5 <korë écoute le milicien qui tente de leur apporter quelques maigres informations supplémentaires. Ainsi, contrairement à ce qu'il avait pu comprendre à Tulorim, Aethelrhyt et l'archipel de Kanteros ne seraient pas sous le contrôle des élémentaires, mais des elfes et lutins pour la première et des orques et shaakts pour le second. Il apprend également la disparition des sindeldi suite à un grand cataclysme, il y a mille huit cents ans de cela.
Quant aux relations entretenues par tout ce petit monde, ce n'est guerre folichon... En dehors de la cité d'Illyria qui, aux dires de Telam, a quelques liens avec les élémentaires, tous semblent vivre dans leur coin, reclus, coupés des autres races.... D'ailleurs, Illyria, cette cité humaine, à cheval sur les deux continents, séparée seulement par un petit bras de mer, occupe sur la carte une position stratégiquement intéressante, voire centrale.
De nombreuses pensées traversent l'esprit du jeune homme. Un sentiment désagréable s'installe en lui.
Cette planète aux paysages si semblables à ceux de Yuimen, comme un miroir tendu en travers de la porte brumeuse, avec ses races identiques, excepté ces fameux élémentaires... Korë note le sourire que cette évocation arrache au soldat, le premier depuis leur rencontre!
Non, vraiment il n'aime pas beaucoup cela. Tous ces peuples qui vivent sans contact, cette magie détenue par seulement certains d'entre eux, le Muutos qui serait drainé... par qui? Et surtout pourquoi? Posant son regard sur l'harmonie naturelle qui émane des chaînes montagneuses et qui s'impose à l'âme avec sérénité, le semi-elfe se dit que cela ne semble pas avoir gagné le cœur des Elysians.
Les rivalités inter-raciales sont bien monnaie courante sur Yuimen, les affrontements, les guerres, le racisme et son lot de préjugés... mais tout cela lui semble presque plus sain que cette espèce de statu quo, de cloisonnement, un immense bourbier où tous s'enlisent en silence, voilà à quoi lui fait penser ce monde.
La communication ne semble pas être leur fort. C'est le moins que l'on puisse dire! Et voilà qu'il leur faut des agents extérieurs, même aussi inexpérimentés que lui ou cette gamine qui marche juste devant lui, pour aller espionner leurs voisins et les sortir du merdier où ils semblent se complaire depuis toujours. Ou plutôt, jusqu'à maintenant, faudrait-il dire. Jusqu'à ce que leur précieux fluide leur échappe. Qui cela sert-il? Dans quel dessein? Cette question revient en tête du jeune homme. C'est la clé. Trouver quels intérêts cela sert les mènera directement aux responsables.
(Responsables... ce qui ne veut pas forcément dire coupables…)Oui, un joli panier de crabes, c'est exactement là où il s'apprête à mettre les pieds! Il est curieux de rencontrer cette reine, quelques courbettes vaudront bien ce qu'il pourra en tirer. Qu'attend-elle d'eux? Et comment va-t-elle leur présenter la situation? C'est cela qui intéresse le plus Korë.
Une autre question lui traverse encore l'esprit. Et ses autres compagnons où sont-ils? Combien? Quelles races? Il se demande s'il y a des sindeldi parmi eux. En l'état de ses connaissances, cela lui semble peu probable, il serait impossible pour eux d'aller en territoire humain sans se faire repérer... D'ailleurs, qui connaît l'existence de la porte vers Yuimen? Y en a-t-il d'autres d'ailleurs, vers d'autres mondes? Ces elysians, si ethnocentrés, sont-ils habitués à rencontrer d'autres races venues d'ailleurs? Quel est leur sens de l'hospitalité et de l'accueil? Si cette pensée dessine un sourire en coin sur les traits neutres du jeune homme, il se demande néanmoins si ils devront se faire passer pour des autochtones ou s'ils assumeront leur origine ?
Pendant qu'il se perd en conjectures, Telam poursuit, répondant à la question de Sérena.
- Niyx est la cité de l’Ombre et de la Lumière. Elivagar celle de l’Eau, Erta Ale celle du Feu et Barkhane celle de la Terre.Cela n'a pas beaucoup d'importance pour le moment. Ils approchent d'Ilmatar, sous peu un grand nombre de ses questions trouvera réponses ou s'éclairera d'un jour nouveau : celui des élémentaires et de leur reine.
Le sang-mêlé reporte son attention sur sa compagne de route, ou plutôt sur son dos ceint dans une armure de cuir usée par le temps, une seconde main de toute évidence vu le jeune âge de la fille. Il contemple sa chevelure rousse battue par le vent sous le soleil couchant. Il revoit ses yeux grands ouverts sur le panorama, lorsqu'elle avait découvert les pics rocheux, et son sourire absent pour toute salutation. Un rien bêcheuse depuis Tulorim, mais surtout rêveuse... Oui, elle semble avoir des rêves pleine la tête, de ces espoirs de conquête, de réussite ou de grandeur, qui marquent le regard de leur emprunte, qui vous font vous tenir droit, bien plus que nécessaire, et qui vous font contrôler vos gestes et vos paroles de crainte qu'ils ne vous échappent, qu'ils ne vous trahissent, comme autant d'aveux d'incompétence et d'inadéquation entre les prétentions et la modeste réalité. Autant de choses étrangères à Korë. Il n'a pas besoin d'être à la hauteur. Il est ce qu'il est et c'est déjà pas mal.
Ce petit côté honneur et main sur le cœur l'a toujours laissé perplexe.
(Honneur de quoi? De la parade et de l'illusion. De la poudre aux yeux, rien d'autre.) Mais les plus jeunes y croient encore, tandis que les imbéciles ne cesseront jamais de s'en draper!
Qu'est-ce qui pousse les gens à s'engager ainsi, à risquer leur vie à l'autre bout du monde, sur une autre planète, pour des personnes qu'ils ne connaissent même pas et qui méconnaîtront ou mépriseront leur implication dans leur salut? A tout prendre, Korë a une préférence pour les mercenaires, pour ceux qui avec lucidité et honnêteté assument leurs actes et leurs motivations, au lieu de les justifier avec une couche adipeuse et gluante de bons sentiments.
Et lui pourquoi est-il là? C'est simple! Rien de mieux à faire ailleurs. Changer d'air. Oublier Lyana qui lui trotte en tête comme un oiseau en cage. Après il verra. De quel côté tentera-t-il de faire pencher la balance? Comme toujours, du côté le moins avantagé. L'équilibre est son seul créneau.
Son regard se pose sur la nuque de Séréna, sur ses oreilles qui par intermittence diffusent leur éclat lumineux. Un petit rire lui échappe. Voilà une compagne bien peu bavarde, ce qui n'est pas pour lui déplaire en réalité. Au moins, ne sera-t-il pas obligé de lui faire la conversation ou de tenter poliment de lui échapper. Et puis, il faut bien convenir qu'elle ne manque pas d'utilité. La nuit approchant, en pleine montagne, la torche humaine pourrait bien leur rendre un sacré service. Oui, à y réfléchir, sa compagnie pourrait se révéler appréciable, jusqu'à Ilmatar tout au moins.
Ceci dit, il va vraiment falloir qu'ils apprennent tous deux à contrôler leur Muutos. Car pour l'heure, heureusement qu'ils sont en territoire allié, mieux qu'un signal de fumée en plein jour, la luciole est un véritable système de géolocalisation, faisant d'eux de merveilleuses cibles!
Korë regarde également son propre corps en mouvement, ses contours fluctuants et se demande ce qu'il va bien pourvoir en faire? Est-ce un simple moyen de dissimulation ou ce pouvoir va-t-il plus loin dans les opportunités offertes?
Tandis que son regard se promène sur les crêtes, que ses pieds dématérialisés foulent ce sentier montagnard, son esprit vagabonde de nouveau. Quel est le rôle du milicien dans toute cette histoire? Est-il un simple passeur? En sait-il plus qu'il ne veut bien l'admettre? Non, parce qu'il est un peu juste tout de même en explications! Aller sauver un peuple… pourquoi pas, avec des novices… éventuellement... mais, la bonne volonté a aussi ses limites!
- Telam, encore quelques petites questions avant d'arriver. Combien sommes-nous de Yuimenniens engagés dans cette aventure? Y a-t-il des sindeldi parmi nous? Et puisque j'y suis, pouvez-vous nous faire un petit résumé du profil et des compétences de chacun, histoire de savoir avec qui nous seront amenés à faire équipe.Le jeune homme s'en tient là, pour le reste il en apprendra l'essentiel dans la cité des vents, quant à certaines de ses interrogations, il serait bien avisé de se les garder pour lui.
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