Interlude – Voyage à Omyre~ Si jamais je vois encore une colline je... Non... Par pitié..
C'était devenu une routine bien ennuyante pour elle, un pied devant l'autre, éviter les petits trous, puis un nouveau pied. A cet instant elle ne pouvait imaginer plus désespérant que le voyage à pied, comprenant aisément la nature sédentaire de sa race. Les étendues sauvages n'apportaient rien de passionnant ni d'intéressant, elles ne se composaient que de landes à portée de vue, la seule fluctuation se trouvant dans les différences de niveau apportées par les collines, elles aussi portant jusqu'à l'horizon.
Certains auraient pu découvrir une sorte de quiétude dans cette pause de leur existence, leur vocation ne se résumant qu'à marcher plus au moins droit et d'éviter les pièges traîtres de la route, pièges pouvant vous coûter l'usage d'une cheville et peut-être même la vie si vous étiez dans le même état que la jeune Shaakte, l'esprit commençait alors à vagabonder, s'élevant vers des contrées que le matérialisme et le rythme effréné de la vie en ville ne lui permettait pas d'imaginer en temps normal.
L'esprit épuisé de la jeune femme, la peau irritée par le soleil qui ne cessait jamais de darder la silhouette solitaire de ses rayons et ses yeux affaiblis par la luminosité ne l'aidaient pourtant pas à se projeter plus loin qu'elle-même, elle restait désespérément centrée sur ses problèmes immédiats et ceux à venir.
Encore un pas, éviter un trou, un autre pas.
Voilà presque deux jours que cette routine s'était installée, elle avait quitté Dahràm le pas tout d'abord hésitant, puis avec la marche ses muscles s'étaient dénoués, ils avaient repris de la vigueur après son séjour en cellule, elle avait vu ce changement comme un bon signe, une faveur de Valshabarath qui appréciait son entêtement, aussi lui offrit-elle son seul repas ce soir-là, un mulot qu'elle était parvenue à surprendre près d'elle. Schezalle n'y toucha pas après le sacrifice, abandonnant la viande près d'un trou d'araignée non loin, mésestimant l'effet de la faim sur son esprit.
Elle comprit son erreur le lendemain, se réveillant fourbue d'avoir dormi à même le sol, sans même le renfort d'une cape. Les bienfaits de sa déesse n'avaient pas duré et c'est une journée de douleurs qui avaient succédé à ce réveil hésitant. La faim et la soif se frayaient lentement un chemin dans son esprit, partie sans réserves, sans ressources, elle ne comprenait que trop tard la folie de son entreprise.
Un pas, on évite le trou, un autre pas.
La seconde aube qui la découvrit au bord de la route ne fut pas différente de la première, hormis peut-être dans l'état qu'elle arborait. Sa peau mâte, jadis douce comme un rouleau de soie se craquelait par endroit, rougissant comme elle le pouvait sous le coup de la morsure du soleil, elle n'avait pas cherché à manger, elle n'avait pas cherché à boire, elle ne cherchait qu'à marcher, continuer à avancer sur cette route qui devait bien avoir une fin.
Son esprit s'entêtait à vouloir voir tout ceci comme des épreuves de sa déesse, des conséquences de son échec dans cette ruelle obscure, de sa faible face à un homme, donc un seul coup avait suffit à l'étendre sur le sol. Yuia en soi remerciée, il n'avait pas jugé bon de disposer de son corps à ce moment-là, mais cela ne faisait qu'accroître ce sentiment d'humiliation, être suspendue à la seule compassion d'un autre être, d'un mâle qui plus est.
Aveuglée par ses pensées, finalement plongée dans ses souvenirs, elle ne vit pas le prochain trou, elle ne se vit pas tomber, mais elle sentit le choc violent de la route sur son épaule, sa peau hurlait à chaque contact avec le sol alors que sa glissade ne voulait pas s'arrêter. Elle comprit enfin que ce n'était pas sa peau qui hurlait, mais bien elle, sa gorge sèche ayant déformé sa voix. Tentant de lever les yeux elle put apercevoir un nuage de poussière s'élevait plus loin, elle avait quitté la route, elle aurait dû appeler à l'aide, lever le bras, tenter de se faire remarquer, mais le souvenir de la ruelle lui revint en tête et elle s'abstint de tout mouvement, attendant.
Avec le temps, observant cet étrange nuage s'élevant devant elle, elle se rendit qu'il n'était pas unique, il ne s'agissait pas d'une immense traînée de poussière, mais bien de deux, lui poursuivant l'autre.
Elles se rattrapèrent presque au-dessus d'elle, la courbe de la colline lui masquant la vue, elle ne put se fier qu'à son ouïe. Des voix, rauques, gutturales, comme elle n'en avait encore jamais entendue, puis des jappements. Ils lui rappelaient ceux des loups qu'elle avait observé dans l'écurie de Dahràm, de pauvres bêtes qu'elle aurait bien lâché sur le gérant de l'endroit.
Un court échange s'ensuivit, bien qu'elle ne puisse percevoir les mots à cette distance, elle en saisissait le ton, une voix, calme, presque amicale parlait d'un ton régulier tandis qu'une autre lui répondait, plus pressée, d'un ton implorant. Elle savait ce qu'il se passait, elle l'avait déjà observé, les derniers instants d'un être étaient souvent marqués par la perte de leur dignité, tentant de s'accrocher à chaque seconde. Le premier coup résonna longuement dans le paysage, le choc métallique lui ayant vrillé des oreilles qu'elle pensait pleines de poussières.
Se retenant de pousser un gémissement, elle attendit la fin. Ce moment arriva vite, comme un soupir, un dernier relâchement, puis plus rien...
Des bruits de fouilles, encore une fois cet étrange chant métallique, synonyme d'une lame au clair et enfin des jappements, à nouveau, le nuage de poussière s'éloignant dans le sol qu'elle était supposée suivre.
Schezalle attendit un long moment encore avant d'oser bouger. Enfin, elle se sentit prête à émerger, tendant lentement le bras, redoutant de faire à nouveau marcher ses muscles, elle se surprit à ne pas souffrir autant qu'elle s'y attendait, mue par la curiosité autant que par la faim, elle se releva de moitié et entreprit l'escalade de la colline.
Elle émergea moins d'une minute au sommet de cet obstacle qui lui avait semblé insurmontable vu d'en bas, la route lui apparaissant de nouveau, elle fouilla les environs du regard pour rapidement tomber sur la scène du dernier repos de l'un de ces étranges cavaliers.
La jeune shaakte s'approcha a pas de velours, bien qu'elle sache que cette forme n'allait pas bouger de sitôt, le Garzok étendu là n'avait plus grand chose dans l'estomac, une longue entaille lui ayant ouvert du plexus jusqu'au bas-ventre, il s'était vidé sur le cadavre de sa monture, un loup au pelage plus sombre encore que la peau de son cavalier reposé sous le véritable monstre, la langue pendante, les yeux exorbités.
Schezalle entama rapidement une fouille en règle du cavalier et des fontes de sa monture, la première chose qu'elle découvrit, elle le fit dans la main desséchée du cavalier. Un coutelas, lourd et passablement émoussé, il ne lui servirait à rien lors d'un combat, sa poigne clairement peu adaptée à celle d'un Shaakte, mais elle pourrait au moins s'en servir pour intimider ou couper, un outil plus qu'une arme, mais une bénédiction dans les deux cas.
Dans l'autre main elle découvrit un doigt manquant et les phalanges abîmées, peut-être à cause d'un coup ou alors plus vraisemblablement au retrait des richesses apparentes du mort. Elle ne s'attarda pas plus longtemps sur ce membre, s'attaquant plutôt à délester le cadavre de sa lourde cape pour aligner le reste de ses trouvailles dessus. Elle découvrit au cours du reste de sa fouille une petite bourse, ne recelant que quelques Yus en compagnie d'une pierre, un étrange galet dont l'une des faces se trouvait gravée d'un symbole unique. Elle découvrit par la suite de quoi survivre au reste de sa marche dans les fontes de selles, de la viande séchée, ainsi qu'une outre d'eau. En enfin pour dernière découverte, deux parchemins scellés, elle ne reconnut pas le cachet de cire et les supposa codés, aussi les glissa t-elle avec le reste de ses trouvailles dans l'une des poches des fonte, enfournant rapidement une partie de ses nouvelles ressources dans cette bouche qui la faisait souffrir à chaque mouvement de la mâchoire, se drapa de la cape et recommença sa marche sans un regard pour le corps qu'elle abandonnait.
Du reste de son voyage elle ne garda guère de souvenir, un pas, un autre, attention au trou. Cette routine s'étant rapidement réinstallée après la brève pause qu'avait représenté sa chute et la découverte du cadavre. Elle aurait presque pu se persuader qu'elle avait rêvé si elle ne pouvait sentir à nouveau quelque chose dans son ventre et le poids de la cape sur ses épaules.
C'est avec un long soupir de soulagement qu'elle aperçu enfin une construction, de loin tout d'abord, comme une rupture dans la chaîne de montagne qu'elle avait à présent en face, cet étrange sentiment qui l'emplissait alors qu'elle la voyait presque grandir à chaque pas, un sentiment proche de la joie qui s'évanouit à l'instant où la forteresse projeta son ombre sur elle.
D'un instant à l'autre, d'un pas à l'autre, elle était soudaine passée de l'après-midi d'une journée au coeur de la nuit, ses yeux ne luttaient plus pour percevoir les détails, retrouvant petit à petit la netteté de sa vision, elle sentit sa gorge se nouait alors qu'elle découvrait ce qui la surplombait. Des murailles que cent guerriers, les uns sur les épaules des autres, n'auraient pu surmonter, une largueur qui la faisait paraître comme une seconde montagne à l'intérieur de la chaîne et enfin cette couleur... Ce noir si profond que même ses yeux ne parvenaient pas à le percer.
C'est dans un état second qu'elle franchit les dernières centaines de mètres qui la séparait des portes, envoûtée par ses murs qui semblaient conçus à partir de la trame même du néant, absorbant la lumière plus qu'ils ne la bloquaient.
Schezalle ignorait si elle appréciait ou avait peur de ces murs, mais ils exsudaient littéralement de puissance, si elle devait trouver un endroit pour acquérir ce qu'elle cherchait pour se venger, ce serait derrière eux.
C'est avec une résolution nouvelle emplissant son regard qu'elle tourna les yeux vers les sentinelles, derniers obstacles entre elle et son objectif.