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Les semaines ont passées, ma forme est resplendissante. J’ai pu aller en ville, au barbier pour changer de tête. Jusqu’à présent je n’étais qu’un vieux avec une barbe de plusieurs mois et des cheveux emmêlé jusqu’au dos. Désormais j’ai gagné quelques années de jeunesse, la barbe est taillée de quelques jours et les cheveux sont coupés courts, en bataille. C’est un vrai changement qui me convaincs vraiment, je me sens mieux ainsi. Caffreen qui me voit pour la première fois est surprise de voir le changement et me sors : "Ah oui, pas mal, tu es presque séduisant. Dommage que tu sois bien trop jeune pour moi…" Quelle petite peste quand on y pense, capable de faire des blagues comme ça… "Oui, comme toi, dommage que tu sois si jeune…" Et de rire ensemble, comme si on s’était toujours connu, tel un frère et une sœur. Ses entrainements deviennent plus difficiles, plus poussés. Elle cherche à me faire comprendre des notions que j’ignorais sur l’espace, comme bien l’utiliser, comment minimiser ses failles, comme percer les gardes adverses en fonctions des armes utilisées. Je progresse vraiment avec elle, je suis désormais prêt à combattre de façon plus professionnelle. Jusqu’à présent je n’utilisais que les bribes apprises avec Naren, quand j’étais son écuyer, lors des batailles que nous avons menées chez nous. Mais c’était un combat intuitif, désordonné, pleins de failles et de rages. Caffreen m’apprend à me canaliser, à utiliser ma colère pour aller plus loin dans mon combat.
Le préalable à tout entrainement, est ma course dans Kendra Kâr. J’étais déjà bon à cet exercice, je suis désormais excellent. Le départ se fait aux abords de la grande arène au petit matin, non loin de la villa de Naren. Le lieu est peu fréquenté à cette heure, même si je sens déjà l’activité du marché proche commencer. Je prends toujours un départ fulgurant, fonçant à travers une grande avenue, en direction de l’ouest. Je dépasse un grand temple et continu à toute vitesse et très vite j’atteins le temple des maîtres qui me fait profiter de sa beauté sur ma gauche. Mais je n’ai pas le temps de regarder, je dois courir, courir à perdre haleine, n’être que rapidité. Quelques minutes après, dans cette grande rue pavée rectiligne, se dresse le plus moche des bâtiments de la ville, le temple de Phaïtos. J’ai un mauvais souvenir sur ce temple, une mission de milice il y a presque trois ans déjà. Sortent du temple deux adolescents, un jeune homme et une jeune dame, qui n’ont vraiment pas le profil d’habitués du temple et qui me regardent avec curiosité. Ils sont suivis par deux énormes sorte de chiens que je n’avais jamais vue. Mais pas le temps de regarder, je bifurque alors dans la rue perpendiculaire et descends alors vers le sud dans des rues plus étroites où je dois slalomer entre les charrettes, et les déchargements de marchandises pour les artisans. La ville ne dort jamais vraiment, l’activité au petit matin prend le relais sur la nuit et va provoquer très rapidement des embarras dans les petites venelles. Je poursuis ma course de folie, sans prendre en compte les remarques sur le chemin et les moqueries de gens sur l’innocent qui cours tous les matins depuis quelques mois. Je déboule alors sur la grande place de l’hippodrome, le grand bâtiment est la fierté de la ville. Pas vraiment le temps de le contempler à pleine vitesse, je continue et descends par la rue de la milice et du temple de Yuimen, que je double sans croiser, heureusement, de connaissance. Je déferle alors dans la grande rue, célèbre pour faire la traversée de la ville de porte à porte. Il y a déjà beaucoup de monde, mais je n’y fais pas attention, accélérant même la course, évitant des chevaux, des tonneaux, des chars. Je déteste cet endroit, trop grand, trop d’agitation, mais heureusement je peux bifurquer par la route des thermes et des temples. Celui de Moura d’abord, puis celui de Rana et enfin plus loin, l’immense de Gaïa. Je repense à toutes les discussions qu’on a eu avec Caffreen à propos des Dieux et je ne peux pas m’empêcher d’en vouloir à Gaïa. Mais qu’importe, le temps résoudra tous les problèmes. Je fonce alors vers le nord, le souffle bien en rythme, comme mes pas. J’ai l’impression de voler tellement je vais vite, j’ai réalisé d’énormes progrès, et c’est sans réelle fatigue que je poursuis mon chemin dans les rues de la ville, jusqu’à arriver à nouveau à l’arène, mon point de départ.
Caffreen est là à m’attendre, tranquillement installée sur une marche de l’entrée de l’arène, avec une pinte de bière à la main, en train de rigoler en me voyant arriver en sueur. "Bien, pas mal, un peu moins d’une heure, t’es vraiment rapide !" Je m’écroule sur les marches, je n’en peux plus, j’ai vraiment tout donné. "Pas le moment de se reposer, on rentre continuer l’entrainement !". Une fois par semaine, elle est là pour parfaire l’entrainement, mais c’est une torture physique tellement elle me pousse dans mes retranchements. Nous rentrons alors à la villa de Naren. A l’arrière la petite cour est suffisante pour nos entrainements. Je récupère facilement sur le chemin, Caffreen m’a fait une surprise, sur un bord de la cour, se dresse désormais un petit poteau d’un mètre de haut maximum. Il n’est pas bien épais, quelques centimètres tout au plus. "Voilà ton nouvel exercice. J’ai noté que tu avais un bon équilibre, tu vas devoir dépasser ce stade et aller vers l’excellence." Toujours en rajouter… Elle me regarde comme si elle avait lu dans mes pensées, mais poursuit "En équilibre dessus tu pourras tenir des heures…" Elle me montre en sautant d’un coup dessus et n’y pose qu’un bout de son pied. "Le but est de rester un maximum de temps, mais il faut varier de position, que ton corps entier comprenne le sens de l’équilibre." Très drôle, c’est quoi ça encore, ça a l’air facile. "Aller pousses-toi, tu vas voir c’est qui l’équilibriste de Kendra Kâr." Je saute alors sur le poteau et glisse lamentablement. "Je vois… Non vraiment je vois… Tu remontes tout de suite et fait pas l’idiot…" Piteusement je recommence et me positionne du mieux que je peux. Je souffle un coup et me concentre, à l’écoute de mon corps. Ce n’est pas haut, le vertige ne peut pas m’influencer, je n’y suis quand même pas sensible. Les secondes deviennent des minutes, les minutes des heures. Quand je rouvre les yeux, le soleil est déjà haut dans le ciel. Caffreen est à l’ombre, en train de lire un gros volume de la bibliothèque de la maison. "Ah, ça y est, tu as fini ta sieste ?" "Hé, mais je n’ai pas dormi, sinon je serais tombé…". La suite de l’exercice consistait à éviter les multiples projectiles que la Voyageuse me lançait dessus à toute vitesse. Bout de bois, fer à cheval, casseroles et marmites. Tout ce qui lui tombait sous la main et qu’elle avait malicieusement préparée à l’avance ! Je devais esquiver, soit en me baissant, soit en sautant, soit encore en me penchant d’un côté ou de l’autre, tout en gardant l’équilibre sur le poteau. Quelques-uns m’ont touché, mais la majorité me sont passé à côté, malgré la vitesse à laquelle me les envoyait Caffreen. On a passé la journée à parfaire cet exercice, elle m’enseigne alors l’art de l’équilibre, une notion de plus dans l’art de l’espace. Les positions, les esquives, l’art de repérer le danger et les projectiles. Épuisé par la journée, nous stoppons à la nuit tombée. Nous prenons un repas classique, mais sans Naren, juste avec sa femme et le petit. D’habitude Caffreen part vers ces heures pour Nyr’, mais pas cette fois-ci, elle reste au repas et profite pour discuter de tout et de rien avec nous et jouer avec l’enfant.
Une fois fini, nous ressortons tous les deux, elle n’a pas mis sa cape noire de quand elle sort en ville. "Tu veux voir ce que peu d’ici connaissent ?" Elle saute alors sur un tonneau puis s’accroche à une poutre et dans un mouvement de balancier vers l’avant grimpe sur l’avancé de toit de la cour. "Tu viens ? Suis-moi !" Facile à dire, je ne suis pas un escaladeur moi… Tant bien que mal je l’imite, la grâce en moins, et arrive sur le toit. "Tu dois être capable d’aller de toit en toit dans cette ville, je suppose que ce n’est pas permis par la garde, alors sois discret…" Je suis effectivement plus à l’aise ainsi, je fais attention à pas glisser ou briser les tuiles des toits, et je la suis, de maison en maison, l’obscurité comme alliée. Nous allons vers les remparts que nous atteignons facilement, malgré les distances à franchir d’un saut. Caffreen semble si légère et fait des bonds incroyables et atterris en douceur sans bruit, j’ai un peu plus de mal quant à la discrétion, mais je fais attention. Le dernier bond vers le rempart à faillit être trop court, mais elle m’a retenu de justesse et me ramène sur le mur. Nous montons les escaliers vers le chemin de ronde, en espérant ne pas croiser de gardes. Nous arrivons dans une des tours, Caffreen monte alors sur une rambarde, saute et attrape une des poutres et escalade le mur en s’aidant des pierres usées par le temps. Elle finit par se hisser sur le toit en pente de la tour. Ça me semble très périlleux, mais je dois la suivre. J’essaye de l’imiter, mais je prends près de trois fois le temps qu’elle a mis pour monter. Je la vois à peine dans l’obscurité. Je lui chuchote "Quelle folie ! C’est super dangereux !" "Le plus dangereux est de se faire attraper par les gardes, le reste tu dois savoir comment gérer ! Et puis assieds-toi et regardes !" Je m’exécute. Sous nos yeux s’étend la plus grande ville de Yuimen, contraste de lumière et d’obscurité. Malgré l’heure avancée, les nombreuses torches fond de la ville un puits de lumière. Le ciel dégagé est très étoilé et la lune est à trois quarts pleine, donne un éclat encore plus renforcé au panorama. Je suis subjugué par la beauté que je vois à mes pieds, alliance parfaite de magie et de maitrise humaine. Je commence à comprendre la taille et l’importance de cette cité. "Voilà Kendra Kâr tel que peu ont pu contempler, ville multiple, centre de lumière mais que pourtant l’obscurité menace. Kendra Kâr, la somptueuse cité blanche, résiste si bien aux assauts de la nuit. Oh douce fleur à la senteur enivrante, oh douce humanité, que d’espérance dans tes murs." Un air de nostalgie s’échappe de ses paroles. Je n’ai jamais eu conscience de ce que Caffreen pouvait penser de tout ça, de ce monde, de sa guerre contre Oaxaca, des Dieux… Elle ne mentionnait peu de tout ça, alors qu’elle était si fortement impliquée. "Est-ce que ton monde te manque parfois ?" Je tente de lui demander ça tout doucement. "Quel est mon monde, existe-t-il encore ?" Cette fois la mélancolie déchire l’air, j’ai du mal à retenir mes larmes à ces seuls mots. "Tu as bien un chez toi ? Je t’ai déjà vu en rêve dans un drôle d’endroit." J’essaye d’être calme, sans montrer mon trouble. "Cent chez moi, ne font pas un foyer. J’ai beaucoup d’endroits, mais plus aucun réellement chez moi. La solitude est terrible, chaque lieu est imprégné de solitude. Même si Cléïs est une ville au-delà de l’imagination et au fourmillement d’êtres de toutes origines, j’y suis seule, aussi seule que sur mon rocher d’Eijhers, sur un autre monde, qui est mon endroit préféré à vivre." "Tu as bien une famille ?" "Oui, mais tous sont dispersés dans pleins de mondes, c’est difficile à expliquer, mais nous sommes tous éparpillés, tiens regardes, c’est comme si père était là, Naarlen ici, Navhira là…" Elle désigne des étoiles dans le ciel. Elle sent que je ne réponds pas et que je ne comprends pas le rapprochement. "Ah oui, considère qu’une étoile est un soleil pour un monde habité, comme ici. Enfin qu’importe, ne t’inquiètes pas pour moi." "Si personne ne s’inquiètes pour toi, qui le fera ?" "Je suis ici pour vous, mes sentiments ne doivent pas interférer." "Mais tu restes humaine, même si tu as des milliers d’années, que sais-je. Tu as juste besoin de ne plus te sentir seule, et d’avoir un chez toi. Nyr’ ne te plait pas ?" "Je suis étrangère sur Nyr’, comme partout où je vais." "N’y a-t-il pas un monde où tu n’es pas étrangère ? Là où tu es née, là d’où je viens ?" "Asflhon s’est transformée au-delà de tout, le temps a fait de moi une étrangère, monde perdu où la tristesse règne." La mélancolie est si forte qu’une larme coule sur ma joue. "J’espère que tu trouveras un endroit où te poser." "Et vivre une éternité. Oh Lelma… le temps est une torture qui ronge ton esprit, adore les Dieux car ils ont tant de souffrances, vénères-les car ils supportent tant d’époques, de destructions et d’anéantissements. Je n’ai vu que guerres, massacres, et négativité…" Je reste abasourdi par ses paroles, estomaqué par tant de tristesse et d’entendre des sanglots dans sa voix, je commence à comprendre ce qu’implique son immortalité et le savoir incommensurable que lui a apporté ses voyages. Si le bilan de sa vie est si négatif, qu’est-ce qui lui a donné ses idées ? "Il y a pourtant un espoir dans tout ?" Je tente timidement de la consoler. "C’est ce que j’essaye de penser, mais rien n’est simple." Comprendre un être pareil pour moi est peu concevable, j’ai côtoyé Anhéïos, son semblable, mais je n’avais pas réalisé cela, parce que le vieux cachait tous ses sentiments derrière sa grande générosité. Pourtant il m’a trouvé dans une taverne mal famée, à moitié saoul… Il fréquentait ces endroits de perditions, il avait besoin de cela. Après tout dieux et hommes ne sont pas si éloignés, et ce ne sont pas, ou pas encore des dieux malgré tout. "Essayer, persévérer… Excuse-moi, je ne peux pas comprendre ton ressenti, je suis finalement si jeune. J’essaye de le percevoir à l’instant et…" J’ai du mal à trouver les mots. "Et, … Mais si je peux t’aider à te sentir mieux, tu peux compter sur moi comme sur un ami." Machinalement, quand je ne suis pas bien, je touche nerveusement un objet dans ma poche. Ah mais oui, je l’ai oublié celui-là, le collier phœnix, je le sors de ma poche, curieux de le voir à nouveau. Il ne m’a jamais quitté depuis que je suis sur Yuimen, et chose étrange, c’est la seule chose que j’ai emporté d’Asflhon, je le serais fort dans ma main lors du passage du fluide. Ce qui normalement n’est pas possible, m’avait dit Aakia. "Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter Lelma, j’ai l’habitude…" "Pourtant j’aimerai te voir sourire et espérer à notre futur. Tu as déjà vu ça non ? Tu viens du futur, alors tu sais ce qu’il va se passer, c’est ça ? Et ? On va peut-être se taper la tête contre le mur, on va peut-être échouer, mais on va se battre, on va lutter et dépasser les prévisions." Le silence qui suit montre l’intérêt de la Voyageuse, je sens ses yeux briller dans le noir, son attention à nouveau réveillée. "Je suis certains qu’on peut changer le futur et rendre meilleur l’avenir des mondes. De celui-ci en particulier, d’Asflhon peut-être aussi. Je vais me battre avec toute la force de mes convictions, pas seulement pour Seyra, pas seulement pour Nayla, ni pour Naren, mais pour tous ceux-là, tous ceux de ce monde qui rêvent à la paix et la prospérité." Je suis essoufflé et enflammé par mon discours. Je l’entends rire à mes côtés et venir tout contre moi. "Toi t’es vraiment un vrai, un qui y crois encore. Ne te retiens pas, va et vis ! Merci Lelma, je sais désormais que je ne me trompe pas avec toi." Elle regarde alors ce que je touche dans ma main. "Mais… C’est une clé, c’est la clé, Lelma tu as la clé, ce n’est pas croyable !" Je la regarde interloqué. "Quoi ? Mon collier, c’est une clé ?" Elle touche le collier. "Incroyable, la clé d’entrée de la salle du fluide de feu dans le temple chez Anhéïos… Mais si tu l’as Lelma, ça veut dire que…" "Quoi ?" "Que l’accès restera fermé, le futur change déjà Lelma, incroyable." "Je ne comprends pas." "Ton arrivée ici n’est pas prévue, quelque chose a changé, un détail et tout est modifié. Tu as raison Lelma, on peut remanier le futur, gardes bien ce collier à l’abri et que jamais il ne devra retourner à Surana." "Mais pourquoi ?" "Jure-le !" Elle ne plaisantait pas. "Très bien je le jure !" "Ça veut dire ne plus retourner sur Asflhon, ça tombe bien ton monde d’adoption a besoin de toi !" "Oui mais, il faut les aider, ils vont se faire battre, tu te rends compte, il y avait des Sektegs et des Garzoks sur notre dernière bataille avec Naren, c’est pour ça qu’on s’est fait battre à Naelyan, la cité qu’on avait reprise quelques mois auparavant. Ce ne sont plus que des Thyus, ces créatures sont arrivées d’un coup, les mêmes qu’il y a ici !" "Tu les as déjà aidés en ayant le collier ici, le reste est dans leurs mains. Tu ne vas pas pouvoir rentrer, c’est évident, mais tu as évité le pire en ayant le collier, alors la mission est remplie. Quelque chose d’autre va débuter, quelque chose d’intéressant. Oh, je suis bien contente, enfin ! J’ai bien fait d’attendre et espérer, bien fait de venir jusqu’ici, au croisement des possibilités !" Elle se lève, visiblement requinquée. "Je n’en ai pas fini avec toi Lelma, à la semaine prochaine !" Elle saute alors en salto arrière pour atterrir sur le chemin de ronde en douceur très en contrebas, puis, très rapide, en quelques bonds s’éloigne dans la nuit, certainement pour prendre un anyore vers Nyr’. (Elle est toujours aussi incroyable, mon amie, tu commences à percevoir Lelma ? Elle a raison, c’est ici chez toi, c’est ici qu’on a besoin de toi. Ton temps sur ton monde est passé, laisses-le partir !) (Si j’ai bien compris, je ne sais pas y retourner de toute façon… Et j’ai juré à Caffreen, je ne compte pas la fâcher.) (Si tu la voyais en colère en effet !)
Le souci, c’est que je me retrouve en pleine nuit, sur le toit d’une tour du rempart, seul et bien embêté. J’ai su monter avec difficulté, la descente fut encore plus périlleuse. Je me suis fait cueillir par la garde en bas qui m’a arrêté quelques instants pour savoir ce que je faisais là. J’ai prétexté une mission de milice en montrant mon insigne et me présentant, ils n’y ont vu que du feu, et j’ai pu rejoindre les rues pour rentrer chez Naren. Tout chamboulé par les révélations, j’ai eu du mal à dormir de la nuit, songeant à tout ce que je laissais derrière moi, définitivement. Mais je savais tout ce qu’il y avait ici et les possibilités à découvrir. Après tout Naren n’a jamais cherché à retourner et a sa vie ici. J’ai désormais bien plus ici que là-bas. Caffreen a raison, je dois rester ici et oublier là-bas, ils n’ont pas besoin de moi, plus maintenant. (Et d’autres prendront le relais). Déjà trois ans que je suis ici, presque neuf pour Naren. Ce monde a besoin de lui, alors certainement aussi pour moi ? Je dois servir du mieux possible pour améliorer la sécurité de Yuimen. Le lendemain, après ma course quotidienne effrénée dans la ville, je me mis en quête de mon équipement que j’avais laissé de côté depuis mon combat. Je l’ai entretenu depuis mon réveil, mais pas encore sorti, ni encore porté. L’armure a été réparée chez Argaï, au frais de Naren, le bouclier aussi. Il me reste ma rapière à défaut d’une arme qui change de forme. Ce n’est pas une mauvaise lame, mais sa finesse est difficile à appréhender. Je n’ai finalement que peu de techniques d’escrime, j’improvise toujours. Caffreen m’enseigne la rigueur, le placement, les gardes, le jeu de jambes, tel qu’essayait de la faire Anhéïos. Avant lui, je n’étais qu’écuyer, et même si Naren m’a donné des techniques, jamais je n’ai eu l’enseignement de son école militaire, ni sa spécialisation ambidextre à deux armes. La tradition à Surana était une épée à une main avec une dague en seconde main. Désormais je serais à la rapière et bouclier en seconde main. Autant j’adore le bouclier qui me permet de dégager certains combats, autant la rapière reste assez difficile à manier. J’essaye alors de m’imaginer des combats et comment réagir en mimant des attaques, des parades au bouclier. Rien de bien convainquant. Le reste de ma semaine sera de cet acabit, avec beaucoup de gestion du poteau. J’ai pu voir un jour Naren, où j’ai pu lui dire que j’avais besoin de participer à la communauté, et que j’avais envie de retourner à la milice. Il me dit d’attendre car il avait quelque chose d’important à voir pour moi.
Caffreen revient comme chaque semaine, me trouvant prêt à l’entrainement et en armure complète, l’occasion pour elle de faire quelques remarques sur mon équipement. Elle n’a rien à redire sur la combinaison rapière et bouclier, c’est rare mais parfaitement acceptable. L’armure par contre manque d’équilibre et elle me conseille de la faire revoir. En riant elle ajoute de faire supprimer ces ailettes sur le casque qui sont totalement ridicule, et en plus dangereuse. Elle me demande ensuite de faire la démonstration de mes compétences avec la rapière et détecte vite mes problèmes offensifs et défensifs. Elle m’enseigne alors l’art de l’escrime, un petit résumé de ce qu’elle pourra m’enseigner par la suite. Placements, gardes, attaques, elle passe en revue le principal, en me disant de travailler ces mouvements encore et encore quand elle n’était pas là. Elle m’indique aussi le poteau où faire ces exercices afin d’améliorer mon équilibre, encore et encore. La journée se passe en entrainements et exercices, Caffreen ne m’a jamais montré autant de choses à la fois, et j’ai du mal à tout assimiler d’un coup. Le fait d’être en équipements est un signe, un bon signe. Je suis prêt, ou du moins je le pense et elle sait qu’elle ne m’aura bientôt plus à entrainer. Alors elle accélère sa transmission de savoir, j’apprends plus qu’espéré. Très vite arrive le soir, et je suis exténué par la journée, Caffreen aussi semble pour une fois vannée. Naren arrive dans la cour et me voit pour la première fois en équipement depuis le combat. Il sourit, mais a les mêmes avis que Caffreen sur celui-ci, en me rappelant que j’ai bien assez d’argent pour m’en payer chez Argaï ou de les faire modifier. Mais il a une nouvelle à nous faire parvenir et nous fait rentrer tous les deux.
Naren nous sert à boire et l’on s’assoit autour de la grande table. "Bon, y a du nouveau, je reviens d’un conseil d’état avec le roi et il se trouve que des inconnus d’un monde que l’on ne connaissait pas encore sont venus demander de l’aide." Il poursuit. "Je n’ai jamais vu ça, ils viennent d’un monde ou les techniques sont bien plus avancées qu’ici." "Ils viennent du futur ?" réagit Caffreen. "Si on peut dire oui, mais bien d’un autre monde, tu as connaissance de ça ?" demande Naren. "Ah non, pas du tout." "Bien, alors nous avons un marché avec eux, ils n’ont pas été très bavards, mais ils ont besoin d’aide pour déjouer un complot dans leur monde. Ce sont des officiels de leur monde, ils font partie de leur gouvernement. Là encore pas d’informations, royaume, république, théocratie… Aucune idée, tout est à découvrir. L’intérêt est que si nous parvenons à déjouer le complot qui les menacent, alors ils nous récompenseront par de la technologie avancée. Imaginez si nous parvenons à avoir des armes plus destructrices, nous aurions l’avantage sur la guerre, et nous pourrons éliminer définitivement la menace." "Et devenir la menace ?" "Mais non Caffreen, nous œuvrons pour une cause juste, nous ne sommes pas une menace." "Quiconque a le pouvoir de destruction est une menace, une cause n’est jamais juste quand la guerre est là." "Fait moi confiance !" "De toute façon je ne suis pas là pour vous arrêter." Une certaine tension règne entre mon frère et Caffreen, mais Naren préfère continuer. "Lelma, je ne t’ai pas raconté encore nos échecs. Tu te rappelles de l’anyore qui s’était écrasé dans les duchés, et qu’on avait miraculeusement réparé ?" "Le fameux avec lequel tu as failli tous nous tuer sous tes bombes ?" "Euh… Oui, désolé encore. Eh bien, nous ne l’avons plus. On a eu deux petits soucis. Le premier allait nous toucher en quelques jours : le ravitaillement. Les Sindels ont été furieux d’apprendre que nous avions un anyore et ont refusés de nous vendre de quoi le ravitailler. Or seul Balsinh a de quoi ravitailler un anyore, à partir de là c’était fini pour nous. Le second souci est lié à ton combat. Les deux des treize qui ont reculés devant nous, ont dévastés le campement et l’anyore en remontant vers Omyre. Ils ont tout détruit de colère, anyore, bombes, campement. J’ai eu quelques hommes qui ont pu fuir, mais tout le reste anéanti." "Ah, quelle perte !" Je suis vraiment désolé par la perte des hommes, moins par l’appareil de mort. "Oui vraiment, c’était une arme qui allait bien rééquilibrer le combat, désormais plus moyen de contrôler les airs et nous débarrasser facilement de camps d’entrainements Garzoks ou Sektegs. A quoi bon faire des explosifs de cette taille si je ne sais plus les propulser vers l’ennemi. Et encore je ne parle pas des approvisionnements en matériaux pour les concevoir car c’est vraiment déprimant." "Tu ne sais plus faire tes explosifs ?" "On manque de matières premières, ça n’arrive plus, une partie venait du Nosvéris, mais la mer est contrôlée par l’ennemi, et par le ciel… Les Sindels refusent de coopérer… Bref on est au point mort. Alors si on peut assoir une suprématie technologique sur l’ennemi et se faire des alliés de ce type, ça serait vraiment une bonne chose !" "Et bien il faut les aider, c’est simple non ?" "Pas tellement, ils ont aussi proposé aux autres nations de Yuimen, et même à notre ennemi. Il y aura donc une forte concurrence pour les aider. Le meilleur remportera la mise." "Il faut donc envoyer notre meilleur représentant, donc toi Naren !" "Ah non, le roi a bien demandé le meilleur, mais quelqu’un qui n’est pas connu à Kendra Kâr, car c’est aussi un jeu diplomatique et être connu dévoilerai déjà nos objectifs." "Alors c’est pour toi Caffreen, tu n’es pas connue ici." Elle fait mine de de s’étrangler puis lance un cinglant : "Je ne suis pas de Kendra Kâr et je n’interviens pas dans votre histoire." "Ben alors qui ? Dalhar peut-être ? c’est un Shaakt, il peut brouiller les pistes." "C’est aussi un Shaakt célèbre désormais pour servir Kendra Kâr… Non je ne vois qu’une personne qui a le potentiel pour réussir, et c’est toi Lelma, mon frère !" "Moi ? Mais je n’ai rien fait depuis des mois ?" "L’occasion de se dérouiller un peu mon vieux. Le vaste monde t’attend, il ne faut pas en avoir peur !" "Ton frère a raison, l’entrainement c’est bien, mais tu dois avancer. Seyra t’attend depuis des mois, elle se languit de toi et si tu ne fais rien, alors l’accès à Nyr ‘ ne te seras pas ouvert." "Oui je comprends, mais suis-je prêt ?" "Tu ne le seras jamais, mais c’est ainsi, on pourrait y passer des dizaines d’années à te perfectionner… Mais après ? Lelma ça fait des mois que tu t’entraines depuis ton réveil, il est temps d’y aller, temps de montrer aux dieux de quoi tu es capable. Et ça je ne peux pas le faire à ta place !" Caffreen avait raison, je me suis entrainé sans penser à la suite, sans penser à rejoindre Seyra au plus vite, sans penser à Nayla ou Felis disparu. Il est temps que je saute le pas, je dois être utile à ma patrie d’adoption, utile à mon frère qui a tout donné depuis déjà presqu’un an. Utile à Caffreen qui croit en moi, un tel être peut-il se tromper ? "D’accord, je suis partant, c’est un honneur pour moi, il me tarde vraiment de montrer ma valeur pour Kendra Kâr." Naren a trouvé le sourire. "Mon frère est le meilleur candidat, je l’ai dit au roi, et je te retrouve bien là. Oh ça ne sera pas simple, mais tu as toutes les qualités pour l’emporter. Reste droit dans tes convictions, fidèle à ton roi et ta patrie. Et penses à ce que tu peux nous apporter pour la victoire dans cette guerre !" "C’est quand que je pars ? Ah… C’est où que je vais ?" "Tellement pressé de bien faire…" "Attends les autres informations, n’ai pas trop de hâte, prends le temps qu’il faut pour bien faire les choses, sans précipitations. Bon alors une chose importante, tu ne dois jamais, mais alors jamais dire que tu es milicien, ou venant de Kendra Kâr. Tu as de la chance de ne pas être kendran et être assez différent du kendran type, c’est déjà bien. Mais tu ne peux pas montrer ton appartenance à la milice ou autre chose kendrane. Ton équipement te masque bien, mais il te faut retirer ta bague d’appartenance à la milice, elle est trop voyante." "Ah si ce n’est que ça…" "Et assures-toi que ton équipement est correct, prends la journée de demain pour ça, avant de partir." "C’est déjà prévu !" En effet avec Caffreen, j’ai été conseillé sur tout ce que je pouvais améliorer, j’ai une belle liste de modifications à faire en ville. "On se revoit demain avant de partir." Naren sort alors rejoindre sa femme et son fils et je reste seul avec Caffreen. "Bien il est temps de se dire à bientôt j’imagine ? Pourquoi bientôt d’ailleurs ? Je n’ai jamais compris ce mot que tu avais laissé avec la boussole ?" "Oh, j’aime entretenir le mystère, à la base je pensais que tu allais venir de toi-même sur Nyr’, je t’ai envoyée la première boussole pour te l’indiquer. Mais bientôt car j’avais la sensation que tu savais ce qu’il en était. Ce n’est rien qu’un mot pour attiser ta curiosité…" "Ça a marché, j’ai mis des jours à comprendre ce qu’il en était réellement, et encore je me demande bien ce que tu viens faire avec moi." "Tu mets du temps à comprendre, c’est pourtant simple, je parie sur l’avenir." Elle se lève et viens me rejoindre, j’ai toujours du mal à la regarder tant elle m’impressionne. Elle me prend la tête entre ses mains et pose son front contre mon front. "Lelma, tu vas me promettre de venir sur Nyr’, j’ai encore beaucoup à t’enseigner ! Tu vas aussi me promettre de rester en vie et de te comporter avec les valeurs humaines que j’essaye de te transmettre." Je suis très gêné et je bafouille "Euh, oui…" "Promets !" "Oui, je te promets !" Elle éloigne son visage et je perçois de l’inquiétude dans ses yeux. "Dans ce cas je t’attends sur Nyr’ après ta mission, sois fort, soit honnête, soit droit, méfies-toi des apparences, méfies-toi de quiconque en fait. Tu seras seul, dans un monde inconnu, et personne, à part Aakia ne pourras t’aider." "Mais je pourrai te contacter ?" "Pas à travers les mondes, non, la communication faerique sera probablement impossible, il faut que tu t’y fasses !" "Mais comment je vais faire, et Seyra ?" "Seyra m’a moi, je m’en occupe, je lui explique, ne t’inquiètes pas, cette fille est bien plus forte que ce que tu peux imaginer ! Tu lui manqueras, mais c’est pour mieux venir la voir !" "Je ne sais pas combien de temps ça durera, mais je ferai tout pour venir !" "Le temps n’a pas d’importance pour nous, mais pour toi oui, alors fait au plus vite !" "J’espère ! Au revoir Caffreen, et merci, merci de croire en moi et de t’occuper de Seyra ! J’espère vous rejoindre très vite !" "Aurevoir Erahen, puisse tu guider dans les ténèbres ceux qui te sont chers !" Elle s’habille de sa cape et passe la porte d’entrée. Un grand sentiment de vide s’installe, je vais m’assoir à la grande table et termine péniblement ma boisson en pensant à tout ce qui a pu arriver ces derniers mois. Naren revient quelques minutes plus tard et me voit dépité. "Eh bien, que t’as dit la Voyageuse pour te mettre dans cet état ?" "Oh non rien, juste que ça fait drôle de devoir aller en mission, j’appréhende un peu, ça fait si longtemps que je ne me suis pas retrouvé seul." "Tu t’y feras sans problème. Mais dit moi, comment ça se fait que tu sois amis avec ce genre… d’être ? Il y a eu la liseuse d’Oranan, puis la Voyageuse. Lelma, expliques-moi car là je n’y comprends rien." "Si je comprenais moi-même… Netare je l’ai rencontré quelques semaines après mon arrivée, c’est elle qui m’a indiquée que tu étais en vie sur ce monde, c’est elle qui m’a guidé alors que j’étais perdu." "Elle est venue spontanément ici quand elle a su pour ton état, tu te rends compte que c’est une des célébrités les plus importante du monde ?" "Je n’ai pas fait attention à ça…" (Et que tu as désormais des secrets sur elle qu’aucun mortel ne peut appréhender.) "Et la Voyageuse ! Tu te rends compte que je suis arrivé en retard pour te protéger des deux treize et qu’elle seule, face à eux, les tenait en respect. Ils ont vite compris qu’ils ne pouvaient rivaliser avec… Mais rends-toi compte, moi seul je n’aurai pas suffi. A un contre un, j’ai peut-être une chance, mais face à deux, aucune ! Elle est d’une puissance inégalable, que fait un être comme ça avec toi ? Tu pourrais la convaincre de rester avec nous et combattre dans nos rangs ?" "Laisses tomber, elle ne voudra jamais, elle ne fait qu’observer et agir indirectement, comme le font les dieux depuis la nuit des temps sur ce monde." "Dommage, elle aurait été d’une aide précieuse dans les combats." (Ton frère n’a rien compris…) (J’en ai peur…) "Oui, probablement, elle m’a été d’une aide précieuse, et j’espère continuer à garder sa confiance. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter une telle attention, mais j’aimerai m’en montrer digne !" Je clôture la discussion sur ce point, et je vais me coucher, exténuer par une journée d’entrainement et angoissé par la journée qui arrive.
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