|
Sans plus tarder, comme je m’y suis attendu, Ixtli joint son geste au mien, et ensemble, nous insérons nos pendentifs dans l’interstice prévu à cet effet de la stèle en pierre irradiant de cette lumière bleutée presque inquiétante. Je lui frôle la main alors qu’elle la retire, et plonge mon regard dans le sien, alors qu’un sourire satisfait et amusé orne ses lèvres claires. Mais son attention à elle est toute réservée au collier, que je regarde à nouveau l’instant d’après, alors que l’iridescence du minéral semble s’accentuer, illuminant subitement les alentours d’une vive aura bleutée. Les vagues parcourant la pierre s’agitent et semblent se ruer vers les deux pendentifs, comme s’ils étaient animés soudainement d’une vie propre. Comme si un processus magique complexe trouvait finalement son aboutissement, comme un être seul et isolé pendant tellement de temps qu’il a oublié ce qu’était l’autre, ce qu’était la vie, et qui voit tout à coup une personne apparaître devant lui. Tout s’agite, tout se remue par vagues successives vers le duo de pendentifs, avant de brusquement s’éteindre.
Tout redevient alors calme, sombre, paisible. Mes yeux, fixés avec frénésie sur l’événement clignent enfin, alors que mes sourcils se froncent. Mais je n’arrive pas à décrocher le regard de la dalle, sur laquelle je pose une main curieuse, frottant la pierre en y glissant la paume. Rien. Elle ne semble plus que vulgaire roc taillé en des temps ancestraux. Ixtli, plus vive et curieuse que moi, brule d’impatience et reprend possession de son pendentif. Je ne m’en rends moi-même compte que lorsqu’elle pousse un petit cri surpris, les yeux rivés sur son pendentif qui reflétait désormais les mêmes volutes irisées que la pierre l’instant d’avant. Surpris moi aussi, je me tourne vers ma partie du pendentif complémentaire, et constate le même effet sur le croissant de lune : il brille désormais de vagues de lumière bleue, parcourant en arabesques fluides sa surface sculptée. Je me saisis du pendentif et l’amène plus près de mon visage pour en admirer les détails nouveaux, nacrés. Ixtli exprime sa surprise, et commence à évoquer une éventuelle théorie sur les deux artefacts sans doute puissants que nous venons de récupérer, précisant tout de même qu’elle n’a jamais vu ni entendu parlé d’une telle chose.
Dans ses mots, on sent qu’elle se creuse la cervelle pour trouver de quoi il pourrait bien s’agir, et je suis littéralement pendu à ses lèvres, attendant la révélation suprême qui livrera à mon esprit la connaissance des forces ou des malédictions d’un tel objet, mais… ses paroles se suspendent dans les airs, s’interrompant d’elles-mêmes alors que mon impatience vacille.
« Si… »
Mais elle n’a guère le temps de répondre, ni même d’entendre mon insistance curieuse de ses propos hésitants, elle qui est si assurée d’habitude. Une forme jaillit de l’eau, fendant de toute sa masse la surface du lac, puissamment, jusqu’à se projeter vers nous en une ombre gigantesque qui nous surplombe vite, alors que je n’ai pas même eu le temps de tourner la tête. Je le fais pourtant instantanément, pour me retrouver nez à nez – enfin, façon de parler puisque son museau fait à peu près la taille de mon buste entier – avec une créature sortie tout droit d’une légende ancienne, d’’un cauchemar d’enfant imaginatif, d’un conte pour effrayer petits et grands au coin d’une flambée lors d’une longue soirée d’hiver. Oui, là, surgissant des flots avec fougue, perlé de gouttes glissant sur ses écailles lisses et bleutées, un monstre immense se dresse comme mon vît devant l’antre humide d’une conquête gorgée de…
(Non mais… Tu l’as déjà faite celle-là ! Il serait temps de penser à les renouveler, un peu.)
Bref, quoi qu’il en soit, cette chose est énoooorme. Comme ma… volonté ardente d’en apprendre plus à son sujet, sitôt qu’il m’apparait, fixant sur moi deux yeux jaunes qui semblent emplis de folie, de frénésie meurtrière. Ce monstre du lac, que l’on appellera Nessie pour l’occasion, juste parce que, qui semblait si paisible l’instant d’avant, bousculant en la remarquant à peine, sans doute, notre barque voguant avec ferveur vers la rive de l’île aux mystères, s’éveille avec fougue pour nous menacer de sa présence et de sa toute puissance. Car je n’en doute à aucun instant : c’est un putain de truc monstrueusement dur à tuer. Et qui ne pense qu’à une chose : nous bouffer fissa, et sans plus tarder.
(Un dragon ? C’est un énorme putain de dragon ?)
(Non. Pas exactement, je dirais.)
Effectivement, la chose, serpentine bien qu’immense, ne semble avoir pour pattes que deux nageoires antérieures immenses qui battent l’eau du rivage avec la force d’une tempête, amenant des vagues écumantes qui s’écrasent sur le roc jusqu’ici débonnaire. Une dorsale, que j’ai déjà pu apercevoir lors de son petit coucou à la surface quelques minutes auparavant, parcourt sa colonne vertébrale, si tant est qu’il en ait une. Enfin, il en faut bien une pour soutenir toute cette masse de chair et de muscles qui se dresse avec fureur face à notre pauvre duo paré de beaux colliers. Sa tête, en revanche, peut aisément faire penser à celle d’un dragon. Saurienne en plein, à l’œil jaune étincelant, cernée de cornes dont la plus impressionnante, et menaçante, pointe au milieu de son front. Elle est aussi grande qu’Ixtli, et pointue malgré tout. Le genre de truc que tu n’aimerais pas te prendre dans le bide. Quoique, quitte à se faire embrocher, autant que ça soit par quelque chose de cet acabit. Au moins on ne souffrirait pas. Parce que si c’était l’un de ses crocs ornant avec une trop nombreuse occurrence ses gencives purpurines, ça ferait un purin de mal de chien. C’est que ça vous arracherait un bras sans prévenir, un truc comme ça. Un tel monstre, je n’en ai jamais entendu parler. C’est au-delà de tout. Si j’y survis, je pourrais officiellement être surnommé Légende moi-même.
Survivre. Voilà de quoi il est question maintenant. Ixtli, inconsciente et stupéfaite, commenta l’apparition colossale en arguant que tel était le résultat, ou tout du moins la raison de toutes les expériences des Sindeldi. Vivaient-ils pour cette créature ? Était-elle en leur pouvoir, de leur vivant ? Peut-être était-elle petite, à l’époque. Jeune. Mais… elle a vieilli, pendant plus de deux millénaires, et voilà le résultat : un monstre aquatique titanesque. Survivre, oui. Et alors que l’ondine s’étonne de cette apparition qui nous scrute comme un ogre admirerait deux cuissots saignants et luisants de graisse au milieu d’une purée de marrons, mon armure végétale s’active presque comme un réflexe de survie, couvrant tout mon corps de cette matière verte solide et souple qui forme la tige des roses… Et des roses, je me pare aussi des épines, qui parsèment ma peau avec une soudaine ferveur. Ah ça pour sûr, je mérite le surnom de porc-épic. Ou de porc épique. Au choix, selon que j’en sorte mort ou vif. Quoiqu’il en soit, ainsi paré, on a nettement moins envie de me faire des câlins. Peut-être Nessie aura-t-il moins envie de me manger ? à moins qu’il n’aime les plats relevés, bien sûr : je ne dois pas manquer d’un certain piquant.
Je tends la main qui tient le pendentif vers les yeux du monstre, brandissant comme un talisman protecteur, avec force et assurance notre nouvelle acquisition. Avec un peu de chance, ça l’impressionnera. Ou au moins cela attirera-t-il son attention sur moi, ce qui laissera à Ixtli l’occasion d’agir. Fuir en me plantant là, user de ses pouvoirs pour nous sortir tous les deux de là. Avec une préférence pour la seconde option, bien sûr. Et d’une voix ferme, mais douce, forte, mais non agressive, je m’adresse au… truc.
« Tout doux, Nessie. Calme-toi. Retourne à tes eaux, et nous quitterons ta grotte. »
J’y crois assez peu, mais au moins pendant que je parle, il y a une chance pour que ça l’occupe et qu’il oublie temporairement de nous déchiqueter sans pitié pour nous engloutir avec appétit dans son gosier avide.
De ma main libre, cependant, je dégaine mon petit poignard bleuté, que je change en une lance aussi longue qu’acérée, la gardant en retrait, non menaçante, pointe vers le bas… Mais paré à la redresser au moindre mouvement offensif de cette chose gigantesque pour lui planter en travers de la tête. Au moins pour dévier son premier assaut, si jamais il attaque.
(Les autres ne vont jamais me croire…)
[1402 mots]
_________________
|