Les gouttes, une à une, tombaient mécaniquement dans le seau à quelques mètres du lit. La régularité du son rassurait Jeanne. Là où d’autres connussent l’angoisse terrible d’une insomnie accablée de la monotonie du concert de la pluie sur le fer, elle accueillait cette petite pique de la normalité avec délice, brisant les gémissements de douleur de son compagnon. Pâle comme un linge, Bruno frémissait. Au moins avait-il cessé de bouger dans tous les sens depuis qu’elle l’avait tourné vers elle et fait reposer sa tête sur son ventre, contre ses seins. De son front perlaient de grosses gouttes de sueur qui tombaient invariablement sur la peau de sa femme, coulant ensuite le long des formes de Jeanne, vers ses hanches, avant de rejoindre le drap trempé. D’une main, elle caressait le crâne chauve de son mari afin de l’apaiser tandis que l’autre s’aventurait sur les côtes meurtries de celui-ci. Lorsque ses doigts passaient le long de la plaie, elle tournait le long des boursouflures qu’elle savait noires, désormais, avant de passer sur l’étrangement agréable croûte de sang séché.
Depuis l’agression, elle n’avait pas vraiment réussi à dormir. Bruno, lui, ne faisait plus que cela. Dès qu’elle fermait les yeux, elle revoyait le sang couler autour de celui qui partageait sa vie depuis son adolescence. Le corps allongé sur la terre boueuse d’une ruelle, il n’émettait alors que de longues suffocations qui s’accompagnaient d’un sifflement venu de son flanc. Ils rentraient d’une livraison dans une auberge, en pleine nuit. Prenant un raccourci par une petite ruelle pour rejoindre leurs pénates, ils discutaient banalement des préparations pour les commandes du lendemain. Aimant, Bruno plaçait toujours son bras sous celui de Jeanne lorsqu’il était guilleret, comme après une affaire aussi fructueuse que celle de cette nuit-là. Sans faire attention, il bouscula un jeune homme en noir à côté d’un tonneau. Les choses allèrent alors rapidement. En moins de temps qu’il ne fallut à Jeanne pour crier à l’aide, couvrant les insultes des deux autres personnes qui sortirent de la pénombre, une dague pénétrait à quatre reprises son mari. La suite ne fut que fièvre et peine. La plaie s’infecta au matin et les beaux yeux verts de son aimé se couvrirent peu à peu d’un voile laiteux.
En repensant aux événements du début de la semaine, elle finit par tomber dans un semi-sommeil salutaire mais bouleversé d’images terribles. La lumière du jour traversait la pièce par les trous de la toiture lorsqu’elle ouvrit les yeux. La peau de Bruno semblait plus pâle que la veille. Et probablement moins pâle que demain, pensa-t-elle en essuyant une larme le long de sa joue. Elle remit les cheveux bruns de son mari derrière son oreille tendrement, puis déposa un baiser sur son front humide avant de sortir du lit et de remonter l’épaisse fourrure qui leur servait de couverture jusqu’aux épaules du malade. D’un mouvement lent et d’une parole incompréhensible, il la chercha d’une main dans le lit avant de retomber dans l’inconscience. Elle fit une brève toilette grâce à l’eau de pluie qui avait coulé dans la nuit, effila sa robe ensanglantée et descendit préparer la viande. Une fois dans l’arrière-boutique, elle noua son épais tablier en cuir et commença à couper les restes de côtes d’agneau qui lui restait de la veille. Après avoir enlevé au couteau le sel qui formait une croûte avec le sang de la bête, elle les élima au tranchoir afin de vendre au détail ces pièces. On frappa à la porte de service alors qu’elle les mettait à mariner dans un jus de citron au persil et à la ciboulette. Un vieil homme aux longs cheveux blancs tenait un bœuf en laisse. Ses yeux noirs cerclés de cernes la regardaient avec une certaine déception.
« Il n’est toujours pas réveillé ?
— Il se réveille de temps à autre. Bonjour Alain.
— Ça ne s’annonce pas très bien, donc ?
— Pas vraiment. »
Le fermier regarda ses chausses en cuir couvertes de fumier. Ses braies usées furent bousculées par une caresse pressée de la tête de l’animal, à laquelle il répondit doucement, grattant les oreilles poilues avec bonté.
« Merci de ta sollicitude, mon ami. Mais je ne me fais plus de doute.
— Comment est sa plaie ?
— Noire de mort. Pouvons-nous ne plus en parler ?
— Excuse-moi. Je vous renvoie encore jouer dans mes champs au printemps de vos vies. »
Jeanne le fixait, touchée et en colère. Contre l’absurdité inexorable de la perte de son amour, contre la violence qui touche le cœur des hommes, contre le destin. Et contre ce proche qui le lui rappelle. Son nez se remontait par à-coups, comme à chaque fois que son sang bouillait dans ses veines. Un silence glacial s’en suivit, qu’Alain ressentit comme une éternité.
« Je suis désolé. Voilà la bête. Un bœuf à viande, en pleine forme. Tu devrais pouvoir en tirer suffisamment.
— Suffisamment pour ? »
Il passa sa main sur l’épaule de la bouchère.
« Pour rien. C’était maladroit. » Ses doigts allaient avec affection le long des joues de la femme meurtrie. « Tout le monde n’est pas ton ennemi. Tu as besoin d’aide pour le monter sur le crochet ? »
Ce fut au tour de Jeanne de s’empourprer et de fixer le sol. Sa paume couvrit la main d’Alain.
« Volontiers. Je vais chercher la masse. »
Elle conduisit la bête sur le pavé et, après quelques gestes d’apaisement, lui asséna un puissant coup sur le haut de la tête afin qu’elle s’évanouisse. Les deux amis la traînèrent ensuite vers l’arrière-boutique et la placèrent avec difficulté sur la grille inclinée contre un mur, au-dessus d’un énorme entonnoir qui servait d’évacuation. Une bourse changea alors de main.
« Je t’amène quelque chose dans trois jours, je pense. Je te laisse tout le courage qui reste dans mes vieux os.
— Nous nous revoyons bientôt. »
Ils s’embrassèrent et Alain repartit, voûté par l’âge et la tristesse. D’une section au niveau de la gorge, un flot pourpre éclaboussa Jeanne, se déversant sur le sol. Bougeant avec fureur, les sabots volèrent auprès de la bouchère, mais elle se tenait suffisamment loin, habituée. Elle alla patienter de l’autre côté de la pièce et déposa une offrande sur l’autel couvert d’hémoglobine séchée. De la flamme d’une bougie, elle alluma un encens et se mit à prier.
« Merci Yuimen pour ce bœuf. Il a vécu paisiblement et est parti sans peine, comme tu le commandes. Il comblera la faim, et par sa mort permet nos vies, comme tu l’as voulu. Nous glorifions ton nom pour tes bienfaits et t’offrons nos pensées, comme tu le désires. »
Une fois tous les gestes nerveux du bœuf disparus, elle commença à sectionner les membres antérieurs au niveau des genoux, qui furent ensuite placés sur des crochets afin d’écarter la carcasse au maximum. À l’aide d’une pique, elle retira cœur, foie, poumons et vessie. Commença alors le traçage du cuir, à l’aide d’un épais couteau, en faisant attention à ne pas salir les muscles avec les saletés environnantes, puis sectionna les membres inférieurs. Elle souffla tant il était complexe d’enlever l’ensemble du cuir. C’était la partie que Bruno faisait le plus, bien plus habitué qu’elle. Ensuite, les tripes furent enlevées et éparpillée sur le sol. Une fois tout cela fait, elle scia la carcasse en deux au niveau de la colonne vertébrale afin de pouvoir attaquer le gros du travail. Ces gestes précis et routiniers la plongeaient dans un état agréable, qu’elle chérissait en ces jours difficiles, à moitié consciente, à moitié perdue dans ses pensées.
En milieu d’après-midi, alors que Jeanne travaillait, à la feuille de boucher, la viande sur le comptoir de sa boutique, sa première cliente signala son entrée de la petite clochette au-dessus de la porte. Une grande blonde vêtue sobrement s’avança. Ses cheveux couverts d’un fichu brun dépassaient rarement sur son gilet vert tandis qu’elle soulevait précieusement sa robe grise afin de ne pas la tacher de sang qui couvrait toujours un peu le carrelage de la boutique. Elle était suivie d’un jeune homme emmitouflé dans un tas de fourrures sombres qui lui barraient le visage au niveau de son nez aquilin. De longs poireaux dépassaient d’un énorme panier en osier qu’il laissait reposer sur ses fines hanches tout en le soulevant par l’anse de ses deux mains. Jeanne trancha une nouvelle fois dans un claquement qui résonna dans la boutique avant de poser son ustensile et de saluer la cliente.
« Bonjour Corène. Je ne m’attendais pas à une nouvelle commande si tôt.
— Bonjour. Il y a du monde en ville, l’auberge semble comme assiégée. Tu pourrais me rallonger par rapport à ce que je te prends d’habitude. J’ai amené le gosse, comme je sais que les livraisons vont être difficiles ces temps-ci…
— Je viens d’abattre un bœuf, » répondit-elle, ignorant le môme et la dernière remarque. « Tu seras la première servie dessus.
— Pas un rachitique j’espère. D’exploitation ou de viande ?
— De viande. »
Corène avait la sale habitude à mettre quelqu’un joyeux en rogne en quelques minutes. Mais vu l’état d’esprit de Jeanne, elle n’arrivait pas à faire semblant. Sa dernière réponse fut sèche et lancée comme une insulte. La cliente relevait déjà les yeux au ciel, comme si on lui faisait perdre son temps. Après un tour dans l’arrière-boutique, elle apporta une partie de la marchandise déjà préparée. D’un signe de tête, elle lui demandait si cela convenait, puis empaqueta le tout dans un linge propre.
« Une vingtaine.
— Quoi ?
— Une vingtaine de yus. C’est de la bonne viande, fraîchement abattue, et ce sont les meilleurs morceaux. Vingt yus. Tu sais très bien que d’autres restaurants prendront et je sais très bien que tu les as. Je ne suis pas d’humeur. Vingt yus et nous repartons toutes deux travailler. »
Jeanne savait très bien qu’elle augmentait drastiquement le prix. Corène savait très bien qu’elle n’avait pas le choix. Les pièces s’étalèrent sur le comptoir. Guy, le fils de la mégère, se mit à attraper le paquet, direction le panier. Alors qu’il tendait le bras pour l’attraper, sa manche se souleva, laissant apparaître une tache sur le bas de son poignet à laquelle la bouchère n’avait jamais fait attention. Une petite tâche, comme de naissance ou de peau brûlée, en forme d’étoile. Elle ne l’avait jamais remarqué auparavant, mais là, elle ne pouvait passer à côté. Les yeux écarquillés, elle resta coite quelques instants, pressant sa main sur le tranchoir. Une seule envie passait dans son esprit : traverser de la lame la tête de l’adolescent.
« Tout va bien ? Bon, on se dépêche, il faut encore passer chercher du vin. À bientôt, et mes vœux à Bruno. »
Elle se reprit et les salua alors que le fils et la mère lui tournaient le dos, le panier cognant contre la porte. Elle repassa dans sa tête ce qui venait de se passer. Pas de doute, la marque sur l’avant-bras de Guy était la même que celle qu’avait l’agresseur de son mari. Elle l’avait distinguée alors qu’il retirait sa dague de la chaire de son mari. Pas de doute, il s’agissait de la même. Elle tourna l’information dans tous les sens pendant le reste de la journée, restant distante et absente au ballet des clients qui se présentaient. Ce n’est qu’en fin de journée qu’elle se décida : elle irait épier le garnement, et lui rendrait la monnaie de sa pièce. Elle dégagea la carcasse des crochets et travailla les os puis mis en sel l’ensemble de la viande qui n’était pas partie pendant la journée. Après un repas frugal, elle alla embrasser Bruno, se recouvrit d’une large mais légère cape sombre dont elle tira la capuche sur son visage, et se dirigea vers l’auberge de Corène. Elle n’était pas très loin de sa boucherie, plus proche de la place sur laquelle trônait la caserne de la milice, à l’angle de deux grands boulevards. Son échoppe était plus enfoncée dans le quartier du port, là où les gens louches trouvaient à faire tous les soirs, et où les pauvres se démenaient tous les jours.
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