hisser les rondins sur le chariot tracté par une farouche créature, elle se décida à passer à l’attaque.

Rapide comme un faucon, elle plongea au milieu des corps encore fumant d’effort, virevolta une fois autour d’un chef stupéfait, puis d’un geste rapide, trancha les liens de sa bourse et s’enfuit avec. En effet, tout au long de la journée, et surtout vers son terme, les bûcherons n’avaient cessé de parler de leur paye prochaine et des beuveries qui allaient s’en suivre. Au bout d’un moment, l’Aldryde avait compris qu’il s’agissait de ces fameux disques de métal si cher à cette race ingrate.
Ecumant de rage la troupe avait suivi, arme au clair, cette pie voleuse, bien décidée à reprendre leur due et lui faire douloureusement payer cette injure. La guerrière s’enfonça alors de plus en plus vite dans la sinistre forêt jusqu’à ce que la lisière disparaisse pour de bon. Puis elle ralentit l’allure, ouvrit légèrement la bourse et dès qu’un premier orque, battant furieusement les fougères gluantes, apparut, elle commença à lancer les pièces en tout sens. Nullement dupe, le peau verte, et les suivants la poursuivirent encore un peu plus sous les beuglements enragés de leur chef. Là, Oona ouvrit franchement la lourde bourse et lança son contenu dans tous les sens en une furieuse pirouette et partit immédiatement se cacher parmi le feuillage.
Quasi fascinés par cette pluie sonnante et trébuchante, les bûcherons tendirent leur paume vers cette manne céleste et bientôt se retrouvèrent à quatre pattes pour ramasser les précieuses gouttes. Malgré les coups de pieds du contremaître, chacun était bien décidé à récupérer son due et à se faire une petite marge si possible. Bientôt il y eut de moins en moins de pièces à ramasser et là où les plus faibles préférèrent continuer leur fouille dans les buissons, les plus forts commencèrent à se toiser de manière belliqueuse. Dans ce décor primaire, les instincts des travailleurs semblèrent reprendre le dessus sur les délicats concepts d’autorité et de soumission, tant et si bien que le premier à se retrouver roué de coups et bientôt dépouillé, fut leur chef. Par la suite les pugilats éclatèrent nombreux dans la petite troupe.

La connaissance des mœurs orques avait assuré à Oona la majeure partie de son travail, restait désormais à terminer en beauté. En rebroussant chemin sur la route de l’or, elle découvrit deux orques en train de retourner énergiquement une grosse bûche dans le but de s’emparer d’une pièce. Inévitablement, dès que celle-ci fut à portée, les anciens camarades se regardèrent de travers, prêt à en découdre. C’est le moment que choisit l’Aldryde pour fondre de sa cachette et passer entre les deux combattants en balafrant un groin de la pointe de sa lame. La réaction ne se fit pas attendre et les deux orques la suivirent alors, arme aux poings. Cette fois-ci la guerrière prit la direction de la clairière en espérant qu’elle n’avait que deux ennemis aux trousses. Elle dut alors les faire espérer jusqu’à atteindre la destination en ralentissant, puis en accélérant subitement, en faisant semblant de se cacher pour leur filer entre les doigts au dernier moment. Bref le petit ange devait se faire anguille encore pour quelques temps.

Soudain elle déboucha sur le maigre cercle d’herbes rases, cette cage dorée où se mourait lentement la créature sylvestre. La guerrière s’emplit de cette liberté de mouvement prête à peser de tout son poids sur la balance du destin pour faire basculer ses adversaires droits vers les limbes. Ces derniers surgirent alors dans un fracas de branches et de feuilles, écumant de rage et ruisselant de sueur. La journée de travail et cette petite cavalcade n’avait été qu’une mise en bouche pour ces montagnes de muscles butors.
Oona prit l’initiative de charger la première mais fut chassée brusquement d’un revers de hache qui, en réponse, fendait déjà l’air à quelques pouces de la guerrière. Pendant ce temps, l’autre bûcheron observait la scène ne sachant pas trop s’il devait intervenir au risque de se blesser dans ce drôle de corps à corps. La jeune femme ne se découragea pas et chargea de nouveau mais l’orque, plus rapide qu’elle ne l’aurait cru, coupa sa charge et frappa à deux reprises. Oona ne dut sa survie qu’à la protection de son bouclier alors que déjà l’orque avançait de plus belle, la forçant à exécuter de nombreuses pirouettes dans le but de tenter une riposte, mais en vain. Elle rompit alors le combat en perdant quelques plumes puis fondit comme un rapace sur sa cible, l’écorchant ça et là, ne réussissant qu’à attiser sa colère. Tout au plus parvenait-elle à lancer des œufs sur cette muraille crasseuse et malheureusement agile.
La guerrière tenta alors d’attaquer par le flanc, mais le peau verte devait être habitué aux rixes car à chaque assaut il se replaçait, esquivait ou bien feintait avant qu’Oona n’ai réussit à se placer. Celle-ci se dérobait donc, traçait quelques lignes carmins sur les phalanges et l’avant-bras avant de se replier pour esquiver des coups de hache fulgurants. Ici, il ne s’agissait plus de régler son compte à quelques insectes baveux ou une bande de rats puants, c’était un véritable adversaire de plusieurs fois sa taille. Un monstre furieux habitué à survivre à la force de ses poings, à donner des coups bas et à en recevoir de plus durs, de plus sournois.

Fatiguée mais non résignée, la jeune femme décida de s’abandonner au combat, elle se résolut à tout miser en une seule attaque, à remettre son destin entre les mains de la chance. L’orque attaqua deux fois de taille comme auparavant et se préparait à enchaîner son coup vertical. Oona replia ses ailes au plus près, se présenta de biais face à son adversaire et frappa au moment opportun. Elle sentit la force de l'attaque adverse, une légère brise ourlant la lame au-dessus d’elle, rasant sa tête soudain et l’instant d’après le long de son torse. Mais elle vit surtout les gros doigts aux phalanges blanchies par l’effort et le pouce cadenassant la prise sur l’arme. La guerrière utilisa sa dextérité pour frapper juste sous l’ongle et enfonçer sa lame loin dans la chair jusqu’à sentir le contact de l’os.
Son adversaire barrit alors de douleur, en lâchant son arme, mais déjà l’Aldryde avait fait voler l’ongle d’un revers nerveux. Avant qu’il ne se ressaisisse, le petit démon courait sur son avant bras velu, signant son passage d’estafilades sanglantes, puis bondit droit vers le visage bestial et enfonça son dard dans l’œil dilaté par la surprise. Un second hurlement secoua la paisible forêt, invitant de nouveaux spectateurs à la sinistre représentation. Calée sur le groin et cramponnant le sourcil à pleine main, Oona retira son arme dans un flot de liquide blanchâtre et s’apprêta à crever le second œil quand le supplicié voulut porter une de ses énormes paluches à son visage. Hélas, il s’empala sur l’arme toute droite tendue pour sa perte. La seconde d’après l’orque devenait définitivement aveugle.
Il se mit à battre des mains tout autour de lui alors que la cause de ses souffrances lui transperçait la nuque, lui tranchait les oreilles, perçait sauvagement ses tympans et commençait à s’attaquer à son cou palpitant. La guerrière était une petite tempête de souffrance qui se déchaînait sur ce colosse aux pieds d’argile, désireuse de le faire se courber, d’imposer sa volonté à cet animal grossier. Le peau verte s’effondra alors en suppliant, rampant à la recherche de son arme.

Le second monstre avait suivi la scène d'un air assez dubitatif et conclut finalement à l’incapacité de son frère de race puis avança, son grand couteau à la main, vers le petit ange souillé de sang. Ce dernier peinait à reprendre son souffle et se contenta de reculer hors de portée de son adversaire. Bientôt Oona fut à la lisière de la clairière et son ennemi de plus en plus proche. Un instant elle hésita à prendre la fuite mais cette pensée fut chassée par le souffle d’un énorme rocher fendant l’air à quelques pouces d’elle et le monstrueux bruit qui s’en suivit. Regardant vers l’origine de cette comète inespérée elle vit l’orme dans la fin de son mouvement, une main tendue vers sa cible et l’autre le retenant de culbuter en avant. La pierre qui avait fracassé son ennemi contre un arbre, abandonna son inertie et chuta lourdement au sol dans un immonde bruit de succion. Le choc fantastique avait transformé le peau verte en un amas de chair peu ragoûtant d’où saillaient membres et os dans un ordre improbable. Soudain le cadavre s’écroula lui aussi. Seul un pied était encore agité des derniers soubresauts.

L’Aldryde se posa devant ce spectacle morbide alors qu’au centre de la clairière l’arbre se redressait avec la lenteur des âges passés, chacun de ses mouvements craquaient comme du bois sec, trahissant son très grand âge et la folie de son geste. Cependant sans cela, Oona serait certainement morte et elle le savait. Reprenant son souffle et épongeant un peu de sang elle réalisa qu’elle venait de remporter sa première victoire. Certes elle n’avait mis personne à mort, mais elle avait triomphé et cela lui procura un sentiment nouveau, une sensation inconnue de plénitude. On l’avait entraîné à la guerre car elle était marquée du sceau de l’infamie, l’exilée avait du se battre pour survivre et maintenant elle venait de provoquer sciemment un adversaire, de jouer son destin en une passe d’arme et elle se sentait revivre.

De petites boursouflures gonflèrent soudain la terre autour du cadavre humide et tout d’un coup une foule de petites racines émergèrent de l’humus pour replonger dans le patchwork de chair et d’os. Bientôt tout le corps était ficelé et se retrouvait imperceptiblement tracté vers l’orme grondant sous le contrecoup de l’effort. Un cri plaintif attira l’attention de la jeune femme vers l’orque aveugle qui venait de se faire plaquer au sol, tête la première, par les milliers de petites racines. Déjà elles s’insinuaient dans les moindres recoins, investissant cruellement ses narines et sa bouche, farfouillant avec envie ses globes vides et ses oreilles sanguinolentes. Lentement il étouffa sous la pression toujours plus grande des folles racines fourrageant son intérieur et broyant son enveloppe sans pitié.

Il fallut toute la fin de journée et une bonne partie de la nuit à l’orme pour dresser les carcasses bien haut dans ses branches mais au fur et à mesure que les pantins morbides prenaient leur place, il semblait à la jeune femme que l’arbre reprenait quelque force. Il se tenait plus droit et déjà une certaine solennité emplissait la petite clairière. Une sourde vibration investit alors le lieu, une sorte de résonance profonde et intense qui venait du plus profond de l’être sylvestre, d’un temps révolu. La vibration s’amplifia tellement qu’on aurait pu croire que l’orme devenait l’épicentre d’un petit tremblement de terre, qu’il devenait la vivante corne des complaintes de la terre appelant tous les habitants à reprendre les armes. D’ailleurs Oona se rendit compte que malgré l’heure avancée de la nuit, nul autre bruit n’osait couvrir le puissant appel, aucun autre meurtre ne serait commis ce soir car les bois entier écoutaient, anxieux, cette convocation primale. Bientôt, la vibration devint cyclique, descendant si profondément dans les basses que le son devint palpable puis remontant dans des aigus presque inaudibles. Pendant de longues minutes, la succession de crescendo et decrescendo berça la forêt jusqu’à ce qu’une seconde vibration, plus rapide et moins mystérieuse, vienne s’ajouter à la première.
Lentement, presque langoureusement, une troisième puis une quatrième sonorité vinrent enrichir la mélodie à des rythmes de plus en plus soutenus répandant des percutions en vagues successives bientôt renvoyées par chaque arbre de la forêt.

L’exilée était stupéfaite qu’une telle harmonie puisse émerger de ce chaos atroce en dehors de la quotidienne communion haineuse. Elle crut même apercevoir, lovées dans les ombres à la lisière de la clairière, des foules d’yeux prédateurs soudain apaisés. Croyant tout d’abord à un étrange écho, l’Aldryde ne prêta pas attention à cette nouvelle variation de rythme, mais elle s’aperçut bientôt que l’arbre entamait un chant lugubre, une triste invocation dont les paroles lui échappaient mais pas le sens. Sans comprendre les sons, ces derniers prenaient corps directement de son esprit sous la forme d’étranges visions fulgurantes pareilles à celle de son coma passé.
Le spectacle s’accéléra et devint encore plus fantasmagorique lorsque de petites flammèches, minuscules lucioles multicolores, se mirent à virevolter autour de l’antique orme au rythme entêtant des sourdes vibrations. Leur nombre grandit au point qu’elles masquèrent presque le vénérable. S’approchant même de l’exilée, la frôlant pour humer son parfum et laissant leur délicat corps se faire surprendre par la proximité. Elles couraient dans les maigres branches et jouaient innocemment avec les cadavres encore frais. La danse s’accéléra à mesure que le chant prenait le pas sur la musique et l’arbre lui-même s’agita en faisant bruisser ses branches desséchées comme de vieux os craquelés. La foule bariolée s’envola tout d’un coup haut dans la nuit d’ébène et, extatique, tournoya sur elle-même avant de plonger violemment dans le sol aride de la clairière.
Tout s’arrêta, plus de musique, plus de chant, le silence osa à peine reprendre ses droits sur la forêt.


Une pousse jaillit de terre à l’endroit où les feu follets venaient de se jeter tête la première, puis une seconde et bientôt des dizaines. Ronces, chardons, lierres mais aussi chênes, frênes, ormes et genévriers fracassèrent le sol pour enfin obéir aux ordres du vénérable de la forêt et tous s’enroulèrent furieusement, se mêlant les uns aux autres, nouant leur pulpe jouvencelle. L’amas verdâtre prit bientôt forme humaine, on y distingua une fine tête, un torse élancé et bientôt des bras et des jambes terminées par de minuscules doigts de racines. De cet être nouveau, à peine plus grand qu’un nouveau né, émanait une grâce et une sévérité proprement impériale, de toutes ces essences mêlées émergeait un être pur, une reine déjà assurée de son pouvoir.
Dans le silence toujours aussi oppressant, la dryade fit quelques pas, plus distingués qu’un déhanchement félin, devant les yeux écarquillés d’Oona.
Qui, assise au milieu des herbes rases, se sentit vraiment minuscule face à la lueur qu’elle capta aux tréfonds des orbites de la créature, ce qui ne fit que la rendre encore plus humble. La profondeur de ces deux abîmes semblait si vaste que la bergère des arbres aurait pu faire chavirer toute cette réalité d’un seul battement de cil. Même les deux émeraudes de l’orme semblaient bien ternes face à la puissance de ce regard maintes fois millénaire et de l’esprit quasi omnipotent qu’elles cachaient. Le vieil arbre tendit sa main de bois pour recueillir son invitée qui grimpa avec une grâce surréelle et disparut presque aussitôt dans les branchages. Un moment de silence complice plus tard et déjà le vénérable partait d’un pas presque léger faire visiter ses terres à sa compagne retrouvée.

L’Aldryde se retrouva seule au milieu de la clairière et décida de se blottir contre le vieux rocher encore taché de sang, pour tenter de trouver un peu de sommeil. Elle ne s’inquiéta en rien de sa sécurité, car l’aura de l’orme rayonnait avec force sur ces lieux et malgré la fatigue elle ne parvint que difficilement à s’endormir. Il lui semblait d’ailleurs qu’elle venait juste de fermer un œil quand le puissant arbre réapparut tout couvert de nouvelles feuilles sombres, affichant une détermination inconnue de la jeune femme. Sans ménagement il se saisit du rocher et le replaça dans son logement pour s’y adosser avec une délectation non feinte. Deux lueurs vertes apparurent dans ses branches chargées et une forme en émergea brusquement qui prit corps, comme par enchantement, à quelques pas de la jeune femme. Celle-ci demeura immobile et quelque peu inquiète alors que la reine des lieux s’approcha d’elle, lui frôlant la joue de ses fins doigts de ronces tout en essayant de mettre de l’ordre dans la chevelure hirsute de la guerrière. Toujours aussi gênée, cette dernière n’osait pas repoussée cette main intruse qui la coiffait comme une poupée mais soudain l’index impérieux lui fit relever le menton. Elle comprit que la dryade souhaitait croiser son regard.

Bien plus que de le croiser, elle l’absorba, transperça cette pellicule de chair pour s’infiltrer sans vergogne dans l’esprit de l’exilée. Et, comme si l’on venait de tirer les rideaux d’une antique masure, comme si le soleil pénétrait enfin les ténèbres les plus épaisses, Oona sentit alors les ombres fuirent. Les chauve-souris s’échappèrent du clocher, les rats déguerpirent vers leurs trous et les cafards se réfugièrent sous les tapis ne laissant que les plus patauds à la merci de cette soudaine clarté vengeresse. Sentant un trouble encore plus fort en elle, la guerrière crut un instant qu’elle allait rendre tant la douleur se fit aiguë dans son abdomen, puis il lui sembla que l’on labourait son œsophage avec milles crochets et qu’on griffait son palais pour en arracher la langue. Finalement, la dryade retira un invisible maléfice de la jeune femme, qu’elle fit disparaître d’un simple claquement de doigts.
L’Aldryde se sentit véritablement bien comme si elle venait enfin de vomir les dernières traces de poison en elle. Toujours à sa merci, la créature retira alors ses doigts de la petite tête et lorsque la chevelure masqua à nouveau le délicat visage de sa poupée, la dryade fit une moue boudeuse. Elle fit apparaître entre ses doigts par un tour de passe-passe de mauvais magicien, une sorte de demi-anneau d’un noir profond. Délicatement, la dryade plaça l’objet barbelé sur la tête et dans la chevelure de l’exilée puis esquissa un sourire à vous glacer le sang. En deux bonds elle disparut à nouveau dans son compagnon sylvestre qui enchaîna avec une voix de baryton assuré :

« - Elle aussi a changé comme tu peux le voir, n’est ce pas ? Elle est comme nous une part de la forêt et elle doit aussi s’adapter. Cela me rend moins mélancolique soudain, peut-être ai-je opté pour le moins pire des choix.

N’attendant pas vraiment une réponse d’Oona, il marqua tout de peine une pause puis reprit.

- Nous avons quelques affaires à régler ça et là, je dois donc quitter pour longtemps cet endroit, je te conseille de reprendre ceci. Fit-il en descendant un ridicule petit sac de feuille au bout de son gigantesque doigt. Depuis notre réunion, j’ai quelque peu changé, les parties les plus perverties de mon corps ont en quelque sorte été expulsées de mon organisme. Il semble bien que l’une d’entre elle se soit enchâssée dans ton sac. Tu peux la garder si cela te sied.

Il déposa le sac empalé d’une étrange aiguille devant l’Aldryde et s’apprêta à faire demi-tour, à disparaître dans les bois.

- Attends ! cria l’exilée, j’ai besoin de savoir une chose avant de partir. Comment rentre-t-on dans Omyre ?

Semblant écouter les chuchotements de sa camarade, l’orme se tut un instant et émit quelques grondements d’approbation, puis enchaîna. Oona ne l’avait jamais autant entendu parler.

- Il y a six jours nous étions la pleine lune de Karr, n’est ce pas ? Celle qui précède la Lune Sanglante.

Il fit une pause professorale.

- Or en Omyre, le soir de la Lune Sanglante a lieu la Nuit des Souffrances. Un horrible carnaval où tous les habitants deviennent des proies potentielles, où nulle hiérarchie n’existe plus, seule prévaut la bestialité et le carnage. Les esclaves chassent les maîtres qui chassent leurs supérieurs et ainsi de suite jusqu’à faire descendre les démons eux-mêmes dans les rues. Du moins c’est ce que rapportent les rumeurs. Durant cette nuit il n’y aura pas de garde sur les murailles, mais si tu veux être sûre de ne rencontrer personne passe par le sud. Là, les portes furent comblées car nul orque ne supporterait de rester des journées entières face au soleil.

L’Aldryde emmagasinait toutes ces données précieusement et comptait bien les utiliser à bon escient.

- Sache pourtant une chose. Même si tu parviens à te dérober à la vigilance des gardes et des habitants, la ville, elle, ne t’oubliera pas. Elle est comme cette forêt, attentive et vigilante, consciente du moindre de ses habitants et de toutes ses faiblesses. Au final c’est elle qui finira par gagner. Omyre pourrit tous ceux qui osent y entrer. »

_________________
Et sur moi si la joie est parfois descendue
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Oona

Image


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Sam 11 Juin 2011 19:47 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Sam 28 Mai 2011 14:52
Messages: 95
Localisation: Entre Oranan et Bouhen
précédent

Ne voyant aucun autre moyen d'avancer, je rentrai dans ces bois obscurs. Je n'avais pas peur, Elax m'avait prévenu au sujet de ce voyage, il était dure et périlleux.
(Je n'ai rien à perdre de toute façon.)
Plus rien. Je continuai mon voyage, mon périple. Je sentis soudain que l'air se rafraichissait je frissonnai sous ma tunique, sans doute à cause du manque de soleil, les hautes branches feuillues des arbres empêchaient aux rayons de l'astre de pénétrer dans les bois. Ça rendait l'endroit encore plus sinistre, une main sur le manche de mon épée, je continuai à avancer, sans relâche car je n'ai qu'un seul but : arriver sain et sauf à Omyre.
(Il faut avoir des buts dans la vie. A moins qu'elle n'ait aucun sens.)
Seul dans la forêt je commençai à me remémorer mon passé. Mes douces années passées auprès de mes parents, avec ma sœur. A jouer ensemble à courir pieds nus dans le village avec les autres enfants. Je me souvins de la maladie de mon père qui l'a surpris à la suite suite d'une partie de chasse. Je me souvins de son état, de sa faiblesse et des promesses de ma mère. Je lui en ai voulu de m'avoir menti sur l'état de mon père. Je lui en ai voulu de m'avoir dit qu'il s'en sortirait et que ce n'était qu'un refroidissement. Je lui en ai voulu de m'avoir dit qu'on partirait ensemble à la fin de l'année pour chasser. Et mon père est mort. Je n'ai jamais été aussi malheureux je crois. Je me souviens avoir passé des jours à pleurer. Ma sœur était venue me consoler avec sa voix aussi douce que celle d'une fée. Elle m'avait dit que la vie devait continuer et qu'il voudrait que je devienne un beau jeune homme malgré tout. J'ai quasiment appris à chasser seul. Habituellement les pères nous aident au début, lorsque nous sommes envoyés pour les premières fois dans les forêts voisines. Mais moi... la première fois je n'ai pas quitté le père d'un voisin d'une semelle, j'ai eu peur de me perdre. La seconde j'ai fait pareil et la troisième il m'a perdu. Je me suis retrouvé seul, à douze ans, dans une forêt. Voilà pourquoi je n'ai pas peur d'être ici, la forêt est devenue comme une seconde maison pour moi. Je connais les plantes de mon continent, je n'ai pas peur des animaux qui rôdent et je sais me repérer... enfin la plupart du temps. J'entends soudain un grognement. Je tire mon épée, regarde autour de moi.
(Rien, j'ai trop d'imagination.)
Je range mon arme et continue, j'arrive à un drôle de petit bosquet, je me sens mal. Pas physiquement, mais mentalement. Une profonde mélancolie m'envahit. Tous les évènements négatifs de ces derniers mois me sont rappelés. L'exclusion dans mon village, la mort et la destruction, le cadavre de ma sœur que je tire dans la forêt. Des larmes coulent sur mes joues. J'entends quelque chose, je m'agenouille devant cet arbuste.

"Tthéo, Tthéo. Fais attention Tthéo."

(A nouveau mon imagination qui me joue des tours.)
Je reste là, silencieux à pleurer. L'idée de rester là, silencieux et de me laisser aller à la mort me vint. J'ai de quoi abréger mes souffrances, c'est une solution, une solution pour ne plus regretter mon passé, ne plus regretter Gretala. Ma sœur, la moitié de moi même. Je me remémorai son image de petite fille, d'adolescente et de cadavre. Cette dernière image vint briser tout espoir en moi. Je sors mon épée, autant en finir.

"Tthéo, Tthéo non ! Tu es mon frère, je veux ton bien !"

(Mon inconscient me joue des tours. Les morts ne parlent pas, les morts ne reviennent pas. Les morts ne parlent pas. C'est dans ma tête !)

J'avalai ma salive et me levai. J'essuyai mes yeux et rangeai mon épée.
(Je dois quand même continuer. Mourir maintenant serait idiot, j'ai tant de choses à voir).
Je partis en courant. Je courus aussi vite que possible, j'avais peur, peur de la mort. Peur de ce buisson aux caractéristiques étranges. Peur de la voix de ma sœur que j'ai entendu dans mon esprit. Peur des hallucinations. J'aurais tant aimé rentrer chez moi, près de Tulorim, dans mon village et serrer ma mère et ma sœur dans mes bras. J'aurais tant aimé pouvoir changer le passé, mais ce n'est pas en mon pouvoir. Je dois avancer la tête haute, être orgueilleux, vouloir continuer.
(La mort est la pire des solutions. Je dois vivre, explorer ce continent. Comprendre l'avenir et le passé.)
Je m'arrêtai soudain de courir pour marcher plus calmement cette fois, je me sens moins seul, moins triste, moins angoissé. Je ne suis plus sur le point de mettre fin à mes jours ce qui est une plutôt bonne chose. Je ne pensais pas que je puisse devenir mon propre ennemi... Cette forêt est bien plus effrayante que celles que j'ai visité auparavant. Il faut que je fasse d'autant plus attention.
(Je n'aimerai pas rencontrer des animaux enragés près à me sauter dessus.)
Ce qui était bizarre c'était bien ça, je n'avais pas croisé un seul animal, à part le grognement... Mais il était peut être tiré de mon imagination. La forêt entière semblait désertée de toute vie animale, ce qui était effrayant.
(J'aurais peut être dû aller au sud... à Kendra Kâr... et puis tant pis j'aurais bien dû aller dans cette forêt à un moment...)
Soudain je me retrouvai face à cinq gobelins. Je frissonnai, ils étaient plus petits que moi, mais en nombre suffisant pour me voler. Voler le reste de nourriture que j'avais embarqué du bateau pirate. Je tirai mon arme et la tint face à eux, je voulais protéger mes vivres et mon argent. Ce serait idiot de se faire voler maintenant, après avoir échappé au buisson maléfique.
L'un des gobelin se jeta sur moi tentant d'agripper mon sac, je me tournai juste à temps pour lui trancher un membre. Soudain je compris ; ce sont de tous jeunes gobelins. Je connaissais mal leur culture, mais je savais qu'ils étaient abandonnés tôt par leur mère et qu'ils devaient survivre seuls en observant. Soit le reste de leur clan n'était pas loin, soit ils étaient seuls.
Le jeune blesser hurla les autres commencèrent à se montrer agressifs. Je compris qu'ils allaient renouveler une attaque. Avant que je ne puisse bien réagirent, les quatre gobelins en forme se jetèrent sur moi en même temps, me griffant le visage et en me mordant. Je me débattis autant que possible avec mon arme. J'en tuai un qui s'était reculé, puis un autre qui avait tenter de porter secours au premier. Les deux derniers qui restaient étaient plus coriaces, l'un sortit un poignard et me le planta dans le bras gauche, je poussai un cri et les poussa aussi fort, les envoyant valser contre le tronc d'un arbre. Ils étaient à moitié assommés. Je regardai l'arme plantée dans mon bras et la retirai d'un coup poussant un hurlement de douleur. Je regardai autour de moi, un des dernier gobelin présent courut vers moi et je le tuai, il ne restait maintenant plus qu'une créature et moi. Sa peau est verdâtre et ses yeux sont rouges sang. Je n'avais jamais croisé le regard d'un Sekteg auparavant.

"Pitié, noble humain, ne me faite pas de mal !" implora-t-il.

"Donne moi une seule raison pour t'épargner saleté !"

"Je suis prêts à vous servir, monseigneur, à vous soigner si vous me donnez à manger."

"Pas question que je m'encombre d'une créature quelconque. Va-t-en !"

Je lui tournai le dos et m'en allai d'un pas rapide.

"Votre bras, il faut le soigner. Biblo est prêt à vous aider à soigner votre bras."

"Et avec quoi veux-tu me soigner ? Je n'ai rien sur moi ! Pas même de quoi me faire un bandage."

"Plus loin il y a des orques qui ont des bandages et des onguents."

Je m'arrêtai et fis face à la créature.

"C'est donc ça, tu n'étais pas seul, tu es avec des orques. Ça suffit tu va où tu veux, mais tu ne me suis pas ! Je n'ai pas besoin de tes orques, ils me tueront s'ils me croisent."

"Biblo est sûr que non. Viens avec moi, je volerai pour toi. Bilbo te dois la vie car tu as eu la bonté de l'épargner."

"Mouais, c'est ça, ne me le fait pas regretter et va-t-en avant que je ne change d'avis, j'ai encore mon arme sur moi."

Je me remis en marche laissant définitivement, cette fois le jeune gobelin derrière moi. Je m'arrêtai au bout de dix minutes, la douleur à mon bras me cuisait. J'écartai l'entaille faite dans ma tunique pour voir la blessure. Elle était assez profonde, mais semblait sans gravité. Je déchirai un pan de mon habit, remonta ma manche et m'enroula le tissus autour du bras pour protéger la blessure et pour qu'elle cicatrise tranquillement. J'espérai sortir bientôt de cette forêt et arriver à Omyre ou je trouverai de quoi me soigner... au moins un peu d'eau propre pour enlever certaines saletés.

suite

_________________


Haut
 

 Sujet du message: Re: Les Bois Sombres
MessagePosté: Dim 27 Nov 2011 15:32 
Hors ligne
Avatar de l’utilisateur
 Profil

Inscription: Sam 26 Nov 2011 00:56
Messages: 28
Localisation: Bois sombres d'Omyre
Furim avait décidé d'accomplir sa mission première, réussir à tuer un ennemi prestigieux pour avoir un plus grand territoire de chasse.

Comme sa mère lui a expliqué en quelques mots, plus la prise est bonne et plus elle sert la cause de sa tribu, plus son prestige sera grand et son territoire important.

Furim n'avait pas de cible précise, il voulait avant tout profiter de cette aventure pour connaître ses propres limites. Il était seul depuis bientôt un an et il avait déjà eu de bonnes prises. Des humains pour la plupart, s'étant aventuré dans le bois et n'ayant apparemment pas pris assez de précautions ...

Mais Furim savait que ses prises ne sont considérées que comme du menu fretin. Il avait besoin d'une prise de choix, d'un symbole fort de la lutte pour la survie de son peuple.

La recherche n'avait pas encore commencée, Furim avait besoin de connaître les lieux, l'emplacement de chaque arbre, de chaque colline.

Cette partie de la forêt m'est inconnue, je me souviens m'y être rendu une fois, peut-être deux, mais il est évident que je ne la connais pas. Cependant, les recoins sont nombreux, les arbres très proches les uns des autres donnant à ce vois une grande densité

Furim semblait avoir trouvé un bon espace de chasse. Il s'éleva alors dans les arbres à plusieurs mètres de haut.

Bien que très lourd, Furim était très agile et ses griffes se plantaient dans les troncs comme dans du beurre. Il était vif et aimait utiliser toutes les ressources que son corps lui donnait pour se mouvoir avec vélocité. Il parcourait le bois avec une grande rapidité, aussi bien pour ressentir sa force que pour connaître son nouveau territoire. Il avait marqué de son urine sa précédente position. Il savait donc retrouver son chemin.

Furim aurait tout intérêt à progresser sans prendre la peine d'avancer territoire par territoire, mais jusqu'à maintenant, il ne connaissait que cette manière d'agir. Il ne connaissait pas encore la notion de groupe et ne raisonnait qu'en prédateur.

Néanmoins, il était difficile de deviner ce que sera son avenir. Furim se sentait perdu en permanence, et ce manque de repère lui était familier, mais si jamais Furim vivait en communauté, comment allait-il réagir à ce nouveau mode social ? Pour le moment, Furim était bien loin de ces questionnements, il profitait de ce bois pour laisser éclater ses capacités physiques dont il était très fier et dont il profitait quotidiennement plus pour connaitre ses limites que pour accomplir sa mission.

Il ne pensait à rien, il ressentait. Les arbres, les bruits, les bêtes, tout était pour lui un jeu. Sa jeunesse était à la fois un atout et un danger, il avait envie de découvrir, mais ne se rendait pas compte du danger de l'aventure. Il savait qu'une ville était proche même si il ne savait pas exactement où. Furim s'était bien éloigné de son point de départ et il doutait à présent. Devait-il continuer ou revenir ? Revenir lui donnerait avec un peu de temps un nouveau territoire vacant, certes modeste mais qui lui donnera peut-être l'occasion de tuer un ennemi redoutable, mais continuer lui permettrait de traquer une cible encore plus prestigieuse.

Il souhaitait les deux à la fois, il décida donc de rester là où il était pour le moment. Et s’endormit sans précaution, posé proche de la bordure de la forêt.

_________________


Dernière édition par Attilaa le Mar 29 Nov 2011 22:12, édité 2 fois.

Haut
 

Afficher les messages postés depuis:  Trier par  
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 77 messages ]  Aller à la page 1, 2, 3, 4, 5, 6  Suivante


Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 0 invités


Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages

Aller à:  
Powered by phpBB © 2000, 2002, 2005, 2007 phpBB Group  

Traduction par: phpBB-fr.com
phpBB SEO

L'Univers de Yuimen © 2004 - 2016