La chambre mise à disposition par le Duc était plus confortable encore que celle qu'Anastasie possédait dans son domaine. Elle était d'une taille plus qu'honorable, possédait un lit deux places, une armoire pour y ranger ses affaires, une petite table munie d'un miroir collé au mur et même une salle de bain personnelle directement reliée à la pièce. A l'intérieur de celle-ci, un bain où pouvaient aisément rentrer deux personnes avait été remplie d'eau chaude par les deux serviteurs chargés de l'assister pendant son séjour.
Le Duc recevant de manière régulière nombre d'invités qu'il ne pouvait loger dans sa maison personnelle, le bâtiment comptait deux autres chambres semblables, mais Anastasie était actuellement la seule résidente de la bâtisse.
A peine arrivée dans la pièce, où ses affaires avaient déjà été soigneusement rangées pendant sa visite à la salle d'autopsie, Anastasie se déshabilla complètement. Après plusieurs heures de chevauchée et la présence pendant plusieurs heures de corps à moitié disséqués, elle sentait le besoin pressant d'utiliser le bain mis à sa disposition.
Elle posa ses affaires sur une chaise près de la porte, comme le lui avait indiqué sa servante, s'engouffra dans la salle d'eau, jaugea la température du bout des doigts et, celle-ci étant à sa convenance, s'immergea sans attendre dans le liquide relaxant. A peine fut-elle installée, cependant, qu'un cognement vint se faire entendre à la porte de sa chambre.
«
Qui est-ce ? »
La voix d'une jeune femme lui répondit de l'autre côté du mur.
«
C'est Amande, Mademoiselle. »
«
Entre. »
La porte s'ouvrit, laissant apparaître une fille tout juste sortie de l'adolescence en tenue de servante. Elle avait un physique plutôt passe partout et des cheveux châtains attachés en un chignon plus pratique qu'esthétique, mais de petites fossettes aux coins des lèvres venaient apporter un charme qu'Anastasie lui jalousait beaucoup. La nouvelle venue s'engouffra dans la salle de bain et vint se poster devant la petite noble.
«
Est-ce que votre bain vous convient ? Je peux faire monter plus d'eau chaude, ou au contraire vous le refroidir, si vous le désirez. »
«
Non, il est parfait, merci. Mais pourrais-tu me tutoyer, s'il te plaît ? »
Depuis que les chevilles d'Anastasie avaient désenflées, elle s'était prise à éprouver une certaine affection pour les tutoiements, et, au contraire, les ''vous'' la chagrinaient de plus en plus, en particulier lorsqu'ils venaient de la part de personnes de son âge.
«
Vous tutoyer ? » s'offusqua la jeune servante en écarquillant les yeux. «
Je ne puis, Mademoiselle, je me ferais à coup sûr renvoyer. »
«
Au moins quand nous sommes seules, alors. Ce sera notre petit secret. »
A cette déclaration, les joues de la dénommée Amande prirent une teinte rouge et elle baissa les yeux de gènes. Elle ne devait, la pauvre, rencontrer que du gratin de la noblesse dans cette grande maison, songea Anastasie. Du genre prétentieux et hautain. Du genre qu'elle était quelques semaines auparavant.
«
Si cela fait plaisir à Mademoiselle... » accepta finalement la servante. «
J'étais venue voir ce que vous aimeriez à dîner... heu... tu... pardon. Nous n'attendions personne, alors nous n'avons pas grand chose, mais nous pourrons vous... te préparer une petite collation. »
«
Peu m'importe, je te laisse choisir. »
Amande hocha la tête et quitta la pièce, emportant avec elle le tas de linge que lui avait laissé son hôte.
Anastasie se relaxa dans le bain près d'une demie heure avant que l'eau tiédissant ne la force à s'en extirper. Elle aurait très bien pu exiger quelques baquets d'eau chaude supplémentaire, mais un certain travail l'attendait et elle jugea plus raisonnable de ne pas s'endormir dans la salle d'eau, au sens figuré comme au propre. D'autant que les serviteurs étaient en ce moment même en train de lui préparer à dîner alors même que la nuit était largement entamée et, invitée d'honneur ou non, elle se refusait à les obliger à garder son repas chaud pendant une heure supplémentaire, les empêchant par la même occasion d'aller dormir.
«
Si l'Anastasie d'il y a six mois m'entendait, elle ne comprendrait pas grand chose, » se fit-elle à elle-même, un sourire en coin.
«
Vous m'avez appelé, Mademoiselle ? » fit la voix d'Amande derrière la porte.
«
Non, je parlais toute seule. Mais puisque tu es là, je vais être prête à prendre mon repas. Peux-tu me le faire monter ? J'ai beaucoup de travail et j'aimerais commencer immédiatement. »
«
Très bien Mademoiselle. »
Une fois séchée et vêtue de ses sous-vêtements, Anastasie s'empara du registre qu'elle avait ramené du quartier général du Duc et s'installa à son bureau. Les deux livres qu'elle avait apporté avec elles s'y trouvaient déjà. Le premier, « Gaïa la Chasseresse », était le seul qu'elle avait eu le temps de terminer depuis le début de ses études personnelles sur la magie blanche et la lutte contre la magie noire. Il se concentrait surtout sur les bases, allant du lexique magique à la levée des malédictions les plus classiques en passant par la chasse de la nécromancie et la lutte contre les revenants et morts-vivants.. Le second, « Gaïa et Thimoros », était spécialisé dans la lutte contre les rituels et sortilèges relevant de la magie noir, et, s'il était plus court, était bien plus précis dans ce domaine que le premier de ses tomes. Elle n'avait cependant eu le temps de n'en lire que quelques pages. Les deux ouvrages lui avaient été offerts une semaine plus tôt par Etienne, le docteur du Domaine Terreblanc et ancien prêtre de Gaïa.
La porte de la chambre s'ouvrit, tirant Anastasie de ses rêveries, pour laisser passer Amande, portant un plateau plein de nourriture qu'elle posa sur le lit.
«
N'as-tu pas froid ? » demanda-t-elle en faisant un geste vers les cuisses presque entièrement nues de la petite noble. «
Je peux faire intensifier le feu si tu veux. »
La chambre, située au premier étage, disposait d'une petite aération menant directement à la cheminée de la maison, laissant une partie de sa chaleur envelopper la chambre à coucher où régnait, malgré l'hiver approchant à grands pas, une température digne d'un après-midi de printemps.
«
Non merci, il fait très bon. »
«
Comme tu voudras. Je suis la seule à être autorisée à entrer dans ta chambre, alors ne crains pas te faire surprendre nue. »
Anastasie lui adressa un sourire de remerciement.
«
Si tu as besoin de moi tu n'as qu'à demander, je serais devant ta porte, » continua la jeune servante.
«
Bien, mais tu en as assez fait, va plutôt dormir. J'ai tout ce qu'il me faut de toute manière. Et dis à George d'en faire de même. »
«
Bien Mademoiselle, merci. Et si jamais, je serais dans la chambre en face de la tienne. »
Sur ces paroles, Amande quitta la pièce, laissant Anastasie seule avec son repas et son registre plein d'une vingtaine de pages d'informations en tout genre, de la plus capitale à la plus dénuée d'intérêt.
«
Le soucis, c'est que l'information la plus anodine soit-elle pourrait se révéler capitale. Me voilà contrainte à tout lire. »
---
«
Mademoiselle... » fit une voix douce à son oreille. «
Mademoiselle... »
Anastasie ouvrit les yeux pour croiser le regard d'une Amande inquiète. Elle mit quelques temps à se rendre compte pourquoi : elle était toujours assise devant son bureau, en sous-vêtements, les bras croisés pour s'en servir d'oreiller. Sentant des courbatures parcourir son dos resté voûté trop longtemps alors qu'elle se redressait, la jeune femme jeta un œil autour d'elle. Le plateau de nourriture était presque plein, le registre n'était ouvert qu'à la seconde page et il faisait déjà jour. Visiblement, la relaxante chaleur du bain avait eu raison d'elle.
«
Quelle idiote ! » jura-t-elle entre ses dents en se rendant compte de la masse de travail qu'il lui restait à accomplir, alors même que, au vu de la position du soleil, elle devrait déjà être au temple de Gaïa.
«
Tu avais besoin de repos, » la réconforta la servante.
«
Tu ne comprends pas, » se lamenta la petite noble. «
La survie d'une femme dépend de ma capacité à rester assise plus de dix minutes sans tomber comme une pierre, et j'ai échoué lamentablement. Je vais devoir accomplir le travail de deux jours en un après-midi et ce qu'il reste de matinée. Apporte moi mes affaires s'il te plaît, il faut que je parte immédiatement. »
«
Elles sont déjà là, j'étais justement venu te les apporter. »
Anastasie se leva, enfila rapidement ses vêtements de voyage – presque les seuls qu'elle portait depuis une dizaine de jours – et, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire Gaïa, elle se retrouva au bas des escaliers, un croissant fourré dans la bouche et le registre qu'elle n'avait eu le temps d'étudier sous le bras.
«
Je vais faire mander un garde, » proposa Amande, qui avait presque dû courir derrière elle.
«
Aucun besoin, les quartiers que je dois traverser son sûrs... et puis, j'ai mon épée, » ajouta-t-elle en tapotant le pommeau de l'arme qui pendait à sa ceinture.
«
Mais Mademoiselle... » protesta la servante, mais elle n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit que la petite noble sortait en trombe de la bâtisse.