L'Univers de Yuimen


Forum de Jeu de Rôle Médiéval-Fantastique




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 Sujet du message: Re: Les habitations
MessagePosté: Mar 8 Mai 2018 15:47 
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La porte est entrouverte lorsque je pénètre la pauvre masure qui sert d’habitation à ma famille. Curieux : avec les mendiants et autres tire-laines qui trainent dans le coin des bas quartiers, ma mère a tendance à préférer la laisser close. Se la jouer discrète. Sait-on jamais qu’un pourri de la milice vienne mettre son nez là et décide arbitrairement de les accuser de torts injustifiés. C’est déjà arrivé, dans le quartier. Pas plus tard que la semaine passée, d’ailleurs. Je fronce les sourcils, un peu surpris, mais décide de passer outre l’incongruité. Je pousse le vieux panneau de bois quoi grince, trop hâtif de me débarrasser de ces filets pour soigner ma main meurtrie. La passer à l’eau douce et y apposer un bandage en lin, le temps que ça cicatrise.

Sitôt ai-je franchi le seul que deux mains fermes viennent m’attraper par le col et me plaquent violemment contre le mur de chaume, contre lequel ma tête rebondit lourdement, m’étourdissant. Avant-même que j’aie pu comprendre ce qui se passe, j’entends ma main protester plaintivement :

« Non, non messires, ce n’est que mon fils, Cillien. »

Je cligne des yeux, plusieurs fois. Je ne suis que son fils. Un moins que rien. Dans la pénombre de la pièce, je discerne enfin le visage de celui qui m’a ainsi malmené, et me maintient toujours avec la même férocité, m’étranglant à moitié avec le col de ma chainse. Il a, pour sûr, une mine patibulaire. Une mâchoire carrée, une barbe noire de trois jours, des sourcils broussailleux et de petits yeux plissés. Le bonhomme fait bien une tête de plus que moi, et deux fois ma carrure. Autant ne pas trop broncher pour le moment. Et je fais bien : l’instant d’après, mon tortionnaire me relâche et me pousse vers ma mère, assise là sur un tabouret, entourée de deux autres inconnus. L’un qui a l’air aussi sympathique que mon agresseur, bien que moins basé, et l’autre plus finaud d’apparence et d’expression. C’est celui-ci qui prend la parole.

« J’vais t’le répéter encore une fois, mégère. Mon chef réclame son dû. Et tout de suite. Et vu qu’ton homme s’est cassé pour la journée, c’t’à toi qu’j’m’adresse. Et vu qu’t’as pas les yus, c’ta fille qu’j’embarque. Ça paiera pas vot’ dette, mais ça divertira l’chef. »

Sa fille. Ma sœur, malade, alitée et si faible qu’elle ne peut se lever. Je ne comprends rien de ce dont ils parlent : une magouille quelconque dans laquelle mon père s’est fourré. Une dette de jeu, sans doute. Ou professionnelle. Ou alors il a cassé les noix de la mauvaise personne. De toute façon, personne ne me dit jamais rien ici. Content d’avoir été laissé sur le côté un instant, je tente de me faire oublier en ne rétorquant rien. Ma mère, en revanche, s’insurge.

« Mais messires, je vous l’ai dit : elle est si malade qu’elle risque de crever avant même d’avoir atteint votre chef. Faut qu’elle reste au lit. Vous aurez votre argent ce soir au retour de mon homme. »

Le finaud rétorque, plus agressif, s’approchant de ma mère assez menaçant. Je ne sais pas où me mettre. Intervenir ? Il faudrait être fou : à trois, ils me détruiraient la tronche en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je laisse donc couler les choses sans bouger, laissant le bandit déballer son fiel.

« Non ! Ce sera pas ce soir, ce sera tout de suite. Malade ou pas, j’m’en fiche : notre chef réclame sa garantie. »

Il dégaine une lame, une dague acérée dont le métal froid luit dans la pénombre, porteur d’un reflet solaire passé par une fenêtre mal jointurée. Je tressaille. Est-ce qu’il va la tuer ? Est-ce qu’il va tuer ma mère devant mes yeux ? Me tuer ensuite ? Puis ma sœur ? J’ai un hoquet de crainte à cette idée, et je recule brusquement, renversant un tabouret. Les regards se tournent vers moi, incrédules, et je bafouilles quelques piètres paroles d’excuse.

« Non, non pardon. Je… non. Désolé. »

Ma mère, dont les idées retombent sur ses pattes aussi souvent qu’un chat, semble seulement se rappeler de ma présence. Elle lance à la volée :

« Z’avez qu’à le prendre lui. L’est pas bien fort ni bien malin, mais il pourra s’occuper des sales trucs pour votre bande le temps que mon homme rassemble la somme. »

Les trois bandits me jaugent, peu convaincus. De mon côté, je regarde ma mère avec des yeux ronds comme des billes. Atterré, je m’insurge :

« Me… Que… Quoi ? Non mais mère !? Comment… »

Sans prêter attention à ma supplique maladroite, aussi éloquente sans doute que peut l’être un poisson pas frais dans un tas de déchets, le détenteur du poignard rétorque.

« Lui ? Dans notre bande ? T’as cru qu’on récupérait toutes les traine-merdes du coin, la mégère ? Et pis qu’on va devoir en prendre soin, en plus. Tu nous prends pour qui ? »

Mais oui, voilà. Inadmissible. Je tourne les yeux vers ma daronne, appuyant silencieusement les arguments pertinents du hors-la-loi. Mais elle ne se laisse pas démonter.

« Z’aurez qu’à en faire ce que vous voulez. L’est pas en verre. Puis s’il vous plait pas, z’avez qu’à le crever : c’est qu’une garantie. »

Mes yeux sont désormais si exorbités que j’ai l’impression qu’ils vont me tomber de la tête. S’est-elle écoutée ? Elle parle de moi, là ? De son fils ? Elle serait prête à sacrifier son benjamin pour une bande de malfrats ? Face à moi, le maraudeur semble hésiter, puis après quelques secondes à me reluquer, finit par opiner du chef.

« Ouais. C’bon. Il fera l’affaire. Mais tant qu’on aura pas l’argent, c’gars là sera à nous. Pis il sera pas bien traité, ça j’vous l’dis. »

Ma mère tend la main, et ils concluent l’accord d’une poignée conjointe. Affligé, je tente de me défendre.

« Mais mère ! Vous ne vous rendez pas compte, je… »

Elle m’interrompt avec une gifle monumentale qui me laisse une marque rouge brulante sur la joue. D’un ton autoritaire, elle me remet à ma place.

« T’as rien à dire. Tu d’vrais être fier de pouvoir sauver ta sœur ainsi, au lieu d’être un incapable comme d’habitude. Allez, emmenez-le. »

Sans que j’aie plus le temps de rien dire, le patibulaire du début me débusque et m’embarque de force en me trainant par le bras. Il est bien plus fort que moi, et je ne pèse pas grand-chose. Inutile de résister. Je me laisse ainsi entrainé, groggy par la situation plus que par la gifle, en direction de mon nouveau destin. La main ensanglantée et l’honneur détruit.

_________________
Cillien, homme


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