Il s'était déroulé neuf jours depuis qu'Anastasie avait elle-même tué son père. Ils avaient été les plus longs de sa vie. Sa mère était rentrée en compagnie de son frère quelques minutes après le drame ; ils étaient partis chercher le long de la route de Kendra Kâr, mais avaient croisé une patrouille de miliciens qui affirmaient n'avoir vu personne d'autre que des marchands sur la route de toute la matinée, ils avaient donc rebroussé chemin. Les gardes étaient eux arrivés un par un dans les quelques heures qui avaient suivis ; ils avaient également été chargés de retrouver Anastasie, envoyés aux quatre coins du domaine. Quand la jeune femme eut, tant bien que mal, raconté à sa mère les événements du matin, celle-ci prit les choses en main. Elle avait envoyé les miliciens attraper le garde qui avait enlevé son jeune collègue, prévenu les connaissances de son défunt mari de l'enterrement qui aurait lieu le lendemain et rédigé une lettre pour expliquer les événements à la milice de Kendra Kâr, tout en indiquant, avec son accord, que c'était le chef des soldats du domaine qui s'était débarrassé du milicien véreux que la petite noble avait tué.
«
Ils peuvent difficilement faire arrêter une membre de la noblesse pour avoir tué un garde corrompu qui allait laisser une jeune femme se faire tuer, mais cela évitera des enquêtes qu'elle pourrait avoir du mal à encaisser dans son état, » avait-elle entendu sa mère dire au vétéran.
Car évidemment, la jeune femme était dévastée. Elle avait pris un bain pour se laver de tout le sang qu'elle avait sur le corps, qui était à la fois le sien, celui du traqueur, du milicien et même de son père, après quoi elle s'était allongée sur son lit et n'en avait pas bougé de la journée, sanglotant à chaudes larmes quand son épuisement à la fois physique et émotionnel ne prenait pas le dessus, la plongeant dans un sommeil secoué de rêves aussi désagréables qu'étranges.
Le lendemain avait été aussi difficile à vivre pour la jeune femme. Elle avait dû se mêler au regroupement de nobles hypocrites venus rendre hommage à son père alors qu'ils étaient sûrement plus occupés à penser à comment récupérer ses parts du marché Kendran qu'à réellement pleurer la mort de quelqu'un qu'ils considéraient tout au plus comme une plaisante connaissance.La présumée faiblesse de Caroline Terreblanc était une aubaine pour eux, c'était l'occasion idéale pour passer des accords tout à fait honteux.
Officiellement, Grégoire Terreblanc avait été tué par la mère de Marielle, qui aurait brandit un couteau alors qu'elle poussait son dernier soupir. C'était une légitime défense acceptable pour la femme de chambre, qui ne se verrait pas traîner dans la boue pour avoir sauvé sa fille, et cela écartait Anastasie de cette affaire également, stoppant net tous les ragots dont elle serait inévitablement la cible si la vérité avait été découverte. L'homophobie de son père étant connue de tous, il avait été décidé de garder cette explication pour justifier son acte, même si les rumeurs concernant une liaison entre Marielle et Anastasie seraient donc inéluctables.
Après l'enterrement du père de la petite noble, se fut au tour de celui de la mère de son amie. Le comité était bien plus restreint, se limitant à la famille qu'elles avaient à Kendra Kâr et aux habitants du domaine.
Après cela, Anastasie et Marielle se mirent à dormir ensemble chaque soir ; les gens commençaient à jaser, mais la petite noble s'en moquait éperdument. Rien ne se passa entre elles, et la servante ne se risqua même pas à une caresse déplacée, elles étaient juste deux amies se réconfortant mutuellement dans une épreuve particulièrement difficile à passer.
Le second soldat véreux avait été retrouvé bien rapidement, juste après avoir tué le jeune homme qui avait eu le cran de s'opposer à Grégoire Terreblanc. Après un passage à tabac bien mérité de la part de ses collègues, il fut envoyer à la capitale où il reçut une sanction exemplaire : vingt ans de cachot pour assassinat, vingt ans pour corruption et encore vingt ans supplémentaires pour trahison de la milice Kendranne. Autant dire que du haut de sa trentaine bien dépassée, il ne verrait plus le soleil avant sa mort.
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Anastasie était maintenant en compagnie de Fitzekiel. Il venait de la part du Duc Dimitri, encore une fois. Elle l'avait entendu arriver un peu plus tôt et discuter avec sa mère à propos de quelque chose qui échappait à Anastasie.
«
Vous êtes sûr que c'est le bon moment pour ça ? » avait demandé sa mère au géant.
«
Madame, il y a des spécialistes partout dans la capitale. Si nous venons voir votre fille, c'est justement pour occuper son esprit à autre chose qu'à ressasser les événements récents. Elle ne sera pas mise en danger, je vous le promet. »
Caroline avait dû céder, car quelques secondes plus tard Fitzekiel montait les marches pour la rejoindre dans sa chambre. Anastasie avait demandé à Marielle de les laisser seuls quelques minutes, et le colosse s'était posé sur le lit juste à côté de la petite noble.
«
Dimitri a besoin de ton aide, » lui fit-il.
La jeune femme lui adressa un haussement de sourcil interrogateur.
«
Il y a des assassinats en ville, » continua-t-il. «
On pense qu'ils sont liés à la magie noire, il nous faudrait ton expertise. »
«
Expertise ? Depuis quand suis-je une experte ? »
«
La façon dont tu as retrouvé le traqueur obscur en l'espace d'une soirée, crois-le ou non mais peu de personnes auraient pu s'en vanter. »
La jeune femme haussa les épaules, peu convaincue. Il était vrai qu'elle était plutôt fière de sa performance ce soir là, autant lors de son enquête que de l'affrontement qui avait suivi. Mais elle en était fière par rapport à ses normes à elle, elle doutait cependant d'être plus qualifiée que n'importe qui dans la capitale.
«
Je vous ai entendu, je sais que vous voulez juste me remonter le moral. Je n'ai pas la tête à cela. »
La géant fronça les sourcils et croisa les bras. Anastasie devina très rapidement qu'il était sur le point de faire un de ses habituels discours.
«
Mettons de côté les événements récents. Que te vois-tu faire, plus tard ? Dame de la cour ? Mère au foyer ? Paysanne ? Parce que bizarrement, tu agis comme quelqu'un qui ne veut surtout pas faire toutes ces choses. Tu as l'aventure dans le sang, et ce que tu as fait ne t'as peut être pas l'air si exceptionnel, mais de la part de quelqu'un qui vivait oisivement jusqu'à il y a quelques semaines, c'est un exploit peu commun. Tu as encore une marge de progression énorme, que ce soit dans le domaine de la magie ou de l'épée, et c'est aujourd'hui que tu décides si tu reviens à ta vie monotone et placide en attendant que le prince charmant vienne te faire une demande en mariage ou si tu choisis toi-même ton destin et embrasse la carrière que tes tripes réclament. De plus, crois-tu qu'on te demanderait à toi si on ne te croyait pas capable d'être aussi efficace que les soit disant experts de Kendra Kâr ? »
Anastasie fronça les sourcils à son tour. Elle s'était attendu à un monologue, mais sûrement pas à ça. Il fallait dire que pour un géant dont les aptitudes semblaient à première vue uniquement physiques, Fitzekiel avait un esprit acéré, et il savait se montrer brillant orateur quand il le fallait.
«
Très bien, » lâcha simplement la jeune femme. «
Si vous me dites ce que vous faites au service du Duc. »
Le géant sembla peser le pour et le contre.
«
Je suis un pirate, » fit-il enfin, après de longues secondes de silence. «
L'année dernière j'ai eu la mauvaise idée de piller un navire officiel Ynorien. Lorsque nous avons fait escale à Kendra Kâr, Dimitri avait reçu une missive pour signaler notre équipage, depuis il a fait arrêter tout le monde et a réquisitionné le bateau. Il m'a dit que si je lui rendais service assez longtemps, il me rendrait le tout en échange de la promesse de ne plus m'attaquer aux navires officiels d'Oranan et de Kendra Kâr. »
«
Un capitaine pirate, j'en étais certaine ! » s'exclama la jeune femme, émerveillée. «
Vous savez, je crois que ça vous rend encore plus désirable, » ajouta-t-elle en s'approchant légèrement de lui pour poser une main sur sa cuisse.
Le géant la repoussa d'un geste délicat, s'attirant un regard foudroyant de sa part.
«
Quoi, vous les aimez plus grandes, blondes et musclées ? » s'énerva-t-elle, faisant allusion aux clichés des légendes des pirates du nord qu'elle avait pu lire durant son enfance.
Il ricana.
«
Non, je les aime petites, brunes et avec de l'esprit, » rétorqua-t-il, la faisant ostensiblement rougir. «
Et je te promets que je ne repousserais pas tes avances si tu insistes de nouveau lorsque tu seras moins fragile. En attendant, fais tes valises, on part dans l'après-midi. »