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Si les passages bas ne plaisent pas à mon fauve, l'eau, en revanche, ne lui pose guère problème et il s'y engage sans vraiment hésiter lorsque je l'appelle, pataugeant comme le ferait un chien, à grand renfort d'éclaboussures. La galerie à moitié inondée ne fait qu'une cinquantaine de mètres de long, elle débouche ensuite dans une impressionnante salle d'éboulement au plafond si plat que c'en est surréaliste. Le sol, lui, est jonché de dalles de tailles diverses qui forment un chaos d'aspect instable au milieu duquel serpente paisiblement la rivière, plus ou moins profonde selon la largeur des passages qu'elle est contrainte d'emprunter. Nous traversons la salle en la suivant, au sec lorsque c'est possible, les pieds voire davantage dans l'eau quand ça ne l'est pas. A condition de bien regarder où l'on marche, traverser ce lieu ne pose aucune difficulté et nous arrivons quelques minutes plus tard devant le terminus, un effondrement massif dans lequel la rivière parvient à s'infiltrer, mais que nul Elfe sain d'esprit ne se risquerait à traverser. L'amas de blocs, allant de la taille d'une bille à celle d'un boeuf, sont empilés aléatoirement et de la manière la plus précaire qui soit. Je sens une sourde angoisse monter en moi à ce spectacle, pas question de tailler un tunnel cette fois, et pas davantage question que l'Ithilartëa se faufile entre les rochers qui semblent prêts à s'effondrer une nouvelle fois au moindre frôlement. Je doute fort que le passage le plus conséquent me permette de passer avec mon équipement et le Silnogure est largement plus volumineux que moi...Dieux, par où est passé ce téméraire Thorkin?!
Anxieux, je parcours les côtés de la salle en quête d'un autre passage, mais n'en découvre aucun. Les parois ne comportent pas la moindre ouverture, le plafond non plus, alors où? Au sol, quelque part au milieu de ce chaos dantesque? Il y a des milliers d'interstices entre les blocs, comment trouver le bon si tant est qu'il y ait vraiment un échappatoire à ce cul-de sac?! J'ai appris que suivre le courant d'air était souvent une bonne solution, mais dans le cas présent il file nettement dans l'éboulement où disparaît la rivière. Je pourrais utiliser une fois encore mon pouvoir de Vision mais j'ai le sentiment qu'il doit être utilisé avec parcimonie et pour de bonnes raisons, mieux vaut que je cherche d'abord un autre moyen de sortir de ce trou mais comment? Syndalywë soupire dans mon esprit et, sans prévenir, cesse de faire luire mon pendentif. Je peste aussitôt:
(Tu joues à quoi là? Il fait nuit noire, et alors?)
(Tsssk! Ouvre les yeux, ça ira mieux), ironise ma Faëra.
(Que je...bon sang! C'est vrai que je distingue vaguement un coin de la salle...)
(Et donc?)
(Il y a une source de lumière par là-bas...mais tu aurais simplement pu le dire, hein!)
(Non, ça aurait été beaucoup moins drôle, si tu avais vu ta tête quand j'ai éteint tu comprendrais!)
Je lève les yeux au plafond, ne sachant pas trop si je suis agacé ou amusé par les facéties de ma petite compagne fluidique, puis je dégaine ma lame flamboyante afin de voir où je marche pour me rapprocher de la zone d'où émane la très légère lueur que j'ai aperçue. Une fois sur place, je range mon arme et laisse passer quelques instants afin que mes yeux s'adaptent, ce qui me permet de repérer que la faible lumière provient d'une faille oblique entre deux grosses dalles. Je m'y faufile fébrilement, priant mentalement Sithi pour qu'il y ait là une sortie praticable et à haute voix mon fauve pour qu'il me suive, j'ai vraiment hâte de me retrouver dehors et l'idée de devoir refaire tout le chemin en sens inverse est profondément décourageante...Mais Sithi est avec moi car, après quelques mètres de progression, je débouche soudain à l'air libre, redécouvrant avec joie le panorama splendide de forêts et de montagnes de la région! Sinwaë grogne bien un peu lorsqu'il doit se contorsionner pour me rejoindre mais lui aussi semble heureux de ressortir car il pousse un interminable soupir avant de se rouler par terre comme un jeune chiot!
Nous nous trouvons au milieu d'une immense falaise, l'ouverture par laquelle nous venons de sortir n'est qu'une petite faille d'aspect insignifiant qui débouche sur une terrasse herbeuse très inclinée. Près de cent mètres plus bas, j'aperçois le torrent que nous avons si longuement suivi qui jaillit de la montagne et cascade sur les rochers jusqu'à s'enfoncer dans une forêt. Un peu plus de la moitié de la journée doit avoir passé, le ciel est nuageux mais la vue porte loin depuis la hauteur où nous nous trouvons si bien que je peux sans mal me repérer en apercevant la sombre Omyre au loin. Elle se situe en face de nous, à peine décalée sur la gauche, ce qui signifie que nous avons littéralement traversé la montagne puisque je l'ai gravie par sa face sud! Je dois me trouver à une centaine de kilomètres à l'ouest de Luminion et approximativement à la même altitude, à vue de nez, trois ou quatre jours de marche me suffiront donc pour la rejoindre. Descendre par la corniche n'est qu'un jeu d'enfant, mais je souris sans nostalgie en pensant que, quelques années plus tôt, j'aurais probablement rampé de peur de chuter dans le vide. Aujourd'hui ce passage me semble aussi sûr qu'une grand route, ou peu s'en faut, et je parviens sans encombres au pied de la falaise. Je discerne à cet instant des fumées qui s'élèvent de la forêt se trouvant en contrebas, probablement un village comme celui dans lequel je me suis approvisionné avant de grimper vers les neiges éternelles. Comme il me semble distant d'une dizaine de kilomètres environ et que le régime purement carnassier que j'ai été contraint d'adopter depuis plusieurs jours commence à me peser, je décide d'y faire un crochet afin d'y acheter quelques provisions fraîches. Ce sera aussi l'occasion de tester le comportement de Sinwaë face à d'autres gens, ils seront moins nombreux dans ce patelin qu'à Luminion et je pense sage d'habituer progressivement mon fauve plutôt que de le plonger directement au milieu d'une foule.
L'après-midi touche à son terme lorsque nous parvenons aux abords de la bourgade repérée. Ses habitants ont défriché une grande zone pour y construire leurs cabanes et je suppose, en voyant les piles de troncs entassées non loin de la solide palissade qui entoure le village, qu'il s'agit d'un regroupement de forestiers. Pourtant, lorsque je m'approche de la porte close surmontée d'une modeste barbacane en bois, ce sont deux soldats en armure lourde et munis d'arcs de guerre qui se penchent aux créneaux pour me détailler! Leur vue soutire un sourd et profond grondement à Sinwaë, soudain nerveux. Je pose une main sur son encolure et l'agrippe par la crinière à tout hasard, lui parlant d'un ton apaisant qui finit par le calmer un peu. Ce bref intermède a suffit aux deux humains pour donner l'alerte et j'aperçois maintenant un troisième personnage à leurs côtés, nettement plus âgé, plus grand et plus richement équipé. Lorsque je parviens à une vingtaine de mètres de la porte, c'est lui qui me hèle d'un ton dur et autoritaire:
"Ton nom et la raison de ta présence ici, guerrier! Et sois convainquant, par Gaïa!"
Je soupire doucement, les soldats et leurs manières de rustres ont une fâcheuse tendance à m'agacer mais je me force tout de même à répondre calmement:
"J'ai pour nom Tanaëth Ithil, soldat. Je suis à court de vivres et j'espérais pouvoir acheter ce qui me manque dans ce village."
"Passe ton chemin dans ce cas, nous sommes en guerre et nous avons réquisitionné les vivres disponibles. Personne n'a rien à te vendre, ici."
Je hausse un sourcil étonné et demande:
"En guerre? Je croyais que la frontière se trouvait plus au nord...qui vous menace au juste?"
"On a signalé une forte bande d'orcs en maraude non loin d'ici, tu ferais mieux de filer voyageur."
Un léger sourire orne mes lèvres à cette réponse, pour qui ce présomptueux humain me prend-il?!
"Dans ce cas, soldat, tu ferais mieux de m'inviter à me joindre à vous. Mes lames ont soif de sang Oaxien, c'est pour les combattre que je suis venu dans cette région."
"A moins que tu ne sois un de leurs espions..."
D'un ton glacial je crache en réponse:
"Je suis un Sindel, un guerrier de Sithi, combien des miens as-tu vu servir Oaxaca? Cesse de m'insulter, humain, ou aie au moins le courage de descendre de ton perchoir pour le faire!"
"Je pourrais aussi ordonner à mes archers de te larder de flèches pour ton impertinence, l'elfe."
(J'aime ton sens de la diplomatie, mon bien-aimé...) murmure moqueusement ma Faëra.
(Humpf, c'est qu'il m'agace ce troufion...je lui apprendrais volontiers les bonnes manières...)
Je me force néanmoins à me détendre et réponds calmement de mon ton le plus assuré:
"Il me semblerait plus avisé de garder vos flèches pour vos ennemis, mais libre à toi d'essayer de me transformer en porc-épic. Seulement je te préviens, si tes archers échouent tu auras un sérieux problème sur les bras parce que nul ne m'agresse sans en répondre de sa vie. Ce qui serait idiot puisque je suis tout disposé à vous prêter main-forte contre ces orcs."
"Je te trouve bien arrogant, Sindel. Tu es seul et deux flèches sont pointées sur toi, crois-tu vraiment que tu aurais la moindre chance de t'en sortir?"
Je souris froidement à l'humain, rassemblant mon Ki et posant les mains sur les gardes de mes lames à tout hasard avant de lui répondre doucereusement:
"Tente ta chance, humain? Mais avant, dis-moi ton nom, que je sache qui je vais tuer."
A ma surprise, l'homme éclate de rire et riposte d'une voix où perce l'amusement:
"Par Gaïa, je dois reconnaître que tu ne manques pas d'audace! Je me nomme Kardân, Imperator de l'Aube Radieuse et Protecteur de Luminion. Approche, que l'on discute un peu. Mais ton fauve reste dehors."
"Non."
Ma réponse a fusé du tac au tac, inflexible et aussi sèche qu'un coup de fouet.
"Ce n'était pas une question."
"En effet. C'était un ordre et la lune se lèvera au nord avant que j'accepte de me plier à un quelconque commandement. Là où je vais mon fauve va, c'est aussi simple que ça."
L'homme me dévisage longuement d'un regard dur et perçant que je soutiens sans ciller. Je le pense capable de faire plier la plupart des êtres à sa volonté, il dégage une puissante aura ferme et charismatique que beaucoup doivent juger impressionnante. Mais je suis un Sindel, Seigneur de l'Opale et Champion de Sithi, ma fierté m'interdit de plier devant un humain, si imposant soit-il. Près d'une minute s'écoule ainsi, dans un silence si pesant que je vois les gardes se dandiner d'un pied sur l'autre, fort mal à l'aise. Lentement, un sourire identique éclaire nos visages, simple et franc. Nous inclinons tous deux la tête en même temps pour interrompre ce duel de volontés sans qu'il y ait de perdant, chacun affirmant ainsi son respect pour l'autre. Kardân ordonne à ses hommes d'ouvrir la porte puis m'invite à entrer d'un geste de la main et je pénètre ainsi sans plus attendre dans le petit village, tout en maintenant prudemment ma prise sur la crinière de Sinwaë.
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